ARNAUD* — TOME II
qualités dont elle était douée, augmentaient avec Fexaltation de ce sentiment par lequel elle vivait sans effroi ni remords , et qu^elle appelait tonjours de Tamitié.
Au milieu de ce bonheur , de cette complète sécurité, elle songeait pourtant quelquefois à Favenir , et alors une horrible tristesse lui serrait le cœur ; il lui semblait qu*elle ne saurait vivre hors de ces lieux, sans les douces habitudes qu'elle y avait formées. Tout ce qui lui avait causé d'abord tant de répulsion et d'ennui ne rimpressionnait plus maintenant ; elle s'était accoutumée à la figure austère du padre Biarco, à l'indifférence , aux façons égoistes et hautes de don Antonio , à la silencieuse tristesse de Valentine. Elle éprouvait toujours le même éloignement pour la dévotion étroite de dona Ana; mais aucun mouvement de jalousie ne s'élevait dans son cœur en présence de la femme de don Fernando ; le spectacle de cette triste union ne lui causait qu'une amère pitié.
Rien ne décelait ce qui se passait dans le ccmr de cette jeune fille. Ses journées se passaient dans des occupations uniformes; elle s'enfermait dans la bibliothèque pour lire et dessiner» ou bien elle allait dans le jardin , et restait des heures entières, assise sous ces frais ombrages, un livre
oQTert sur 6es genoux , et les yeax tournés vers> les lointains horizons, qui se déroulaient par delà les cimes de la forêt.
Souvent elle sortait pour faire de longues promenades; peut-être était-elle guidée par un vague désir, par la pensée de rencontrer don Fernando; mais jamais il ne se trouva sur son passage. M. de Gran ville n'aurait osé raccompagner ou la suivre; mais plus d*une fois il Tépia, et toujours il la vit seule avec Frasquita.
Don Fernando menait toujours la même vie qa*avant son voyage ; il sortait à cheval dès le matin et ne rentrait que le soir à Thabitation. Cependant , il y avait un certain changement dans ses habitudes; après le souper, il prolongeait volontiers la veillée ; souvent il empêchait don Antonio d'emmener Valentine, et Ton restait jusqu'à minuit sur la terrasse.
Dona Âna et le padre Marco se retiraient toujours de bonne heure, pour achever la journée dans les exercices de piété par lesquels ils l'avaient commencée. Dès que ces deux sombres figures avaient disparu, don Fernando prenait une physionomie plus sereine, il se laissait plus volontiei^ aller à la conversation intime du cercle de famille.
Hézélie venait s'asseoir près de sa sœur; doib
8S UHE HEUEE DE BONBEDE.
Antonia se mettait entre elles deux, et pareaseaaement étendu dans son faoteail , il famait avec de lentes aspirations les cigarettes odorantes qu'il roulait à mesure dans à'éU^nu papditos fabriqués en Espagne. La jeune femme inclinait sod visage frais et pâle sur sa main, et restait plongée dans cette apathie rêveuse, qui avait si promptement remplacé sa vive gaieté de jeune fille. En la voyant ainsi, Mézélie concevait parfois uoe certaine inquiétude ; elle se hasardait à Tinterroger du regard ; mais Yalentine la rassurait toujours par un faible sourire, et l'avertissait d'un geste rapide que don Antonio les observait.
Souvent les deux sœurs chantaient quelqu*une de ces naïves chansons qu'elles avaient apprises des Indiens d'Acayucan , et don Fernando accompagnait, avec sa guitare, leurs voix légères. Il jouait de cet instrument national comme la plupart des Espagnols, avec une verve originale et ïaciie; c'était ehex lui, non un talent acquis, mais une sorte d'inspiration , qui ne connaissait ni les règles ni les ressources de l'art, et qui pourtant eût charmé les oreilles d'un maestro. Souvent y quand le chant des deux sœurs avait cessé, il s'abandonnait à de capricieuses improvisations , il se laissait aller à l'expression de ses propres sentiments; cette musique passîoiinée,
DUS HBUEE BE BONHEOB. «9
ces aecents tendres et plaintifs, étaient comme on ëdio des Yoix qui s'élevaient dans son cœur.
Et les heures rapides , les pins belles heures de la vie s*éèoutaient pour Mézélie; elle écoutait, dans un calme ravissement, ces mélodies qui semblaient traduire ses propres émotions. Puis,quand elle se retrouvait seule, elle y songeait eneore, elle vivait aveo ce souTenir et Tattente du lendemain.
An milieu de cette continuelle préoccupation , de ce bonheur vif et caché , nul remords né s*é^ levait encore dans son cœur; comme tous ceux dont les intentions sont loyales et pures, elle se croyait sans reproches , et n*avait aucune crainte. Un instinct naturel de réserve et de timidité rc" tenait pourtant la manifestation de ses sentiments ; à mesure qu'ils devenaient plus vifs, die les reur femait plus profondément, et personne ne les devîtta; pas même celui qu'elle aimait, et qui r»aaait aussi d'un amour plein d'ivresse et de remords.
I>Mi Fernando avait depuis longtemps compris son propre cœar ; le malheureux aimait Mézélie , peut-être depuis le premier regard qu'il avait jelé sur elle. Il avait lutté avec courage, il s'était im^ posé mille sacrifices, iiiMnenses pour lai, inaperçus pour elle. Sa vie était pleine maiaitnaot
90 ONB HBDEB 0E BONBCOa.
de ces joies amères, de ces Inquiétudes, de ces regrets, de ces craintes afireuses que donne an amour défendu. Il n*avait pas le courage de faire un effort violent, de s'éloigner pour longtemps de Mézéiie ; mais il était résolu à veiller sur lai, à s'interdire tout autre bonheur que celui de la Toir. Chaque jour il se rassurait, en se disant qu'il était un honnête homme, et qu'il n'aurait jamais l'infamie et la lâcheté de déshonorer cette enfant. En effet , il se renfermait dans cette réserve que Mézéiie avait prise d'abord pour une si complète indifférence; il fuyait dès qu'il la voyait seule, et n'osait lui parler que rarement.
M. de Granville avait tout d'abord soupçonné que Hézélie et don Fernando s'aimaient ; il les observait avec une sourde jalousie ; mais tout ce qu'il voyait confondait sa pénétration et mettait son expérience eu défaut. Il avait tenté plus d'une épreuve pour arrivera la vérité; plus d'une fois, lorsque don Antonio s'était retiré avec Valentine, il avait essayé de fournir à don Fernando l'occasion d'un téte-à-téte; mais dès qu'il s'éloignait, le marquis l'accompagnait sans affectation, et Mézéiie le voyait sortir sans manifester le moindre dépit.
Ces observations, plusieurs fois répétées, finirent par persuader à H. de Granville qu'il s'était
UHE HEURE ftE BONHEUR. 9t
trompé. Rien de ce qui touche aux délicatesses du cœur, à la conscience du devoir, à Thonnenr, n'était à son usage ; il ne pouvait comprendre cet amoar chaste et fervent , qui laissait Mézélie dans tonte la sécurité de son innocence, ni le bonheur amer que don Fernando trouvait dans cette passion 9 qa*aucune manifestation ne révélait.
Plustenrs mois s'écoulèrent ainsi ; M. de Granville était allé deux fois à la Havane , et toujours on Tafait vu revenir avec cette physionomie sombre et apathique du joueur qui a épuisé ses dernières chaoees. Sans doute, ces tristes folies avaient eu de déplorables résultats , car il sem* blait décidé à se retirer du inonde ; il ne parlait plus qu'avec un mépris amer de ceux qu'il y avait laissés, et il était si fatigué de lui-même, qu'il loi échappa de dire que, s'il croyait en Dieu , il se ferait moine.
Méaélie le voyait avec un sentiment de pitié pénible , et, dans l'exquise bonté de son Âme , elle
9ê UNE HEURE DE BONHEOR.
le traitail avec moins de froideur. Il profita de ce changement poor la surveiller de plus près ; mais cette observation soutenue n*aboutit à rien. Cependant, il fut témoin de quelques faits qu*il ne savait comment expliquer : une fois Mézélie apporta, le soir, plusieurs dessins, qu'elle mit devant Yalentine. La jeune femme tomba dans des admirations infinies, elle n'avait jamais rien vu de pareil ; c'étaient des fleurs admirablement peintes; des gouttelettes de rosée tremblaient au bord de leurs pétales / et des papillons aux ailes diaprées semblaient voler à l'entour.
— Qui donc a fait ces beaux bouquets? s'écria don Antonio émerveillé.
— C'est moi, répondit Mézélie en rougissant, toute contente et glorieuse de ce petit succès.
— Vous» mademoiselle! interrompit M. de Granville; quel a donc été votre mattre?
— Personne, monsieur; j'ai appris toute seule.
— Comment, vous avez travaillé sans aide, sans conseils?
— Oui , monsieur ; j'avais une si grande volonté d'apprendre I D'abord, cela me semblait impossible, et je n'ai rien fait qui vaille; puis peu à peu, à force d'application et de peine, je suis venue à bout d'imiter quelques fleurs.
UNB HEOEE DE BailHBUR. W
-—Je comprends, dit don Antonio; c*e8t à ce travail que vous vous occupez dans la biblio* thèque; vous avez trouvé là tout ce qu'il fallait pour peindre; Fernando s'occupait de peinture autrefois.
