TOME
M) UNE fEUHE HEUREUSE.
les anxiétés de cette longue nuit; elle considéra sa position , et ne s*en exagéra point le malheur et les difficultés. Il lui sembla que rien n^était irréparable : elle se promit d*étre , avec son mari, douce, patiente, résignée, dévouée, jusqu^à la complète abnégation de sa volonté. Elle espéra le ramener ainsi; d*ailleurs elle comptait sur la légèreté naturelle de ce caractère , dont elle avait déjà éprouvé les torts; il lui sembla impossible que M. d*Effanges sacrifiât à sa passion les plaisirs vifs et faciles , les satisfactions bruyantes de la vie qu'il avait jusque-là menée. Elle pensa qu'il suffirait d'un peu de temps pour apaiser Cous ces désordres , et amener le pardon et l'oubli de tous les torts.
Dans ce premier mouvement de confiance et d'espoir, elle se leva pour aller trouver son mari. Qqelques heures auparavant, elle redoutait la présence de M. d'Effanges; maintenant il lui semblait qu'elle devait faire les premiers pas, et ne point éviter une explication qu'il désirait peut-> é(re , mais qu'elle était bien déterminée à ne pas commencer elle-même. Comme cette visite n^ati-T H^le était contre ses habitudes, et qu'elle ne voulait y mettre aucune affi^taCioD,'elle chercha un préiexfe.
— Mes enfants , dit-elle , en les prenant par la
GfRE millE BBtJKËUSS. SI
main, allons demander 4 T«tre père nn peu d*argent^ pour faire quelques habits de plus i vos pauvres. Il ne refuse jamais de venir à notre seeours quand nous avons tout dépensé pour eut. Vous ne manquerez pas de le bien remercier; il est bon , et il vous aime , mes chères petites.
— Pas tant que toi! dirent-elles ensemble, avec une naîvé conviction.
Au moment où Lonise sortait de sa chambre , quelqu^un ouvrit brusquement la porte du salon : c'était M. Yalanger.
— Mon enfant, dit-il d*nne voix à peine articulée, aves-vous vu votre mari? saves-vous oà il est?
— (^hez lui, je pense, répondit-elle, frappée de soupçon et de crainte ; sans doute il est rentré. Ne vous Ta-t'On pas dit à la porte?
— Je ne Tai pas demandé.
— Gela ne peut être autrement... Jamais M. d^Ëffianges... Il rentre quelquefois fort tard, mais il eouche toujours chez lui...
La femme de chambre entra ; elle rôdait depuis une heure autour de sa maîtresse, avec un certain air curieux et composé que Louise n^avaitpas remarc|ué d*abord f mais qui , en ce moment , la frappa.
-^ Pardon, madame, dit cette fille, comme
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il n'y avait personne dans Fanticbambre, je mbn- Uis pour annoncer monsieur. Denis vient de se mettre au lit ; ce pauvre garçon était très-fatigué , ayant attendu tonte la nuit...
— CestbienI interrompit Louise, emmenez les enfants.
— Votre mari n*est pas ici ! Il n*est pas rentré cette nuit I dit M. Valanger , anéanti.
— Eh bien I murmura-t-elie les larmes aux yeux, c*est mal, c*est un manque d*égard envers moi; mais cela n*arrivera plus, je Tespère... M. d'Ëffiinges se respecte, il sentira qu*un homme dans sa position ne doit pas se permettre des sottises d*écolier. Peut-être a-t-il quelque excuse , quelque motif que nous ignorons.
— Léonide non plus , n*estpas chez elle , intei^ rompit M. Valanger , elle est sortie secrètement avant minuit!... Ils sont ensemble?
— Mon ami, s'écria Louise, vous croyez qu'elle aurait osé !... Mais non , non , c'est impossible, elle sait bien que vous viendriez ici la demander à M. d'Effangesl... Elle sait qu'un tel éclat la perdrait, et jetterait le désespoir dans deux familles!
