‹ MézélieChapitre 8 sur 27 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

cl*âutre asile : vous ne comprenez pas cela, mes chères petites ; je ne puis vous le faire comprendre encore. Il faut que nous restions ici ; il faut que vous vous accoutumiez au travail, à Tobéissance envers celles qui nous ont recueillies. Nos cousines sont bonnes, elles vous aimeront quelque jour, j'en suis sûre. Allons, du. courage; ne pleurez plus, et prions Dieu.

Elles s'agenouillèrent un moment sur le carreau nu et glacé. La lampe s'éteignait , et sa lueur blafarde se projetait sur un antique portrait de famille encadré entre les deux fenêtres ; le vent s'engouffrait bruyamment dans la cheminée sans feu : il faisait froid comme à la rue dans cette grande chambre dont l'air semblait moisi.

Madame d'Effanges coucha ses enfants; pois elle resta debout à leur chevet , les regardant et murmurant dans son cœur : Mon Dieu ! quelles peines, et qu'il faudra soutifrir!...

Jamais elle n'avait éprouvé un plus profond découragement. Elle était venue chez ses parentes pour échapper à l'isolement cruel qui la menaçait; elle avait espéré s'en faire aimer à force de reconnaissance, de bons procédés, et elle voyait avec effroi à quelles âmes étroites, sèches,égo!stes, elle s'était adressée. Ces femmes lui causaient un sentiment inexprimable de répulsion et de crainte ;

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elle oomprit qu*eUe neo plus ne pourrait jamais les aimer, et que leurs bienfaits lui seraient toujours amers. Elle éprouvait le tourment d'une âme délicate et fière sur laquelle pèse une obli* gatiott qu'elle ne peut acquitter par son affection et son dévouement.

Tandis qu'elle était livrée à ces tristes pensées, un soupir profond la fit tressaillir; elle tourna vivement la tète vers la porte , et le même accent plaintif se fit entendre pour la seconde fois.

— Qui est là? s'écria«t-elle en se' mettant de* vant le lit de ses enfants, les mains étendues et frappée d'une vive frayeur.

Mais aussitôt, et malgré sa douloureuse préoccupation , elle se prit à sourire en voyant Pouf sortir de dessous un fauteuil et venir humblement se coucher près d'elle. La pauvre bêle s'était réfugiée dans la chambre; son instinct lui faisait deviner qui l'avait défendue contre la vindicative maîtresse de Mamour. Quand on est malheureux, les moindres circonstances de la vie ont plus de sens et d'intérêt; on sMmpressionne facilement, surtout des témoignages d'affection. Madame d'Effanges fut touchée presque jusqu'aux larmes des caresses de Pouf; dénuée elle-même de protection et de ressources, elle vit avec une espèce

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de joie qu*il y avait un être an monde auquel elle pouvait faire quelque bien, et que ses filles seraient aimées de quelqu'un dans cette maison , ne fût-ce que par ce pauvre chien.

La fatigue d'un long voyage, les pénibles impressions de l'arrivée avaient accablé Louise ; elle dut à cette lassitude du corps et de Tâme un profond sommeil , et, pendant la première nuit qu'elle passa dans la maison de ses cousines, elle eut du moins un complet repos. II était grand jour le lendemain matin , et déjà un rayon du soleil dardait à travers les volets mal joints, lorsqu'on frappa à la porte , et qu'une voix fêlée cria : Ma cousine , il est neuf heures , nous déjeunons à neuf heures et demie invariablement.

Ce dernier mot peignait le caractère et l'existence des demoiselles d'Effanges. Depuis cinquante ans elles menaient invariablement la même vie, ne se dérangeant pour personne, ne s'occupant qu'à satisfaire de mesquines et ridicules manies; leur âme s'était desséchée, leur esprit s'était éteint dans ces étranges habitudes; l'affection qu'elles avaient Tune pour l'autre était pour ainsi dire tout ce qui leur restait d'humain.

Louise se hâta de se lever; elle comprenait que l'exactitude était maintenant sa première

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obligation « et que Temploi de ses heures ne lui appartenait plus ; elle avait déjà éprouvé qu*on s'accoutume aux plus grandes peines, et que, dans les situations les plus difficiles de la vie , il reste aux malheureux quelques compensations. Elle chercha au fond de sa conscience la force de souffrir encore, et le juste orgueil d*une vertu sans reproches releva son courage. Elle sortit de sa chambre , calme , résignée , et tenant ses deux enfants par la main. Son aspect avait ainsi quelque chose de frappant ; elle n'était pourtant ni belle , ni brillante ; mais la sérénité triste de son regard , Texquise distinction de ses manières commandaient le respect et TalTection. Ses deux belles petites filles marchaient timidement à son côté, en serrant sur ses mains leurs visages roses.

Les demoiselles d'Effanges étaient déjà dans le salon , fort occupées à préparer le repas d'une demi-douzaine de chats qui entouraient la table. Mamour était sur les genoux de mademoiselle Ursule, et elle le dorlotait comme un enfant malade.

— Ma cousine, asseyez-vous, dit-elle.

— Asseyez-vous, ma cousine, répéta mademoiselle Marianne.

— Nous allons déjeuner avec une goutte de

café ; ça n*68t pas substantiel , mais c*est saffisant pour attendre le dtner : nous dtnons à midi, îiiTariablemenL

Et nous goûtons à quatre heures, ajouta mademoiselle Ursule.

— C*est plus qu*il ne faut, dit madame d*Ef-* fanges en souriant, et nous ne sommes guère habituées à un tel régime.

— Oui , pour être à la mode^ il faut renoncer aux quatre repas d*antrefois; nous sommes dans les vieilles habitudes, nous le savons, ma cousine.

— Les vieilles habitudes sont fort bonnes et fort respectables, répondit doucement Louise.

— Tout le monde n*a pas comme vous le bon sens d*en convenir, dit mademoiselle Ursule d*un ton radouci ; vous faites bien de ne pas donner dans les idées du jour, ma cousine ; et si votre mari avait fail comme vous, vous ne seriez pas où vous en êtes.

— Il a été malheureux, imprudent peut-être, répondit Louise d*une voix altérée ; mais je vous en supplie , mes bonnes cousines , ne le blftmez pas devant moi, devant ses enfants. S*il a des torts je dois les pardonner , les oublier ; vous êtes pieuses, mes cousines, vous craignez Dieu ; n*estce pas là ce qu'il commande ?

— Sans doute, et nous n*avons jamais mal

parlé du prochain sans nécessité ; ce que nous en (lisons maintenant est dans votre intérêt» répliqua sèchement mademoiselle Marianne.

Madame d'Effanges était douce et bonne jusqu'à la faiblesse; mais elle avait cependant une certaine fermeté de caractère qui ne reculait pas devant des explications nécessaires. Elle avait résolu d'établir nettement sa position chei ses parentes; elle voulait leur devoir le moins possible , et elle exposa ses intentions avec Thumble dignité qui convenait à son sort

— Mes chères cousines , dit-elle « vous m*avei offert on asile chez vous , et je l'ai accepté avec reconnaissance; mais je ne dois pas abuser de votre gteérosité; je veux être bonne à quelque chose dans votre maison; je veux travailler pour vous...