— Je n'y entends plus rien aujourd'hui, ré* pondit le marquis; j'avais d'ailleurs un fort mince talent.
— An contraire, monsieur, répliqua vivement Mézélie, vous êtes habile, plus habile que je ne le serai jamais. C'est vous qui avez peint ces belles roses de Perse qui sont dans la bibliothèque. Elles m'ont servi de modèle; je les ai bien étudiées, je les ai recopiées trois ou quatre fois, et vraiment vous pourriez dire que vous avez été mon mattre. Oui\ monsieur, continuât-elle avec un sourire plein de grâce et de naive intention, c'est à vous que je dois tous mes progrès, sans vous je n'aurais rien appris.
Le marquis s'inclina avec un geste de remerciment presque froid ; mais son cœur avait tressailli d'une joie douloureuse.
— Mon cher Fernando, dit don Antonio, vous pourriez donner quelques leçons à Mé« zélie?
— Mademoiselle n'en a plus besoin, répondii-il vivement; si je m'occupais encore de pein-
M mm HCDaE de BomiBim.
ture, c'est moi, au contraire, qni M demanderais des conseils.
Dn moment après, il sortit et ne réparât pas de la soirée. M. de Granville, qui d'abord mit entreva quelque mystère dans tout cela , ne sot plus que penser quand il s'apergut que le marquis n'avait pas l'air de se soucier de devenir le mattre de dessin de Mézélie, et qu'elle neaea- Uait point du tout piquée de cette espèce de refus.
Une autre fois, pendant une de cee cnielles insomnies auxquelles il était sujet, il descendit, au milieu de la nuit, dans le jardin^ Il fiiisut sombre , pas une étoile ne brillait au ciel , pas une lumière ne se montrait le long de la fiiçade blanche de la maison. Tout à coup une faible clarté parut derrière la dernière fenêtre du rezde-chaussée, et une ombre sembla se mouvoir à travers le rideau de feuillage qui la cachait.
— Il y a quelqu'un dans la bibliothèque! pensa M. de Granville, et aussitôt il essaya de voir ce qui s'y passait. La chose n'était pas difficile ; il n'y avait qu'à regarder à .travers les branches du tamarinier. Un vague soupçon, nœ farouche curiosité lui faisaient battre le cœur; il se hissa haletant jusqu'à la fenêtre, et il vit don Fernando seul dans la bibliothèque» accoudé sar
la table et le front dans ses mains; la porte était ouverte derrière lui. Que faisait-il là? c'est ce que ne put comprendre M. de Granville. Éyidemment personne n'y était venu et il n'attendait personne. M. de Granville l'observa longtemps et le vit enfin prendre un livre, jeter un regard autour de lui et se retirer lentement , en emportant sa bougie.
— Qu'est-ce qu'il a' donc? murmuraM.de Granville en quittant le poste assez incommode où il était; il vient là pendant la nuit! serait-ce parce que , pendant le jour, il craindrait d'y rencontrer Mézélie? le fait serait curieux à vérifier. Mais qu'est-ce que tout cela veut donc dire ?
M. de Granville ne s*en tint pas là ; il continua d'épier don Fernando, et acquit la certitude qu'il venait quelquefois ainsi , la nuit et toujours seul , passer plusieurs heures dans la bibliothèque. Heureusement, M. de Granville ne regardait pas ce qu'il y faisait; car il l'aurait vu souvent baiser la place où Mézélie s'était appuyée, les fleurs qu'elle avait touchées; il Taorait vu écrire des pages qu'il brûlait ensuite , et souvent rester là, immobile, la plume à la main, le regard fixe et plongé dans l'ombre, comme s'il y eût cherché quelque image absente.
Toas II. 9
Cependant Mézélie finit par ressentir ce malaise douloureux qui accompagne toujours les désordres du cœur ; elle ne savait pas encore ce qui lui manquait, mais elle sentait que ce qui jusque-là avait rempli ses désirs ne lui suffisait plus. Sans éprouver aucun ennui, elle avait comme un besoin de mouvement, de sensations nouvelles; elle ne trouvait plus à employer son activité dans le cercle habituel de ses occupations. Les beaux aspects de la nature , la solitude et le silence des forêts calmaient seuls son âme souffrante ; dans ces moments d*inquiétude et d'inexplicable malaise, elle fuyait, elle allait chercher, par des sentiers dé-
serts, quelques sites qu*e11e affectionnait , et où elle était sûre de ne rencontrer personne. Le trouble de son âme s*apaisaiten présence de cette nature grande et sauvage; il loi semblait qu'elle était encore dans les vastes forêts d'Âcayucan, et elle revenait vers tous les souvenirs de son enfance avec un attendrissement indicible.
Quelquefois elle montait à cheval avec Frasquita , et^ suivie d'un domestique ^ elle se hasardait à faire de longues promenades jusques aai limites de la possession. Il y avait dans cet exer^ cice quelque chose qui lui plaisait ; c'était Témotion d'une course rapide , l'espèce de frisson qoi la saisissait lorsque son cheval l'emportait, léger comme le vent, à travers les longues savanes.
Un jour elle avait ainsi poussé sa promenade jusqu'au pied des montagnes dont la croupe nue dominait les bois qui environnaient l'habilation. Une secrète impulsion l'avait amenée de ce côté; depuis quelque temps on avait entrepris des travaux de défrichement dans cette partie de la possession , et don Fernando y venait souvent.
Mézélie aperçut au loin les travailleurs; ils étaient rangés en file et fouillaient le sol en chantant un de ces refrains mélancoliques par lesquels les noirs s'excitent dans leurs fatigues. Un oommandeur se tenait en serre-file sur le flanc de œ
DNS HE0RE DB BOIVBEirR. flOI
padfiqve bflttaîllon , et gourmandait les paresseux sans jamais lever sor eux le fouet, insigne de ses fonctions.
La jeune fille chercha des yeux don Fernando , et» ne Payant pas aperçu, elle se tnit à gravir lentement la montagne; mais bientôt la pente devint si escarpée qu'il fallut mettre pied à terre. Le nègre srarrôta \k pour garder les chevaux , et Mézélie, suivie de Frasquita, continua de monter le long d*un ravin qui sillonnait le versant de la montagne. Elle arriva ainsi jusqu'à une petite esplanade qui dominait toute la plaine.
Ces lieux étaient absolument incultes et dé* serts. Les crêtes arides de la montagne s'élevaient comme un rempart coupé par de larges brèches , et çà et là , sur sa croupe grisâtre , il y avait de petits bouquets d'arbres dont le feuillage noir élait semé de fruits rougeâtres. Une espèce de liseron rampait sur le sol desséché, entre les crevasses profondes où les vents avaient apporté un pen de terre végétale.
Mézélie s'assit sur le rocher et demeura plongée dans une oMietle contemplation, les yeux fixés sur le magnifique paysage qui se déroulait à ses pieds. La verdure éternelle des tropiques parait de toutes ses nuances cette large vallée au milieu de laquelle s'élevaient les murailles blanches de
Ml ONB HEURE DE BOmUDR.
rhabiiation. Le soleil, Toilé de I^rs Datges, répandait une lumière nébuleuse et douce oonme le crépuscule des climats du Nord. Le vent qui soufflait de Test déchirait par moment ces plies nuées et découvrait le sombre azur du ciel. M éiélie resta là longtemps, immobile , le regard calme et rêveur, les lèvres entr*ouvertes comme pour mieux respirer la brise humide qui soufflait sur son visage de faibles parfums. Elle ne pensait plus , elle ne soufïirait plus, elle se sentait vivre sans effort et sans douleur.
Tout à coup son cœur bondit, et elle se lera toute tremblante. Un cavalier traversait la plaine et venait droit à elle , penché sur le cou de soo cheval , qu'il excitait de Téperon et poussait, à travers ce terrain inégal, avec une singulière hardiesse. Avant qu'elle pût distinguer ses traits, Hézélie avait reconnu don Fernando : c'étaitluien effet. Il mit pied à terre à Tentrée du ravin et gravit en courant cette pente roide au sommet de laquelle il arriva p&le et haletant. La jeune fille, émue et tremblante , venait au devant de lui.
— Que faites-vous ici? ne voyez-vous pas que vous êtes près des guaos ? s'écria-t-il en montrant les bouquets de bois épars autour de Tesplanade; ne savez-vous pas quel danger Ton court en s^approchant de ces arbres?
« Dlf£ HBORB DE BONHEUR. |<»
o— NoD, je ne le savais pas! répondiirelle en reculant involontairement.
— Ici vous êtes en sûreté , reprit don Fernando; mais en vous apercevant de loin, assise sur cette pointe de rocher , j*ai tremblé que vous n'allassiez plus loin , sous ces arbres dangereux , dont Fombre même peut être mortelle; je suis accouru...
Frasquîta avait jeté vivement les liserons jaunes qu'elle venait de cueillir, et elle regardait avec effroi les ari)res dont elle avait été tentée d^aller goûter les fruits.
•—Jésus, mon Sauveur! s*écrîa-t-elle , cela Eût mourir I...
— Lesguaos ne croissent que dans cette partie de la possession, continua don Fernando; il est si dangereux d'en approcher que, pour les détruire, il faudrait y mettre le feu. Leur feuillage répand des émanations encore plus dangereuses que celles du mancenillier. Leur fruit est un de ces poisons redoutables où les Indiens trempaient autrefois leurs flèches; il donne sur-le-champ h mort. Et je vous voyais là , près d'un si grand danger, l'ignorant peut-être!... Oh! Mézélie, Mézélie, j'ai eu peur !...
