‹ MézélieChapitre 7 sur 27 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

La succession de M. Valanger fut bientôt réglée; quand la part des gens de loi et des créanciers fut faite, quand les droits de madame Valanger furent prélevés , il ne resta rien. Louise se trouva sans autre ressource qu'environ douze cents francs; au temps de son opulence, cette somme eût à peine suffi aux dépenses d'une semaine, et maintenant il fallait, avec ce peu d'argent, se créer un moyen d'existence. La pauvre femme comprit que , quand même elle travaillerait nuit et jour de ses mains , cela ne suffirait pas, et elle résolut d'essayer une autre industrie; mais, c'était trop peu de douze cents francs pour

établir une chétîve boutique, au comptoir de laquelle , mettant sous les pieds tout orgueil , elle était décidée à s*asseoir. Après de longues hésitations, elle résolut d'écrire aux riches parentes qui avaient hérité de Tonde de M. d'Effanges. Elle leur exposa son malheur sans toutefois accuser son mari ni se plaindre de la cruelle situation où il Tavait laissée ; elle leur annonça ses projets de travail , et finit en leur demandant un millier d*écus dont elle s'engageait à payer exactement rintérét. Ce fut en tremblant qu'elle hasarda cette démarche; elle n'avait jamais entretenu aucune correspondance avec ces parentes, qui portaient le même nom que M. d'Effanges, et ce qu'elle en avait ouï dire n'était pas fait pour l'encourager. Au bout de quelques jours, elle reçut la réponse suivante :

c Madame et chère parente,

c Nous savions déjà, ma sœur et moi, des c choses que vous ne dites qu'à moitié dans votre c lettre, car les mauvaises nouvelles ne manc quent jamais de messagers ; ce qui s'est passé c est un grand malheur et un grand scandale , la c charité seule peut m'empéeher d'en témoigner c toute mon indignation.

i Nous avons pris une grande part à vos aCDic-

lions, et nous sommes prêtes à Tenir à votre secours pour tout ce qui n*aura pas trait au projet que vous avez conçu. Vous manqueriez au nom que vous portez en le réalisant ; nous sommes d*une famille qui, jusqu*aux désastres de la révolution, a eu de belles charges , et qui se serait trouvée déshonorée en faisant un métier; toute la noblesse d'alors pensait ainsi.

c Je sais qu'à présent tout est bien changé et qo'on n*y regarde pas de si près ; c'est ce qui a fait le malheur de votre mari. Au lieu de vivre honorablement en province avec son patrimoine, il a voulu tenter fortune, il a travaillé, il a risqué son avoir et le vôtre, et, au bout du compte , il ne lui est resté ni honneur ni profit du métier qu'il a fait. Nous l'avions blâmé , dans le temps , d'entreprendre ce négoce d'ai^ent qui l'obligeait à avoir un comptoir, des commis, etc., jugez si nous pouvons approuver que vous preniez une boutique! Cependant, il faut bien que vous puissiez vivre, vous et vos enfants; c'est pourquoi, ma sœur et moi, nous vous offrons notre maison; vous y demeurerez jusqu'au retour de votre mari , qui , s'il plaît à Dieu, comprendra que son devoir est de revenir à vous.

?• DBDX VIEILLES FILLES.

c En attendant de vous voir, madame et chère < parente , ma sosor et moi nous prions le Sei* c gneor de vous consoler et de vous donner la f résignation.

c Voire affectionnée cousine ,

c Ursule d'Efpanges, > AvignoDfSOraars.

Louise n'était point préparée à cette prèposî* tien, faite dans des termes si secs, et dont le motif évident était de mesquines considérations d'orgueil. Malgré sa misère et i'efiProi de l'avenir, son premier mouvement fut de refuser, puis elle songea au sort de ses enfants; elle se dit que , dans cette maison opulente qu'on lui ouvrait, elle seule serait blessée dans sa fierté, dans ses habitudes d'indépendance, et qu'en assurant à ses filles un bien-être matériel, elle pourrait les sauver de toutes les amertumes de cette position qu'elle eût refusée pour ellemême, dût-elle subir tout ce que la pauvreté impose de dures privations. Elle agit cette fois, comme daqs toutes les autres circonstances de sa vie, avec un courageux dévouement, un« complète abnégation de tout sentiment personnel ; il y avait dans cette âme douce et timide un prin^

cipe plein d'énergie et de volonté ; c'était le sentiment du devoir ; de là naissaient cette humble patience, cette sérénité d'âme, cette sainte confiance que Louise conserva au milieu des plus cruelles épreuves qui aient jamais frappé la destinée d'une femme. ^