— Travailler! interrompit mademoiselle Ursule avec un dédaigneux étunnement; eh! de quoi cela aurait-il l'air? que dirait le monde? il y a bien assez de nos deux servantes pour faire Touvrage de la maison» vous nous tiendrez compagnie , voilà tout.

— Il faut vivre selon son rang , ajouta Marianne, c'est pour cela que nous vous avons fait venir près de^ nous. Selon la tournure que prendront les choses, on verra de mettre les petites au couvent pour leur éducation.

— Je désire ne jamais me séparer de mes enfants, dit vivement Louise , je puis moi-même leur donner Téducation qui convient à leur forlune.

— On peut, en cecas, les garder ici, dit Ursule en touchant de sa longue main jaune la tête des petites filles que cette marque d'amitié fit tressaillir; elles sont fort tranquilles, en vérité, et si cela dure ainsi, elles ne nous importuneront pas du tout.

A ce compliment si sec , madame d'Effanges sentit les larmes lui venir aux yeux. Tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle entendait la confondait; elle n'avait jamais été aux prises avec des êtres d'une nature aussi roide et aussi mesquine. Elle eût mieux aimé avoir à lutter contre de mauvaises passions que contre leurs manies bizarres.

La maison semblait encore plus sombre et plus triste au grand jour , que le soir à la lueur douteuse des lumignons qui servaient de lampe. Louise visita l'une après l'autre ces vastes chambres, dont les meubles n'avaient pas été renouvelés depuis près d'un siècle. Mariette , la grosse servante, lui ouvrait les portes et la mettait au fait des habitudes du logis.

— Mademoiselle Marianne et mademoiselle

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Ursule coochent là, dit-elle en montrant une porte qui s'ouvrait sur le palier, en face de celle du salon ; c'est Marthe qui fait leur chambre. La maison est réglée comme un papier de musique : ces demoiselles vont tous les matins, comme aujourd'hui , à la messe d'onze heures ; après le dfner elles jouent aux cartes jusqu'au souper , et elles ne sortent jamais le soir. 11 ne vient jamais personne; mais il y a tant de bétes ici! cela leur tient compagnie.

— Mes cousines sont bonnes, dit madame d'EfiOinges, et je vois qu'il n'y a pas trop de peine à les servir.

— Elles, non , répliqua Mariette avec un mouvement d'épaules ; mais tous ces damnés animaux qu'elles nourrissent!... Tenez, madame, vous avez l'air d'une personne raisonnable, je vous le demande, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux donner aux pauvres tout ce que dévorent ces maudits chats? ils ruinent la maison !

Madame d'Eflanges ne put s'empêcher de sourire.

— Je sais ce que je dis, reprit Mariette en s'aniraant , on économise un bout de chandelle , là-bas, à la cuisine , et tous les jours il faut acheter des biscuits pour Mamour. Nous sommes toute l'année au bouillon maigre, tandis que les chats

ont de bons moroeauk. Â table, ils sont servis les premiers. Ils sont gras, ils ont le poil laisant; mais aussi garel... Je sais plus d'un mitron qui a Tœil sur Mamour, pour s'en faire une casquette. Cette première journée sembla mortellement longue à Louise; elle éprouvait une gène, un ennui , dont elle essayait vainement de se distraire, en s'occupant de ses enfants. Tout, dans cette maison , lui était un sujet de peine et d'étonnement. Elle s'aperçut, tout d'abord, que les demoiselles d'Ëffanges vivaient avec une parcimonie sordide, et elle ne pouvait expliquer ces habitudes autrement que par une extrême avarice ; car elle savait que l'oncle de M. d'Ëffanges avait laissé une belle fortune à ses cousines. Le soir même , mademoiselle Marianne jugea con* venable de lui donner à ce sujet quelques explications.

— Ma cousine, lui dit-elle , nous ne sommes pas riches, quoique bien des gens se figurent que nous avons de l'argent, que nous faisons des économies : Sainte Vierge ! c'est à peine si nous pouvons joindre les deux bouts. Cet héritage dont on a tant parlé dans le pays s'est réduit à rien; les dettes et les frais de la succession ont tout absorbé.

— On a cru que nous étions millionnaires,

ajouta mademoiselle Ursule, et nous avons eu des partis ; mais ma sœur et moi nous étions décidées depuis l'âge de vingt ans, à ne pas nous marier : c^est un si grand embarras dans une maison qu'un man et des enfants t

— Hélas, dit Louise, chaque état a ses peines, et l'isolement est la plus cruelle de toutes. Mais est-il possible que cet héritage ait été si peu de diose? Mon mari était persuadé que son oncle avait une belle fortune.

— Oui, une de ces fortunes commerciales qui tombent à rien quand on a réglé les comptes. Ce n'est pas comme quand on a de belles maisons , de bonnes terres, quand on est riche commettons Tétions avant la révolution. Cette manie du négoce a achevé de ruiner notre famille. Les d'Effanges ont oublié qu'ils n'étaient pas nés pour travailler, et c'est ce qui les a perdus.

Madame d'Ëffanges avait pu voir, dès le premier joar , quel serait son sort dans celte maison ; il ne fut ni meilleur ni pire qu'elle ne Fattendait. Sa douceur, son inaltérable patience, ne gagné» rent point le cœur de ses parentes ; au contraire, par un étrange sentiment de justice, elles éprouvaient d'autant moins de sympathie pour elle qu'elles la trouvaient plus parfaite. Aucune intimité, aucune affection ne put naître de leurs rapports ; ce fut toujours d'un côté le même égoîsme , la même froideur ; de l'autre la même résignation.

Cela dura ainsi pendant deux ans, deux ans (l'une vie étroite , dépendante , pleine de sombres

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98 deu;l vieilles filles.

dégoûts. Madame d'Ëffanges souffrait surtoat dans ses enfants. Les pauvres petites avaient perdu rinsouciante gaieté de leur âge ; Timuiobilité de tout ce qui les environnait les avait gagnées; leurs charmants visages avaient une expression de tristesse et de langueur. Elles ne sortaient guère que le dimanche, pour aller à Téglise; leurs plus grandes fêtes étaient les jours de promenade, quand elles passaient quelques heures, seules avec leur mère , sous les beaux ombrages qui bordent le Rhône.