*rElle lui tendit la main; une indicible émotion retenait ses paroles; mais son regard plein de larmes répondit à don Fernando. Il osa serrer
m* mn noiE »e loiimni.
cette main froide el douce, qm Tenait de ioaker dans la sienne; pois, pâle, agité, Tâme pleine d*nn bonheur qui Tépouvantait, il dit d^une voix troublée , et en détournant la me :
— A présent, je sois sûr que vou$ ne courez plus aucun danger, et je vais voos quitter. Voyez, le soleil baisse; il ne faodra pas vous arrêter encore longtemps ici.
A ces roots, il s^éloigna, et Mézélie o^osa pas le retenir. Elle s*assit sur le rocher et le soivit des yeux; puis, quand il eut disparu, elle se prit à pleurer. Une profonde impression d^abattement et de tristesse avait succédé à Témotion de joie qui s*était réveillée dans son ftme pendant ce coort entretien , lorsque deo Fernando lui avait adressé des paroles si pleines d'émotion, lorsqu'il la regardait, lui aussi, avec des larmes dans les yeux. Il lui semblait qu'elle aurait voulu qu^il restât là encore un moment , et qu'elle eût été bien beoreuse , s'ils se fussent ensuite en adiés tous deox à travers la forêt silencieuse, sans se parler, sans se regarder peutrêlre , mais toujours Tun près de Tautre. Toutes ces pensées , Unis ces désirs étaient confus dans son cœur, et elle coati*nuait de pleurer sans savoir réellement pourquoi.
Frasqinta s'était mise à ses geooox , et l» disait d'an air cMstemé :
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-^Maftresse^ qu^are^-vous donc? «st-ee que . TOUS TOUS sentez malade? il faut retourner à rbabîtation. Jésus ! le guao ! le guao !
Et en parlant ainsi, elle tournait des regards effrayés vers ces arbres sinistres. Leurs feuilles minces et noirâtres, parsemées de fruitsd'un rouge de corail , se dressaient immobiles , et jetaient sur le rocher de larges ombres; on eût dit de grands fautâmes habiliés de deuil , et couverts de gouttes de sang. ^
Il était tard déjà quand Mézélie reprit le che* min de l'habitation, et elle n'y arriva qu'à la nuit tombante. Ce n'était pas encore Tlieure où la famille se réunissait , el Mézélie, au lieu de s'arrêter dans la salle, entra dans le jardin et se dirigea du côté de la chapelle. Dans ses moments d'abattement, d'invincible tristesse, elleessapit toujours de se tourner vers Dieu ; il lui semblait qu'il la comprendrait et la consolerait.
Il faisait sombre sous les arbres ; mats la hme venait de se lever , et ses pâles rayons traversaient çà et là le feuillage. A cette douteuse clarté , Mézélie voyait deux ombres marcher lentement à quelques pas devant elle, et il lui sembla reconnaître Yalentine, appuyée au bras du comte de Bibar. Mais lorsqu'au bout de l'avenue la lune projeta tout à coup sur ce groupe ses
▼Wes clartés , la jeune fille s^arréta le regard fiie, éperdu, les genoux tremblante, comme si quelque objet épouvantable se fût offert à ses regards: pourtant il n*y avait rien d'étrange ou d^effrayant dans ce qu'elle venait d'apercevoir ; c^était tout simplement don Fernando qui donnait le bras à sa femme.
Jamais Mézélie n'avait été témoin d*ane telle marque d'intimité entre le marquis et dona Ana; elle s^était habituée à les regarder comme étrangers l'un à l'autre ; en ce moment , elle comprit qu'ils s'appartenaient, et l'aff'reuse douleur qu'elle en ressentit lui révéla subitement son amour.
— Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi! murmura-t-elle en mettant ses deux mains sur son cœur, comme pour y étouffer sa douleur, sa jalousie, toutes les passions coupables qu'elle venait d'y découvrir; puis^elle ajouta en levant les yeux au ciel :
— Ah! je suis bien malheureuse !
Alors, saisie de remords et de frayeur, elle gagna la chapelle comme un lieu de refuge où elle pourrait se recueillir et prier sans témoins. Elle frissonna en y entrant : don Fernando était debout contre la porte; un peu plus loin, doua Ana priait assise eu face de l'autel, devant lequel le padre Marco était agenouiUé,
UNS HBDAE DE BONHEUfi. iW
Le visage de la marquise était éclairé en plein parla lueur des cierges, et ses longs cils noirs, à demi fermés, jetaient sur ses joues amaigries une ombre qui les feisait paraître d'une pâleur inanimée. Elle murmurait des prières en roulant les grains de son rosaire entre ses doigts blancs et effilés comme ceux d*une jeune fille morte. Mézélie s'agenouilla à ses côtés sans rien dire; elle tâcha de prier aussi; mais un long cri de douleur s'élevait seul de son âme. Au bout de quelques moments, don Fernando s'approcha et dit doucement à sa femme :
— Ana , je vous en prie, venez, vous n'êtes pas bien.
— C'est aujourd'hui samedi; nous avons encore à dire les litanies de la sainte Viei^e, répondit-elle sans tourner la tète.
Mézélie leva involontairement les yeux sur le marquis ; il avait l'air profondément triste et inquiet. Qand les litanies furent dites, dona Âna fit encore une courte oraison , puis elle se leva péniblement; don Fernando s'était avancé pour la soutenir; il Temmena, et Mézélie les suivit en silence. Elle voyait que dona Ana était souffrante, • et elle n'osait plus s'en approcher; il lui semblait que sa honte et ses remords étaient écrits sur son front» et que chacun allait connaître ce qui se
if6 DMB mniKE DE BOnDSOIL
pMsail dans «on àme. Au moment oà die entra dans la salle, Valentine se leva à demi en s'écrianl:
—Jésus! comme ta es pâle! qn^as-tu, Mézélie?
— Rien, répondit-elle en rougissant; j*ai &it une longue promenade, cela m*a fatiguée.
La marquise avait passé dans son appartement; un moment après , don Fernando entra.
— Dona Ana est malade, dit-il , la vie qu^elie mène la tue. Ce soir je l'ai trouvée allant à la diapelle; à peine si elle pouvait se soutenir; il a fallu qu'elle s'appuyât sur mon bras poar se trat^ ner jusque-là. Elle pratique des mortifications au-dessus des forces humaines.
-— Quelle démence! murmura M. de Graoville.
— A votre place. Fernando, j'agirais autrement, dit tranquillement don Antonio; je ne loi permettrais d'aller à la chapelle que le di*manche ; je lui ordonnerais de vivre comme toit le monde , et je prierais le révérend padre Marco de ne reparaître ici qu'une fois l'an, pour les fêles de Pâques.
• — • Et vous croyez que l'on peut vaincre ainsi des convictions passionnées, un zèle aveugle? dit tristement don Fernando r comme vous vous trompez! Dona Aaa me regarderait i^mme son
persécHtear, comme rennemî de son bonheur en ce monde et de son salut dans l'autre , si je lui interdisais ses pratiques de dévotion. Tout ce que je demande, c'est qu'elle les modère, c'est qu'elle ne meure pas martyre.
Mézélie éprouva une sorte de soulagement en entendant don Fernando parler ainsi; le mouvement d'âpre jalousie qui l'avait tout à coup éclairée s'apaisait maintenant; elle se sentit plus forte ; elle forma des résolutions qui la réconcilièrent avec elle-même, et elle reprit courage en songeant que Dieu seul voyait cette plaie douloureuse et secrète de son cœur.
Cependant, le soir, quand elle fut couchée sous ses rideaux de mousseline blanche, quand elle ferma ses yeux fatigués de pleurs, elle s'endormît en murmurant :
— Le guao ! si Dieu l'eût voulu, je m'en serais approchée, je me serais assise sous son ombre , et sans le vouloir, sans le savoir... Quand don Fernando serait venu, il m'aurait trouvée morte!... mais Dieu ne prend avec lui que ceux qu'il aime; il m*a laissée !
TOMR II. 10
Les passions ont une logique qui vient à bmA des résolutions les plus fermes et des intentions les plus droites : Mézélie finit par se lasser d'une lutte inutile, et elle pactisa pour ainsi dire arec son propre cœur. Cet essai de ses forces n'avait servi qu'à lui prouver combien elle était faible contre son amour; elle s'y abandonna , et dès lors elle fut presque heureuse , car dans ces combats contre elle-même elle avait horriblement sooSbC Sajsituation devint semblable à celle de don Fernando, avec cette différence que les sacrifices qu'elle s'imposait lui coûtaient moins. La senie présence de celui qu'elle aimait suffisait à sa pas-
Ht UNE HEOBE DE BONHEIHU
«on» et elle ne se reprochait poiot ce bonbenr intime, et précieusement caché au fond de son cœur.
Souvent, le soir, assise à Fécart, la tète inclinée, les yeux rêveurs, elle écoutait dans un muet attendrissement cette voix qui ne s^adressait jamais à elle. Souvent, debout à sa fenêtre, avant le lever du jour, elle attendait, cachée derrière la jalousie , pour voir sortir don Fernando, pour le suivre des yeux dans Favenue, jusqu'à ce qu*il eût disparu , emporté par le galop de son cheval.