Madame d'Effanges écrivit donc à ses parentes qu'elle acceptait avec reconnaissance l'asile qu'elles lui offraient; et quelques jours plus tard, elle partit pour Avignon. Le voyage fut triste , la pauvre femme avait eu toute sa vie des habitudes de luxe et de mollesse qui lui rendaient pénibles la fatigue, les embarras d'une longue route ; chacun remarquait sa contenance timide, souffrante , et l'élégance de ses manières ; bien qu'elle fût vêtue presque pauvrement , ses compagnons de voyage lui parlaient comme à une grande dame ; c'est qu'il était impossible de ne pas être saisi de respect en la voyant assise entre ses deux enfants, s'occupant d'elles avec une silencieuse sollicitude, et parfois , reposant un moment son visage doux et pâle contre leurs visages frais et souriants.

On arriva à Avignon vers le soir. Aussitôt qa*on fut descendu de voiture, Louise chercha du regard; il lui semblait, elle espérait que quelqu'un serait venu au-devant d'elle de la part de ses parentes , mais personne ne Tattendait. Alors , saisie d'un inexprimable serrement de cœur, elle prit ses deux enfants par la main , et, suivie du portefaix chargé de ses malles, elle se mit à chercher cette maison , où la pitié de gens qu'elle ne connaissait pas allait lui donner asile. Les rues étaient désertes, la nuit arrivait, et un vent sec et froid faisait osciller les réverbères éteints; les enfants, effrayées de cette solitude, de ces

AANAOO. — TOME I. 7

ténèbres, serraient les mains de leur mère et hâtaient le pas, sans oser dire un mot.

— C*est ici, dit \ê portefaix en s*arrétant devant une grande porte-cochère qui faisait face à une ruelle pavée de cailloux inégaux et tranchants.

Louise frappa timidement; on dut deviner à cette manière de s'annoncer qu'une personne malheureuse était là. Une vieille femme vint ouvrir aussitôt , et se rangeant pour laisser passer madame d'Eflanges, elle lui dit avec Taccent et le savoir vivre d'une servante avignonaise : Entrez, et faites un peu attention à v<^s pieds par rapport aux pierres.

En efifet, le ve^ibule était pavé à peu près comme la rue. Dans un coin, il y avait une vieille chaise à porteur; un falot suspendu aux solives du plafoiu) jédairait cette pièce , à Textrémité de laquelle/il y avait un escalier toomant dont la voûta ii/émée de délicates sculptures, était blanchie rà la chaux. La senranle éleva sa lampe de terre , et, montrant les marches usées, elle dit avec la même voix brève et criarde: Montez, c'est ici.

Au bout de ce roide escalier, il y avait une porte à laquelle se montrèrent deux visages de femmes si secs , si parcheminés , si étranges, qae 4a paavre liOiiise s'arrêta court.

0EUX VIEILLES riLLES. 15

— Ma cousine , dit Tune de ces femmes avec une révérence cérémooieose, soyei la bienvenne.

— Soyez la bienvenue, ma cousine, répéta l'autre.

Ensuite , elles lui donnèrent la main et Tembrassèrent du bout des lèvres. Madame d^ffanges bsibutia quelques mots; elle ne trouvait aucune expression pour répondre à cet accueil, d'une politesse si froide et si guindée ; en ce moment elle sentit tout à fait Thumiliation et les douleurs de sa position , elle sentit sa dépendance.

— Mes cousines, dit-elle d'une voix tremblante , c'est pour mes enfants que je vous remercie, que je vous demande vos bontés, elles savent déjà tout ce qu'elles vous doivent.

— C'est bien , répondit mademoiselle Ursule en touchant de ses lèvres pincées le front des deux petites filles, qui n'osaient lever la vue : il faudra être bien sages, mesdemoiselles, et surtout bien tranquilles ; ma sœur et moi nous n'aimons pas le bruit.

— Entrez au salon , ma cousine, dit mademoiselle Marianne , nous allions souper ; nous soupous à huit heures , invariablement.

Madame d'Effanges venait de faire deux cents lieues ; elle avait, avant tout , besoin de repos ; mais elle comprit qu'on n'y songeait même pas, et

que personne ne dérangerait pour elle ses habitudes, ne fût-ce que d'un quart d'heure. Elle ôta 60n chapeau comme si elle revenait de la promenade , elle débarrassa ses enfants de leur costume de voyage et Ton se mit à table.

La pauvre femme agissait machinalement; Fimpérieuse nécessité de sa position lui donnait la force de dissimuler son abattement et sa tristesse. Malgré sa résignation , tout ce qu'elle voyait rimpressionnait vivement , et elle se sentait saisie d'une sorte d'effroi ; il lui semblait qu'elle était tout à coup tombée dans un autre monde , différent de celui où elle avait vécu jusqu'alors. Effectivement » les demoiselles d'Effanges et tout leur entourage étaient d'un autre siècle ; leurs habits, leur ameublement, leurs idées , leurs manières avaient plus de cent ans.