Il y a sur la rive droite du fleuve, à Villeneuve-lez-Âvignon , un vaste enclos dépendant de Tancien couvent des Chartreux, dont la nature seule a fait un jardin pittoresque, un séjour tranquille et comme inaccessible aux bruits du monde. Les mouvements du terrain favorisent diverses végétations; il y a de petites prairies, des bouquets d*arbres, des pentes incultes semées de marjolaine et de lavande, des rochers stériles , au pied desquels croissent de belles et délicates fleurs. Du point culminant de cette eneeinte, on découvre un paysage admirable; l'œil suit les longs détours du fleuve au milieu des belles plaines du Comtat-Venaissin ; sur la rive opposée s'élève la ville d'Avignon avec ses remparts dentelés , s^s vieilles églises et son palais

entouré de sombras maroilles. Vers le eoadiant , se déroalent, jnsques à rinimense hotison, les belles campagnes du Languedoc. La yigne et roIWier forment , sur celte terre fertile, de longs sillons d'une verdure opposée, et quelques villages, bâtis sur les hauteurs, apparaissent an loin, couronnés par les fortifications ruinées de leor château seigneuriaL

Madame d*Effanges se plaisait dans ces lieux; la solitude de sa promenade était rarement troublée; à peine si quelque voyageur traversait de temps en temps le Rhône pour visiter Tancienne Chartreuse et admirer Tun des plus beaux paysages de notre France. Louise y passa les meilleurs moments de son séjour à Avignon. Ses enfants redevenaient joyeuses pendant ces heures de liberté ; elles semblaient revivre au grand air, loin de ces visages mornes et sévères dont la présence les tenait dans une crainte muette.

Un jour que madame d*Ëffanges revenait de sa promenade, elle se trouva face à face» en passant le pont, avec une personne qu'elle avait vue à Paris quelques années auparavant. C'était un négociant de Marseille , que des relations d'affaires avaient lié assez intimement avec M. d'Effatiges. Il la reconnut aussi , et , s'approchant vivement , il lui témoigna la joie que lui causait cette rencontra.

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Le Marseillais était un homme bon et d'une brusque franchise , peu façonné à dire les choses discrètement et convenablement; mais son intention était si évidente qu*on excusait volontiers ce que ses paroles avaient de trop cru.

— J'ai appris vos malheurs avec une véritable a£E[iction, dit-il à madame d*Effanges; vous vous êtes comportée comme une personne d'honneur ; vous n*avez pas regardé à vous mettre sur la paille pour sauver la banqueroute : c'est bien, cela !

^— Je n'ai fait que mon devoir, répondit-elle nvec simplicité.

— C'est vrai ; mais on ne voit pourtant pas tous les jours de pareils traits ; une femme qui sacrifie toute sa fortune pour payer les créanciers de son mari. Heureusement la chose a bien tourné, et voilà ce pauvre d'Ëffanges revenu sur l'eau. Il est en train de faire encore une bonne maison...

— Mon mari! interrompit madame d'Ëffanges, devenue pâle , vous avez donc des nouvelles de mon mari , monsieur ?

— De très-bonnes nouvelles, répondit le négociant avec quelque surprise ; il a de l'argent et du crédit là-bas , il fait de grosses affaires. Mais vous devez savoif cela mieux que moi ?

— Je ne sais rien , mon cher monsieur Germon,

absolument rien. Sans doute les lettres se sont égarées, perdues; depuis trois ans, je n'ai reçu aucune nouvelle de mon mari. '

— Est-il possible! s'écria le bon M. Germon , avec une explosion d'étonnement et de satisfaction. Je vais vous dire tout cela% Quel bonheur que nous nous soyons rencontrés I Prenez mon bras. Vous êtes toute tremblante.

— Âh ! j'étais si loin de m'attend re... Parlez, parlez, monsieur I dites-moi où. est mon mari!

— 11 est à la Yera^Cruz. C'est un bon pays, oà il y a gros à gagner. Malheureusement le climat ne vaut rien. M. d'Effanges a entrepris le commerce avec quelques villages de Fintérieur. Il travaille dans les vanilles et daiis les cuirs. Il a dernièrement expédié quelques caisses à Marseille par le Jeune Adolphe, un navire à moi, qui fait les voyages de la Yera-Cruz. C'est mon aîné qui le commande; un petit jeune homme vif, bon enfant, un vrai marin. Vous vous le rappelez peut-être. Il a commandé en second un navire du Havre; et , en passant à Paris , il eut l'honneur de dloer chez vous.

— Oui , oui , je m'en souviens. £h ! bien ! il a rencontré M. d'Effanges à la Yera-Cruz? Ils se sont Vus ?

— Et reconnus, et embrassés. M. d'Effanges

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lui a raconté sa position, et Loaiset a pris la liberté de lui demander si vous TavieE suivi \àf bas; alors il il a répondu que non ; mais que certainement TOUS viendriez le trourer.

— Il a paru le désirer ?...

— Certainement. Le voilà établi à la Vera* Gruz pour longtemps; il Ta dit à Louiset, il a raison de ne pas songer à revenir en France avant d*avoir arrondi sa fortune. On ne réalise pas fort aisément ses bénéfices dans un commerce comme celui-là, et quand on veut, en parunt, ramasser toutes ses coquilles, il faut y songer plasieurB années d*avance. Je vous conseille d*aller trouver votre mari, chère dame; cela ne nuira pas à la prospérité de ses affaires, et quelque jour, vous reviendrez marier ici ces belles petites.

— Oui , monsieur; ceci est peut-être un bon conseil, répondit Louise, avec une grande émotion; mais j*ai besoin de réfléchir, de savoir... Mon Dieu I un si grand voyage ! exposer mes enfants sur la mer!... Monsieur, je voudrais voir, interroger votre fils, je ferai le voyage de Marseille, Vil le faut...

— Certainement, non; je ne veux pas que vous vous dérangiez; Louiset prendra la diligence un soir, et le lendemain il est ici. Vous lui parlerez, et il vous donnera tous les détails. Si quelque

joar Yons voos décidiez... Je pense que voas feriez avec lui une bonne traversée. Le Jeune Adolphe est le plus fin voilier da port de Marseille; il a des emménagements très^commodes ; vous seriez là aussi en sûreté que sur terre, et puis, pour les

soins , les égards

— Merci , monsieur, mille fois merci , répondit Louise, le cœur plein de trouble, d'inquiétude et de vagues résolutions; oui, peut-être je partirai. Mon avenir, le sort de mes enfants, toute notre existence va dépendre de ce que dira M. votre fils. Si M. d'Ëfianges me désire, s'il a besoin de moi, si ma présence peut contribuer à la prospérité de sa fortune, à son bonheur; oui, oui, je partirai.

En rentrant, madame H'Effanges fit part à ses cousines de la rencontre qu'elle venait de faire , et de ce que lui avait dit M. Germon. La pauvre femme était embarrassée pour annoncer qu'elle recevrait une visite le lendemain ; depuis deux ans qu'elle demeurait chez ses cousines , âme qui vive n*était venue la voir , et elle craignait que cette infraction à ses habitudes amenât quelque observation fâcheuse. Mais bien au contraire , mademoiselle Marianne, après avoir écouté avec de grandes exclamations le récit de madame d'Ef-^ fanges, dit vivement : Ma sœur et moi nous serons charmées de voir ce M. Germon ; qu'il vienne :

oertainemcnt c'est an homme de bon sens et de bon conseil. Il vous a parlé en ami , ma cousine.

