ARNAUD. — TOME II
I5ë DUE HEURE DE BOHBEOE.
— Ta me laisseraB Frasquila... elle ira le retrouvera bord... celte nuit... demain...
— Mais le navire mettra à la voile au point da jour, dit eneore don Antonio; vousn*y pensez pas , ma chère âme !
— Frasquita attendra, elle viendra me rejoindre plus tard, dit alors Mézélie; je puis à présent me passer d'elle.
— Tous les domestiques de rhôtel sont à votre disposition y dit don Antonio en se rasseyant près de sa* femme; j'aurais voulu vous accompagner jusqu'au port; mais vous voyez, cette enfant a le cœur gros, elle pleurerait peut-être pendant mon absence ; il faut que je la console.
À ces mots il passa son bras au cou de la jeune femme , qui ne répondit ni à ces paroles ni à ce geste. Alors Mézélie leur tendit la main à tons deux et leur dit d'une voix brisée :
— £b bien ! adieu !.••
Le lendemaÎD, au premier rayon du soleil , la Marie-ÀméUe se balançait faiblement sur ses ancres, à rentrée de la rade. Tout Téquipage était sur le pont , chacun à son poste ; le temps était magnifique, et la brise qui allait pousser rapidement le navire en pleine mer sifflait entre les mille cordages, le long desquels se hissaient les matelots.
Mézélie, appuyée sur les bastingages, attendait avec anxiété, les yeux touniés vers le port : on allait lever les ancres, et Frasquita n'était pas encore à bord. Enfin , une embarcation dé« booquaà rentrée du port et s'avança rapidement,
poussée par deux vigoureux rameurs. Ces gens liélèrent le navire , et bientôl Mézélie fut rassurée en reconnaissant, au fond de la barque, la mante rayée qui couvrait la tète et les épaules de la mélisse.
Alors, elle tourna encore une fois ses regards vers le beau pays qu'elle allait quitter pour tonjours; elle chercha vers le sud les cimes lointaines qui se confondaient avec les pâles nuages, et sa bouche murmura un nom , un dernier adieu. En ce moment , il lui sembla que tout était fini pour elle ici-bas. Elle jeta les yeux vers Favenir, et il lui parut solitaire^ immense, effrayant, comme cette mer qui s'ouvrait devant elle etqu'elle allait traverser. Un mortel abattement saccéda tout à eoup aux déchirements de son âme , elle baissa la tète et se soumit : tout était accompli maintenaiil.
Don Antonio avait réellement tout fait po«r éviter à MéiéUe la plupart des incoiiv<énîents d'une longue traversée; sa petite chambre occupait la moitié de la dunette , et elle y retrouva la )>lupart des recherches somptueuses dont elle était environnée à lliètel de Bibar ; des fleurs, que l'air salé de la mer allait bientôt flétrir, garnissaient l'étroite fenêtre , et v^ corbeille de pam* plemousses et d'ananas, poséesorla table , fîépan-
CRB HEURE DE BOKHEUR. t6l
pandait an parfum plos exquis que celui dee fleurs.
Le vent avait fraîchi , la vague battait les flancs du navire; Ifézélîe commençait à éprouver cet aflaissement physique et moral, oet horrible malaise que donne le mal de mer; elle se coneba sur le Ht étroit et enfermé sous de petits rîdeaui verts , où elle venait de passer la nuit.
Un mom^it après, quelqn*an entra, et presque sans ouvrir les yeux Mézélie aperçut la mante rayée de bleu et de blanc dont s'enveloppait sa métisse. *
— Eh bien , Frasquita, lui dit-elle d*ane voix faible, te voici , pauvre enfant !
Elle vint s'asseoir, sans rien dire , à côté du lit, et appuya son visage contre Toreiller.
— Tu pleures! reprit Méiélie avec un accent profond de résignation et de regrets, et pourtant to ne laisses personne derrière toi I
Il y eut un silence. Le navire se balançait de l'arrière à l'avant ; on venait de lever les ancres » de larguer les voiles, et la Marie^ÀméUe , poussée par on bon vent , voguait vera la pleine mer. Mézélie se souleva avec effort et avança la main pour chercher la main de la métisse qui restait immobile et le visage comme enseveli dans l'oreiller; mais aussitôt la jeune fille se rejeta en
«a« UNB HEUBE DB BONHEUR.
arrière avec un moavement de stupéfoctioB, presque de terreur, et' elle s*écria :
— Valentine î...
— Oui, c^est moi , dit la jeune femme en tendant les bras à sa sœur ; G*est moi , Mëcélie ! Elles restèrent un moment enlacées avec des paroles entrecoupées de sanglots; puis Mézélie dit avec effroi :
— Mais comment es4a ici? Jésus mon Dieu!... r— Parce que je ne pouvais plus vivre lè-bas,
répondit Valentine; parce que j*aî voulu m'échapper... Gomment j*y suis parvenue... je n*en sais rien... c'est un miracle... Je me suis levée au milieu delà nuit... don Antonio dormait... Je suis allée trouver Frasquita dans ta chambre , et je Tai décidée à me laisser partir à sa place... J*ai pris sa mante , je suis sortie de Thôtel an point du jour , et je me suis perdue ; je ne trouvais plus le chemin du port... Seigneur mon Dieu ! quelles angoisses ! enfin j*y suis arrivée , je me suis jetée dans une embarcation... A chaque moment il me semblait entendre du monde après moi , la voix de don Antonio... mais à présent je suis ici I je suis sauvée!
— Oh ! ma pauvre sœur , as-tu songé aux suites de tout ceci? Séparée de ton mari , la position dans le monde à jamais perdue...