TOMB I
deax fois dans la semaine. Son activité avait besoin de ce genre de vie; il s'était créé tant d'affaires, tant de plaisirs , qu'à grand'peine il y suffisait; mais rien ne pouvait lasser cette tête ardente , ce corps de fer. Jamais homme ne fut moins fait pour une existence simple et casanière ; il aurait péri de langeur et d'ennui dans cette atmosphère où prospérait si bien le bonheur de sa famille. Aucune intimité ne régnait dans ce ménage où l'on était heureux non l'un par l'antre, mais parce que la chaîne était si légère , les obligations réciproques si faciles, que personne ne les sentait peser.
Louise ne s'était jamais aperçue de sa solitude, et après toutes ses journées, si doucement employées, ce n'était pas son mari qu'elle attendait le soir, mais les amis qu'une habitude de plusieurs années amenait chez elle. Au moment où les enfants s'allaient coucher , M. et madame Yalanger arrivaient. Avant de prendre le thé, Louise faisait une ou deux parties d'échecs avec son tuteur , tandis que la jeune femme lisait , tra» vaillait , et le plus souvent boudait dans un coin. Ce cercle étroit ne s'augmentait que dans quelques rares occasions, et les gens frivoles et indifférents ne s'y arrêtaient gu^e; au premier coup d'œil , en effet, il pouvait passer pour ennuyeux ;
mais il y avait tant de grâce et de bonté dans Louise, tant de science, d'esprit et de bonhomie dans M. Yalanger, que pour peu qu'on leur ressemblât on eût volontiers quitté des relations plus brillantes pour s'enfermer dans leur intimité.
Jamais cependant madame Yalanger ne sut s'y plaire; le désœuvrement, l'ennui profond qui la dévoraient chez elle , la suivaient dans cette maison où elle retrouvait les habitudes de son intérieur et la figure de son mari.
M. d*£ffanges vivait si peu dans la société de sa femme, que pendant longtemps il n'eut avec M. et madame Yalanger d'autres relations que celles de la plus indifférente politesse. Il n'avait aucune sympathie pour un homme grave, peu brillant comme le tuteur dé Louise. Il remarqua cependant que la jeune femme était belle , mais elle lui parut d'une humeur sombre, revéche, et d'un esprit insignifiant. Gela dura ainsi pendant plusieurs années; cela aurait probablement duré toujours si une circonstance inattendue n'eût amené un changement dans les habitudes de M. d'Effanges.
Ua soir d'hiver le petit cercle était réuni dans la chambre de Louise; il faisait un temps affreux , le vent et la pluie battaient bruyamment les fenêtres > dont les vitres tremblaient derrière les lourds rideaux de soie. Des fleurs répandaient leurs bibles parfums dans la chambre bien close « Tatmosphère était tiède et suave comme par un£ matinée de printemps; il y avait dans tout ce qui environnait Louise, dans Tair qu'elle respirait» une douce quiétude, un bien«étre ineffable. Elle était assise devant Téchiquier, la tète appuyée sur une de ses mains frêles et blanches, elle écoulait Torage et son calme regard suivait le geste
de M. Valanger, qui, préoccupé d*un coup savant , promenait te bout de son doigt sur les pions sans en pousser aucun.
Léonide était près de la cheminée , elle avait laissé tomber son ouvrage, et ses yeux distraits restaient fixés sur la pendule. Cette image du temps qui s'écoulait pour elle rapide et monotone , qui emportait ses belles années sans qu^elle les senttt passer , Tattristait profondément. Son esprit errait en dehors de ce qui Fenvironnait ; elle rêvait éveillée, elle rêvait lebal, Téclat d'une fête, les regards, les paroles qui enivrent et qu'elle ne connaissait pas; elle rêvait Tamour d'un homme qui n'eût pas ressemblé à son mari. Cette femme irréprochable devant le monde avait depuis longtemps cessé d'être pure ; elle n'avait pas encore atteint la réalité, mais son imagination créait des fautes , son cœur battait pour des fantômes^ Elle faisait son roman à sa fantaisie , elle aimait > elle se passionnait sans avoir d'amour , et passait ses jours et ses nuits à rêver d'un être imaginaire. Tout cela restait caché dans les plus secrets replis de son cœur , et rien dans ses paroles, rien dans ses habitudes ne pouvait déceler sa préoccupation. Elle avait, au contraire, la physionomie sévère d'une fausse dévote. Chez une femme plus douce «t d'un cœur plus sensible, ces dispositions eus-
DUE FEMME HEUftEUSE. 19
sent amené nne profonde mélancolie ; chez Léonide , cela s'était tourné en une mauvaise humeur qui, ternissait sa grâce naturelle, son esprit, et jusqu'à sa beauté. Il est juste de dire qu'elle n'était ainsi que pour son mari et le cercle étroit de son intimité.