Mais elle fuyait les occasions de se trouver seule avec lui , et elle s*interdisait avec d^inexonbles scrupules jusqu'aux témoignages d^une simple amitié. Tout autre à la place de don Fer* mmdo eût été blessé de cette froideur; mais ee qui se passait dans son propre coeur rédaira. Alors ses résolutions commencèrent à (aiUir; dans le désespoir et Tivresse de son amoHr, il n'était pas toujours mattre de lui-même , et plusîears fois il chercha Méiélie , non pour lui parier de ee qu'il éprouvait, mais pour Fentendre "et la regarder un moment sans contrainte , pour baiser à genoux oette main qu'elle lui avait une fois tendue.
H. de Granville s*aperçut de ee diangement
une HEURE DE BONHEOR. MS
dans la manière d'être de M ëzélte ; il raltribaa à rentrai, à ia vie solitaire qa*elle menait , et il en espéra quelque chose. Le sentiment qu^elle lui inspirait était profond et acharné ; mais il en calculait sans passion toutes les chances , et il attendait patiemment que Mézélie, lasse de son isolement, inquiète de son avenir, comprît enfin qn*un mariage pouvait seul changer sa position » Gomme il n*y avait là que lui , comme le comte deBibar désirait cette union , il n*f voyait aucun obstacle. La situation de ses affaires était telle qu^il n'osait plus retourner à la Havane , où Fat* tendaient une nuée de créanciers ; il avait besoin de ce mariage pour payer ses dettes , et il compta qne le sort lui gardait cette dernière et magnifiqae chance de recommencer la même vie.
n y avait plus d'un an que Mézélie habitait le Retiro; ce laps de temps s'était écoulé pour elle avec une singulière rapidité , et pourtant il lui semblait qu'elle avait plus vécu pendant cette année que pendant tout le reste de sa vie. Le comte de Bibar avait manifesté l'intention de s^établir pour toujours au Retiro , et Valentine semblait satisfaite de eet arrangement; l'espèce d'esclavage où elle vivait était nécessairement moins triste à la campagne que dans les sombries appartements de l'hôtel de Bibav. Cependant une
tu miB HBORB DB BOIIHBOR.
cîreonstBDee iin|>rëyae Tint contrarier toal à coup ces arrangements. Un soir, don Antonio entra dans la salle , avec ses lettres k la main. . — Mon cher Fernando , dit-il , voici une maa-
vaise nouvelle; le pauvre Francisco Lopez est mort subitement. Dieo fasse miséricorde à son âme ! il faut que je parte pour la Havane. . — Comment, votre homme d'affaires, Thonoéte Lopez est mort! dit froidement M. de Granville; monsieur le comte , je vous en fais mon compliment ; c*est pour vous un bénéfice net de ceat mille réaux chaque année.
— Il faut que tout le monde vive; d'ailleois, je sais obligé de lui trouver un successeur, et Dieu sait s'il^se contentera des mêmes profits! venez-vous avec moi , Paul?
M. de Gran ville fit presque un geste affinnatif; jnais il se reprit aussitôt et répondit :
-— Si votre absence devait durer longtemps, je vous accompagnerais ; mais il ne vous faat que cinq ou six jours pour régler toutes ces affaires et •donner votre procuration à quelque homme de èien , qui ne fera pas Tusure avec vos capitaux, comme le digne Francisco Lopez.
— ' Certainement, mon voyage ne durera pas phis de huit jours , dit le comte ; je me plais davantage ici qu'à la Havane.
UNS BKORB DB BCHIHEO&é MS
Valentioe fil signe à sa soear de venir près d'elle, et lui dit faiblement :
— Est-ce que tu voudrais venir avec nous , Mézélie?
— ' Gomment, tu t'en vas aussi! s'écria la jeune fille, qui d'abord avait cru comprendre que dun Antonio partait seul » et qui en avait ressenti une grande joie.
— Est-ce que je peux me passer de sa pi^ sence, dit le comte en appuyant sa main sur la téte blonde de la jeune femme; elle est mon amoar, mon bien, je l'emporte partout avec moi.
— Oui, seigneur, je vous appartiens ! dit la jenne femme avec une expression singulière de tristesse et de résignation.
H la regarda surpris, mécontent, et comme s'il eût cherché un sens plus profond à ces paroles. Alors Valentine lui sourit et pressa sur son front, ^vec un geste soumis, la main que don Antonio «tendait sur elle : cette scène muette n'avait pas duré une minute, et Mézélie ne s'en aperçut pas. ^^ comtesse tourna languissamment la tète vers ^ sœur, et reprit avec un léger tremblement daas la voix :
^ Eh bien! quand partons-nous?
"^ Demain matin, répondit don Antonio.
IM ORS HBQEB DE BONHBITR.
— Est-ce que M étélie vieni avec mm»? demanda-t-elle tîmidetneot.
— Mais ce n*était pas dans mes projets. Si cependant elle tient à faire ce voyage , elle est entièrement libre de nous accompagner.
Ceci fat dit d'an ton si cérémonieux et si sec, qae la jeune fille, blessée, se hâta de répondre;
— Moi, monsieur ! je ne veux que ce qui tous convient, que ce qui convient à tout le monde; et puisque vous pensez que je dois rester, je reste.
Au fond de son âme elle n*en était pas fôchée; la seule proposition de ce voyage lui avait causé une sorte d*effroi; comme tous ceux dont le cœor est préoccupé d'un sentiment exclusif, elle y rattachait toutes choses. La nécessité où elle se voyait de rester faisait taire ses scrupules, et, sansse Tavouer, elle était heureuse que do& Antonio lui eût fourni ce prétexte.
— Je vous laisse avec dona Ana , lui dit le comte d'on ton radouci , et content de la soumission avec laquelle les deux sœurs consentaient à se séparer pour qvelques jours; ma chère Mé^ zélie, que voulez-vous que je vous apporte de la Havane ?
— Ramenez-moi bientôt Valentine, c'est tsvt ce que je vous demande, répondit-elle en baisaot sa sœur au front.
Gel arrangement consola M. de Granville da voyage de la Havane ; il ne fut pas fâché de rester, en songeant que chaque jour il allait se trouver à peu près seul avec Mézélie, et que Toccasion se présentait, peut-être» de prendre sur elle quelque empire.
L*eq>oir de M. de Granville fut déco : soii que Mëzélie craignît un entrelien avec lui , soit qu*elle redoutât les occasions d*un tête-à-tête avec don Fernando , elle les fuyait tous deux. Le soir, elle se retirait toujours en même temps que dona Âna, et elle s'enfermait dans sa chambre jusqu'au lendemain. Le marquis imitait cette réserve ; il passait toutes ses journées hors de Thabitation « et ne se montrait qu*un moment à Theure du souper.
Trois ou quatre jours plus tard , Mézélie, en descendant un matin à la bibliothèque, trouva sur le pupitre une lettre et uA billet.
ItO OHB BEDES DE BOaHEOB.
Le billel était de doD FeroaDdo , il ne contenait que ces mots :
c Les recherches que j*ai fait faire ont en c un plein saccès : voici une lettre de votre c père. >
Hézélie devint pâle comme la mort; celte nouvelle si inattendue lui causait une de ces joies subi les et profondes , auxquelles les forces humaines peuvent à peine suffire; elle serra la lettre contre son cœur avec un élan de reconnaissance envers Dieu, envers don Fernando, à qui elle devait cet immense bonheur, et elle murmura :
— Mon père! mon père! est-il possible! Oh! mon Dieu ! nous reverrons noire père !
Elle eut à peine la force de décacheter cetie lettre, et d^abord ses yeux obscurcis de larmes n'en distinguèrent point les caractères; enfio, elle lut :
c Mes cbèrbs filles,
. c Je ne m'attendais pas , après tant, d'années ,
c au bonheur de recevoir de vos nouvelles et
ç d'appjrendre que vous êtes heureuses. D'après
ç ce qu'on m'écrit , ma petite V^lentine a fait uo
c très-grand mariage » jet vous êtes toutes deux
UNE HEURE DE BONHEUR. lit
dans ta maison du comte de Bibar. Cest une grande satisfaclion pour moi de penser que vous êtes dans une position meilleure que celle dont vous auriez joui près de votre famille.
c Après plusieurs années de séjour en Amérique , je suis revenu à Paris pour y vivre avec le peu de fortune que j*ai laborieusement amassée ; mais ma santé n*esl pas bonne, et je passe fort tristement la plupart de mes journées au coin du feu , sans autre distraction que la société de ma femme. J*aurais certainement une grande joie à vous revoir avant de mourir; mais je n*ose Tespérer : vous resterez en Amérique , et moi je ne quitterai plus la France; je suis trop vieux et trop malade pour vous aller trouver. Adieu^ mes chères enfants, donnez-moi de vos nouvelles, et recevez la bénédiction de votre père qui vous embrasse.
c L. d'ëffanges.
c P. S, J'habite une petite maison à Saint-
Mandé ; c'est un village aux portes de Paris ;
Tair y est bon et ma santé s'en trouve bien.
C'est là qu'il faut m'adresser vos lettres, rue
de Parjs, n<*.,.
(( Ce 30 janvier 18... »
A115AUD. — TOME II. Il
m UNE HEURE DE BONHEUR.
