LIVRE TROISIEME
Quelques anpées plus tard , deux belles jeunes filles y que dans le pays on avait surnommées la$ Francesitiis , habitaient la maison du vieux curé d'Acayucan. C'étaitcfaez lui que la vieille Mariana avait conduit les pauvres petites abandonnées, et dona Pepa , sa sœur , en avait fait ses demoiselles de compagnie. Le curé était un bon prêtre, sachant tout juste lire son bréviaire , et d*une piété fort accommodante quoique sincère. Il n*y avait pas ombre d'hypocrisie dans sa foi; mais il y avait d'étranges inconséquences dans la manière dont il pratiquait les devoirs de son état. Il aimait la vie calme et sensuelle, les plaisirs permis, il
voulait bien faire son salut, mais à condition qu'il ne lui coûterait pas trop cher. Une fois sa messe dite, il ne retournait plus à Téglise, sauf dans de rares occasions, pour quelque grand mariage, pour quelque beau baptême; le reste du temps, c'était son vicaire qui faisait toutes les cérémonies du culte.
Pour rien au monde on ne Teût fait assister à un enterrement , et ii qe visitait pas volontiers les malades , parce que cela Tattristaît ; mais il avait toujours la main ouverte pour les pauvres , et sa maison était la plus hospitalière du village. Il avait d'assez bons revenus, et ses paroissiens, qui Taimaient, entretenaient l'abondance chez lui , par des présents continuels. Si les Indiens trouvaient dans ta forêt quelque oiseau rare, si une belle fleur, un beau Aruit venaient dans le jardin des riches créoles, tout cela ^tait pour lui. 8a vie s'écoulait ainsi fort doucement au milieu de cette population dont il était réellement le père spirituel , et qui aimait son autorité et la respectait par^^essus tout. Il n'y avait point de bonne fête sans lui , et au bal , assis à la place d'honneur, ii regardait danser souvent jusqu'au matin, «n marquant la mesure avec son bâton d'ëbène.
Sa sœur, dona Pepa, était une fille d'environ quarante ^ns, grande, fluette, mélancolique, et
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qui avait d& être fort belle. Elle avait plus d'é* lévation dans Tesprit que la padre Cyrille, et surtout plus de passion et d*ae(ivité ; soa abord avait quelque chose d^austère, elle parlait peu, mais elle avait au fond une grande bonté é'isner et on^ inépuisable générosité envers les matheu* reux.
Sa dévotidn, plus scrupuleuse que celle dq curé, n'était peut-rétre qu'un prétexte pour mener la vie retirée qui lui convenait; jamais elle n'éuii d'aucune £éte, et on la voyait ^ Téglise plus souvent et plus longtemps que son fière.
Le curé habitait la plus bdle oase du village , il y avait chez lui un luxe dont ses pafoissiens n*étai$nt pas peu fiers; on y voyait des tables » des chaises, plusieurs estampes coloriées, un bust^ en plâtre du pape Pie VU, un Napoléon à cheval et une pendule dorée qui ne marchait plus depuis longues années. Le service intérieur était assorti à la condition des maîtres; il n'y avait pas moips d*tt^e douzaine de domestiques dans la maisoQ , et dona Pepa ne portait jamais sans avoir derrière çUe deux ou trois femmes.
Les enfants de madame d'Ëffanges avaient trouvé dans ce^te maison une hospitali|é d'aberd indiflérente, mais qui devint meilleure à mesura qu'elles grandirent. Dona Pepa, qui d*abord les
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avait coosidéfées comme de petites senrantes, les prit en affectioD, et entreprit de les bien éie- Ter; mais elle s'aperçut bientôt, avec on graod étounement, que ces enfants avaient déjà on degré d*iastniction fort sapérieor au sien. Elles savaient lire aussi bien et mieox que le padre CyrillOy elles étaient musiciennes, et dès qu'elles purent se faire entendre elles surprirent tout le monde , tant elles racontaient d'étranges et merveilleuses choses du pays où elles étaient nées! La population créole de la Nouvelle-Espagne, surtout celle qui habite Tintérieur des terres, est arriérée de plusieurs sièdes; dans les grandes villes comme Mexico, Yera-Cruz, Acapulco , la civilisation est plus avancée ; mais elle ne rayonne pas au delà de certaines limites assez i:approchées; les bons habitants d'Âcayucan , à peu près séparés de tout commerce avec le reste du monde, avaient Tignorance, la simplicité curieuse et la paresse intellectuelle des Indiens, dont la plupart descendaient. Ils ne savaient rien de ce qui se pas* sait hors de leur vidage. Le bruit des grands événements dont l'Europe retentit depuis cinquante ans était à peine arrivé jusqu'à eux. Us savaient pourtant le nom de Napoléon; il était pour eux comme un de ces héros fabuleux, de ces mythes qu'adorait l'antiquité païenne.
LA MAISON DU CUft£. W»
Le fMidre Cyrillo laî-méme restait eoofondt quand les Francmtai racoDtaieut toiuceqo^elles avaient Ta dans lenr pays. Ces enfaatsr devaient i une bonne édiieaik>n des idées justes, et L*habitode d'observer. Elles se souvenaient de tout ce qoi les avait frappées dans an âge* si tendre, au BMlieu des vicissitudes.de leur fortune,. ei elles en faisaient le récit avec une vivacité, une origi^ aalité d'expressions, qui émerveillaient tous ceux qui les entendaient.
Bientôt elles parlèrent Teapagaol comme leur propre langue; elles se conformèrent aux iisd>itodes qui les environnaient,. et ce n'était guère qa'è la blani^heuri fcatche et veloutée de Séur teint qu'on s'apercevait. de leur origine étrangère. Doaa Pepa les avait toujours à ses côlés; elle^ partageaienl sa vie retirée et mondooe, et elles i'aimaient comme leur seconde mère. Quand elles fiirent devenues deux belles jeunes filles , le padre Cyrillo et sa sœar commencèrent à s inquiéter de leur avenir.
-- Je veux marier ces enfants avant de mou* rir, disait le. curé; mais que Notre-Dame de Guadalupe me soit en aide ! la cbose.est difficile; elles santtrop pauvnss pour épouser un aiballero, et trop blancbes pour un métis.
— GertaÎRementi mon frère, répondaiidona
lU Là «AISON DU COiÉ.
l%pa a?ed «h triMe Boarire^ «liée «Mil de (lare race domme vôtis el moi « et Im geas dfe nbg mêlé fiV^Berftiehl tonger à elles; malgré leor paavreté elles iiëfi^aHtidroa^ pas à levr» mférîeôrs : noèlesse passe Heheessi
*^ De lotit temps wi a pensé ainsi dans àolie famille, répondait le e«ré em luiehaiit la léted*«fi oeriaîn air.
Il y a?àît danscesréiexionsaHe alKisbn ¥àgiie: dona Pepa et son frère se sovvenaienl qu'us homme moins basané );>éut-étre que beaâooiiti de créées , mais dont Torigine n*élaît paè clairsi avait prétendu à Thonneur d'entrer dans ieor fi»miile. Il éttiit richd, jeutoè eibeau^ on disait q\i'îl était aiiiié de dofia Pépà , et pourtant elle ae i'épousâ pas. Depuis longtemps il avait qûtté AcayUeaAv et Ton «royail généralement que h noble dcsnoiselle regrettait toujours celte mésalliance à laquelle son frère Tavait forcée de le^ nencer» Lorsque quelque parole indirecte rappelait ainsi ce fait , le padre Cyrille y voyait coiome un reproche dont son orgueil s*iiidig4iait ; son sang espagnol se i^voltait ; alors seulement il sortait de sa quiétude habita elle<
— Ma sœur ^ répétait-il souvent, il vaut mieux cent fois vivre et mourir fille, que de mettra au monde dee enfants d'une autre couleur que la
sienne. Nous sommes de rieille souche, nous descendons en ligne directe dn grand Pîzarre, il n^y a pas une goutte de sang indien dans nos veines, et puisque cette origine sans tache est à peu près le seul héritage que nous ayons reçu de nos parents, c'est bien le moins que nous le gardions, et qu'il meure arec nous. Mais laissons ce propos , je vous dis que je voudrais marier ces enfants. Elles ont une couleur de peau et des sentiments qui prouvent bien qu'elles sont de bonne race ; pourtant s*i1 se présentait quelqu'un qui s'appelftt Juan tout court au lieu de don Juan , et que cela leur convint, je crois que je ne m'opposerais à rien , car enfin elles ne sont pas de notre famille.