— Le négoce a ruiné votre mari, le négoce peut te relever, ajouta mademoiselle Ursule; il vaut mieux qu'il travaille là-bas qu'ici.

— Le pays est bon , et je ne doute pas que les nouveaux renseignements que vous attendez ne vous donnent beaucoup de satisfaction.

— Vraiment, ce serait une joie pour nous de vous savoir dans la prospérité; et nous sommes charmées de ces bonnes nouvelles.

Louise eût été fort touchée de ces marques d'intérêt, si elle n'en eût vu clairement le secret motif, si elle n'eût compris sur-le-champ que ses cousines ne prenaient une si vive part à cette apparence de changement dans son sort que parce qn elles entrevoyaient un moyen de lui £itre quitter leur maison. Dès ce moment, elle sentit qu'elle leur était à chaire, et que ces deux femmes, dont elle avait sollicité l'amitié par tant d abnégation, de douceur et de patience» n'en étaient plus même à l'indifférence; qu'une sourde aversion couvait, depuis longtemps, peut-être, ao fond de leur oœur. Ce fut pour elle une amère douleur « une déception aussi cruelle que si les procédés de ses parentes ne l'y eussent dès longtemps préparée. Elle ne se révolta pas contre cette injustice; elle

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Q*éproova ni indigoation ni colère; elle souffrit et se soumit en silence. Mais dès ce moment sa résolution fat prise.

M. Germon revint le lendemain , et les demoiselles d^Effanges Tinvitèrent à dtner avec des politesses fort empressées. A ce trait, Louise comprit qa*on était décidé à se débarrasser d'elle. En effet, on s occupa de ce qui la regardait ; on la conseilla , on l'encouragea avec une vivacité, des paroles d'intérêt auxquelles elle n'était pas habituée. Mais à chacune de ces marques de bien- ▼eillance qu'elle eût reçues naguère avec tant de reconnaissance, son cœur se serrait, il lui semblait qu'on lui disait : Ya-t'en ! £t elle avait raison.

Cette situation était intolérable. Madame d'Ëffiinges n'attendit pas que le capitaine Germon Ttoteonfirmer les renseignements qu'avait donnés son père. Un matin , elle laissa ses enfants dans sa chambre, et descendit seule au salon. Les vieilles filles sourirent en la voyant; toutes deux se doutèrent de ce qu'elle venait leur annoncer.

— Mes chères cousines , dit Louise , j'ai bien réfléchi sur ma position , sur tout ce que m'a appris H. Germon , et j'ai résolu d'aller trouver mon mari en Amérique.

— Il y a le pour et le contre dans ce parti, observa hypocritement mademoiselle Ursule.

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— Comme dans toutes les actions de la vie faumaioe, répondit Louise; ma place est près de M. d'Ëffanges; je dois lui mener ses enfants. Quand on est, comme lui , parvenu à Tâge mur, c'est une triste chose de rompre ses relations, ses habitudes, de vivre en pays étranger; c'est alors qu'on doit sentir le bonheur d*avoir une famille. M. d'Ëffanges sera beureui d*embrasser ses filles.

— Sans doute , ce sera pour lui une grande consolation , dit mademoiselle Ursule en tâchant de prendre un air touché. Ma sœur et moi nous approuvons votre dessein; cependant nous ne voulons pas vous renvoyer; notre maison est toujours à vous; et en vérité, nous ne vous en aurions pas laissée sortir, si vous ne donniez des raisons si puissantes.

— Certainement, nous ne vous laisserions pas sortir de chez nous , si vous n'alliez chez votre mari, ajouta Marianne.

Madame d'Ëffanges remercia d'un signe et en baissant la vue. Cette fausseté lui faisait honte.

— Mais puisque c'est votre idée , il faut la suivre , reprit Ursule ; il y aura quelques préparatifs à faire pour un si long voyage. Quand comptez-vous partir?

, — Tout dé suite.» Jamais une occasion plus favorable ne se présentera. Le capitaine Germon

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rtfori pour la Yera^^roi Terb la In da mdis. }e vais écrire à son père. Mes préparatîfe ne seront pas lenf;s; j'emporie si pen ! Dans quinte jours doue je serai en mer avec mes enf^U.

•—Ma cousine, dit mademoiseile Marianne arec une espèce de grimace à la fois fière et pi* teuse, nous ne sommes pas riches; mais nous ne sovffrirons jamais que vous ayez obligation à des étràngars : s'il vous Êiul quelques louis pour payer votre passage» nous les avons.

— Je vous remercie, ma cousine, répondit Louise avec une dignité triste ; je vous dois déjà beaucoup, j*ai vécu chec vous pendant deux ans avec mes enfants; c'est assex de bienfaitsde votre part; je n'en accepterai pas davantage. Il me reste environ mille francs, cela suffira, je pense , pour nwDn passage. Si ce n'était pas assez, je devrais le surplus au capitaine Germon ; et à mon arrivée, M. d'Efianges acquitterait cette dette.

•— Mille francs ! cela doit suffire, dit mademoiselle Ursule, surtout le capitaine Germon s'intéressapt à vous; cela vous épargnera de la dépense ; il ne voudra pas gagner sur vous, et il mettra votre passage au plus juste prix. €epen« dant, je vous le répète, ma cousine, si vous avet besoin de quelques lents, nous sommes à votre service.

AAHAUD. — TOH I. 10

. . Dix jours plus tard, madame d'ElfiiDges descendît pour la dernière fois dans ce salon où elle avait passé tant de sombres et pénibles heures. Au moment de se séparer pour: toujours de ces femiQies, qui avaient été pour elle d*une înAexil)ililé si dure et si constante , elle ne se souvint que du peu de bien que* par orgueil, elles lui avaient fait, et elle leur dit, le cœur éinu , les yeux pleins de larmes : Adieu , mes cousines, vivez heureuses; je n*oublierai jaqiais vos bontés pour moi , poui: mes pauvres enfants; j*espère vous-revoir quelque jour, si je. reviens...

— Certainement, nous nous reverrons» répondirent-rcUes, les yeux secs, la bouche pincée; Dieu vous donne un bon voyage, ma cousine. ^ous ferons dire une messe à votre intention. Écriveznous de làrbas. Dites à mon cousin que nous lui faisons bien des compliments. Il nous en veut peut-être par rapport à Théritage ; il aurait tort. Vous po|ivez rassurer que nous. ne sommes pas riches, n*ayantpaseu graud'cho^ede notre oncle, pour mieux dire rien., rien du tout.

— Qserai-je vous demander une. grâce? dit madame d'Effanges glacée par ces recommandatioTjis. sèches, et mesquines; et comme les deux sœurs la regardaient d*un air efiaré, pensant qu'il s'agissait d'argent, elle se hâta d'ajouter : Mes

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enfiiDts ont pris en affection quelque chose qui TOUS appartient; ce pauvre Pouf ; si vous Toultez le leur donner?