Mézélie laissa lomber celte leitre, après en '' avoir lu jasqu^à la dernière ligne avec une pénible émotion , une douloureuse surprise ; elle était sous le coup d'une de ces déceptions cruelles qui brisent Tâme et la jettent dans un morne découragement. Elle s'était si souvent figuré le bonheur, la joie d'un père qui retrouve ses enfants, ses enfants perdus depuis tant d'années! Et toutes les paroles qu'elle venait de lire étaient si froidement affectueuses ! Pas un regret , pas un souvenir pour sa mère! Elle cherchait à comprendre, à excuser cette lettre; mais elle avait beau faire, elle sentait bien qu'elle n'aurait pas écrit ainsi. Puis elle songea à ce que son père lui disait de sa propre situation ; elle se représenta ce tableau d'intérieur, ce vieillard triste et malade, assis au coin du feu , vis-à-vis de celle femme qui s'appelait madame d'Effanges, ce ménage peut-être plein de soucis, et elle se dit avec une profonde amertume qu*elle ne pouvait rien pour rendre les derniers jours de son père plus heureux. Cette peine fut vive , d'autant plus vive qu'elle succédait à un premier mouvement d'espérance et de joie.
Le soir don Fernando ne parut pas à l'heure du souper; il était parti le matin pour aller visiter une possession éloignée, et l'on présuma
qu'il ne serait de retour que le lendemain. Comme de coutume /Mëzélie quitta la table en même temps que la marquise. Dona Ana éiait souffrante, elle marchait lentement; au moment de sortir de la salle , elle s'appuya au bras de la jeune fille. Une telle marque de familiarité était si peu dans les habitudes de dona Ana, que Mézélie s'arrêta surprise et loute troublée, en sentant cette main froide et moite peser sur son bras avec une espèce de tremblement.
— Oh! mon Dîeui dit-elle, vous n'êtes pas bien , madame.
— Ce n*est rien qu'un peu de faiblesse, répondit la marquise ; Dieu m'a fait bien des grâces, il me rendra des forces pour le servir.
Mézélie la conduisit en silence jusque dans son appartement. Il se composait de trois pièces où il n'y avait aucune trace du luxe qui régnait dans le reste de la maison. La première était à peu près nue ; on n'y voyait que quelques chaises et une table autour de laquelle travaillaient les femmes de la marquise. Elle ne les occupait jamais ni à son service, ni à des ouvrages pour sa toilette; mais toute l'année elle leur faisait broder ces magnifiques ornements qui paraient la chapelle. Dans la seconde pièce il y avait une petite bibliothèque entièrement composée d'œu-
li* UNE HEURE DE BONBEUft.
vreâ mystiques , et la muraille était tapissée d'images encadrées dans des baguettes noires. Du reste , on y aurait inutilement cherché 'quelque vestige de richesse ou d'élégance ; il n'y avait que la prupreté toute nue du parloir d'an couvent.
La troisième pièce, plus petite que les deux autres , était la chambre à coucher de dona Aoa ; on eût dit la cellule d'une carmélite. Le lit de paille recouvert d'une toile grise , était à côté du prie-Dieu ; le Christ était suspendu au chevet, et en face du bénitier il y avait une tête de mort. Mézélie était quelquefois venue chez la marquise, mais elle n*avait jamais pénétré dans ce triste réduit. A Faspect de ces lugubres images, elle s'arrêta frappée d'une sorte de terreur , et dit en serrant le bras de la marquise :
— Oh ! madame ! vous pouvez dormir ici !
— Dieu m'a fait la grâce de m'accoutnmer promptement à ces austérités qui vous font peur, répondit-elle en appuyant ses doigts pâles et frêles sur la tête de mort; s'il vous appelle à lai quelque jour, vous comprendrez qu'il y a plas de douceur et de joie dans les mortifications de ma vie que dans les plaisirs de la vôtre.
Mézélie baissa la vue ; quelque chose en elle avait tressailli à ce mot, et elle murmura :
UME B£IJRE DE BONHEUR. ItS
•r— Je ne suis pas beurease !
— Il n*y a de bonheur qu^en Dieu, reprit la marquise ; donnez-Tous à lui.
— Je ne puis pas, répondit simplement la jeune fille ; non, je ne le pais pas; ah ! madame , comment avez-vous fait pour vous détacher ainsi de toutes les affections humaines , pour réprimer vos penchants, vos faiblesses, pour dompter \otre cœur ?
— J'ai fui la tentation , Dieu a fait le reste.
— Hélas! dit Mézélie avec abattement, il vous a accordé des grâces qu'il me refuse.
La marquise s'assit au pied de son lit et respira profondément, comme quelqu'un qui lutte contre une douleur physique ; son front blanc et poli était couvert d'une légère moiteur, et ses grands yeux sombres avaient une expression singulière d'exaltation et de souffrance: elle resta là UD moment immobile , puis elle se rejeta en arrière avec un léger frisson.
— Vous souffrez, s'écria Mézélie , vous souffrez beaucoup , dona Ana , cela se voit ; mon Dieu ! ne me permettez-vous pas d'appeler vos femmes ?
— Non, non, interrrompil-*elle vivement^ c'est fini ; je suis bien déjà... et il faut... que personne n'entre ici, quand même je tomberais
malade , personne que le |>adre Marco... Je veui qu'on me laisse mourir sur ce lit de paille...
— Mourir f vous , mourir ! s'écria Mézétie ; mais vous êtes jeune, dona Ana, vous devez vivre encore longtemps.
La marquise secoua la tète et murmura :
— Si c'est la volonté de Dieu !
— Dona Ana, reprit Mézélie, dusséje vous scandaliser et vous déplaire, il faut que je vous le dise : vous vous tuez par des mortiûcations andessus de vos forces , et Dieu vous demandera compte de votre vie , si vous allez vers lui avioi le temps.
— Dieu ne me prendra que quand il me voudra , et j*aime mieux pécher contre moi-méoie que contre lui, répondit la marquise avec latranquillité opiniâtre d'une conviction profonde.
Elle se leva péniblement à ces mots et fit ie tour de sa chambre , comme pour essayer ses forces et dompter ses souffrances; puis elle revint vers Mézélie , et dit en étendant la main vers la fenêtre avec une expression singulière d'orgueil, de dédain , de sombre exaltation :
^- Voyez , je suis riche , tous les biens de ce monde sont à ma portée , je suis environnée de tout ce qui peut séduire et flatter les sens, de tout ce qui donne ce que les hommes appellent
le bonheur; eh bien ! tout cela , je Tai foalé aux pieds, j*ai préféré à tout cette cellule, ce lit de paille, cette tête de mort, et j'ai trouvé plus de douceurs dans ces mortifications que dans toutes les jouissances d'une vie mondaine.
En achevant ces mots, elle retomba épuisée au pied de son lit. Mézélie s'assit près d'elle en silence ; elle était comme effrayée de ce qu'elle venait d*entendre. Sa foi était vive et sincère , mais elle avait été élevée dans Texemple d'une piété tendre et facile, d'une douce ferveur, et toute son âme se révoltait contre la farouche dévotion de dona Âna. Ce triste et stérile dévouement , ce continuel sacrifice de soi-même l'épouvantaient, et les [>aroIes lui manquaient pour manifester ses doutes et son éloignement : elle craignait de scandaliser la marquise , et elle se taisait, perdue dans de tristes réflexions.
Neuf heures sonnèrent en ce moment. Dona Ana se souleva avec effort et alla retourner le sablier qui était sur le prie-Dieu ; puis elle congédia Mézélie en lui disant :
— Voici l'heure où la journée du chrétien finit ; je vais faire ma prière et m'endormir jusqu'à Faube. Bonsoir, que Dieu soit avec vous!
La jeune fille se retira pensive et abattue ; elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle éprouvait; mais la bienveillance que dona Âna venait de lui témoigner pour la première fois lui avait fait mal. Elle ressentail une de ces tristesses qui n*oul point de larmes, et qui serrent douloureusement le cœur. Elle songeait aussi à cette lettre qu'elle avait relue tant de fois dans la journée, avec Tes* poir d y découvrir un sens plus étendu, des sentimenis plus tendres, et elle se disait, dans Taniertume de son âme, qu'il n'y avait rien , rien que ce qu'elle y avait d'abord trouvé.
Alors elle se réfugia dans son amour comme
130 UHE HEOEB DE BOIlflEDR.
dans la acole consolation qu'elle eût trouTée an milieu de son isolement et de ses chagrins ; tous les sentiments froissés de son cœur se rattachèrent à don Fernando ; il loi sembla qu^one sympathie plus vive l'unissait à loi, et qu'il y avait entre eux comme une communauté de peines et de douleurs cachées.
La soirée n'était pas avancée ; pourtant tout était tranquille dans Thabitation ; il n'y avait plos personne, ni dans la salle, ni dans la vaste galerie qui régnait tout le long de la façade, et quelques lumières qui se montraient à des fenêtres éloignées annonçaient que les domestiques s'étaient déjà retirés.
Mézélie descendit dans le jardin. Il faisait une de ces nuits plus belles et plus sereines que les plus beaux jours de nos climats. La lune venait de se lever au delà des cimes dentelées de la montagne du Guao, et sa clarté jetait sur tout le paysage de vives oppoi;itions d'ombre et de lumière. Une molle fraîcheur soufflait à travers les arbres, et des parfums ravissants s'exhalaient de cette moisson de fleurs , qui s*épanoaissait lente* ment avant le premier rayon de soleil.