— Elles nous appartiennent cependant, puisqu'elles n'ont que nous au monde; leur père ne reviendra jamais, il ignore le sort de ses enfants, et qui sait où il faudrait aller pour le luiapprendre? Leur pauvre mère est morte en venant de si loin le chercher ici. Jésus ! c'est une étrange histoire que tout cela !
— Fort étrange, répétait le bon curé, c'est la providence divine qui a pris ces orphelines par la main comme pour nous les amener. Vous avez raison, Pepa, elles sont à nous, et il faut les traiter comme si elles étaient du même sang et du même nom.
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Les deux sœurs étaient également belles et charaianles, mais elles ne se ressemblaient point. Elles étaient entrées dans la vie se tenant pour ainsi dire par ]amaîn;i(semblaitqu*eIlesdeTaient marcher ensemble jusqu*à la 6n de leur voyage ici-bas ; mais il était aisé de prévoir que , bien qu'elles s'aimassent tendrement-, elles seraient s^arées on jour par la différence de leurs inclinations. Une même édu^^tion n'avait pu leur donner les mêmes goûts , les mêmes idées , pas davantage que des vêtements toujours pareils ne pouvaient faire qu'elles se ressemblassent.
Mézélte, celle que leur mère appelait ratnée>
aTait une de oes âmes tendres et profondes doot les sentiments ne font jamais explosion, mais qui aiment sans ces retours auxquels les affections humaines sont sujettes. Elle tenait de sa mère la fierté , la résignation , une tendre bienveillance et une parfaite égalité d'humeur, mais il y avait en elle le germe des passions que ne connut jamais Louise , et une secrète mélancolie qui naissait peut-être de ses souvenirs d'enfance.
Sa beauté reflétait son âme; ses yeux noirs et doux avaient une indicible expression ; quand ils s'arrêtaient sur ceux qu'elle aimait, leur regard disait davantage que les plus tendres paroles. Son esprit était fin , étendu, naïf et sérieux.
Yalentine, l'autre sœur, était divinement belle, mais d'une beauté qui parlait moins au cœur et à l'imagination que ceHe de Méiélie. Toutes les perfections qui peuvent frapper et ravir les sens étaient réunies en elle. Elle était blonde, et ses yeux bleus couronnés de longs sourcils noirs jetaient comme une flamme mourante. Elle avait, iaivec la gaieté capricieuse d'un enfant, la coquetterie glorieuse et satisfaite d'une jeune fille qui sait qu'elle est belle entre toutes. Son caractère était plein de ces contrastes qui rendent certaines femmes si charmantes; il y avait en elle, tout à la fois, de la vivacité, une
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gracieuse noblesse , nne adorable bonté, des volontés soudaines et tenaces. Sa physionomie avait une ravissante expression de langueur et de tendresse; la fierté naïve, la chaste ignorance de son cœur se révélaient encore dans la sérénité de son regard ; mais déjà de vagues et fugitives impressions avaient remué celte âme encore endormie : c'était un ange près de devenir une femme.
Elle se souvenait moins que Mézélie de leur première enfance, et pour elle, dona Pepa avait presque remplacé la mère qu'elle avait perdue.
Souvent, vers le déclin du jour, les deux sœurs allaient prier dans le cimetière , sous le bouquet de cocotiers qui ombrageait la sépulture de leur mère. L'église était au milieu de cette enceinte où Ton ne voyait pas, comme dans nos villes d'Europe , des tombeaux de pierre et de marbre, des croix noires semé.es de larmes blanches. Aucun symbole de deuil n'annonçait qu'on foulait la terre où reposent les morts ; chaque sépulture était marquée par une croix de roseaux sous un bouquet d'arbres, par une touffe d'arbustes dont les fruits et les fleurs embaumaient l'air. Les enfants et les pauvres du village faisaient la récolte de ce champ, où la piété des riches habitants ne revendiquait d'autre droit de propriété que celui de s'y faire enterrer.
lie Là KàlSON DO C09±.
Doua Pep« entrait seule à i^église, les pienses jeunes filles s^arrétaienl sur la tombe de leur mère, et s'agenouillaient en se tenant parla main.
Des souvenirs tristes et doux se mêlaient tou* jours à leurs prières; elles se rappelaient leur ^enfance , et ce visage de femme pâle et souffrant ^ut se penchait vers elles avec amour. Elles 8e souvenaient de ce regard qui si souvent se tour* nait sur elles plein de larmes, et bientôt leur souriait consolé. Elles entendaient encore dans leur cœur cette voix qui se taisait depuis si long* temps , et baignées de larmes , elles baisaient la terre sous laquelle reposait leur pauvre mère.
Quand elles avaient été au cimetière , le reste du jour s'écoulait dans un triste recueillement, et le padre Cyrille , ne les entendant pas boui^ donner gaiement autour de lui , disait avec une pieuse conviction : Pepa , ces enfants ne sont pas sAres du salut de leur mère : la pauvre femme est morte si promptement! sans confession! Demain je dirai la messe pour les Ames du purgatoire , si toutefois nous n'avons ni mariage , ni relevailles : il faut que les vivants passent avant les morts.
Dona Pepa avait les habitudes paresseuses des dames créoles : elle ne sortait guère que pour aller à Téglise; parfois, cependant , «lie consen*^
LA MAnoN DO evw6» m
uil à faire «ne promenade jagqa*à la lisière des bois <\ui enionrent ÂcayncaD comme une vene eeÎDUire. Ordioairement les dem sœors la laissaient assise à Tombre d*un liqaidambar, sur les coussins qu'avaient apportes les suivantes qui se coochaient nonchalamment par terre autour de leur maîtresse.
Méaélie et sa sœur bondissaient alors comme des biches dans ia forêt et couraient çà et là, dierchant des fleurs et des fruits sauvages. D'an* très fois elles s'asseyaient dans une clairière, et pensives elles écoutaient le chant des oiseaux, le murmure du vent à travers tes fenilles sonores ; la majesté , le calme profond de ces solitudes les jetaient dans un ravissement mélancolique. Appuyées Tune sur Fautre et leurs mains unies , elles rêvaient à l'avenir avec de vagues espérances, les espérances d'un cœur de seize ans. En les voyant ainsi l'on eét été tenté de les comparer à deux roses du Bengale sur la même tige; l'une , fraîche, brillante et s'ouvrantaux premiers rayons do jour; l'autre, d'un incarnat plus doux et laissant retomber vers la terre son calice plein de rosée.
Des milliers de voix gazouillaient dans la forêt, les lianes qui nouaient leurs rameaux an tronc robuste des liqnidambars formaient de
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longs festons semé» de fleurs; des parfams ravis* sanis s^exhalaientdes endroits touffas et sombres, où le vanillier se plaît à étendre ses tiges grêles et chargées de l)ouquets d'un jaune verdâtre. Cétait la végétation des tropiques avec son luxe puissant et toujours jeune. Mézélie soupirait à Taspect de celte verdure éternelle.
-7- Ma sœur, disait-elle, te souviens-tu, eo France, il fait froid pendant Tbiver, et les arbres semblent morts? Que je voudrais revoir ces campagnes dépouillées et toutes blanches de neige?
Une fois les deux sœurs s'enfoncèrent assez avant dans la forêt, et elles arrivèrent en un lieu couvert de roches stériles. Ces masses, d'un gris ardoisé , ne nourrissaient aucune plante ; seulement, dans une fissure où les vents avaient apporté un peu de terre végétale, croissait on maigre arbuste dont le feuillage vert était semé de grappes rouges.