— Sans doute , sans doute , qu'ils 1^ prennent ! s'écria Marianne; ma sœur et moi, nous ne TavoDS plus regardé depuis qu'il a voulu étrangler Hamour : emportez-le. '

— Ce sera un grand embarras» observa mademoiselle Ursule; sans compter qu'on ne le prendra peut-être pas pour rien sur le vaisseau.

— Hélas! répondit madame d'Effanges,il nous est attaché ; le pauvre animal vous serait à charge peut-être après • notre départ;' vous' vous en débarrasseriez, et il souffrirait.

— Allons, emportez-le, répondit sèchement Marianne.

On s'embrassa pour la dernière fois ; puis au moment du départ, tandis que mademoiselle Ursule descendait la première avec les enfants, Marianne arrêta madame d'Effanges, et roulant ses yeux louches comme pour s'assurer que personne n'écoutait , elle lui dit mystérieusement : Ma cousine , il faut que je vous donne un dernier avis. Vous savez que votre mari n'est pas parti seul?

Madame d'Effanges tressaillit et fit un signe affirma tif.

^n DEUX VIEILLES nLLBS.

— Ehbien ! reprit Marianne , il se pourrait que eelle maUhrareuae fAt là^bas, ayec lui, qu'elle voulût vous renvoyer; vous êtes une personne douce , faible même. • .

— > U est vrai, interrompit Louise avec un regard et un son de voix indicibles, je suis ÊiiMe, le malheur m*a brisée; mais j'ai là, dans mon cœur, la conscience de mes droits et de mes devoirs; ma place est près de M. d'Eflfonges, je vais la rcpi^endre, j*y resterai. J'aurai donné à mon mari ta preuve de mon dévouement, j'aurai rétabli mes enfants dans la maison de leur pôré : pour ce qui me touche, pour ce qui est de mon propre bonheur, à la grâce de Dieu !

xm

Environ trois mois plus tard , le Jeune Adolphe entrait au port de la Vera-Cruz,et Téquipage, réuni sur le pont, saluait la terre avec une joie impatiente. Madame d'Effanges, debout, et appuyée contre les bastingages» serrait dans ses mains les mains réunies de ses enfants, et son regard , troublé , errait sur ce pays étranger , dont le premier aspect la frappait douloureusement. Ce paysage est pourtant Tun des plus beaux de la Nouvelle-Espagnô. Vera-Cruz , la ville forte , le riche entrepôt des deux mondes , dont un climat meurtrier difpmue chaque année la population , se déploie^Te long du rivage comme un vautour,

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aux ailes grises, sar son nid. Une plaine de sables mouvants Tenserre de tous côtés ; et ce terrain mobile , bouleversé sans cesse par les ouragans y est borné par de vastes marais sur lesquels flottent des mangliers. L'on dirait une de ces cités maudites où Dieu fit tomber la pluie de cendre et de feu. Mais au delà de cette fatale plaine apparatt le versant des Gordillières, couvert de sombres forêts , de magnifiques cultures , et plus loin encore , au-dessus de ces cimes verdoyantes, le pic d'Oroziva élève jusque dans les nuages sa tète chauve.

La grandeur mélancolique de cette scène impressionna tristement madame d'Ëffanges ; Taspect de cette nature étrangère lui rappela Ténorme distance qui la séparait du pays où elle était née, où elle avait été longtemps heureuse» et à ce souvenir y son cœur se brisa. Mais ce retour ne dura qu'un moment ; elle détourna la vue, et serrant ses enfants contre sa poitrine, elle sentit que sa patrie était où elle les emmenait.

Le capitaine Germon était un bon jeune homme, assez court d'esprit, comme son père, et qui n'entendait guère que ce qu'on lui disait fort clairement. Madame d'Ëffanges n'avait pas osé le questionner sur un point qui l'intéressait vivement ; par fierté , par délicatesse , elle n'avait pas

voalu loi demander dçs renseignements sar les habitudes, sar la maison de son mari. Iliui avait semblé d'ailleurs ^e le capitaine ignorait ces détails; dans leurs entretiens, il n'y avait jamais fait la moindre allusion , et la pauvre Louise était restée dans un doute cruel.

Le navire, venant de France, avait ses patentes nettes. Les passagers débarquèrent dès que le Jeune Adolphe eut jeté Tancre dans* la rade, en avant du fort de San-Juan dUlloa. Le capitaine était fort affairé, pourtant il songea à madame d'Effanges. Elle était arrêtée sur le môle, ne sachant de quel côté marcher, ni comment demander son chemin; dans ce pays dentelle n'entendait pas la langue.

* — Venez, lui dit le capitaine; je vais vous conduire moi-même à la porte de votre mari; la maison est à deux pas d'ici , venez. Vous voilà tonte pâle; c^est la joie, l'éniotion... Je suis comme cela en entrant au port de Marseille. Allons, ma chère dame, calmez-vous. Voulez-vous prendre mon bras?

— ^Merci, merci, monsieur, répondit-elle d'une voix à peine articulée ; pardon, je suis sans force, il est vrai; je ne puis maîtriser cette émotion... Monsieur! j'ai peur maintenant d'aborder M. d'Effanges sans l'avoir prévenu...

m DEUX yilILLES riLLES.

— Yonlei-vous que j^aille d'abord loi an* poncer votre arrivée? interrompil le bon jeune booime.

— Oui» oui, monsieur, tous me rendrei on grand service.

— Maïs où resterez-votts en attendant?

— Ici, monsieur, ici avec mes entants; tous reviendrez bientôt ?

— Dans un quart d'heure, je vous amène votre mari ; quelle bonne nouteUe je vais loi porter ! quelle joie ! quel bonheur!

Madame d'Effanges s'assit sur la jetée avec ses enfants. Chacun regardait, en passant, cette fenune dont le costume étranger, fixait rattentioh ; mais elle n'y prenait pas garde; les mains jointes, la tête inclinée sur ses enfants , elle leur disait avec une profonde émotion : Vous allez embrasser votre père... chères petites, dites-lui bien que vous Taimez et que vous êtes contentes de le revoir; votre père va venir ao-devant de nous, mes enfants l

Louise oublia en ce moment rindifférence cruelle de M, d'Ëffiainges, l'abaindon où il Tavait laissée, tout ce qu'elle ^vait souffert; depuis longtemps, elle avait tout pardonné, et son cœur tendre et miséricordieux éuit rempli d'affection et d'une craintive joie ; il lui semblait que son

I>£CX TlElLLEa FILLES. fit

mari serait toaché de tant de dévouement , qa*il9 allaient élre phis heureux, mieux unis que dans on autre temp^i quand le malheur ne les avait pas éprouvés , quand aucune faute n'avait nécessité an généreux pardon.

— Voici M. le capitaine ! il est tout seul , dit Tune des petites filles , après une demi-heure d'attente.

Louise se leva ; le capitaine Germon accourait, sa physionomie consternée fit frémir la pauvre femme.