— Échec et mat ! s'écria madame d'Ëffanges. Âh! mon cher tuteur, vous vous êtes laissé battre! quelque distraction de votre part m'a fait gagner.
— Non pas, je me suis défendu de mon mieux; mais vous devenez d'une force I Allons , ma re-* vancbe , chère Louise.
En ce moment, les deux battants de la porte coehère s'ouvrirent, et une voiture entra : il était près de dix heures.
— C'est M. d'EflFangesI s'écria Louise étonnée ; il était sorti pour aller aux Italiens et ,de là au bal chez l'ambassadeur d'Espagne, et le voilà sitôt de retour !
Une minute après son mari entra. Cette visite était tellementhorsdes habitudes de M. d'Ëffanges, que Louise se leva en s'écriant : C'est vous , mon ami ! de si bonne heure ! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé?
— Rien qui puisse vous affliger sensiblement, ni moi non plus, répondit-il froidement. Mon
M UMK rsMiiE nuiBun.
oncle est mort; c'est an deuil de convenance.
— Votre oncle est mort!
— Aujourd'haiy subitement» en revenant de la bourse, je viens de rapprendre à Finstant. Depuis douze ans , voilà la première fois que je reçois directement de ses nouvelles. Il Tavait dit: brouillés pour la vie. C'était un terrible homme, dur , égoisie , plein de fiel.
— • Mon ami, il est mort! interrompit Lonîse.
— C'est un ennemi de moins , reprit M. d'Effai^es avec amertume; selon toute apparence, il m'a déshérité, moi, son unique neveu, son successeur de droit.
— Vous n'avez jamais compté sur cette fortune. D'ailleurs nous n'en avons pas besoin , mon ami; elle ira sans doute à des gens moins riches qne nous.
— Peut-être, murmura M. d'Effanges, en passant la main sur son front , comme un homme qui veut chasser quelque pensée pénible.
— Au fait, reprit-il après un silence, je m'attendais à être déshérité , et j'en avais dès longtemps pris mon parti. Je ne manquerai pas pour cela aux convenances, je porterai le deuil de ce bon parent. Ce soir je ne veux me montrer ni aa spectacle , ni au bal , et si je ne vous dérange pas, Louise, je vais achever ici la soirée.
uni millE HIOSEUM. «
— Me déranger! esl-ce possible? en vérîié, YOQS ne le pensez pas.
— Bien , ma chère amie; continuel, je voqs en prie, yotre partie d'écbecs, tout comme si je n'étais pas là.
— M. Vaianger n'y tient guère, je pense , nous continnerons demain.
— Non , ma obère ; ce soir même , sinon je rais croire que je Tons gène, et vous m'obligerez ainsi à me retirer.
Louise et M. Yakinger reprirent leur partie; M. d'Effanges se rapprocha de la cheminée et regarda la pendule de Tair ennuyé d'un homme qui voit devant lui deux mortelles heures dont il ne sait que faire. Léonide avait gardé son attitude triste et immobile, et elle se prit à regarder M. d'ËfEanges comme si elle ne Teût jamais vu. Pour la première fois , elle le compara à M. Vaianger, et elle envia le sort de Louise. Il lui vint alors une pensée maudite d'orgueil et de coquetterie; elle sentit tout à coup le désir de plaire à cet homme, pour lequel elle avait eu jusqu'alors une espèce d'éloignement.