A Taspect de ce chétif arbrisseau les deux sœurs s'arrêtèrent et fondirent en lannes; c'était une espèce de groseillier sauvage, semblable à celui d'Europe.
— Il j en avait à la Chartreuse, s*écria Mézélie , notre pauvre mère cueillait de ses fruits et nous les mangions assises sur ses genoux. Ofa !
combien ce petit arbuste me rappelle de choses I
— Oui, oui, dit Valemine, moi aussi, je me souviens de la Chartreuse. Il me semble voir encore cette allée de pommiers où nous aimions tant à courir, tandis que notre mère lisait, assise sur le banc de pierre, à Torabre d'une vigne dont il nous était bien défendu de toucher les raisins. Pouvons-nous jamais oublier tout cela! Mézélie, quelque jour nous retournerons en France.
— Seules, hélas!
— Si notre père vivait encore !
— Oui, il vit, je Tespère, je le crois ; mais le retrouverons-nous jamais? Mon Dieu! où Taller chercher !
— En France, en France, répéta Valentine.
— C'est impossible! dit Mézélie avec un triste sourire. Que sommes-nous, ma sœur? deux pauvres enfants abandonnées, et nourries par la charité du padre Cyrille et de dona Pepa. Que deviendrions-nous privées de leur protection? Je me trouve ingrate quand je considère leurs bontés. Que regrettons-nous près d'eux? où trouverions-nous une telle amitié? Il faut oublier que nousavons un autre pays, une autre famille. Je ne veux plus revenir ici ; la vue de cet arbrisseau me ferait toujours pleurer.
Elles s'éloignèrent tristement. Valentine cueil-
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Itl» en chemia, un booqnel de magaolia ei le Mit dans les cheveux de sa sœur. Ces belles fleurs , d*un jaune pâle, répandaient un parfum de citron et d'ambre. Méiélie respira un momeni ces suaves émanations , puis elle dit atec mélancolie :
— ^Autrefois, nous allions cueillir» dans Therbe des prés, d'autres fleurs moins belles. Notre mère nous faisait des couronnes avec de petites reines marguerites, et nous étions bien joyeuses quand nous pouvions lui apporter des violettes qui fleurissaient sous les buissons. C'était après rfaiv^, quand les champs reverdissent dans notre pays.
— ' Dans notre pays que nous ne reverroos jamais! dit Valentine, en effeuillant les magnolias«
Dona Pepa était toujours à la même place, et disait machinalement son chapelet en res|Hrant la fraîcheur embaumée qui s'exhalait de la forêt. Les suivantes sommeillaient accroupies sur le gaxon ; les deux sœurs vinrent s'asseoir aux pieds de dona Pepa qui caressa leurs longs cheveux, et passa son mouchoir sur leur front moite en disant avec sollicitude :
— Vous êtes fatiguées. Allons, mes chers agneaux, il faut renifer au bercail. Vous avesété
loin dans la forêt , peut-être pour coarir après quelque oiseau.
— Non , marna, répondirent-elles ; mais nous avons trouvé des fruits comme- nous n'en avions pas VQ depuis bien longtemps, des fruits de noire pays.
Alors elles racontèrent ingénument leur surprise, leur joie mêlée de larmes, et tous les souvenirs qui s'étaient ravivés dans leur cœur.
— Vous étiez retournées pour un moment en France, dit dona Pepa, en s'arrêtant sur elles son regard doux et mélancolique , vous m'aviez oubliée; sans cela, vous m'auriez apporté une branche de cet arbrisseau...
— Âh! marna y interrompit Yalentine > nous avons parlé de vous au contraire, et alors nous avons oublié tout le reste.
Dès le lendemain les deux sœors demandèrent instamment à recommencer leor promenade de la veille: elles avaient à cœur de réparer Tespèce d*oubli que leur avait doucement reproché dona Pepa. Elles voulaient lui rapporter une branche de cet arbrisseau rare, qu'elle semblait curieuse de connaître. Ordinairement elles revenaient ainsi loi montrer , avec une joie d'enfant , les fleurs, les fruits sauvages qu'elles trouvaient dans la forêt
Comme la veille, dona Pepa s'assit à Tombre et les jeunes filles se mirent à courir à travers la forêt en se tenant par la main. Le terrain était
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inégal, et les eaux pluviales avaient tracé en 8*écoalant de capricieux sentiers pleins d'un sable jaune. Dans certains endroits il y avait de vastes clairières où Ton trouvait quelques traces de culture; de pauvres Indiensy semaient des patates et d'autres racines; cette récolle étant sous terre ne pouvait être dévorée par les oiseaux qui peuplent ces solitudes. A Fentour de ces jardins rustiques la forêt s'étendait sombre, impénétrable, et le chemin étroit qui s'égarait entre les arbres, était souvent coupé par les longues lianes dont les rameaux rampaient d'une branche à l'autre. Les deux jeunes filles marchèrent une heure dans ce labyrinthe , sans aboutir au lieu où elles étaient arrivées la veille. Le soleil baissait , et elles voulurent revenir sur leurs pas; alors elles virent qu'elles s'étaient tout à fait égarées.
— Seigneur mon Dieu ! dit Valentine, en s'arrétant haletante , ceci n'est plus le même cbemio : où sommes-nous? qu'il £»it sombre déjàl
— Viens, viens, appuie-toi sur moil s'écria Mézélie; il faut marcher vite du côté où le soleil se couche... Sainte Viei^e, secourea-nousl N'aie pas peur, Valentine , il n'y a point de bêtes sauvages ici , ni personne qui puisse nous faire du mal.Peut-étrereocootreron&-aottsqQelque Indien qui nous indiquera le chemin.
LA MAISON DU CURÉ. fS»
Elles se remîrait à msTcber vite et serrée» l'ane eontre Tautre. De inoments en moments l'ombre devenait plus profonde ; déjà les nuances variées du feuillage se confondaient dans «ne teiaie obscure et uniforme. Les deux jeune» filles ne pariaient plus ; elles couraient le long d^sne ravine sur le sable de laquelle il leur semblait avoir reconnu çà et là les traces de pas humains. Enfin, ell'es sortirent de dessous les arbres et elles s'aperçurent avec un élomiement inélé d*effroi qu'elles se trouvaient bien loin de readroit où elles avaient laissé dona Pepa.
Elles étaient insensiblement arrivées an som^ met d'une colline dont le versant formait comme on immense gradin couvert de riches cultures. En haut croissaient les caféiers et les cannes à SQcre, plus bas les cacaoyers élevaient leurs têtes rondes et couvertes de bouquets d'un rose violet, et tes derniers degrés de ce vaste amphithéâtre se perdaient dans une vallée profonde, A leurs pieds elles voyaient comme un gouflre immense tapissé de verdure, et au fond duquel roalait un torrent. Le bruit sourd des eaux dominait lesdoux gazouillements d'une multitude d^oiseaux qui voletaient à la cime des arbres, en cherchant leur abri pour la naît. Au sommet de h colline, les murailles de terre d'nn rancho
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paraissaient au milieu d'uo bouquet de sapotilliers et une longue colonne de fumée s'élevait au-dessus de son toit de paille. Tout à Tentour il y avait de vastes jardins et des savanes où paissaient les troupeaux. Ce tableau riant et paisible était éclairé par un dernier rayon de soleil ; Ton entendait au loin la voix des Indiens qui revenaient au rancho en chantant leurs chaosons monotones.
Les deux sœurs n'éprouvèrent aucune crainte en se trouvant seules au milieu de ces geas inconnus, si tard et si loin peut-être de leur demeure. Elles connaissaient les mœurs douces et timides de la population indienne, et elles savaient bien que des femmes de leur couleur n'avaient rien à craindre de la part de ces hommes qui se regardaient comme fort inférieurs à elles.
