‹ MézélieChapitre 4 sur 27 · ARNAUD. — TOME I · texte numérisé non relu

ARNAUD. — TOME I

— Mqh «qbnt, répondit Af- Vj^lanf^r en se-' coaant la léte avec un profond soupir, vo«9 m GODiijiisae^ pas 1<S8 passions 1

Pour la première fois, Louise attendit la re* tour de son mari avec une pénible émotion. Elle était absorbée par une douloureuse inquiétude , par des pensées qu*elle voulait repousser et qui toujours revenaient plus vives, plus amères. U lui fallut faire un grand effort pour lutter coatre cette ardente peine ; une autre femme se seraîl enfermée pour pleurer ; madame d'Effangea ne se laissa point aller à sa douleur , elle essaya de la dompter en rentrant dans le eerde habituel de ses devoirs et de ses occupations; mais k mesure qu*el|e voulait reprendre courage, elle se sentait encore plus abattue , elle comprenait que e^eo était fait pour toujours de son bonheur. Bien qu*elle eût montré à son tuteur tant de calme el de résignation, elle était accablée sous ce Ooup qui brisait ses afiections, ses convictions les plu» chères. jMul sentiment égoïste et jaloux ne s*élevait pourtant dans son Ame; elle était prête à tous les sacrifices, mais elle, comprenait avec effroi sen impuissance ; elle sentait que c'en était fait aussi de la paix de son intérieur et de ee bonheur négatif, le seul que sa patience» sa bonté, son inaltérable douceur de caractère eussent pn

DNE FEMME HEUREUSE. 39

donner à M. d'Effanges. Quoiqu'elle n'éprouvât pour lui qu'une tranquille affection, née du devoir et de Thabitude, l'idée qu'il la regardait comme un fardeau , comme un obstacle dans sa vie, qu'il la haïssait peut-être, la mettait au désespoir. Une longue communauté d'intérêts et par-dessus tout ses enfants rattachaient à lui plus fortement qu'elle ne l'avait cru jusqu'alors; elle ne pouvait être heureuse que s'il était heureux lui-même , et pour la première fois elle considéra avec un sentiment de tristesse et d'effroi ce lien qui les attachait l'un à l'autre jusqu'à la mort.

La pauvre femme songeait à tout cela , assise entre ses deux enfants et au milieu des occu^pations qui, quelques heures auparavant, remplissaient si paisiblement sa vie. Elle voulut commencer la leçon de musique , mais sa voix tremblait en s'unissant à ces voix douces et enfantines, les larmes lui venaient aux yeux. Elle se relira brusquement du piano , et attirant ses filles sur sa poitrine comme pour s'en faire un rempart contre le malheur qui la frappait, elle les retint dans cette étreinte, et leur dit doucement : Restez-là, mes pauvres anges!... restez-y toujours!...

M. d'Effaoges ne rentra point à Theure du dîner. Louise se mit un quart d'heure à table avec ses enfants , elle était pâle et abattue ; cette journée d*inquiétude:et de chagrin avait laissé sur sou front sa trace indélébile, elle venait de perdre avec sa tranquillité d'âme cette physionomie fraîche et sereine qui lui donnait un air encore si jeune. Elle s'occupait de ses filles comme à Fordinaire, elle leur parlait avec la même tendresse attentive ; mais ses regards n*avaient plus leur calme expression, et sa voix était plaintive. Les enfants ont un instinct qui supplée à Tobservation ; ils comprennent beau-

coup de choses sans s^en rendre compte, et soavent une peine qa*on leur cache les impressionne vivement. Les deux sœurs étaient tristes et silencieuses ; après le dîner elles ne folâtrèrent pas comme d^habitude; et lorsque leur mère inquiète les interrogea doucement , elles se jetèrent à son cou et lui dirent tout en larmes : G*est que iu n'es pas contente î pourtant nous avons été bien sages... tu nous aimes toujours, n'est-ce pas?

— Oui, s*écria-t-elle en pleurant avec elles ; oui, mes chères petites, ce chagrin passera; car Je suis une heureuse mère I vous serez toujours là avec moi; rien ne peut nous séparer, rien que la mort!... ^

Un pes après M. Valanger entra.

—*- Eh bien I s'écria Louise en allant ftuhdeyant de lui tOMte tremblante, vous venez seul, non ami? Léonidel... Que s*est*il passé? Ahl v<mm m'aviez promis d'être cnhue, de lui porter avec itdulgence...

— Oui; et pour vous, pour vous seule, j'ai tenu ma promesse, répondit M. Valanger avec une sombre colère , j'ai agi selon les inspirations de voire Ame si plenie de douceur et de miséri* corde. Je suis allé vers Léonide avec des paroles de bonlé, de pardon... Ah! ce n'est pas ainsi qu*on arrête les volontés, que Ton contient les

Uffft FEMME BBUREOSE. 43

pafistdnâinseivséêft d'une telle fefivtte! Vous Tavies jagée selon tous, m6n enfant; si v6as aviez été eapaèle d'onf tel égarement , le repentir eût suîtî de près la faate ; mais elle ne comprend seulement pas leS regrets, les remords qui racbèteAt' «ne fiiiblesse. Je Tai trouvée résolue , audacieuse jusqu'à Temportement , jusqu'à la menace. Elle a osé protester devant moi de son amour ; elfe a osé parler de son dévouement qui ne reculerait devant aucun obstacle^.. Dévouée! en effet, elle Test, elle Test à ses passions; pour les satisfaii^^ elle est |iréte à tous les sacrifices.^. Son honneur^ le mien, votre re^s, que lui importe !... mais je suis là pour Tarréter. Soyez tranquille, Louise; mon bonhéor est à jaifials détruit ; mais je veillemi sur le vôtre. Demain j'emmène ma femnfie.