— Monsieur, dit-elle, en levant lentement vers lui ses grands yeux bruns et modestes , vous voilà réduit pour ce soir à nos plaisirs de tous les jours ; je vous plains.
t« OMB FEMME MBDEEOSE.
— • Pourquoi, madame? je ne me trouve pas. malheureux de passer cette soirée en famille; d^ailleurs , une fois n^est pas coutume.
— Heureusement pour vous, monsieur! c'est si triste, le coin du feu.
— Mais je ne suis pas tenté de m*en apercevoir en ce moment, dit M. d'Ëffanges un peu surpris; et il se prit à son tour à regarder la jeune femme. Elle n'avait plus la même physionomie ; elle étair souriante et rêveuse , son beau front reposait sur une de ses mains ; sa taille souple s'inclinait avec une grâce nonchalante ; il sembla à M. d'Eifanges qu'il voyait Léonide pour la première fois. 11 s'assit près d'elle , et dit après un silence : Non , certainement, je ne me plains pas d'être réduit pour ce soir au coin du feu ; auprès de vous, madame, 4>n oublie tout le monde.
Ce compliment banal fit rougir madame Valanger; jamais personne ne lui en avait adressé ^e semblable : dans l'isolement où elle vivait , elle n'entendait point ces propos d'une galanterie insignifiante, auxquels sont habituées les femmes qui sont dans le monde, et, pour certaines choses, elle ignorait réellement la valeur des termes.
— Vous ne jouez pas aux échecs, madame? reprit M. d'Effanges.
— J'ai essayé, mais cela m^ennuie à mourir*
UNE FBMME HEDBBOSE. »
— Alors, que faites-vous pendant ces longues soirées?
— Hélas! rien. J'écoute les bruits de la rue, je ferme les yeux, je rêve, et le temps se traîne ; les heures passent, enfin.
— Et vous ne désirez point une vie plus active, plus de monde , plus de mouvement autour de vous?
— Quand même je le désirerais, qu*enaviendrai^il? M. Valanger a les goûts de son âge; il ne veut pas aller dans Iç monde , je lui tiens compagnie ,^ j*ai soin de sa maison , j'apprends le piquet pour faire sa partie les jours où il est tourmenté par son rhumatisme. Voilà mes occupations, mes plaisirs depuis que je suis mariée. On dit que c'est le sort des femmes ici-has, et Louise prétend que je suis très-heureuse ; il faut bien que je tâche de me le persuader.
Ces mots, prononcés avec une triste ironie, étonnèrent beaucoup M. d'Ëffanges.
— Ah ! madame, ditril vivement, je comprends le néant, le vide affreux de cette vie étroite et mesquine ; elle n'est bonne qu'aux organisations molles et froidement trempées. Pourtant j'ai cru longtemps que vous vous y plaisiez; pardon de m'étre si étrangement trompé. Je ne suis pas le seul ; certainement personne ici ne vous comprend.
M mvE nvire vcdukosb.
Léonicle tourna Ters M. d*Ëffaiige8 an r^rd fixe et doai.
— Hélas r dit-elle, comment me comprendraient-ils? Savent- ils comme vous ce qui donne da prix à la vie?
Tandis qne ceci se passait devant la cheminée , Louise et son tuteur firent une savante partie d'échecs.
•— Mon Dieu ! nous avons joué trop longtemps , dit madame d'Effanges en se rapprochant de son mari. Cette bonne Léonide supporte patiemment le spectacle de ces grandes batailles, pendant lesquelles nous ne lui disons pas un mot; mais je n'aurais pas dû vous y faire assister, mon ami. Gela n'est pas amusant pour vous.
— Mon Dieu ! ma dière , s\ vous voulez recommencer, je ne m'en plaindrai pas : je causais avec madame Valanger.
, — Déjà onze heures! dit Léonide; ah! le temps passe vite ce soir.
— C'est que M. d'Effisinges est là, observa Louise avec nn sourire plein de bonhomie ; mon ami , vous devriez venir quelquefois ainsi passer une heure avec nous , ne fût-ce qne pour tenir compagnie à Léonide pendant nos interminables parties d'échecs.