Au lieu d'aller au-devant des Indiens qui arrivaient, elles s'approchèrent du rancho, et, arrêtées sur le seuil, elles demandèrent leur chemin à une femme indienne, assise sur ses talons en face de la porte. Les chiens au poil ras et terreux , race dégénérée qui n'a ni la force ni la beauté de celle d'Europe, aboyèrent de loin contre ces étrangères; llndienne tourna vers elles sou visage couleur de bistre et les regarda
d'un air flegmatique et surpris : puis elle se leva lentement pour venir leur parler ; mais avant qu'elle eût répondu à leurs questions, deux hommes parurent au fond de la longue salle qui serTait à la fois de vestibule et de cuisine au raneho : à Taspect des jeunes filles ils s'arrêtèrent avec un geste de surprise et d'admiration.
Elles s'appuyaient Tune sur l'autre d'un air de molle fatigue ; la légère chaussure de leurs petits pieds annonçait évidemment qu'elles venaient de faire une longue course. Leurs mantes de coton à franges, rejetées sur les épaules, laissaient deviner la frêle élégance de leur taille. Les cheveux dorés de Valentine, soulevés par le vent, formaient comme une auréole autour de son visage doQx et enfantin.
Mézélie appuyait une main sur l'épaule de sa sœur. Ses traits pâles et réguliers rappelaient les beaux types antiques ; la Diane au front divin n'a pas plus de grandeur, chaste et ingénue. Elle avait roulé autour de sa tête son mouchoir de soie, et ses longues nattes noires s'échappaient de cette simple coiffure. Les deux sœurs étaient merveilleusement belles ainsi, et ceux qui venaient de les apercevoir à la porte du raneho s'avancèrent avec une curiosité empressée. Elles furent surprises à leur tour et saisies d'une sorte
lOt Là MàlMNf Ml €ime*
de crainte à l^âipect de eei émugers; hm d'eu prit la parole et leur demanda , en fort bon espagnol, si elles voulaient se reposer un moment diezluL
— Mille grftoes, scnor, répondit Méiélie, il faut que nous retournions sar Tlienre à Aca3f«caB. YonleB-vous avoir la bonté de nous dire quel est le chemin?
— Mais vous êtes à deux grandes heures de manche d*Âcayucan, k ce que je crois, répondit celni qui n'avait pas encore parlé.
Il avait on accent étranger qui fit tressaillir Méiélie; elle se prit à regarder cet homme, il était grand, d'un beau visage; ses cheveux d*nn blond pâle se dressaient en épi sur son front; son regard terne avait une expression fine et profonde. Mézélie se sentit troublée jusqu'au, fond de TAme; une idée bizarre, folle, passa dans son esprit, elle pensa que peut-être cet homme, c'était son père ; elle le regarda un moment ainsi, tikhant de le reconnaître; puis elle comprit que c'était impossible ; son père ne s'était pas marié jeune, U devait avoir prés de cinquante ans, et cet étran* ger ne paraissait guère âgé qoe de trente-cinq à qcarante ans. D'ailleurs ce n'étaient point là les traits que Mézélie se rappelait vaguement ; eUe vil qu'elle s'était trompée et eUe revint de non émo-
tioD. L'ëtranger remarqua qu'elle éuit pâle et (remblante; il lui dit virement :
—Vous avez peur ! mais, ma belle demois^le, vous n'êtes pas ici chez ^es anthropophages.
— ■ Je le sais hîen , monsieur, répondit-eHe en français...
— Ah! s*écria-tHil avec un singulier «étonnernest, je ne m*att«ndais pas à rencontrer ici des
compatriotes; vous êtes Française, mademoi» selle!
r-Oni, oui, nous sommes Françaises! rëpondil Valentine , joyeuse et troublée en entendant parier cette langue qu'elle et sa sœnr n'avaient pomt oubliée. Quel bontieur de vous avoir ren^^ contré, monsieur!
--* Mais qui étes-vous? comment étes-vous arn^ées iet? demanda l'étranger.
Alors Mézélie raconta en peu de paroles la mort de leur mère et leur situation depuis huit ans. Son cœur battait , elle avait Tespoir que ce Français connattrait son père, qu'il allait lui appren- ^ son sort; mais il répondit après avoir atten • tivement écouté ce récit :
—le ne connais personne^lu nom de d'I^anges, mais il me serait aisé d'avoir des renseignements à la Vera-Cruz , et même en France. Je suis Français comme vous, je m'appelle Paul de Gran-
Mé ' LA MàlSON 00 COEÉ.
▼ille, et je serai fort heureux, mesdemoiselles, de vous être bon à quelque chose ; en attendant, yeuillez accepter un abri dans le rancho poor cette nuit. Vous êtes ici chez don Antonio de Bibar. Monsieur le comte, ajouta-t-il en espagnol et en se tournant vers son ami avec le ton d'une obséquieuse politesse , mes belles compatriotes nous feront Thonneur de souper avec nous...
— Non, non, monsieur, înterrompirentpelles toutinterdites de ces façons aisées, il faut que noas allions sur-le-champ retrouver dona Pepa et le padre Cyrille. Jésus! on doit être en peine de notre absence! on nous cherche dans la forêt sans doute...
— Puisque TOUS ne voulez pas accepter Toffire de mon ami, dit alors FEspagnol, vous nous permettrez du moins de vous ramener à Acayucan. Nous allons tous monter à cheval...
— - Nous irons à pied, s*il vous platt, senor, répondit Valentine tout effrayée; nous ne pourrions pas suivre à cheval un cavalier qui trotte et galope.
— Sur mon âme , vous ne risqueriez rien , nous irons au pas. Souffrez que je vous serve d'écuycr.
— Sainte Vierge, qu'il est tard déjii! dit
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Mézélie avec inquiétude. Oui , nous irons à cbe- Tal, pour arriver le plus tôt possible. Partons, partons, senor, je vous en supplie...
— On va amener les chevaux , veuillez entrer un moment dans le rancho, dit M. de Granville.
^ Je ne suis ici qu'en passant, pour deux ou trois jours, dit don Antonio, en conduisant les deux jeunes filles dans une salle qui s'ouvrait au fond de la cuisine.
Quelques domestiques noirs dressaient le couvert. Le mattre leur donna des ordres qu'ils coururent exécuter.
La salle était encombrée de tout le bagage que peuvent traîner après eux de riches voyageurs. Des peaux de buffle tendues sur quatre piquets servaient de lits; un riche nécessaire était ouvert sor le rebord de la fenêtre, devant laquelle était étendu un rideau , luxe inouï pour tes habitants ordinaires du rancho. Un attirail de chasse complet tapissait la muraille , et la table était couverte d'argenterie et de beau linge.
Don Antonio s'empressa de faire les honneurs de cbez lui ; mais sa politesse avait quelque chose de hautain qui ne mettait pas à l'aise; il était de celte noble race espagnole, acclimatée au Mexique depuis plusieurs générations. Ses traits étaient grands et réguliers; il avait la taille haute et
lee LA MAISON ou cuati.
droite y l'œil fier, et la physionomie grave de ses ancêtres castillans. 11 était vélu, ainsi quesonami, à la mode d'Europe, et portait un efaapeau de feutre à forme haute, un pantalon blanc et une courte redingote. Les deux sœurs reconnurent ce costume qu'elles n'avaient vu à personne depuis leur départ de France, et Mésélie dit tout bas avec on douloureux attendrissement :
' — Je me souviens que mon père était ainsi habillé; j'ai oublié sa figure , mais je vois encore sa taille et sa démarche un peu saccadée; je ie vois debout, contre la cheminée, tandis que nous jouions sur le tapis. Âh ! si Dieu eût voulu que ce fût lui que nous eussions rencontré ici!
Don Antonio de Bibar fit signe à un domestique d'apporter le braserito d*argent et des cigarettes, qu'il présenta gravement aux deux jeunes filles.
— * Mon cher ami , s'écria M. de Granville , ceci n*est point la mode en France» et mes belles compatriotes n'aiment pas sans d<Hite la fumée de tabac ; cachez bien vite vos cigarettes.