Tout se taisait dans les campagnes , tout do^ mait; on n'entendait rien que le bruit du vent, et le murmure éloigné de quelque cascade cacbée
une UEU£E DE BONHEUR. 1BI
aa fond des bois. Bientôt les ombres s'effacèrent , une clarté plus limpide inonda le paysage , el la lone mira son blanc visage dans les eaux tranquilles qui baignaient les bosquets du Retiro.
Mézélie fit lentement le tour do parterre , et son regard rêveur s'arrêta longtemps à une place où don Fernando venait parfois s'asseoir : c'était à rentrée du jardin , sous un frangipanier dont les branches tordues et chargées de suaves bouquets dominaient un berceau de grenadilles. La jeune fille cueillit une de ces fleurs dont la corolle , sem* blable à celle du lis, répand une odeur d'ambre et de vanille, et elle la pressa sur sa bouche et sur son cœur.
Le silence et le repos de cette belle nuit agissaient sur ses sens; elle éprouvait une sorte d'alanguissement, de bien-élre ineffable, une joie intime et paisible ; elle était heureuse , et pourtant ses larmes roulaient lentement sur la fleur dont elle respirait les parfums. Ces lieux étaieni pleins de la présence de don Fernando; elle Pavait vu, la veille, sous ces sombres allées; elle l'avait suivi du regard , tandis qu*il marchait rêveur le long du parterre; et tous ces souvenirs raccompagnaient pendant sa promenade solitaire.
Puis elle revint vers la maison , et , avant de rentrer elle s'arrêta encore. En ce moment il était
«5« UNE HEURE DE BOMHEOfl.
près de minuit. Mézélie tourna son TÎssfe à la brise fratche et parfumée qui souleviiit moUement les plis de sa robe blanche ; elle respira profondément, et murmura en joignant les mains :
— Mon Dieu ! la belle nuit!
Un soupir sembla répondre à cette eiclan»tion ; Mézélie se tourna vivement : don Fernando était debout contre la porte; depuis une lienre il regardait passer cette blanche figure à travers les allées sinueuses du jardin. Ils ne parlèrent ni Tan ni l'autre; mais ils se comprirent, et ils n'eurent pas la force de se quitter : Mézélie resta accoudée à la balustrade de la terrasse , et don Fernando vint s'asseoir à quelques pas d'elle.
Ce moment fut peut-être le plus beau, le plus doux de toute leur vie; ils s'aimaient, ils étaient seuls, et leurs âmes venaient de se confondre dans une même émotion, dans un sentiment unique, exclusif, plus fort que la volonté, que la crainte, que le remords. Tout semblait fini pour eux : le passé , l'avenir et le reste du monde , ils avaient tout oublié. Mézélie était pâle, immobile, et comme recueillie dans cette profonde émotion. Don Fernando arrêtait sur elle un regard ardent; tout ce qu'il y avait d'amour daas son cœur était sur ses lèvres; mais il se taisait, comme affaissé sous la violence de ses sensations.
DNB HEURE DE BONHEDR. 45 S
Tous deux se comprenaient maintenant; ils voyaient jusques au fond de leurs ftmes; ils sentaient que la joie , les remords , les peines dévorantes , Tamour qui les rendait depnis un an si lieureux et si à plaindre, tout avait été partagé* Alors il leur sembla que, n'eossent-ils que cet unique moment de bonheur, c'était assez pour toute une vie. Don Fernando se leva , il vint près de la jeune fille, et se mettant à ses genoux, il dit en élevant vers elle ses mains tremblantes :
— Mézélie, ma chère M^zélie!...
Elle se laissa aller dans les bras qui Tattiraient , et don Fernando reprit d'une voix brève :
-*- Tu m'aimes, Mézélie ! tu m'aimes ! oh ! disle-moi !
-^ Oui, murmura- i-elle, je t'aime!...
Mais aussiidt ses bras retombèrent inertes, une sueur froide se répandit sur son visage , elle devint pâle et glacée comme si la lame d'un poignard l'eût touchée au cœur : en relevant la vue, elle venait d'apercevoir M. de Granville, debout à dix pas derrière don Fernando, dans l'ombre de la porte. Elle comprit qu'elle était perdue; que si elle disait un seul mot, si elle faisait un seul geste , l'un de ces deux hommes serait mort le lendemain; et elle resta immobile, muette, et comme frappée de la foudre entre les bras de don
TOHE II. 19
Fernando. Cette terrible situation ne dura qu'une minute; M. de Granville se retira et disparut sans que le marquis se fût seulement douté de sa présence.
Alors Mézélie tourna un regard morne, éperdu, sur oelui qu'elle aimait.
— Fernando , dit-elle avec un accent bref et profond qui le fit tressaillir, si vous ne voulei pas me voir mourir de douleur et d'effroi, laissezmoi maintenant...
Il recula d'un pas, et dit tristement : — Vous me craignez!...
— Non, répondit-elle, non!... mais je vous en supplie à genoux, retirez- vous , Fernando !..•
— Eh bien ! oui, je vais t'obéir... Mais je veux emporter quelque chose de toi... Cette fleur humide de tes larmes, donne-la-moi, Mézélie !•..
Elle la lui laissa prendre , et il ajouta en mettant une main sur son cœur.
— Mézélie, je sens là que je ne puis fJas vivre sans toi... Ne me parle pas de remords, de devoirs...
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! interronpilelle en le suppliant du regard.
— Je te quitte, mais demain nous nous retrouverons, reprit-il avec l'accent d'une ardente prière; demain, je te parlerai encore!...
— Oaî, dit-elle d'une voix mourante, et avec un geste de désespoir et de terreur; mnis demaitny demain matin, vous monterez à cheval... et vous ne reviendrez que le soir... Adieu, adieu, Fernando !...
Il s'éloigna, et Mézéiie le suivit des yeux jusqu'au fond de la galerie; puis elle regarda autour d'elle avec une morne épouvante : M. de Granville n'était plus là.
La malheureuse jeune fille regagna lentement sa chambre, et tomba sur un siège, faible, anéantie, mourante.
Frasquita s'était endormie en attendant sa matlresse; la lampe ne jetait plus qu'une douteuse clarté, et Ton n'entendait rien que le léger frôlement des rideaux, qui retombaient devant la fenêtre entr'ouverte.
Mézéiie resta là immobile et froide ; pendant cette longue nuit elle ne pleura pas, elle ne pria pas Dieu ; une sorte de stupeur avait remplacé sa frayeur et son désespoir. Lorsque Frasquita s'éveilla , elle la vit encore tout habillée et assise devant une table où la lampe s'éteignait.
— Ah ! maîtresse", s'écria-t-elle , vous ne vous êtes pas couchée !
Mézéiie se leva en sursaut et mit les deux mains à son front.
ISQ USE HEURE DE BONHEDR.
— Vous VOUS étiez endormie là , maîtresse , reprit Frasquita avec son sourire calme et un peu niais, et moi je ne me suis pas éveillée; à présent je vais vous déshabiller, et vous vous coucherez...
-^ Non, non, interrompit-elle; .j*ai assez dormi...
Puis elle réfléchit un moment, et ajouta d'anc voix brève :
-^ J*ai tant à faire aujourd'hui !...
Le jour commençait à paraître. An bout d'un moment, le pas des chevaux se fit entendre devant le perron. Mézélic tressaillit et s'approcha de la fenêtre : don Fernando était là. Elle appuya son front aux lames de la persienne et regarda dehors. Le marquis allait monter à cheval. Avant de partir, il leva les yeux sur le balcon; mais il ne vit personne. Une minute après, il avait disparu au fond de Tavenne. Alors Mézélie tomba à genoux devant la fenêtre, et dit en levant les yeux au ciel avec une sombre résignation :
— Maintenant, c'est fini ! je ne le verrai plus, mon Dieu !
Une heure après, Mézélie descendit dans la salle; elle y était depuis quelques moments lors* que M. de Granville entra. Il avait un maintien grave et calme; mais quelque chose d'inexprimable animait son regard ; c'était à la fois une sourde irritation , une joie cruelle.
— Mademoiselle, dit-il, je vous cherchais.
— Et moi, monsieur, je vous attendais, répondit-elle avec cette sorte de courage que donne une situation extrême.
— Ahl fit-il un peu étonné, je ne Tespérais guère , et je suis fort touché de cette marque de confiance.
Mézélie ne répondît rien ; elle semblait attendre avec une espèce d'anxiété que M. de Granville abordât cette pénible explication ; pent-étre en ce moment craignait-elle encore plus ses protestations de dévouement que ses menaces.
— Mademoiselle, dit- il enfin, le hasard m'a mis dans votre confidence ; j'ai découvert , sans le vouloir, quel est celui que vous m'avez préféré... C'est pour vous un malheur, une honte... mais je n'abuserai pas de votre position. Les sentiments que j'ai pour vous, et qui ont résisté à cette épreuve , vous répondent de ma discrétion; ce n'est certes pas moi qui déshonorerai la femme que j'aime, que je veux épouser...
— Merci de votre générosité, monsieur, interrompit Mézélie avec une secrète indignation, je n'en avais pas douté ; mais je ne suis pas venue ici pour la réclamer. Ma situation est telle , monsieur, que je n'ai plus rien à craindre ni à espérer de personne. A quoi me servirait de vous expliquer ma conduite, d'essayer de la justifier? Je n'ai qu'un mot a vous dire : Je pars aujourd'hui pour la Havane, et jamais , jamais , je ne reverrai don Fernando...