Le valet de chambre entrait avec une lettre.
UNE FEMME HEUREUSE. tS
H.d'Effangesse douta de ce que c'était, et rompit Yivenientlecachet;it y eut un moment d'atienteet de pénible émotion. Louise interrogeait son mari du regard sans oser dire une parole. Après avoir lu la lettre , il la mit dans sa poche , et reprit tranquillement sa place à côté de madame Valanger.
— Eh bien! mon ami? dit Louise inquiète.
— Eh bien! nous le savions déjà, je suis déshérité. On vient d*ouvrir le testament; mes cousines les demoiselles d'Efianges sont légataires universelles. De vieilles dévotes que mon oncle ne pouvait souffrir , qu'il n*avait pas vues depuis vingt ans ! c'est incroyable ! être déshérité en faveur de ces deux pies-grièches , cela me révolte! encore si elles avaient supporté le caractère dur et despotique de mon oncle, si elles avaient un peu acheté cette fortune ! mais non , elle va leur tomber comme du ciel, elles ne s*y attendent certainement pas, là-bas au fond de leur province. Cela va faire une belle dot à mademoiselle Ursule , à mademoiselle Marianne , les vieilles filles les plus laides, les plus sèches qu il soit possible de voir. Voilà pourtant comme les parents sont justes ! Mon cher oncle n*a pas voulu se souvenir que je suis le seul héritier de son nom ; je crois , ma foi , que s*il avait pu me Tôter !... N*en parlons plus et servez le thé , Louise.
TOIE I. 3
A dater de ce jour, M. d'EfTanges vint souvent le soir passer une heure chez sa femme ; quelquefois même il oublia le spectacle , le bal , les sou« pers au Café de Paris, tous les plaisirs d'autrefois pour ces réunions où il ne trouvait pourtant que réternelle partie d'échecs, le visage bon et souriant de sa femme, la physionomie d'honnête homme de M. Valanger, et Léonide, la belle Léonide. £n réalité ces soirées étaient un loug téte-à-téte en partie double : d'un c6ié Ton jouait, <le l'autre on se parlait tout bas. Rien ne gênait les tendres entretiens, et lesregardsachevaient oe que taisaient les paroles. Le besoin d'aimer, l'envie
t8 UNE FEMMB HEUREUSE.
déplaire livrèreni Léonide; aucun seotimeot de devoir y de délicatesse, d'bonnenr ne s*éleva pour combattre des passions impétueuses , et sous les yeux de M. Valanger, de Louise, elle osa trahir tout ce qu'il y a de saint et de sacré dans l'amour d'un mari, dans la confiance d'une amie. Alors les heures s'écoulaient rapides et brûlantes ; la jeune femme furtivement penchée vers M. d'Effanges disait souvent d'une voix troublée : Minuit, déjà minuit! hélas! à demain.
Les amants se voyaient aussi dans la journée ; Léonide trouvait mille prétextes pour venir chez madame d'Effanges ; pourtant l'amitié de ces deux femmes semblait se refroidir à mesure que leurs relations devenaient plus étroites. D'un c6té, c*était toujours la même bonté affectueuse, les mêmes prévenances; mais de l'autre il y avait des empressements maladroits, des caprices, des bouderies étranges et sans motif apparent. Léonide haïssait madame d'Effanges au fond de son âme , el il y avait dans son caractère, sinon de la frao* «bise , du moins un emportement qui l'empêchait d'être complètement fausse. Ses exigences, ses dépits, ses imprudences la trahissaient à chaque instant; mais Louise était la femme du monde la moins soupçonneuse, et H. Valanger l'homme le plus confiant; c'étaient deux belles] âmes q«i ne
DUE raiME HIOBBIMB. t»
comirenai6Bt pas h mal ; elles avaient tant d*é» lévation , de droilare e^ de sincérité , qae pour les tromper il n'était pas besoin de dissimulation; elles n'auraient jamais osé soupçonner la trahison et le mensonge.