On servit des fruits , du chocolat et des confitures. M. de Granville fit les honneurs de la collation ; don Antonio, assis en face des deux sœurs, les regardait avec une secrète admiration. Déjà son cœur faisait une distinction entre elles. Mézélie lui semblait belle; maïs il avait purfois
reocoDtré d'aossi longs cheveux noirs , des traits pâles, doux et réguliers comme les siens. Yalentine, au contraire, était pour lui un type nouveau, ane beauté idéale, sans pareille. Il avait bien vu, dans ses voyages , quelques blondes Anglaises ; mais ces belles fleurs du Nord étaient déjà flétries par le climat ardent des tropiques , et leur fade blancheur lui avait déplu : il n'avait jamais rencontré aucune femme belle comme Valentine , avec cette suave fraîcheur, ces yeux d'un bleu sombre, cette chevelure qui semblait couverte d'une poussière d'or. La jeune fille s'aperçut de TadiDiration qu'elle inspirait, et, pour la première fois, elle éprouva l'orgueil , la joie d'être belle. Les instincts encore confus de son cœur s'éveillèrent; elle se sentit contente, heureuse de cette rencontre; elle ne pensait plus guère à l'inquiétude de dona Pepa , et au souci que se donnait sans donte le padre Cyrille pour les faire chercher. Mézélie, au contraire, éprouvait une douloureuse impatience, une vague frayeur.
--* Monsieur, dit-elle avec instance, partirons- QODS bientôt?
-- Sur-le-champ , répondit M. de Granville en s'asseyant. Ne goâterezvous pas à ce vîn d'Espagne?
Méiélie porta -avec disMction le verre à ses
lèvres • et le posa encore plein snr la table. M. de Granville restait devant elle, plongé dans une contemplation muette. Il la trouvait belle anssi, et il analysait avec une secrète convoitise cette rare perfection de formes » ces charmes si juvéniles qu'ils avaient encore la grâce débile de Tenfance. La jeune fille rougit sous ce regard; mais dans sa sainte ignorance elle ne comprit rien de ce qu*il ei primait.
Enfin, on vint annoncer que les chevaux étaient prêts , et la petite cavalcade prit le chemin d*Acayucan, précédée par des Indiens qui portaient des flambeaux. En approcliani du village, on entendit les cloches sonner à toute volée comme pour un incendie.
De temps en temps on tirait des coups de fusil dans la Ibrét II y avait une foule de gens devant la maison curiale, tous offraient d'aller à la.recherche des deux jeunes filles. Le padre Gyrillo allait et venait, donnant à chaque instant de nouveaux ordres; dona Pepa priait Dieu agenouillée devant une fenêtre, et les yeux fixés sur Tesplanade.
— Nous voici ! nous voici ! crièrent de loin les deux sœurs. Et sautant légèrement à terre elles se mirent à courir vers la maison, sans songer seulement à remercier leurs guides. Des cris de joie avaient déjà annoncé leur arrivée ; elles sa
jetèrent tout épferées dans les bras de dona Pepa en disant :
— Vous étiez bien en peine de nous, marna ! grâce à Dlea il ne nous est rien arrivé de mal ! nousDOQs étions perdues dans la forêt...
— Oui, certainement, j'étais bien inquiète! dit dona Pepa avec un doux reproche dans le regard et dans la voix; vous êtes des enfants qu'on ne peut perdre de vue un momeni.
Le bon curé fit entrer les deux sœurs dans la maison et appela les servantes pour qu*on leur servit bien vite à souper.
— Toute la paroisse est en Tair, dit-il, depuis le coucher du soleil on vous cherche; Jésus! vos pauvres pieds doivent être comme ceux du bienheureux missionnaire saint François Xavier, quand il marcha quinze jours sans se reposer, parmi les Indiens idolâtres. Il faudra les frotter avec de Teau-de-vie de canne... Vous ne pouviez donc plus retrouver votre chemin à travers la ibrét? Allons, allons, rassurez-vous , vous êtes en sâreté maintenant...
— Je craignais qu'il fût arrivé quelque grand malheur, dit dona Pepa ; Jésus, quelle soirée !
— Ma sœur se figurait que vous étiez mortes !...
— Mortes! s*écria Mézélie; mais il y a donc des bêtes féroces dans la forêt ?
TOItBI. 15
i70 LA MAISOK ftll CUBâ.
— Il y a des serpents yewpieai qui fiiint quand on approche; mais si, par malheur » on ks trouve endormis et qn^on aoarche dessus- par mégarde, ils dressent la tête et vous piquent de leur long crochet plein de poison ; c'est une blessure mortelle si Ton n'est promptement secouru. Vous pouviez aussi manger impriideomient que^ que fruit inconnu ; il y a des lianes qui portent une espèce de pomme belle à k vce et dont le sue fait mourir. Bénis soient Dieu et Notre-Dame qui vous OBjt préservées de tous ces dangers 1 Vous n'avez eu d'autre mal que la penr et la fatigue... Mais comment avez-vous pu retrouver enfin votre route après le soleil eoucbé?
A cette question, les deux sœurs devinrent toutes rouges» car elles se souvinrent qu'elles venaient de laisser là leurs guides sans seulement les remercier. Mézélie se hâta de racoater ce qui s'était passé et Yalentine courut à la fenêtre; mais déjà les cavaliers et leur suite avaient disparu.
— Vous avez été ramenées ici par le seigneur don Ânionio de Bibar ? s'écria le curé ; oui certes, j'ai entendu parler de lui et de sa (amille. C'est le plus riche propriétaire de TËtat de Vera-Oui. Depuis une dizaine d'années, il avait quitté le pays , on disait qu'il s'était établi à la Havane.
— Il n'est ici qu'en passant, dit ValentÎBe» et
Là «AISON WS CUfti. 111
il demeure llhbas , dans an ramho , au «riKev des lodienSk
— C'est sans dooie une de ses possessions. Il y a longteaips que je a'ai visité ee canton ; pourtant H dépend de ma paroisse et je crois <|ue c'est de ià que nous sont venus ces gros ananas qa% m'apporta, pour les fêtes de Noél, un vieil indien appelé TovaUto : vous en souvenez-vous , Pepa ? i*ini sa de ces jours voir ces bonnes gens et faire ma visite au comte don Antonio de Bibar : à tout seig^ear» tout faoniKur.
Quand les deux sœurs furent remontées dans bchambrelte qu'elles occupaient à côté de celle de dona Pepa , Mézélîe s'^sit tranquillement povrarrai^^ quelques gousses de vanille , cueillies dans la forêt, tandis qae sa sœur, debout, devant un miroir grand comme la main , se souriait à ell^méme avec une joie rêveuse. Le coq , pereké sor le toit, venait de chanter, il éuit minuit, tout faisait silence; le vent qui soufflait faiblement à travers le rideau baissé devant ta fenêtre apportait dans la chambre les parfums des ^is; c'était llieure où les jeunes filles aiment à veiller en se racontant les préoccapaiions de leur cœur.
^ Ha sœur, demanda tout à coup Valentine, que te disait donc ee IPVançais , M. de Gnmvitle »
f7i LA MAISON DU CUEÉ.
saadis que tous marchiez Fan à côté de Tantre dans la forêt?
— En vérité , je ne m*en souviens pas, répondit Mézélie avec simplicité; j^étais si inquiète, si préoccupée, gavais une si grande peur que mon cheval me jetât par terre , que je u'écoutais guère ce bon monsieur.
— Moi, je me souviens de ce que me disait son ami ! s'écria Yalentine , avec une explosion de contentement et de vanité naïve, il me disail que je suis belle, toute charmante; il te trouve bien belle aussi.
— Eh bien î est-ce que nous ne savions pas cela? dit Mézélie ea souriant.
— Oui, répliqua^-t-elle ingénument; mais il m'a dit encore qu'il m'aimait, oui , qu il m'aimait d'amour.
— Ah ! mon Dieu ! je ne le crois pas , s*écria Mézélie, en hochant la télé, d'un air surpris et presque effrayé; il a osé te parler ainsi ! Yalentine, tu sais ce que marna nous a dit souvent : Les hommes qui tiennent des propos d'amour aux jeunes filles commencent parles faice rire et finissent par les faire pleurer. Que te veut don Antonio? il est marié peut-être, et s'il ne l'est pas. Dieu sait s'il pense à faire de toi sa femme ! un grand seigneur comme lui ! non , non ; il a
Là, MAlSOfl DU CURÉ. 113
Tooitt 8*amuser et c'est mal. Nous étions soas sa protection : il devait te respecter !...