— Eh I que lui importe l'opinion du monde, votre repos , mon honneur ! Si M. d'Effanges a osé lui servir de complice, notre malheur est
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déjà accompli. Pour parvenir à sod but, elle a menti devant moi, elle m*a bassement trompé. Hier en vous quittant, je la retrouvai plus calme. Elle me dit , d'elle-même , qu'elle voulait partir aujourd'hui, qu^elle entrevoyait avec horreur lavenir qu'il y avait ici pour elle; Tidée de tous revoir lui était insupportable. £Ue n'espérait pas que vous ignorassiez sa faute, et votre générosité l'eût humiliée. Nous parlâmes longtemps de toutes ces choses., sans trop d'irritation. J'avais pitié de cette démence, et. Dieu m'en est témoin ! aucun sentiment d'égoîsme ne s'élevait en moi , je ne pensais qu'à consoler et à guérir Léonide. Elle était souffrante, accablée; je la laissai. Elle s'enferma dans sa chambre. Ce matin , en me levant, j'ai trouvé la porte ouverte, les meubles en désordre... J'ai appelé, j'ai cherché celte malheureuse... Toute la maison a été témoin de cet éclat...
— Mon Dieu ! mon Dieu !... Et vous ne savez pas quand elle est sortie?...
— Elle est sortie seule, à pied , au milieu de la nuit...
— Mon. ami, elle. était réduite au désespoir! interrompit Louise, frappée d'un horrible soupçon.
— Ah! non, non ! elle ne s est pas tuée, répondit M. Valanger, avec une froide conviction ;
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elle â fui avec votre mari, avec son anant; ils soQl enaenible , vous dîs-je !
Le cabinet de M. d*££binge8 précédait sa chambre à coucher ; Louise s*approcha tremblante de cette porte , qu'un douloureux pressentioient l*empéchait d'ouvrir.
— * Hélas I dit-elle, je n*ose entrer!
M. Valanger tourna la clef : il n*y avait per* sonne dans le cabinet; un certain désordre régnait sur le bureau, dont tous les tiroirs étaient ouverts; sur le pupitre où écrivait ordinairement M. d*Effanges, il y avait une lettre; Louise regarda Tadresse en frissonnant; elle était pour le caissier de la maison.
— Que veut dire ceci, mon Dieul 8*écriat-elle; mon cher tuteur, appelez Deffismdis; il faut que je sache mon sort !...
Le caissier monta : et à peine eut-il lu les premières lignes de la lettre, qu'il changea de couleur.
— Monsieur est parti; il a emporté près de cent mille francs qu'il y avait en caisse , s'écria-t-il consterné ; mais c'est sa ruine qu'il va accomplir !
— Cent mille francs , interrompit Louise ; ce n'est pas le dixième de notre fortune; M. d'£ffanges a pu les emporter sans mettre de l'embarras dans ses affaires.
— Âh! madame , vous ne savez guère sa sitoation ; il ne s*en rendait peut-être pas compte luimême, s*écria le caissier consterné; Dieu fasse que je me trompe ! maïs je crois que la liquidation doit donner un déficit; et alors, grand Dieu! que deviendrons-nous! M. d*Effanges est parti emportant des valeurs considérables; ses livres en fourniront la preuve; si les créanciers ne peuvent pas être intégralement satisfaits, savez-vous, madame , comment s*appellerait ce malheur? une banqueroute frauduleuse !
La lettre qu*avait laissée M. d'Effanges ne contenait aucun détail sur ses projets, pas un seul mol relatif à sa femme, à ses enfants; il était parti -comme un homme qui ne laisse personne derrière lui. Toutes les recherches pour retrouver sa trace furent vaines; on sut seulement, six mois plus tard, qu*un homme, dont le signalement ressemblait au sien et qui était accompagné d'une jeune femme, avait pris passage sur un navire du Havre qui allait au Mexique.
Le caissier ne s'était pas trompé dans ses e£Drayantes prévisious. Lorsque tous les comptes eurent été apurés et que la liquidation fut ache-
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Tée, il se trouTa qd énorme déficil. Alors madame d'Effanges sacrifia la totalité de sa dot , toas ses droits et josqa*à son mobilier; à ce prix Thonnear fot saayé, et le nom qu'elle portait resta sans tache. La pauvre femme vit Taccomplissement de son malhear et de sa ruine avec une courageuse résignation ; sa probité n*hésita pas ; elle se dépouilla avec un noble désintéressement de sa dernière ressource , sachant bien que le moment allait venir où il lui faudrait travailler pour vivre. Ce fut un terrible jour que celui où elle se trouva face à face avec la misère ; jamais , au temps de son opulence, elle n'avait compris ce mot ; elle ne s'était pas fait une idée des privations* des souffrances sombres et amères de la pauvreté ; elle commença à les sentir le jour où il lui fallut quitter cette maison où ses filles étaieni nées, où elle avait espéré mourir.