Cette grande probité de cœur prolongea pendant quelques mois le bonheur de Louise et le repos de son tuteur, ils assistèrent sans s'en donter à des scènes de passion, de jalousie, de désespoir, de reproches et de violentes résolutions; ils furent témoins de profondes douleurs, de joies amères, de querelles emportées , de raeeommodemdnts pleins de larmes , et ils ne virent rien , parce qu'ils n^avaient jamais rien éprouvé de semblable, parce qu'ils ne comprenaient pas les passions honteuses et cachées. Un funeste ha* sard , une foudroyante certitude pouvaient seuls briser ces pures et loyales convictions que jamais le doute n*avait souillées.
Un matin, madame d'Ëffanges était seule avec ^es enfants. Les deux sœurs, appuyées l'une sur l'autre, examinaient, avec un joyeux attendrissement, un gros tas de bardes destinées à habiller une vingtaine de petits pauvres. Louise faisait faire cette distribution par ses filles, il lui semblait que cette pieuse libéralité devait leur porter bonheur. Toutes deux étaient joyeuses et
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fières do bien fait par leurs mains ; elles disaient déjà avec le généreux orgueil do riche qui peut soulager le froid et la faim des malheureux : Nos pauvres !...
— Oui, mes enfants, tout cela est pour vos pauvres , dit Louise , en étalant les bons gros japons de laine , les bas épais, les souliers fourrés qui allaient mettre à Tabri tant de tristes nudités; voici rhiver, vous ne savez pas le mal qu*il fait aux pauvres gens, vous qui avez toujours chaud, qui vous tenez près du feu dans une chambre bien fermée. Il y a des petites filles de votre âge si à plaindre! elles ne se chauffent pas faute de bois, elles vivent dans des greniers ouverts à tous les vents, elles n*ont rien pour se couvrir quand il gèle. Tandis que vous êtes ici gaies et heureuses, elles souffrent, elles grelottent, elles pleurent... et cela à quelques pas de vous, peut-être.
— Oh! non, non , maman ! interrompirent les deux sœurs en sanglotant ; il ne faut pas qu'elles aient froid ; n^acliète plus rien pour nous, donneleur tout!
— Oui, mes enfants, oui, je donnerai beaucoup : remercions Dieu qui nous fait riches , et souvenons-nous souvent des pauvres. Us sont si malheureux les pauvres !
A ces mots les larmes lui vinrent aux yeux, son
UHB PBMHB SBOBEDSB. H
cœur était plein cJ^aoïoor et de reconnaissanee. Elle leva un doux regard sur ce qui renvironnait» puis au ciel; combien i'a?enir lui semblait paisible et beau ! ayec quelle confiance elle se recueillait dans son bonheur ! Ses filles se mirent à ses genoux; elle les entoura de ses bras; toutes trois restèrent ainsi enlacées, avec un sourire aux lèvres et des pleurs dans les yeux.
En ce moment M. Valanger entra brusquement et sans être annoncé. A son aspect, Louise se leva effrayée : Qu*avez-vous? s'écria-t-eile; qu'est-il arrivé ? Mon Dieu ! quelque grand malheur!...
M. Valanger tremblait de tout son corps , son visage était effrayant de pâleur; sa physionomie « ordinairement si calme, faisait peur, tant elle exprimait de désespoir et de froide colère. Louise lui prit les mains : elle tremblait aussi; non pour ellemême, puisque ses enfants étaient là. M. Valanger tomba sur une chaise et dit sourdement :
— ' Louise! ahl nous sommes bien malheu* reux!
— Seigneur mon Dieu! quelqu'un est mortl interrompit-elle avec effroi et sans oser nommer personne.
M. Valanger secoua la tête avec un geste douloureux et murmura : Mieux vaudrait !
— Alors, grâce au ciel 1 ce n'est pas un mal-
3f aiB FEMME BBaBEUSE.
heur sans espoir I s'écria-tnelie rasdurée. Pois faisant signe à ses enfants de sortir, elle s^assit à c6té de son tuteur et le questionna doucement. Il ne lui répondait pas, il la regardait d'un air égaré, furieux; un moment elle éprouva des angoisses terribles, une mortelle épouvante , car elle crut qu'il devenait fou.