— Il n'est pas marié, il me Ta dit, interrompit vivement Yalenline ; il m'a parlé de son amoar avec une voix, des regards! va, j'ai bien vu qu'il ne mentait pas. Pourquoi penses- tu qu'il ait voulu me tromper? Est-il donc impossible qu'il m'ait aimée comme cela , tout à coup? Non, non, je ne lui en veux pas de me l'avoir dit , et je serais bien contente de le revoir.
— Tais-toi, folle! dit Mézélie en attirant doucement sa sœur près d'elle; peut-être serat-il parti demain pour ne plus revenir. Faisons nos prières et dormons sans plus songer à tout cela.
Le leodemaÎB, jets le soir, la faonHe était renie à l'ombre des orangers devant la maison curiale ; lesdeniiers rayons du soleil enflamnaient llwriaen, et qnelqnes pâles étoiles se leraient conme pour saluer sa splendeur mourante; la jonraée aTait été bcùlante el la nature entière semblait se réveiller sous la fratcbe haleine du soir ; les colibris étineelants bourdonnaient autour lieserangers, et la tourterelle du Mexique, caebée dans un aière voisin, faisait entendre son cri semblable i un l«ng soupir. La maison $*éleyait isolée au miKeu de Tesplanade; d'un côeé Ton apercevait, i travers les bouquets de cocotiers,
• le toit de Téglise , modeste monument auquel on kiosque en bois servait de clocher ; de Tantre , les maisons du village s^étageaient, sans ordre, sur une pente douce et couverte d^un épais gazon. Ces habitations, éparses sur une assez vaste étendue, étaient toutes ombragées de beaux arbres dont la verdure éternelle formait un immense dôme, semé en toutes saisons de fruits et de fleurs.
Les deux jeunes filles , assises Tune près de Tautre, regardaient, rêveuses, le coucher du soleil. Le padre Cyrille , enfoncé dans son fauteuil de bois de cèdre, achevait sa tasse de chocolat avec une sensualité paresseuse. Dona Pepa, retirée un peu à Técart , agitait lentement son éventail et semblait recueillie encore plus que d*habilude dans sa gravité mélancolique.
Dans ce doux climat, la vie s'écoule, ainsi en plein air; on tient salon devant sa porte , c'est là qu'on se réunit dès que la. chaleur du jour est tombée ; on y prend le chocolat ; on y reçoit ses visites et parfois Ton y danse au clair de lune. L'habitation la plus élégante et la plus commode semblerait une prison à celui qui peut vivre sous ces ombrages, dans cette atmosphère tiède et parfumée, au milieu de cette nature toujours jeune et riante. Là, les tristes hivers ne dépouîN
LA MAIMN DO &}tA. iW
ien( jamais ki terre» jamais le pauvre n*a froid, jamais il ne sent les dures privations de la misère, il n'a qu'à étendre la main pour trouver sa nour» riture et son .vêlement.. Sa case est ouverte à tous les vents ; mais elle est un abri suffisant contre les ardeurs du jour, et la fraîche rosée des nuits.
Le padre Gyrillo était certainement très-fier de son origine; mais il n^avait pas la morgue hautaine et susceptible de la noblesse créole; il parlait volontiers à tout le monde, et les gens de la nuance la plus foncée s'arrêtaient aussi bien devant sa porte que l'aristocratie blanche du pays. Parfois l'assemblée était nombreuse; alors on écoutait quelqu'une de ces histoires qui.se sont conservées par tradition chez les familles espagnoles établies dans le pays depuis la conquête , ou bien un de ces longs récits rimes que se sont transmis de père en fils les hommes de race indienne. Souvent on veillait ainsi passé minuit; le curé serait resté là volontiers jusques au jour quand les deux sœurs chantaient , en s'accompagnant de la guitare , quelqu'un de ces curieux poèmes qui racontent la vie d'un peuple mort.
Ce soir-là le cercle $*agrandit peu à peu; quelques habitants de. couleur mélangée vinrent baiser la main du père Gyrillo et prirent ensuite place sur le gazon , à une distance respectueuse;
a» Ul saimn M) cauÉ.
«■pe«|dMlai4 r«le«leanrmiciooinia[p|ioru , m «ége il eôté 40 curé. Les aervastes de ia iUMon , Tmfjéœ derrière lear matimae, ûUâemt 4« ùotom , et les luseavi rspîdes tanmaieni en «adeaco aa èroic de la ^xnveraalion. Céuit coane une SGèse de la Bible pencfovelée dans les coltMides du noaveao mMde.
*«« Scigaeur don Maauei , dit le fiadre Cyrilb à Taleade, saves-voas que le conte de Bdbr est depaîs de» jours 4mis ces eavÎTOos?
•*-ie le sais, ^ooiqi^ii o*ait pas daîgaé ne Mm sa visite , «1 à Votre Révérence non pins, «épendit Takade en hodiant ia léle.
•-*- Vous poMes qa'il nous devait cela? Tosage •est ponitanl que nous prévtenioas les gens de aa ^alUé..
•*-*L*usage n'easte pkis depnis qae nous avons 4»S6é d'être sujets eu rot d'Espagne , inlerrompii le magisirsl ; fadre Gyriilo» nous ne devons rien à ces gens qui venlentt absolument être Espagnols al non pas Mexicains. Vous ne savec pas œ qu'est le comte <de Bibar , vous qui ne connaisses que la ville de Gampèche où vous éles né et votre paroisse d'Acayucan ; mais moi qui ai fait quelques voyages à la Vera-Groz, moi qui ai quelque peu Sreaspé dans les aflaires politiques, je sais ce q«*il «st 9 ^ je n*élonno 4e le revoir îd.
Ui llâlSON MB CDBJt «If
L« cmë ft'élaîipas, t omnie FidctMie, o» patlÎMB exalté de rindépendance mexicaine ; il »vail Ha* versé iimt deMoeMént ki lëveteiiMi ^ veoait d*cale««r à U eenceime d^Espaf^ le& ewaqvèlM de Feroand. Cortex, ei Ht répendait à ewx ^ui lui reprochaient de ne pas prendra pwrl à la ehoaa pablîyiet qiM» aa plaee éiaic <feM son église et non à la casa de ayuntamento. Mais a«i fbttd de son &me il avait conservé certaines tendances-, on cerlai» anev pomrla iiiâ*e' pAtvieei lesaneieMies ÎMtittttians; l« baine polliiiqoe de Takade- fut dette près de lui «ne fecenunandaliea, ea faveur do comte de Bibar.
-^ Seigneur don Manuel» dit-il avec. son bon et joyeux souriffe, noue avons proclamé la liberté, il la Êittt à tout le moodf , mémo au comte é$ Bibar» sfil lui plaft de Rester le fidèfe «ii^t dn S* Majesté le roi d Eapa^ko.
— C'est pow cela qu'il est. allé s^établif à la Havane» et sur mon Imel il aurait bien bit d'y rester. Le gouvernement ponreaii trouver ma»vais son voyage ici; c'est un homme hardi» tor^ biilent» un véritahlo Bibar : son sa^g ne peut menftir.
— Les Btbar sont de la première noblesse ; Cra mon père disait qu'il y «vût eu aUiance entre noua par ks femmes; une doaa Léooor db Bibar
180 LÀ MAISON BtO GOEÉ.
épousa mon irisaieD), don Gristobal Pariedès:..
— Elle fut sans doute plus heureuse qu'une autre dona Léonor, la mère du comte don Antonio de Bibar, interrompu Talcade; celle-ci mourut assassinée...
— Assassinée ! s*écrièrent toutes les femmes, et par qui?
— Par son mari.
— Virgen santissima ! le père de don Antonio?