Toutes deux étaient coiffées de ces bonnets à longues barbes rattachées au sommet de la tête , qui datent de l'ancien régime ; elles avaient conservé les déshabillés à manches droites, les grands fichus de linon et les bas chinés ; il ne leur manquait que la poudre.

L'ameublement du salon leur ressemblait : la pendule en cuivre rouge, qui ornait la cheminée, avait sans doute sonné toutes les heures de leur vie ; elles avaient joué enfants sur ce vaste sofa

dont on ne devinait plus la couleur , elles s*étaient regardées jeunes dans ces miroirs ornés de dorures noircies. Ce luxe vieilli était plus triste que la pauvreté toute nue.

Les demoiselles d'Effanges ne se ressemblaient pas, c^étaient deux genres de laideur très-différents. L'aînée, mademoiselle Marianne, avait la taille haute etroide, Tœil noir, la lèvre ombragée, toutraird*un dragon, enfin; mademoiselle Ursule avait été blonde, et ses petits yeux, d'un gris clair, étaient encore vifs; on comprenait ,* tout d'abord , qu'elle avait plus de volonté, de malice et d'esprit que sa sœur.

Ces deux femmes ne s'étaient jamais quittées, elles s'aimaient ; c'était là le seul bon sentiment qu'elles eussent au cœur; elles vivaient d'accord, et c'était le seul bon côté de leur caractère. L'une et l'autre commençaient tous leurs discours par cette phrase sacramentelle : ma sœur et moi; toute leur conduite justifiait cette formule. En dehors de leur affection mutuelle cependant, elles avaient une manie, une passion innocente et ridicule ; c'était celle des chats ; ces maudits animaux étaient servis, soignés, caressés par elles comme des enfants chéris ; c'était de leur part une occupation, une sollicitude continuelle.

Quand la pauvre Louise se fût assise à table

entre ses deax enfants , elle ne fat pas médiocrement surpHse de voir trois ou quatre gros matoos prendre place devant les assiettes qu*on posait par terre et où ils étaient servis les premiers par les mattresses de la maison. Les deux petites filles, tristes et fatiguées, n'osaient rien dire et ne mangeaient pas; leur mère, inquiète, consternée de raccueil qu'elle recevait, s'efforçait de soutenir une conversation insignifiante avec ses cousines. Elle manifesta doucement son intention , sa bonne volonté d'être utile dans leur maison ; elle déclara avec une fierté timide qu'elle voulait travailler pour leur être à charge le moins possible; mais on ne comprit guère sa délicatesse et ses susceptibilités.

Tout à coup mademoiselle Ursule s'écria, avec l'accent d'une vive inquiétude : Mon Dieu , ma sœur, je ne sais- ce que cela veut dire; Hamoar ne mange pas.

— Jésus! répondit Marianne , a-t-il les oreilles chaudes? Alors c'est sa maladie qui le reprend !

— Pardon , ma chère cousine , dit Ursule en se levant, ma sœur vous fera compagnie pour le dessert; je vais coucher Mamour.... Cette pauvre béte I je l'aime !...

— Qu'est-ce que cela ! s'écria Marianne en pâlissant , Mamour est blessé !

DKtrX VIEILLES FILLES. 70

En effet , sous le poil blanc et soyeux paraissaient quelques taches de sang, et le museau enflé de Mamour portait les traces d*ane attaque récente.

— On a voulu lui tordre ie cou, c'est évident, reprit Marianne, Toeil anitné de douleur et de colère, je donnerais volontiers deux louis à qui œe dénoncerait Fauteur de cette détestable action! Sainte Vierge, il n'y a donc sûreté nulle part, dans ce siècle-ci! J'irai me plaindre à la police...

— C'est la seconde fois que nous voyons Mamour dans cet état ! Certainement nous avons quelque ennemi caché...

— J'ai soupçonné ce mendiant qui passe tous les matins en chantant la complainte du beau Damon ; c'est un homme sans religion , et il porte un bonnet doublé de peau de chat.

— Je croirais plutôt que c'est la vieille femme qui est notre voisine depuis Pâques; elle en veut à Mamour , parce qu'il a mangé son canari , une vilaine béte qui étourdissait les voisins avec son ramage.

— Nous ne regaiderons pas à l'argent pour avoir justice!

— Nous irons devant le jugede-paix! devant le procureur du roi !

La servante ei une grosse fille de campagne , qui lui servait d^aide à la cuisine, montèrent au bruit de cette scène.