— Mon cher tuteur, lui dit-elle en pleurant; mon bon ami , au nom du ciel , parlez-moi ! ne me laissez pas dans cette inquiétude; quel malheur vous est^il donc arrivé?
— Pauvre Louise! c'est un coup qui nous brise tous deux : quelle honte ! comment vous dire ces infamies ! Ah ! je ne les aurais jamais soupçonnés, ni vous non plus, Louise, jamais...; car nous avons le cœur plein de bonne fui, de franchise, d'honneur, nous! Aurions-nous osé douter des autres I Eh bien ! pourtant on nous a cruellement trompés, lâchement insultés : depuis six mois, ici, sous nos yeux, ma femme et votre mari s'aiment d'amour ! elle est sa maîtresse ; il est son amant!...
-^ Oh ! non , non ! je ne le crois pas, interrompit Louise en pâlissant; non, c'est impossible! vous avez été trompé ! Qui vous a dit cela?
— Qui? Léonide elle-même, et en voici la preuve t répondit -il en montrant un papier
JUNB FSMIIE HB0HE08B. SS
pressé, chiflbnné dans sa main convulsiTement krmée; tenez, Louise, lisez!
Elle prit le papier, y jeta un regard , et baissa la têle dans un premier mouTement de douleur et d'efiroi : cette âme si chaste et si pure était saisie de bonté en présence d*une telle trabison.
— Il y a une heure , reprit M. Vaianger, j^allais sortir... on me croyait sorti sans doute... je suis entré dans la chambre de Léonide ; elle venait de |)asser dans le salon ; j*aTais un mot à écrire ; o*est pour cela que je revenais ; le secrétaire était ouvert et il y avait une lettre commencée; je ne la regardais pas , je ne pensais pas à la lire , je ne sais comment mes yeux s'y sont arrêtés... et j*ai vu... lisez , Louise , lisez ! ab ! la malheureuse ne ment pas dans cette lettre! c*est son cœur, c'est son âme que vous allez voir à nu!... lisez, lisez tout haut!...
Louise essuya les pleurs qui troublaient sa vue^ et lut d'une voix brisée cette fatale lettre :
c Edouard , croyez-vous qu'il soit possible de c vivre longtemps ainsi? croyez- vous que je < puisse subir toujours cette effroyable contrainte, € ces perpétuels dégoûts? mon cœur est dévoré!... c je porte là tant d'amour, de jalousie, de haine! € <A ! ne pas exister pour toi seul , avoir toujours
fHIB VEMIIE IBOBEOSE.
devant moi cet homme qui a le droit de dire que je sois sienne, et dont le soaflSe lent et glacé me flétrit I quel supplice! et si j*en détourne mes yeux, c*est pour rencontrer cette femme qui a aussi le droit de dire qu*elle est la tienne, cette femme qui, devant moi, te poursuit sans cesse des témoignages de sa tendresse froide et égoïste I mais ne serons-nous pas libres enfin ? ne pourrons-nous jamais nous soustraire à celte affreuse situation? trouveraije toujoursentre nous Louise et M. Yalanger?...»
Madame d*Ë£&nges laissa tomber la lettre et demeura plongée dans une morne stupeur.
— Hélas! dit M. Yalanger, que les larmes gagnèrent en voyant Texpression d^one profonde douleur sur ce visage ordinairement si serein , pardon , pardon , Louise , de vous fisiire tant de mal I mais comment vous cacher tout ceci? J'étais comme vous anéanti quand la malheureuse est entrée ; en voyant cette lettre dans mes mains elle est devenue toute pâle; mais elle n*a pas baissé la vue; je ne sais, la colère m'aveuglait , je Fai menacée... elle est restée là, elle n*a eu ni honte, ni regrets; elle m*a bravé, elle m*a dit qu'elle l'aimait, qu'elle était à lui, que la mort seule les séparerait. En l'entendant me parler
ONE FEMME HEUREUSE. «tt
ainsi , j*ai eu peur; j*ai eu peur de moi-même , j'aurais pu lever la main sur elle , commettre une action lâche, infâme... un crime peut-être; j'aurais pu frapper ma femme ou la tuer..* j*ai fui, je suis venu... maintenant, Louise, qu'allonsnous faire?