— Elle a donc consenti enfin ?

— Je veux qu'elle parte, et elle obéira , répondit M. Yalanger avec une froide décision ; la lutte a été terrible. Si je n'avais songé à vous, Louise, peul-éÉre eût-elle Uni autrement. J'aurais abandonné cette femme; je l'aurais chassée de ma maisen, je lui avrais rendu sa liberté, sa liberté qu'elle me redemandait avec des pleurs et des impTécatièns , comme si je n'étais pas encore plus malheureux qu'elle de notre lien. Mais elle irait trouver votre mari; elle détruirait à jamais h

U UNE FEMME HBOBEUSE.

paix de voire intérieur; elle vous itérait le peu d'affection et d*égards dont vous vous êtes contentée. Je vous protiégerai contre, elle; vous en avez besoin. Allez, tous ne savez pas ce que peut oser une femme qui ne croit plus à. aucun devoir, qui n*a plus rien au cœur qu*une passion égoïste, effirénée!...

— Mon Dieu ! s*écria madame d'Ëffîinges en pleurant, est-il possible que ces passions insensées nous fassent tant de. mal? Je me résignerais à tout pour ramener la paix dans notre intérieur; mais je ne puis rien. Nul sacrifice de ma part ne nous tirerait de cette position si fausse , si dangereuse , si cruelle.

Elle s'interrompit en pâlissant, et tourna la tète du c6lé de la porte ; quelqu'un parlait aux domestiques dans Tantichambre : c'était M. d'Effanges ; presque aussitôt il passa dans son cabinet sans entrer chez sa femme.

— Adieu, Louise, dit M. Valanger, qui avait aussi changé de couleur, adieu pour longte;nps, ma chère Louise , ma fille. Je vais d'abord aller à Nice ; c'était un voyage arrêté Tété dernier , je ne fais que le devancer ; ensuite j'irai plus loin ; peu importe en quel pays, pourvu que cette femme soit séparée de votre mari ! alors je ne me ferai pas son geôlier; je ne jouerai pas le rôle ridicule

UNE FEMIIE HEUREUSE. 45

et mesqoin d*uD vieillard qui se venge de Tindifférence qu*on a pour lai et de Famour qu'on a pour un autre par une surveillance tyrannique. Je laisserai aller Léonide où ses passions remporteroot, dès que pour les satisfaire elle n'attentera pas à votre repos , à votre bonheur. Ce n'est pas pour elle, c'est pour vous que je romps de si chères et si longues habitudes, que je m'exile pent*étre pour toujours. Mon enfant, quand j'aurai éloigné de vous ce motif de discorde, vos chagrins passeront. Votre mari sera pour vous ce qu'il a toujours été. Vous verrez grandir vos filles ; elles seront bonnes et belles, elles seront riches , heureuses; vous vivrez en elles. Voilà votre bonheur, tout votre avenir. Allons, Louise, du courage , ne pleurez pas ainsi.

— Ah ! s'écria-t-elle, quoi qu'il dût en arriver, je ne vous laisserais pas partir si je croyais que TOUS ne dussiez pas nous revoir bientôt; mais j'ai l'espoir que Léonide méritera le retour de votre affection ; que vous la ramènerez guérie de cette fatale passion. Mon ami , non , rien encore n'est irréparable ; nous pouvons encore être tous heureux.

— Adieu, dit encore M. Valanger en serrant les mains de sa pupille , adieu , ma bonne Louise.

Il sortit, les larmes aux yeux, de cette chambre

46 UME FEHIIB HeUREDSS.

OÙ depuis des années il veiiait tous les soirs se reposer si doucement des soucis et du travail de la journée. Il lui en coûtait cent fois plus d*abandonner ces habitudes que celles de son intérieur. Depuis longtemps il était malheureux par sa femme , et il subissait sans se plaindre les conséquences d'un mariage imprudent et mal assorti. Le sentiment qu*il avait pour Léonide était calroe, presque paternel , et quand il la trouva coupable, quand il acquit tout à coup la certitude de son infidélité, il ne fut point jaloux, furieux comme un homme amoureux ; mais il éprouva Tindignation d'une Ame droite et honnête, qui s'aperçoit d'une l^ande improbilé. Il méprisa sa femme au Heu de la haïr, et c'était ce qui lui laissait si peu de courage et d'espoir.

Quand Louise se retrouva seule , elle fut saisie d'une horrible tristesse; sans -se l'avouer, peutêtre elle regretta qu'un hasard fatal l'eût éclairée, qu'on ne l'eût pas trompée toujours. La solitude où elle était lui serrait le cœur ; elle s'assit machinalement devant l'échiquier, et attendit, sans pouvoir s'occuper à rien , que cette longue soirée fût finie. Vers minuit , elle entendit M. d'Effanges sortir de chez loi et dire à son valet de chaaibre qu'il rentrerait tard. Un moment après , il sortit seul et à pied. Gela était mille fois arrivé sans

que Louise y prtt garde ; mais en cette circonstance, elle conçut quelque inquiétude. Il n était pas do tout probable que M. d'Effanges allât au bal; il aurait demandé sa voiture.

Louise n'avait aucun soupçon arrêté ; cependant elle veilla pour entendre rentrer son mari , e( toutes les heures de la nuit s'écoulèrent dans cette inutile attente. Vers le matin, la pauvre '.emme s'assoupit , et dans son sommeil , elle tressaillait à tous les bruits qui se renouvelaient successivement autour d'elle : ce repos incomplet calma pourtant son agitation , et lorsque ses filles l'appelèrent doucement à leur réveil , elle rouvrit les yeux avec un mouvement de joie, et sourit en leur répondant.

Le courage et la confiance lui revenaient au cœur; elle se reprocha presque les tourments,

Page 1