— Oui, son père. C'est un mauvais sang qoe celui des Bibar, ils ont tous Tâme dure , Tesprit borné , la parole bauie et la main prompte. Le feu comte , il y a de cela près de vingt ans , avait épousé une de ses parentes , la plus riche héritière de la province d'Oaxaca. C'était une femme de dix-huit ans , belle comme le jour. J*étais alors à Mexico , et je la voyais passer en carrosse tous les matins quand elle allait à la messe au couvent des franciscains. C'est là que commencèrent ses malheurs. Il y a de mauvais moines-, padre Cyrille...
— Je le sais, répondit*il avec simplicité; mais où ne trouve-t-on pas les méchants mêlés avec les bons? notre Seigneur avait bien un Judas parmi ses douze apôtres.
— Un des pères franciscains allait souvent
dans la maison du comte de Bibar , reprit Talcade, et il coavait une grande haine contre la corn-
— Une grande haine! c'est étrange, interrompit dona Pepa.
— Peut-être cela avait-il commencé autrement, continua Talcade ; le franciscain jeta mille soupçons dans l'esprit du comte , qui était fort jaloux. La pauvre dame fut alors très- malheureuse; tout faisait ombrage à son mari ; mais elle menait une vie si innocente que toutes les épreuves qu'il fit sabir à sa vertu tournaient à la confusion du moine qui les lui suscitait. Un jour enfin , conseillé par le diable, le franciscain s'avisa d'une abominable ruse. 11 dit au comte de feindre une absence et que le soir même il aurait la preuve de son déshonneur. Celui-ci, qui se fiait au moine eoiièrement, partit un matin sous prétexte de certaines affiiires qui devaient le retenir deux ou trois jours; mais vers la tombée de la nuit il rentra secrètement chez lui.
L'hôtel de Bibar est situé dans la grande rue de Tacuba et la façade intérieure donne sur un jardin. Le comte se cacha derrière une haie de citronniers, en face des fenêtres de la comtesse et il attendit. Avant de le mettre ainsi en embuscade, le moine lui avait fait promettre, sur le
ARNADO. ~ TOMBI. 16
18t Lk MAISON DU CURÉ.
sâlttt de son âme, qa*il ne dirait rien et qvCi\ ne boogerait pas quoi qa*il vit.
Le comte resta là jusques vers minait « tont le monde paraissait couché , on n*enteadaît plus aucun bruit dans la maison , lorsqu'une fenêtre du premier étage 8*ouyrit doucement et q«*un homme s'avança sur le balcon. Alors le comte prit un des pistolets qu*il avait à la ceinture et ajustant cet homme il retendit roide mort. Aussitôt tous les gens de la maison furent sur pied; les portes du rez-de-chaussée qui donnaient sur le jardin s'ouvrirent, et la comtesse elle^méae parut suivie de ses femmes qui jetaient les hauts cris. Elle commanda aux domestiques qui avaient pris des fusils d'aller visiter le jardin. Le comte U vit faire un geste de la main comme pour les encourager; alors ii tira sur elle son second coap de pistolet et elle tomba aussi, blessée à mort. Les domestiques se précipitèrent du côté où éuit parti le coup : ils restèrent comme des statues en voyant le comte se lever de derrière les cîiron* niers. Selon son serment il n'avait pas encore bougé et il n avait rien diu C'est que, voyezvous , il avait été élevé chez les révérends pères jésuites, et i! avait trouvé aisément le moyen de tromper un IVanciscain.
La comtes^ était étendue par terre et elle
LA. MAISON BU CDBÉ. t85
priait Dieu en demandant son mari et a(ui confesseur avec des plaintes lamentables. Elle fi( eomme un monvement de surprise et de joie en «percevant le comte: elle l'appela par son nom, ne sachant pas que c'était lui qui Tavait assassinée; mais il lui répondit d'une voix terrible: -*« Ce n^est pas moi, madame, c'est votre confesseur quHl faut appeler pour qu'il vous donne l'absolution , car la mort va vous saisir et vous seres damnée... Votre amant est damné... il est mort sans confession, sans absolution... — Qui est mort? munnura-t-elle d'une voix éteinte; un amant. Seigneur mon Dieu , devant qui je vais paraître, vous savez si je suis innocente !... — Cet homme était enfermé dans votre appartement avec vous, interrompit le comte , il est encore là haut , sur votre balcon... -^ Un homme là haut ! s'écrièrent les femmes qui pleuraient autour de leur maîtresse, madame la comtesse ne l'a point vu; elle n'était pas remontée dans sa chambre; elle a veillé dans la grande salle jusqu'à présent! Les domestiques coururent au balcon ; ils relevèrent le corps; alors, le comte, qui regardait d'en bas, reconnut, à la lueur des flambeaux , le visage du moine.
G'éuit luilJ s'écrièrent les femmes, attentives au récit de l'alcade.
•—Oui, c'était lui déguisé en cavalier avec les propres habits du comte, dans rap|iartement duquel il s'était tenu caché pour accomplir cette abominable tromperie. Il avait déjà rendu rame, la comtesse ne mourut que le lendemain , son mari avait fait vœu de fonder un couvent de capucins si elle réchappait par un miracle. Je vis passer Tenterremeni. Il y avait toutes les paroisses, toutes les œuvres-pies, tous les couvents et deux cents pauvres habillés de neuf, avec des cierges de deux livres à la main. C'était beaiil
— Jésus Maria ! fit doua Pepa avec un long soupir, voilà une histoire fort triste. Je ne me coucherai pas ce soir sans avoir dit un pater et un ave pour les âmes du purgatoire.
Les jeunes filles se serraient la main sans neo dire; la .fin de ce récit leur avait fait venir les larmes aux yeux. Le padre Cyrille , qui ne s'attristait pas volontiers , alluma son cigarrito et dit avec une espèce de soupir :
— Ne parlons plus des Bibar ; cette histoire lamentable m'a presque fait pleurer.
Puis, il ajouta en se tournant vers les petites gens qui se tenaient un peu hors du cercle :
— Allons , mon vieux Pacomo , n'astn pas apporté ta guitare? Et toi, Nitta, ma fille, ne veux-tu pas chanter la chanson deCancoh, le beau
chasseur? Laissons dormir ies morts! Voulez- Toas dauser, mes enfants? Allons, Valentine» allons, Mézélie, tra la la! viva! eh! viva ! voilà le bal en train.
Le vieil Indien s'adossa contre un arbre et joua un gai boléro; les deux jeunes filles bondirent en riant sur le gazon ; mais dès les premiers pas, Valentine s'arrêta tout interdite el revint à sa place près de donaPepa ; puis elle dit, en rougissant et les yeux tournés vers le chemin :
— N'entendez-vous pas le galop des chevaux? voici du monde...
En effet, deux cavaliers, suivis de quelques domestiques noirs, à cheval, arrivaient sur l'esplanade; ils s'arrêtèrent à distance , mirent pied à terre et s'avancèrent vers le cercle réuni devant la maison curiale.
.— Don Antonio de Bibar ! murmura l'alcade , je netn'attendaispas à voir arriver Sa Seigneurie. Je meretire avec la permission de Votre Révérence.
Le padre Cyrille laissa aller l'alcade ; il n'était pas fôché de recevoir le comte de Bibar sans aucun témoin qui pût contrarier leurs sympathies politiques. Il se leva avec empressement, et salaant d'une main le magistrat , il leva l'autre pour donner sa bénédiction pastorale aux deux cavaliers. Don Antonio s'inclina profondément
poar répondre à cette pieuae polites&e, ot M. de Granville imita son ami avec un certain sourire.
— Soyez le bienvenu , seigneur comte , dit le curé; je comptais aller demain vous visiter et vous rendre grâcà moi -môme pour le service que vous avez rendu à deux petites folles qui, pne fois hors de peine , ont oublié de vous remercier.
Le comte salua dona Pepa et les deux jeunes filles d*un air de grand seigneur , aisé , grave, un peu fier.