— (i'est ce que j'allais vous conseiller, interrorapii vivement M. de Granville, et, si vous me le permettez, je vous accompagnerai.
DNB HEORe DE BONHEUtt. 139
— Non, monsieor, répoinlit-^Ile , je veux partir seule.
— Vous Yonlez que je reste ici après tous? s*écria-t-il avec une sourde ironie.
— Oui , monsieur; et je sais bien qu'en par^ tant je vous laisse maître de mon secret, de ma réputation, du repos de toute une famille ; mais pourquoi parleriez- vous ? pour vous venger? £h ! . de quoi? grand Dieu ! que vous ai<rje fait? je ne vous ai pas aimé!
— Et vous en avez aimé un autre ! mumurat-il avec une sorte de rage ; mais vous avez raison de vous fier à ma discrétion; non, non, je ne dirai rien ; je n'élèverai pas une barrière de plus entre vous et moi : mais cet homme !...
Il s'arrêta comme pour maîtriser sa colère, et re|yrit d'une voix calme :
— Dites-moi, don Fernando sait-il que je vous ai vus ensemble hier soir ?
-*— S'il le savait, l'un de vous deux serait mort maintenant ! répondit Mézélie.
M. de Granville tressaillit intérieurement.
— MadeoMiselle, je vous fais mes adieux, dit*il avec une espèce de sourire, nous nous retrouverons à la Havane.
Mézélie donna ses ordres pour son départ, avec le triste sang-froid d'un malheur sans con-
solaiîon et sans espoir; ensuite elle se rendit chez la marquise.
Dona Ana était moins p&le et moins souffranic que la veille ; assise devant la table et la tétt; l)aissëe sur un volume ouvert , elle avait l'air d*étre absorbée dans quelque pieuse lecture. A Faspect de la femme de don Fernando, un remordt^ plus vif, un regret plus poignant, une plusamèrc douleur s'éleva dans le coeur de Mézélie.
— Madame , dit-elle d*une voix basse el tremblante , je viens vous faire mes adieux.
— Jésus! dit la marquise étonnée» vous partez! ~- Oui , madame , je vais à la Havane retrouTer
ma sœur; ensuite je ferai peut-être un autre voyage plus long...
Dona Âna comprit que cette résolution subite avait quelque motif secret; mais comme elle poussait la dévotion jusqu^à se faire un scrupule des paroles inutiles , elle ne manifesta aucune curiosité , elle ne fit aucune question , et elle se contenta de dire à Mézélie :
— Le monde est plein de mauvais exemples; songez à votre salut, mon enfant; que la crainte de Dieu vous soit toujours présente. Quand voos voudrez retourner ici , vous y serez toujours la bienvenue.
— Hélas! répondit-elle le cœur brisé, jamais,
jamais je ne reviendrai !... Dona Âna, repritelle en joignant les iKiains, depuis pins d*nne année nous vivons sons le mérae toit, et... sans le Touloir... sans le savoir... je vous ai peut-être offensée... me le pardonnez-vous?...
— Oui, mon enfant, répondit la marquise , touchée de ce scrupule de conscience dont elle était loin de soupçonner le secret motif, et qui, dans ses idées, était tout simplement une formule d'humilité chrétienne; oui , et à mon tour je tous demande pardon de mes offenses involontaires...
— Oh! madame, interrompit Mézélie, ne me parlez pas ainsi!... Non, non, vous ne m'avez jamais rien fait... et si j'ai tant souffert, ce n'est pas vous...
Elle s'arrêta effrayée au milieu de cette espèce d*aveu , et reprit d'une voix plus calme , en serrant la main que lui tendait la marquise :
— Dona Ana , souvenez-vous de moi dans vos prières !...
Mézélie entra daos la bibliothèque avec une douloureuse émotion ; elle venait faire aussi ses adieux à celte retraite , où elle avait passé tant de douces heures, ou elle avait si souvent pleuré. Mais là une terrible et dernière épreuve Tattendail : elle trouva à la même place où , la veille, elle avait trouvé la lettre de son père , une lettre de -don Fernando. Â la vue de ce papier, elle frissonna comme si don Fernando lui-même eût tout à coup paru devant elle; ses genoux fléchirent; elle s'appuya, défaillante, sur le pupitre, et elle lut à travers ses larmes :
c Mézélie, il faut mourir ou vivre Tun pour
i LUE HEURE DE BONHEUR.
Taulre mainlenant ! A quoi nous senriraitde lutter contre notre propre cœur? N*ayons-noos pas assez combattu , assez souffert ? Folle et inutile résistance qui nous a brisés sans yaincre notre amour! A présent, Mézéiie, je ne sens plus en moi ni frayeur , ni crainte , ni remords: tu m'aimes ! Mes facultés peuvent à peine suffire au bonheur que me donne cette seule pensée !... Mais au milieu de cette ivresse d'âme que je n'avais jamais connue, je vois, je juge notre position , je calcule notre avenir, c Noire avenir , Mézéiie! est ce que tout ton cœur ne tressaille pas à ce mot? est- ce que lu ne sens pas que le moment est venu de prendre une résolution qui nous délivre enfin de tant de frayeurs, de contrainte, de mortelles angoisses ? Sais- tu ce que je veux , Mézéiie? je veux t'emmener; je veux aller vivre avec toi, pour toi seule, dans un pays si éloigné que jamais nous n'entendrons plus parler de ce que nous aurons laissé derrière nous« Ne m'oppose aucune raison, aucun scrupule ; qu'est-ce qui pourrait t'arréter? n'es-tu pas libre? et moi, quels devoirs me retiennent ici? Suis^je responsable de lavenir d'une famille , du bonbeur d'une femme? Mais de famille, je n'en ai point, et je ne compte pour rien dans la vie de dona Ana.
c Non , non , je ne mourrai pas rivé à cette chaîne, je veux être libre, je veux être heureux ! Ne t'effraye pas des obstacles : si tu savais combien il sera aisé de les vaincre! J*ai tout calculé, tout prévu. Il y a, sur les côtes de la mer Pacifique, dans le plus beau pays de la terre , un village indien, où ma famille avait fondé autrefois de grands établissements ; j*y suis allé moi-même il y a dix ans, et un moment j*eus la pensée de m'arrêter pour toujours dans ce coin ignoré du monde. Combien de fois , depuis , j'ai regretté cette tranquille vallée deSan-José! et maintenant, c'est là que nous pourrions vivre cachés, heureux ensemble pour toujours! Qui viendrait nous chercher dans ce paradis? qui saurait que tu Thabites avec moi ? crois-tu qu'il ne nous serait pas aisé de partir sans que noire départ eût l'air d'une fuite? crois- tu qu'il ne serait pas possible de cacher ce que nous serions devenus? Va, Mézélie, j'ai bien calculé le parti que je te propose , et je te lejure, l'honneur même serait sauvé : nous serions morts pour tous ceux que nous aurions laissés derrière nous... Eh bien! panvree nfant, ton amour osera-t-il tout ce que le mien te demande? Serons-nous libres, heureux? ou bien veux-tu pour tous deux une existence
TOIEIl. 13
troublée, misérable, pleine d'angoisses, de regrets , d*iouti1es combats? Songe à ee que nous avons souffert ! songeàrborriblecontraiiUe où nous vivons! et décide de notre sort... c Je viens de redescendre au jardin; je nai plus de sommeil , plus de repos... je suis heureux , inquiet, j^espère et je tremble ! J*ai vd de la lumière à ta fenêtre ; lu veilles , Méaéiie, tu veilles en songeaat à moi, et demain, demain je te reverrai I II y a tant de boolieur daos ce seul espoir, que je serais un insensé de me plaindre de la longueur des heures qui nous séparent ! Ah ! voici le jour, le jour après lequel je dois te retrouver !...
f Adieu , mon amie ; à ce soir. »
La jeune ille serra cette lettre contre son cœur avec un geste convulsif; son premier mouvement fut une joie, un espoir profond, indicible, on élan de confiance et d'amour; puis tout à coup elle frémit; une pensée soudaine la glaça ; elle se souvint des dernières paroles de sa mère , et se jetant à genoux , elle s'écria les yeux levés au ciel :
— Ma mère ! d'en haut vous me regardez... sauvez-moi !...
Une heure après , le visage mélancolique de
Frasquita se montra à la porte de la bibliothèque.
— Maîtresse» dit-elle, les bagages sont attachés; la volante est attelée. ,
— Eh bien I répondit Mézétie en se relevant brusquement, je suis prête ; allons !
Elle alla machinalement jusqu'à la voiture; tous les gens de la maison et M. de Granville l'attendaient au perron pour lui faire leurs adieux.. Elle était calme , ou plutôt elle était déji tombée dans eette morne stupeur qui succède aux grandes douleurs de Tâme. M. de Granville s'approcha, et son visage impassible semblait encore plus pâle que de coutume.
— Mademoiselle, dit-il avec un accent qui achevait la signification de ses paroles, vous savez si je vous suis dévoué ; vous pouvez partir iranquîlle. Sous peu , j'aurai Thonneur de vous revoir à la Havane.