Mademoiselle Marianne avait pris Mamour sur ses genoux , et elle se lamentait , en comptant les blessures du matou , qui , en réalité , n'avait pas grand mal.

— Oui , s'écria-t-elle , je donnerais deux louis pour savoir qui a fait ce coup !

Alors la grosse fille s'avança d*un air sournois, et dit en tendant la main : Mademoiselle, je le sais, moi.

— Tu mériterais d'être mise à la porte pour ne me l'avoir pas encore dit ! s'écria mademoiselle Marianne en colère ; parle, voyons...

— C'est Pouf qui s'est battu avec Mamour.

— Est- il possible ! Mais comment le sais-tu ! ~ Je l'ai vu , mademoiselle. Mamour était de

mauvaise humeur depuis ce malin. H est descendu au vestibule...

— Tu devais le faire remonter ; tu sais bien que je ne veux pas qu'il aille vagabonder comme cela.

— Oui , mademoiselle , j'étais en train de le chercher , Pouf était avec moi , je ne sais pas comment cela s'est fait, il aura peut-être pris Mamour pour un lapin , car il s'est jeté sur lui

DEDX VIEILLES FILLES. 81

comme an furieux. Alors je les ai séparés.

— Ah! le scélérat, Tinfàme, s'écrièrent ensemble les deux vieilles filles, il sera puni de mort !

— CommentI dit madame d'Effanges stupéfaite, puni de mort pour avoir baUu un chat !

— Certainement, ma cousine, puisque c'est un chien 1 Le voyez-vous là dans ce coin ? Il dort comme un innocent.

— Mesdemoiselles, dit gravement la vieille servante, si Mariette ne déclarait pas avoir vu la chose, je ne croirais pas que Mamour eût été presque étranglé par une béte comme Pouf, qui n'est pas plus grosse que mon poing.

— Taisez 'VOUS, Marthe! interrompit aigrement mademoiselle Marianne, vous prenez toujours le parti de Pouf; vous lui passez tout, et vous ne prenez pas tout le soin qu'il faudrait de Mamour ; je m'en suis aperçue , et il faut que cela finisse. Ici, Pouf!

Le chien se leva et secoua ses longues oreilles, en entendant son nom. C'était un charmant épa* gnenl à l'œil rond et brillant, aux fines soies d'un blanc de lait.

— Ici , Pouf! répéta mademoiselle Marianne , d'une voix plus haute.

Et comme la pauvre béte arrivait en rampant

81 DEOX VIEILLES F1LLB8.

à SCS pieds, elle dit, en s*adre8sant à ses servantes : Demain matin, vous appellerez le mendiant qui passe en chantant la complainte du beau Damon. Vous lui donnerez Pouf, il ira le jeter dans le Rhône , avec une pierre au cou ; et il aura un petit écu pour sa peine.

Les deux petites filles avaient vu celte étrange scène d*un air curieux et consterné, sans hasarder un seul mot; mais quand elles entendirent prononcer la sentence de Pouf, elles osèrent demander grâce pour lui. Mademoiselle Marianne se fit longtemps prier; enfin elle céda sous condition que Pouf ne reparaîtrait plus à ses yeux.

Ce grave débat avait duré une heure ; on eût dit qu'il s'agissait de la vie d'un homme et de la punition de quelque grand coupable, tant les deux vieilles filles étaient animées! Madame d*Effangesétait anéantie. Ces habitudes mesquines, ces affections puériles , toute cette petitesse de cœur et d'esprit lui causaient un sentiment de dégoût et de pitié. Elle avait passé déjà de bien mauvais , jours; mais les heures ne lui avaient jamais paru si lourdes et si longues que pendant cette soirée.

Enfin mademoiselle Marianne se leva en disant : Nous nous couchons à dix heures, invariablement. Bonsoir, ma chère cousine; Mariette va vous conduire à votre chambre.

— Bonsoir , ma cousine , ajouta mademoiselle Ursule, demain, nous parlerons de bien des choses. Cet accident de ce soir nous a bouleversées. Bonsoir.

Madame d*Effanges s'assit au pied de son lit ; ses enfants lui prirent les mains et se serrèrent contre elle en frissonnant; leyr regard parcourut cette vaste chambre à peine éclairée par la lampe qoe Mariette avait laissée sur la cheminée; puis, sans s*étre rien dit, toutes trois se prirent à pleurer.

— Mes enfants, qu^avez-vous? dit madame d'Ëfianges, en essayant de retenir ses larmes, pourquoi pleurez-vous ainsi? Vous êtes avec moi.

— Maïs toi aussi, tu pleures. Nous sommes mal ici , maman , allons-nous-en.

— Où irions-nous, hélas! nous n'avons point

Page 1