— Il faut emmener Léonide, dit madame d'Efi&nges après un moment de réflexion , il faut partir avec elle...
— Vous voulez que je la revoie I interrompit M. Valanger avec une sombre colère.
— Voulez-vous donc l'abandonner à ellemême ? Non , mon ami , ce n'est pas ainsi que vous la sauverez; il faut d'abord mettre en oubli cette fatale lettre, tout ce qui a été dit; à quoi serviraient des plaintes , des reproches? cela ne réparerait rien pour le passé et ne garantirait pas l'avenir; mais votre départ ne doit pas être différé ; l'absence est le plus sûr remède à de tels maux. Surtout, que Léonide ignore que je sais sa faute, qu'elle n'ait pas à rougir devant moi; taisez-vous avec elle comme je me tairai avec M. d'Effanges...
— Vous ne direz rien à votre mari I interrompit M. Valanger avec étcrnnement.
— Pourquoi lui parlerais-je de ses torts? pourquoi lui laisserais-je voir le mal qu'il m'a fait?
M UNE FEMIfE HEUREUSE.
non , mon ami ; croyez*moi , taisons nos peines , retoarnez vers Léonide, parlez-lui avec indulgence, aree fermeté, et hâtez votre dëparl. Le voyage que vous deviez faire dans le Midi peut être avancé de quelques mois ; il était décidé que Léonide vous accompagnerait...
— Oui, avec M. d'ËITanges. Ah, Lonise!
comme ils nous ont trompés!
— Hélas ! ils ont failli , ils sont plus à plaindre que nous !
-^ Vous pleurez pourtant ! Si vous saviez , Louise, quel regret j*ai maintenant île vous avoir donnée à M. d'Effanges ! vous méritiez un autre sort. J*ai fait votre malheur !...
— Mon ami , jusqu'à présent j*ai été heureuse, répondit-elle avec résignation, trop heureuse! il j a dans les destinées humaines des compensations auxquelles je devais m'attendre; je suis punie de mon imprudente sécurité par cette première et terrible peine, je la souffrirai avec patience , avec courage ; qui n*a subi en sa vie de telles épreuves! Mon ami, ne vous reprochez donc pas le sort que vous m*avez fait. J*ai eu une grande part de bonheur et j'espère encore en l'avenir; notre malheur n'est pas irréparable.
— Dieu le fasse! dît M. Yalanger que cette douceur et cette résignation gagnaient.
UNE FEMIIE HEDRECSB. S7
— ^ Mon cher tuteur, reprit Louise, votre femme est bien coupable sans doute ; mais je suis sûre de son repentir. Ne lui pardonnerez-vous pas si elle revient à vous? ah ! si j'osais , si je pouvais moi-même aller au-devant d'elle ! je lui donne* rais le courage , la volonté de sacrifier sa passion à son devoir, je la sauverais! mais c'est vous seul qui en avez le droit ; votre pardon seul peut la relever et l'absoudre. Mon ami, mon cher tuteur, retournez près d'elle, ayez pitié de sa folie, elle sou£Ere...
— Ah! si vous l'aviez vue tantôt, dit amèrement M. Valanger, elle ne pleurait pas, elle était violente , audacieuse...
' — Mais ce premier mouvement passé, elle aura eu peur, elle aura eu honte, elle aura trem* blé. Les terribles conséquences de sa faute l'au-> ront effrayée. Que deviendrait-elle si vous la repoussiez? qui la protégerait ? M. d'Effanges? mais il ne peut la mettre à ma place, elle resterait dans une position équivoque, dangereuse, déshonorée. Non , Léonide ne brisera pas ainsi notre existence à tous; elle aura pitié de vous, de moi, d'elle-même. Allez, allez la trouver, mon ami ; dites>lui tout cela. Allez, elle attend pent*étre son pardon, peut-être elle se repent déjà.