Elle s'était jetée au fond de la voiture, et se couvrait le visage de son mouchoir, comme pour se dérober à la clarté du jour, au supplice de ce cruel moment, comme si elle eût redouté de tourner un dernier regard sur ces lieux qu'elle allait quitter pour toujours.
— Partons ! dit-elle avec une sombre impatience.
La légère voiture s'ébranla , les chevaux par-
14g UME UfiUHB DE BONHBUa.
tirent au grand trot, et M. de Granviile demeura seul, et appuyé à la balustrade du perron.
— Don Fernando peut revenir ! murmora-t-il avec une sourde joie, il n*y a plus personne ici maintenant !...
Le soir, don Fernando était assis dans la bibliothèque, le front appuyé sur ses mains, le regard fixe et plongé dans Tombre que lès branchages projetaient devant la fenêtre. Ses traita étaient immobiles; mais sa pâleur, son attitude exprimaient énergiquement son désespoir. De temps en temps, il regardait, sans le relire, un billet ouvert sur la table , et qui ne contenait que ces mots :
c G*est à genoux que je vous dis adieu... que c je vous supplie de ne pas me suivre... il faut c nous quitter. Il n*y a point de bonheur possible pour nous en ce monde : résiguons*nous
< à notre sort... je vais partir, et nous ne nous
< reverrons jamais... Dieu m'est témoin que le c sacrifice de ma vie m*eût été moins aflfreux !...
< Adieu, pour la dernière fois, adieu, Ferc nandol... »
Le surlendemain, vers le soir, Mézélie arriva à rhôtei de Bibar. Don Antonio et sa femme étaient chez eax , dans leur éternel léte-à-léte.
— Ma sœur ! voici ma sœur! s'écria Valentine, en reconnaissant la voix de Mézélie.
Don Antonio se leva vivement , rejeta sa cigarette , et dit en fronçant le sourcil :
— Votre sœur ! mais vous avez donc trouvé moyen de lui faire savoir que nous ne retournerions pas encore au Retire ?...
— Hélas I par qui, comment le lui aurais-je appris? répondit la jeune femme ; est-ce que je fais quelque chose à votre insu ?
i:;0 UNE HEURE DE BO»HEOR.
En ce moment Mézélie entra ; elle tenait k la main la lettré de son père.
— Valentine , dit-elle en se précipitant dans les bras de sa sœur, je t'apporte des nouvelles, des nouvelles de France... J'ai reçu une lettre... la voici...
La comtesse la prit d'une main tremblante, et la remit à son mari.
— Tenez, dit-elle, c'est à vous de lire... Don Antonio avait fait un geste de surprise,
sa physionomie s'était assombrie; mais cet acte de soumission Se calma sur-le-champ. 11 se rapprocha de Valentine, la baisa au front; puis il lut tool haut la lettre de M. d'Eifanges.
— C'est bien! dit-il en finissant; je sais eootent que vous ayez reçu des tiouvelles de votre père.
Les deux soeurs se regardèrent les larmes aux yeux, et Valentine dit tristement :
— Il s'est remarié! nous ne le reverrons jamais!... Je ne sais pas pourquoi; mais cette lettre , au lieu de me donner de la joie, me serre le cœur.
Mézélie s'assit à côté de sa sœur et lui prit les mains.
— Écoute, dit*elle d'une voix altérée, moi aussi j'ai éprouvé une grande peine en lisant cette
UNE HRUne DE BOMUBUR. «51
leltre, en apprenant qu'une étrangère avait remplacé notre pauvre mère : pourtant notre devoir est d'aimer notre père, de le soigner sur ses vieux jours ; toi , tu ne le peux pas , tu es mariée ; mais moi je suis libre...
— Tu veux partir ! tu veux me quitter ! interrompit Valentine en pâlissant.
-— Je veux aller trouver notre père, répondit la jeune lille avec effort ; il est vieux , il est malade , il n*est pas heureux « je le vois bien... il a besoin de moi; il faut que je parte...
— Ma chère Mézélie, dit alors le comte, touché de ce dévouement, et peut-être content^ au fond ' de Tâme, de cette séparation; ma chère Mézélîe, avei^vous réfléchi sur cette résolutio n ? C'est un long et pénible voyage que celui- là ..^
— Ma mère eut le courage de l'entreprendre , seule avec nous...
— Hélas I murmura Vakntine , au bout qu'at-elle trouvé? la mort !
— Oui , s'écria Mézélie avec exaltation , maïs elle avait fait son devoir ! Non , je ne renierai pas l'exemple qu'elle m'a laissé , et quoi qu'il m'en coule , je ferai le mien I
— Vous éies une sage et courageuse fille , dit le comte avec conviction ; je ferai tout pour que Taccomplisseinent de cette résolution vous soit
f5t UNB HBURE DE BOVHBOR.
moins pénible. Rien ne sera épargné pour que la traversée soit agréable ; vous emmènerez qui il vous plaira...
— Frasquita m*accompagncra , elle y consent.
— ^Je veux aussi qu'en arrivant chez votre père, vous lui apportiez quelque bien-être ; c'esi Vatontine qui lui enverra cela. Si vous vous mariez, vous savez mes intentions à votre égard ; elles ne sont pas changées. J'aurais pourtant vu avec plai^ sir que vous épousassiez Granville...
•^ Je ne me marierai jamais, répondit-elle en levant les yeux au ciel , comme pour le prendre à témoin de sa détermination ; merci pour tout le bien que vous voulez me faire , don Ântooio , merci pour mon père et pour moi...
•^ Et quand voulez^vous partir, ma chère Mézélie? demanda le comte.
-^ Le plus tôt possible, répondit-elle.
Valentine s'était renfoncée dans le léger fau* teuil de bambou où elle se balançait paresseusement; son visage avait repris Tair d'apathique mélancolie qui lui était habituel. Son premier mouvement de surprise et de chagrin passé, il semblait que le départ de Mézélie devenait poar elle un fait insignifiant, et qu'elle avait déjà pris son parti de cette séparation. Mézélie regardait sa
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sœur avec un douloureux étonnement : cette indifférence la navrait.
— Héias! pensa- i-elle, lui seul ici me regrettera!
Plusieurs oavtnes étaient dans le port de la Havane, prêts à mettre à la voile pour venir en France ; le comte de Bibar fit arrêter le passage de Mézélie sur la Marie-Amélie, du Havre. Pendant les dix jours qui précédèrent le départ de la jeune fille, il s*occupaavec beaucoup de sollicitude de tout ce qui pouvait alléger pour elle Tennui et les privations de la traversée. Valentine voyait tous ces préparatifs avec une tranquillité dont le comte lui-même ne Taurait pas crue capable ; elle ne témoignait à sa sœur ni inquiétude ni regret ; il semblait que cette séparation ne dût pas lui coûter une larme. Cette indifférence fut
i56 UME BEOBE DE BONHEDR.
comme le tiernier coup qui devait briser le coeor de Mézélie; elle le subit avec une moriie résignation.
Tout était prêt , et Ton n*attendait plus que le vent favorable. Une après-midi, le second de la Marie-Amélie vint lui-même annoncer que le navire allait mouiller le soir même en avant des forts, pour mettre à la voile le lendemain au point du jour.
Mézélie se rendit chet sa sœur; le moment de leurs adieux était venu ; il fallait que le soir même les passagers allassent coucher à bord. Le comte remit à sa belle-sœur une traite considérable sur Paris, et il lui renouvela, en souriant, la promesse de lui donner une dot quand elle aurait choisi un mari.
— Car, lui dit-il, je ne crois guère au vœu qne vous avez fait 'de ne jamais vous marier. Puis, se tournant vers Valentine , il ajouta :
— Eh bien! ma chère amie, n'a vet vous pas préparé un petit présent , un souvenir pour votre sœur?
— Oui , oui , répondit la jeune femme; mais je veux encore y ajouter quelque chose...
Alors le comte et Mézélie s'entretinrent un moment des derniers arrangements du départ : Valentine écoutait, jippuyée des deux roains au
éêaskr desoacîége, iteitt um attimde impassible. Enfin Méiélie se rs|iprocha d^dle et lui telidii ks brsB «n {ileafanL Valeniioe pâiit, et socvaai la jeiine fille contre e^ |ioilrine , eUe omrmura :
^ Adtett, MéaélfteL.. Va^ ce ii'eet pas pour tenjoara L^ tm bt^ttôt .. je serai morte l<^
£n achevant ces mots entraeoiipés, <|«e h comte n'entebdk pas^ elle laissa aller sa âceur et hnfiS«More de la maÎA «n signe d'adieu, oomme sîdfeitTaitiiftttt de voif ifinir les angoisses de «eue séfaratim»
••N- Vous ouUiez, mon anour, que vous avez quolf uo diote à 'donner à irotre sœur? répéta don AdMnio eti lui montrant un looffire de laque posé 8iirla4aèlo«
^H-fiioft, jnépoindiè-^ie; Sont A*y est pas; je veuK que FrasquitaaltfiÉtlèyelle porteca cela... ^
"^ Mais, elle va suivre sa maîtresse à bord , dit don Antonio ; j'enverrai quelqu'un...
— Non, interrompit Valentine; je veux que Frasquita attende...
— Quelle nécessité? répliqua le comte étonné de cette obstination ; je peux envoyer Pepito ou an autre domestique...
Valentine ne répondit pas, et allant vers sa sœur avec un brusque mouvement, elle lui dit :