Depuis le funeste événement qui avait brisé Teiistence des deux familles, M. Valanger était ihippé d'une lente et cruelle maladie qui le menait au tombeau. Il avait fait son état avec un grand désintéressement, et le jour où il ne put plus travailler, il ne lui resta que de bien faibles ressources ; au milieu de ses souffrances, de l'espèce de dénùment où il était tombé , sa plus profonde peine était de ne pouvoir adoucir le sort dd cette
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pauvre femme abandonnée , de ces deux anges , toujours aux cèiés de leur mère comme pour to garder du découragement et du désespoir. Louise ▼eîllait nnil et jour au chevet de ce lit de douleur où allait mourir le seul ami qu'elle avait an monde; elle consolait cette infortune presque aussi grande , aussi cruelle que la sienne.
Un soir, M. Valanger s*ëveilla après quelques heures d'un long assoupissement; son front était couvert d'une moiteur glacée, sa respiration était inégale et pénible.
— Ma chère Louise, mon enfant, dit-il en lui prenant les mains , je sens que je vais bientôt vous manquer, et je voudrais vous parler de l'avenir... mais je suis si faible... mes idées ne sont pas nettes... Mon Dieu , ai«je fait tout ce que je pouvais pour vous? Je vous ai donné le peu que je possède ; mais ces misérables débris ne vous seront- ils pas disputés?... Qui sait même ai j'ai pu vous laisser quelque chose, si tout ici n'appartient pas à cette malheureuse? car vous le savez, je lui avais assuré un petit douaire...
— Mon bon ami, interrompit Louise en pleurant , ne parlons pas de tout cela ; vous vivres encore longtemps...
n secoua la tête.
— S'il ne fallait pas vous quitter, dit-il , je
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verrais venir avec joie le terme de mes cruelles peines; je bénirais la mort qui me délivre de ce souvenir dont la cruelle fixité me ronge. Louise, je vous ai caché une partie de ma faiblesse , de ce que j*ai souffert; je ne vous ai pas dit tout ce quil y avait dans mon âme de regrets, de désespoir; vous ne savez pas combien j*aimais cette femme; je ne le savais pas moi-même ; je ne Tai su que quand elle m'a manqué...
Il serra les mains contre sa poitrine , et reprit avec une sourde véhémence : Oui , la mort seule me délivrera de son souvenir... Je la regrette... Le bonheur qu'elle m'avait donné était mêlé de grandes amertumes ; mais je pardonnais aisément les torts de son âge , de son caractère. Sa présence m'était nécessaire ; elle animait , elle remplissait l'intérieur de cette maison si vide, si désolée depuis qu'elle n'y est plus. J'étais heureux quand j'avais confiance en elle, quand je la croyais sage ; nos querelles ne me laissaient aucun ressentiment; je n'étais point exigeant, ridiculement jaloux ; j'avais pour elle la tendresse paisible et dévouée d'un père, et elle m'a trompé, elle m'a abandonné... Je mourrai sans l'avoir revue!
Il s'était soulevé avec effort en parlant ainsi, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues creuses et animées par la fièvre.
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Chère Louise , ajoota-t-il en prenant une petite clef cachée sous son oreiller, il y a là, dans le tiroir de mon secrétaire, uqe boite que je n*ai pas touchée depuis six mois ; elle contient son portrait... c*e6t tout ce qui me reste d*elle; je yeux le revoir... Apportez-le-moi , Louise.
Elle obéit en pleurant. M. Valanger ne jeta qu'un regard sur cette image d'une vivante ressemblance; puis il dit avec une tristesse plus calme :
— A: présent, ma Louise, laissez-moi seul; il me semble que je vais dormir et passer toute une bonne nuit. Allez vous reposer, mon enfant.
Elle insista pour veiller encore quelques heures près de lui; mais il s'y refusa absolument, et elle dut céder.
— A demain, dit-il avec un faible. sourire, à demain , ma bonne Louise.
Elle se' retira dans la petite chambre où ses filles dormaient déjà, et travailla encore longtemps à la lueur d'une petite lampe, devant deux tisons éteints. Ses larmes coulaient lentement, un triste abattement lui serrait le cœur, et la conscience d'avoir accompli courageusement de si grands sacrifices, de si pénibles devoirs ne la consolait plus. Elle sentait son isolement, sa misère; elle s'effrayait de cette vie de travail et de