— Monsieur , s'écria-t-e11e , avez- vous vu mon mari? hélas ! que vous a-t-il dit?

— Seigneur mon Dieu i vous me voyez dans la désolation, répondit-il, chère dame, ne vous efirayez pas...

— Mon mari est mort! interrompit-elle avec

un gémissement.

— Non ; mais il a quitté Vera-Cruz , il est allé s'établir dans un gros village ap[)elé Acayucan ; il expédie des marchandises ici, et Ton a de ses nouvelles. Vous irez le trouver; si l'argent vous manque, soyez tranquille , je vous en fournirai; allons, du courage, vous êtes venue de si loinl qu'importe que le voyage dure quelques jours de plus?

Madame d'Ëfianges fut un moment anéantie ,

puis se soumettant à ce nouveau malheur, elle dit avec résignation : Oui, monsieur, nous allons poursuivre notre voyage. Hélas ! votre protection nous manquera maintenant.

— J*ai pensé à tout cela , répondit-il , je vous recommanderai bien aux muletiers qui font le voyage d'Acayucao , la route n^est pas des plus mauvaises, à ce qu'on m*a dit : c'est Taffiire d'une douzaine de jours à passer peu commodément. Je vous donnerai mon manteau en caoutchouc, ma couverture de laine, mon grand parasol chinois, tout. Venez; à présent, je vais vous mener à la fonda ; voici qu'il est presque nuit , et il ne fait pas bon rester au serèin dans ees parages-ci.

Madame d'Effanges ne passa que huit jours à la Vera-Crnz, et dans ce court espace de temps» elle fut frappée d*un nouveau malheur. Le capitaine Germon avait accompli ses offres gênéreases; il avait tout préparé pour le voyage de Louise ; elle s'était trouvée heureuse dans sa détresse de rencontrer un homme si bienveillant , si bon et si délicat dans tous ses procédés. Mais la veille du départ de la triste voyageuse, il fut atteint du terrible vomito negro qui , sur cette plage meurtrière, a dévoré tant d'Européens, et après quelques heures de souffrances, il en mourut. Louise le pleura avec de profonds regrets :

elle avait rencontré, depuis ses malheurs, des cœurs d'une indifférence si dure que sa reconnaissance pour ceux qui lui faisaient quelque bien était ardente. Elle partit malade , souffrante de corps et d'âme, et soutenue seulement par les nécessités terribles de sa position. Il fallait qu'elle allât retrouver son mari; qu'auraitrolle fait, que serait-elle devenue dans ce pays étranger,, privée de tout secours? la mort venait de lui enlever, comme par un coup de foudre, le seul être qui Teùt aidée dans sa détresse ; elle était seule maintenant avec ses enfants, et une terreur secrète la saisissait quand elle considérait son isolement. Il lui sembla qu'en arrivant près de son mari elle serait sauvée, et cet espoir la soutint pendant le pénible voyage de Yera-Cnu à Acayucan.

Dans nos pays civilisés , on franchît presque sans fatigue d'énormes distances ; mais un court voyage à travers les provinces de la Nouvelle- Espagne ne se fait pas aussi commodément. Il n'y a guère d'antre moyen de transport que les bêtes de somme ; il faut vivre avec les provisions qu'on porte, et le plus souvent , on dort à la belle étoile.

Madame d'Effanges partit avec une de ces caravanes i'arrieroi qui font le trafic entre Vera-

DSUX TmiLLI» FILLES. 111

Ou et rintërîear da pays. Quelques hommes à cbenl conduisaient une trentaine de mulet; G*élnent de sombres figures chez lesquelles le type espagnol existait encore, confondu avec celoi de la race indienne. Leur équipement était presque militaire; ils portaient à leur côté la redoutable mancheta et Fescopette à Tarçon de la selle*

Madame d'Effanges allait sur un petit cheval moins ardent et moins beau que ceux des arriéras; ses filles étaient montées toutes deux sur une mule, que le mozo, espèce de valet attaché à la caravane , menait pan la l»ride. Leur raère les suivait d'un regard plein de sollicitude, tandis qu'elles s'enlaçaient étroitement Tune à l'autre» tournant de Son côté leurs visages craintifs et souriants, et serrant entre leurs bras le compagnon fidèle qui les avait suivies dans ce long voyage, le pauvre Pouf, leur meilleur ami.

Les chemins étaient à peu près comme il y a trois cents ans , lorsque les conquérants du nouveau monde les frayèrent dans leur course victorieuse. Le cri des oiseaux , le bruit du vent dans le feuillage sonore des arbres résineux, troublaient seuls le silence de ces campagnes désertes. A de longues distances, une colonne de fumée bleuâtre annonçait le voisinage de quelque ranima I. 11

m DEDX VIEILLES FILLES.

cAo on ferme indienne, dont le toit était caelié par nne plantation de bananiers. Tantôt la route traversait nne forêt et formait comme ane allée tortneose , profonde, et où le soleil jetait à peine d^obliqnes rayons; tantôt des savanes semées çà et là d*arbres rabougris se déroulaient jusqu'à rborizon. Des troupeaux de bœufs , de chevaux sauvages, erraient dans ces prairies immenses. Les mules se lançaient isur ce chemin uni ; excitées par les cris de leurs conducteurs, elles secouaient fièrement leurs colliers ornés de lourdes clochettes, et leur galop rapide battait le sol avec un bruit semblable à celui d'une décharge lointaine d'artillerie. Parfois elles perdaient la file , comme emportées par un instinct de liberté; alors les arrieros, debout sur leurs larges étri^s, les appelaient chacune par son nom avec des malédictions effroyables , et la troupe indocile revenait aussitôt. Souvent les chevaux sauvages s'ar^ rétaient comme pour voir passer la caravane ; les poulains, plus hardis que le reste du troupeau, venaient en bondissant sur le chemin et s'enfuyaient bientôt avec des hennissements prolongés.

Madame d'Effanges éprouvait un sentiment d'admiration mêlé de terreur, en traversant ces sauvages et magnifiques contrées. Elle se trouvait

DEUX TIEILLBS F1LLS8. f«8

oemme perdve dans an monde noaveaa , loin de tOQies les habitudes premières desavie, sesyeui ni sâ pensée ne poavaient 8*y accoatamer ; elle ne reconnaissait ni ces plantes , ni ces arbres, ni ce ciel étranger ; et elle pleurait en les regardant avec une triste curiosité.