-^ Mesdemoiselles, dit en français M. de Granville, hier nous nous sommes hâtés de nous retirer par discrétion , et nous attendions ce >eir avec impatience pour venir nous informer iû> votre santé. ^
Cette phrase banale fit tressaillir Mézélie; ell» n*attachait pas grand intérêt à ce que lui die M. de Granville ; mais la langue qu*il lui pafifui avait un écho dans son âme; elle oublia de^Itti répondre , et dit tout bas à sa sœur avec unejiaïve émotion :
— Mon Dieu! cette voix me fait battre le cœur I
Yalentine avait pressenti cette visite , et elle s'était parée avec une secrète intention; elle ne disait rien , elle ne tournait pas les yeux vers le comte; mais elle savait bien qu il la regardait, et
Là MAISON DU COaÉ. 181
lut souriait dans la joie et Torgueil de sa beauté. L'innocence de son cceur était eneore eaûère, naiselle devinait ramour qu'elle inspirait, et il y avait en elle quelque chose qui tressaillait à C6 mot. Un instinct de coquetterie , un vague besoin d'émotion commençaient à la tourmenter; elle était arrivée à oe point où Tâme d'une jeune fille est comme une fleur près de s'épanouir : si elle trouve un jour serein , un clair rayon de soleil, elle déplisse lentement ses feuilles et vit un jour fraîche et radieuse; si le temps est sombre, si un vent d'orage souffle sur elle et brise sa tige» elle éd4t fanée et tombe avant le soir.
Le padre Gyrillo s'était emparé du comte pour 1 demander ce qui se passait au delà des forêts ^Acayucan. Le vieux prêtre entendait volontiers 1er de la mère patrie , il était encore Espagnol ans Tâme, et il lui arrivait de dire : Le roi tiotre seigneur. Mais don Antonio écoutait toutes ces confidences politiques avec une profonde distraction, .son regard ne quittait pas la belle Valentine ; il était absorbé dans le plus vif sentiment d'admiration qu'il eût éprouvé de sa vie. M. de Granville soutenait une conversation insignifiante avec doua Pepa , et de temps en temps il s'interrompait pour dire quelques mots en français à Mézélie.
Le padre Gyrillo s*aperçut bientôt que le comte de Bibar ne s'intéressait guère en ce moment aox affaires du pays , et il s*arréta dans sa profession de foi politique.
— Que la volonté de Dieu soit faite I dit-il en allumant un cigarrito , je prendrai les événements en patience tant que rien ne sera changé dans mon église. Pepa, faites servir quelques bouteilles de notre vieux vin d'Espagne et des confitures. Seigneur don Antonio , vous excuserez un pauvre curé qui ne peut faire mieux.
On apporta la collation , et la veillée se prolongea jusque vers minuit devant la maison curiale.
Les deux cavaliers revinrent plusieurs fois visiter le curé qui les recevait toujours avec de grands égards. Mais la prudence de dona Pepa s'alarma bientôt de leur présence, et, sous divers prétextes, elle savait éloigner les jeunes filles <iès qnils arrivaient. Cette conduite irrita la passion du comte. Un soir, il s'en retournait au Tancho après avoir passé inutilement quatre heures en la compagnie du padre Cyrillo, et cette contrariété Tavait jeté dans des résolutions extrêmes.
— Paul , dit-il tout à coup en se rapprochant
de M. de Granville, j*aime une de ces deux filles, j*aime Yalentine!
— Je le sais bien ! fit le confident, avec un mouvement de tête.
— Cela me tourmente, cela me rend fuu.
— Mais, je ne vois pas pourquoi. Si cette enfant vous plaft, eh bien! vous contenterez celle fantaisie...
— Que voulez-vous dire? interrompit froidement le comte.
— Je veux dire , mon cher Antonio , que vous en ferez votre maîtresse. Elle est pauvre , sans famille ; ce vieux curé a gardé les deux sœurs par charité dans sa maison, et si elles veulent s'en aller il ne pourra les retenir. Sous prétexte de chercher leur père , elles peuvent venir à la Vera- Crus; et puis... ces choses-là ne sont pas6te^ nelles ; Votre Seigneurie Ta déjà éprouvé. Elle sait aussi comment on se fait écouter des femmes ; des serments, des promesses, des présents; elles se laissent tenter par tout cela, surtout quand elles sont si jeunettes...
—J'ai eu des maîtresses , interrompit brusquement don ÂntoniQ ; j*en ai eu beaucoup : tautcs m*ont trompé.
— C*esi vrai.
— Mais aussi où les avaisrje prises! Des
Là MAISON DU CtJRÉ. iOi
femmêft déjà «oupçontiéds et oonvaincaes ! la plud sage avait eu âu moins un amant avant de se donner à moi ^ et e'est pour cela que je ne pouvais les aimer , que je me sentais plein de dégoût et de rage qoand elles me prodiguaient ces paroles, ces caresses que d'autres avaient eues avant moi. Voilà pourquoi je les abandonnais, je les chassais. Celles que j'aimais le mieui étaient celles que je maltraitais le plus ; car c'étaient celles dont j'étais le plus jaloux.
— Je le sais bien. Vous aviez une espèce de passion pour la Mariqnita , et vous Tauriez infailliblement tuée si je ne fusse arrivé à temps un certain soir...
^^ La malheureuse me trahissait I
— Je vous en avais averti vingt foîSé
— Paul, vous n'êtes peut-être pas jaloux, vous! non , vous ne savez pas ce que c'est que la jalousie. C'est un duate qui rohge Fàme , même dans les meilleurs moments ; c'est une curiosité
farouche qui fouille le passé comme le présent; c'est une sourde et continuelle colère contre ce qn on aime ; c'est une rage , un besoin de ven* geance contre tout ce qui fait ombrage*
— Je le sais ! dit sourdement M. de Gran-^ ville.
— En voyant cette jeune fille , reprit don An-
m LA MAISON DU CURÉ.
tonîo, il m'a semblé qu'elle était environnée comme d'une auréole d'innocence et de chasteté; elle m'a représedté la Vierge sans tache. Croyezvous que je voudrais faire ma maîtresse d'une créature si pure et si belle? Non , non , ce n'est pas ainsi que je la veux : elle sera ma femme...
— Votre femme! s'écria M. de Granville stupéfait.
— Oui, car je l'aime et je crois que je suis le premier homme qui ait jeté sur elle un regard d'amour.
Il y eut un silence. M. de Granville réfléchissait, surpris et effrayé de celte déclaration inattendue. Depuis deux ans qu'il vivait dans la maison du comte de Bibar sur le pied d'ami intime et nécessaire, il l'avait détourné de toute idée de mariage. La crainte de perdre une partie de son influence sur l'esprit de don Antonio, et plusieurs autres motifs également puissants lui faisaient redouter l'ascendant d'une jeune femme et les nouvelles habitudes qui en résulteraient; dans le premier moment, il fut d'autant plus épouvanté de la détermination du comte qu'il l'avait gardée quelques jours sans la lui communiquer, ce qui , dans leurs rapports , était d'une réserve inouïe.
Mais M. de Granville était un de ces hommes
Lk MàlSON DU CORÉ. 1£3
qoi, en toutes choses, prennent promptemeot leur parti. 11 comprit que, cette fois, toiite manœuvre était inutile pour rompre la volonté du comte , et qu'à tout prendre, ce mariage n'avait pas les mêmes inconvénients qu*un autre. II calcula rapidement que cette jeune femme craintive , sans appui et devant tout à son mari, ne se mêlerait pas trop de ce qui se passerait chez elle. Au milieu de ces réflexions, il lui vint une idée, un trait de lumière , il entrevit dans un événement la possibilité de prendre dans la maison du comte une position sûre et définitive.
— Antonio, dit-il d'une voix pénétrée, voilà le seul mariage que mon amitié pût vous conseiller; vous serez heureux avec cette enfant qui vous, devra tout; vous la gouvernerez à votre gré... Il n'y aura autour d'elle ni famille, ni amis pour contrarier vos actions.
— Oui , dit le comte avec effusion , elle sera à moi seul. Je ne souffrirai personne autour d'elle, aucune de ces amies officieuses qui empoisonnent les jeunes femmes de leurs mauvais conseils. Elle ne verra que ma sœur. Vous savez ce qu'est dona Âna; elle ne lui donnera que de bons exemples...
— Sans doute, interrompit M. de Granville en souriant; mais si elle les imitait, vous devien-