La situation de cette pauvre femme toucha les arriéras. Ils eurent soin d'elle pendant ce pénible voyage, et ils lui en épargnèrent les plus dures fatigues. On faisait halte pour la laisser reposer, et la nuit, on arrangeait toujours quelque abri pour elle et pour ses enfants. Sa reconnaissance envers ces hommes était vive ; mais elle ne pouvait guère la témoigner que par signes , car elle n*entendait pas leur langue , et elle ne les remerciait que par son sourire à la fois si bon et si triste. Ses filles réussissaient mieux à prononcer quelques mots d'espagnol, et quand on faisait quelque chose pour elles, jamais elles ne manquaient de dire , en inclinant gravement leurs jolies tètes, ce qu'elles avaient entendu répéter avec le même air et le même geste par les gens de la fonda, à la Vera-Gruz : Viva vuestra merced mil anosl Alors les arricros battaient des mains et leur répondaient en riant ; Vivan las Francesit€LsI eh l vivan l.„

Mais la protection de ces bonnes gens ne devait

11* DEDX VIEILLES nLLBS.

pas les accompagner jusqu'au terme de leur ▼ojage; la carayaue s'arrêta, le daième|our, dans on pelit hameau indien nommé Caero?iejo, à une journée d'Acayuoan. Ce lieu était comme un entrepôt où on laissait en passant les ma^ chandises et les voyageurs qui ne traversaient pas la Cordillière ; d'autres arrieroê se chargeaient de les conduire à leur destination. Madame d'Effanges fut ainsi séparée de ceui qui la connaissaient déjà et pouvaient lui être de quelque secours ; mais elle se rassura en songeant qu'elle n'avait plus maintenant que quelques lieues à faire pour prouver un asile, un protecteur; et, quel que fût l'accueil qu'allait lui faire M. d'£ffanges, elle se trouvait bien heureuse d'arriver enfin.

Pendant cette dernière journée de marche, madame. d'Eifanges essaya d'interroger ses nouveaux guides et de leur demander des nouvelles du Français récemment établi à Âcayuoan ; mais, soit qu'ils ne connussent pas M. d'Efi^nges, soit que la prononciation défigurât pour eux ce nom étranger, ils parurent ne pas comprendre ces questions.

Une épaisse forêt jetait son ombre sur la route tortueuse et resserrée entre les arbres dont les branches vigoureuses s'entrelaçaient et formaient

dimpénitrables fourrés. La vue se Êrtigaait à ctercberuQe issue entre eesremiMins de verdure; un air loord et chargé de par Aims s'élevait de ees mystérieuses retraites où , de temps en temps , la (ounerelle du Mecique faisait entendre son eri plaimif. Il semblait qu*on n'avançait pas sur oe chefnia monotone. De temps en temps, le «loxo exduit , par ses eris, le trot uniforme des mules ; les srrteroi, courbés sur leurs obevaux, sommeillaient les yeux ouverts.

Eofin, vers le soir, le mozo courut en avant, et rnootrant le chemin au bout duquel on n'aper*eevait que les touffes serrées des liquidambars , il dit à madame d'Effiinges : Aoayucan 1 Acayu»

ml

£q effet, on était à la lisière des bois qui ca* cbent sons leur ombre éternelle Tantique ville iodieooe à laquelle les conquérants espagnols n'ont laissé que son nom.

C*e«( aujourd'hui un gros village, un amas de maisons jetées sans ordre sur une plaine inégale, et au milieu desquelles fleurissent içà et là de "AOts bouquets d'orangers, et de sapotilllers. A cet aspect, madame d*Ëffanges leva les yeux au ci^lavee une expression indicible de joie, de crainte et de prière. On arrivait.

U copyoi s'arrêta sur la grande esplanade ,

devaat réalise; et aussitôt les gens du village accoururent pour voir cette femme , ces deux enfants, dont le costume annonçait des étrangers. Cette foule de toutes nuances était à peine vêtue et n'avait cependant pas Fair misérable. Madame d*Effanges était tremblante ; pourtant on ne lai disait rien , et tous ces visages curieux et bienveillants, réunis en cercle autour d'elle, lui souriaient. Bientôt elle entendit plusieurs voix répéter : Francesa! Francesal

Alors elle fit signe que oui ; et , répétant les mêmes paroles , elle tâcha de faire entendre à ces bonnes gens qu'elle venait trouver son mari , un Français établi parmi eux. On la comprit sur-lechamp, et une vieille femme, se détachant do cercle, vint à elle, et, allongeant la main vers le couchant , répéta plusieurs fois : Àeapulco , Âcapuko. Puis elle expliqua fort clairement, par signes, que l'étranger, le Français, avait quitté Acayucan depuis quelque temps, pour aller loin, bien loin de là, et qu'il avait emmené avec lui sa jeune femme.

A cette nouvelle, madame d'Ëffanges resta comme frappée de la foudre ; la possibilité d'un si grand malheur ne s'était pas présentée à son esprit.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle avec

désespoir et en étreignant ses enfants contre son sein, qu*al]ons*>nous devenir !...

La douleur a un accent qui est le même dans toutes les langues. Chacun comprit que cette femme était pauvre, abandonnée , comme perdue dans ce pays étranger. Tous faisaient silence; on la regardait avec compassion. Elle baissait la tête dans un morne accablement ; ses enfants pleuraient à ses côtés. Alors la vieille femme lui tendit la main et loi fit signe de venir avec elle , et chacun voulut Faider à transporter son bagage. L'une des petites filles pris Pouf dans son tablier, Tantrese chargea du parapluie chinois et du manteau de sa mère , et toutes trois se laissèrent emmener à la case de la vieille bonne femme ; c'était peut-être la plus pauvre du village.

Iln*y avait que deux chambres dans cette pauvre habitation , recouverte en feuilles de lataniers, et presque eacKSe sous Tépais feuillage de deux orangers qui croissaient devant la porte. La vieille hôtesse de madame d*Ëffanges s'appelait Mariana : c'était une Indienne pur sang, au visage cuivré , à Fair doux et mélancolique. Elle poussa la porte, à laquelle il n'y avait ni loquet , ni serrure et l'assujettit avec une grosse pierre ; puis elle alluma sa lampe de terre.

Louise s'était assise; elle restait là comme affiiîtsée sous le coup qui venait de la frapper, et regardait ses enfants avec une douleur muette.

Mariana lui offrit quelques fruits et des tortillas de mais , mais elle ne put manger. Llndieone lit souper les petites filles; puis elle arrangea son hamac de jn'to pour les y coucher avec leur mère.

Madame d'Ëffanges, touchée de tant de bonté, prit les mains de son hôtesse et les serra dans les siennes avec reconnaissance. En ce moment elle se souvint de Taccueil qu'elle avait reçu chez ses cousines trois ans auparavant , et cette comparaison lui rendit quelque courage.

— Allons, dit-elle avecune pieuse résignation, une sainte confiance, prions Dieu, mes enfants, prions Dieu qui vient à notre secours. Il y a de bonnes gens partout; ils nous aideront. Je suis toujours là pour travailler, pour. avoir soin de vous, pauvres petites I II y a des enfants encore plus malheureux que vous , des enfants qui n'ont point de mère.

Elle s'était mise à genoux en parlant ainsi, et ses filles joignirent leurs petites mains pour prier avec elle.

Louise ne voulut pas déposséder sa vieille hôtesse du hamac ; elle avait étendu son manteaa par terre pour y coucher comme pendant le voyage ; mais Mariana la conduisit dans la seconde chambre où il y avait un tas de feuilles de maïs, et elle se hâta de lui en faire un lit.

DEUX VISILLES FILLES. * 131

Il était tard le lendemain lorsque les enfants s éveillèrent, leur mère dormait encore; toutes deux se levèrent doucement et allèrent dans la première chambre, où la vieille Indienne , assise par terre, préparait le déjeuner. Les deux petites filles la regardaient d*un air timide , et elle tâchait de les encourager par des paroles dont elles ne comprenaient que Taccent et par un sourire plein de douceur. Peu à peu , les enfants se familiarisèrent avec ce visage basané , et elles s'enhardirent jusqu*à vouloir aider leur hôtesse; elles se sentirent plus contentes, plus à Taise, après une seule nuit de séjour chez cette femme étrangère , que dans la maison où elles avaient passé deux années entières sans pouvoir s'accoutumer au regard louche , à la physionomie roide des demoiselles d'Ëffanges. La cabane de Tlndienne annonçait pourtant une étroite pauvreté; une table basse en bois d'acajou en était le meuble le plus apparent; il n'y avait d'autres sièges que des bottes de cannes de maïs dont on avait coupé les blonds épis, et quelques pierres entouraient le foyer, qui lançait jusques aux crevasses de la toiture ses longs tourbillons de fumée.

L'Indienne fit prendre aux enfants deux tasses d'un chocolat clair et mousseux, qui est comme la soupe des pauvres dans ces contrées, ensuite

fSi OBUX VIEILLES FILLES.

elle floriit pour allet aux champs chercker le repas de la joornée. Les petites filles allèrent plusieurs fois écouter à la porte de la seconde chambre; ledr mère dormait toùjoars, elles n'osèrent pas réveiller. Toutes deux s'assirent au seuil de la cabane, avec le pauvre Pouf, qtai avait mal déjeuné, sui' leurs genoux, et elles attendirent Deux ou trois fois, le chien se leva avec un hurlement plaintif, et tournant la tête vers la chambre du ibnd; alors, les petites filles le faisaient taire, craignant qu'il n'éveillât leurmère« Tandis qu'elles étaient là , les enfants du village acconraieiit pour les voir ; et, réunis à quelques pas de la porte, ils les regardaient d'un air curieux et craintif.

La chaleur du jour fit rentrer rindienne aViint nààUké Eli® jeta sur ta table des pommes d'acajou et desftoix de coco qu'elle venait de cueillir dans la forêt, et entra doucement dans la chambre où dormait madame d'Ëffanges. Mais elle en res* sortit aussitôt avec une grande exclamation et en faisant des signes de croix. Les enfents couru^^ reht nnssitôt vers leur tnère, et s'arrêtèrent de-^ vaut le lit pâles, épouvantées; elles ne la reDoU" naissaient plus.

Louito était étendue» et la tête renversée en arrière ; ses traits étaient défigurés ; un sang noir et écttmeux baignait ses lèvres entr'ottvertes^ son

TOIE I. 12

teint était d*une pâleur terreuse; elle semblait plongée dans une lourde somnolence , et sans le mouvement inégal de sa poitrine, on aurait douté si elle vivait encore. Ses enfants se précipitèrent vers elle en rappelant ; mais elle ne se réveilla pas d'abord, et remua seulement les mains avec un long soupir. Puis, elle se leva tout à coup sur son séant : Embrassez-moi, dit-elle d'une voix éteinte , je souffre^ je suis malade... C'est la fatigue, une horrible fatigue... Ne pleurez pas, mes enfants! demain je serai guérie... Tenez-vous là, près de moi... parlez-moi...

Elle retomba épuisée; une prostration complète succédait à cet effort; elle était immobile et froide comme une morte.

À ces terribles syptômes, Mariana reconnut que l'étrangère était attaquée du vomijto negro, et elle courut aux cases voisines demander du secours. Quelques Indiennes charitables apportèrent du jus d'ananas sucré, du vin, des eaux distillées; mais la malade ne put rien prendre, rien ne put la tirer de l'assoupissement où elle était retombée. Ce mal semblait l'avoir frappée comme la foudre; pourtant, elle en portait depuis plusieurs jours le g^rma funeste ; c'était sur la plage meurtrière de Yera-Cruz qu'elle l'avait pris; les fatigues de la route, la situation aiffireuse

OÙ die 8*était trouvée en arriFanl^l'avaiéntreoda mortel.

C'était une lugubre et douloureuse scène : quelques femmes consternées se tenaientà Técart ; la vieille Mariana avait mis son rosaire sur la poitrine de la mourante et priait Dieu de la recevoir; car elle voyait bien que nul secours humain ne pouvait la sauver. Les enfants , à genoux près de leur mère , le visage caché , appuyé sur ses mains qu'elles essayaient de réchauffer, jetaient des cris de douleur. Les facultés morales de Louise s'étaient éteintes ; dans ces terribles et derniers moments, elle ne voyait pas Thorreur de son sort, elle ne se sentait pas mourir ; elle ne savait pas qu'elle allait quitter ses enfants.

La journée entière s'écoula ainsi, puis une partie de la nuit. Mariana. et une autre femme indienne s'étaient assises au seuil de la chambre et sommeillaient, la tète appuyée sur leurs mains;, une lampe,.. accrochée au mur, jetait sa lueur tremblante sur cette misérable couche où expirait la malheureuse Louise. Ses enfants lui tenaient les mains; Tune s'était assoupie au milieu de ses sanglots, l'autre veillait«.les yeux attachés sur sa mère. Tout. à coup, madame d'Ëffangesse ranima , son regard était redevenu vivant et lucide, sa mémoire, son jugement, la conscience

18(1 DEUX TIKILLE8 FILLKS.

de sa fiitaatîon loi reTenaienl, o*éUit le dernier effort de la vie.

Elle se souleva et considéra avee un affneax désespoir ses filles qo*eUe allait laisser , si belles, » jeunes, si abandonnées; puis elle étendit ses mains roidies et réoqit toutes ses forces pour chercher un petit portefeuille caché sous la paille qui lui servait d'oreiller; il contenait ses papiers de famille, V^cte de naissance de ses enfants. Ce inouvement avait épuisé ce qui lui restait de vie; elle retomba comme un corps mort; mais ses yeux éteints étaient fixés sur ses filles , elle les voyait encore ; Tune dormait toujours , Tantre s'était levée avee 4e sourds gémissements et lui tendait les bras comme pour la retenir; la pauvre enfant comprenait instinctivement que ^ mère allait mourir. Alors Louise lui dit d'une voix basse , faible comme le dernier souffle qu'elle était prés d'exhaler : Le por^fenillef... garde bien le portefeuille... Adieu, mes enfanu»... adieu... je n'ai plus le temps de vous parler... souvenexvous... je m'en vais... vous ne me verrez plus, je ne serai plqs là... mais de là-haut, toiijours je vous regarderai... toujours... toujoivs... m'entends-tu, Hézélie!... adieu I...

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