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CHAPITRE IV Voyages — Correspondance — Fondations diverses

Au retour de son grand voyage, le ler octobre, Mgr Charlebois réintégra son fameux palais épiscopal de quatorze pieds sur quatorze. Avec Son Excellence, ce palais dut abriter les Pères Fafard, Husson et Turquetil. La nouvelle résidence épiscopale, commencée le printemps précédent, en même temps que l’école-cathédrale, n’était pas encore terminée. L'une et l’autre bâtisse furent prêtes vers la fin du mois, mais Monseigneur n'assista pas au déménagement; car, le 11 octobre, il partait pour Ottawa, afin d’y traiter avec le Gouvernement Fédéral la question des écoles du Keewatin, question si importante pour les catholiques du nouveau Vicariat.

Jusqu'en 1912, le Keewatin, séparé de la province civile du Manitoba, faisait partie des Territoires inorganisés du Nord- Ouest, et dépendait directement du Gouvernement Fédéral d'Ottawa. Une clause spéciale dans les statuts du Keewatin reconnaissait positivement l'égalité des droits des catholiques et des protestants au point de vue scolaire. Or, en 1911, il était question d’annexer le Keewatin à la province du Manitoba. Un projet du Gouvernement proposant cette annexion avait été déposé devant le Parlement, et dans ce projet, il n’était pas du tout question des droits scolaires de la minorité catholique. D'après le bill, l'annexion faite, le Keewatin se trouverait soumis de plein droit à la législation scolaire du Manitoba. Or, cette législation est d’une injustice criante à l'égard des catholiques. Elle leur permet bien d’avoir des écoles à eux, à condition qu’ils les soutiennent de leurs deniers, tout en payant les

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taxes destinées à l'entretien des écoles dites publiques; c’est-àdire, protestantes, quand ce n’est pas pire. D'où obligation pour eux de payer double taxe.

Ce fut pour essayer de prévenir cette injustice, que Mgr Charleboiïs entreprit le voyage d'Ottawa, et qu'il commença une campagne très active de pétitions et de protestations, dans laquelle il fut fortement soutenu par le vaillant archevêque de Saint-Boniface, Mgr Langevin

Malgré toutes les observations, le Gouvernement conservateur d'Ottawa, cédant aux menées et aux clameurs des fanatiques Orangistes de l'Ontario et du Manitoba, refusa d'amender son bill, qui passa sans modification, et, pour ainsi dire, sans opposition, à la Chambre et au Sénat. En cette circonstance, les députés et les ministres catholiques conservateurs, pour de prétendus intérêts de parti, trahirent presque tous la cause des catholiques du Keewatin; comme ministres et députés libéraux avaient trahi ceux du Manitoba, en 1896; et ceux de l'Alberta et de la Saskatchewan, en 1905. Mgr Charlebois fut profondément peiné et indigné de cette conduite.

Cependant, les deux bâtisses que nous avons vu commencer au Pas, étaient à peu près terminées vers la mi-octobre. Ainsi qu'on l'a dit, l’une devait servir de résidence épiscopale, et l'autre de cathédrale provisoire, de salle d’école et d'hôpital. Avant le retour de Monseigneur de son voyage à Ottawa, l’évéché fut donc déménagé de la petite masure dans laquelle nous l'avons vu installé au mois de mars, et le Père Fafard prit possession de la nouvelle résidence. Le 22 octobre, la messe fut célébrée pour la première fois dans la nouvelle cathédrale provisoire.

Au mois d'avril 1912, quatre Sœurs Grises de Saint-Hyacinthe arrivèrent au Pas. Une devait faire la classe, et les trois autres s'occuper de l'hôpital. Mais, on ne tarda pas à s'apercevoir que l'hôpital était mal placé dans la même bâtisse que l'école et la cathédrale. En conséquence, Monseigneur céda l'évêché aux Sœurs, pour y établir leur résidence et l'hôpital, et lui-même s'installa dans l’autre bâtiment.

Les frais de ces constructions n'étaient pas à moitié payés. Mgr Charlebois écrivit de nouveau à ses bienfaiteurs pour exciter leur générosité et implorer leurs secours. Il profita

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de son voyage à Ottawa pour se rendre à Montréal et à Québec, afin de solliciter l’aide des personnes charitables. Nous devons dire que, sous ce rapport, il réussit mieux que dans ses négociations avec les politiciens du Gouvernement. S'il n'obtint pas assez pour payer toutes les dettes, il en paya du moins une bonne partie.

Nous avons vu que le Père Turquetil, au retour de son voyage d'exploration à la Baie d'Hudson, était revenu au Pas, avec Mgr Charlebois. Mais, malgré son rapport favorable à l'établissement d’une mission chez les Esquimaux, rien ne put être décidé immédiatement. Aussi, dès que la gelée eut ouvert les chemins d’hiver, le Père Turquetil reprit-il le chemin du lac Caribou. Il partit du Pas le 9 décembre 1911.

Ce fut seulement le 15 février 1912, que la fondation d’une mission chez les Esquimaux, à Chesterfield Inlet, fut décidée en conseil vicarial. Le Père Turquetil, aussitôt mandé, ne s'arrêta que quelques jours au Pas. Le 9 mars, il partait pour Montréal, afin de tâcher d'y recueillir des aumônes, et de faire les approvisionnements pour la future mission. Tout devait être transporté par eau, matériaux de construction et approvisionnements en vivres et en charbon; car, comme l’écrira le Père LeBlanc, premier compagnon du Père Turquetil, «dans tout le pays (de Chesterfeld) on ne pourrait trouver deux morceaux de bois pour faire une croix minuscule.»

Le 24 juillet 1912, le Père Turquetil, et son compagnon, le Père LeBlanc, récemment arrivé de France, s’'embarquèrent sur le «Nascopie», bateau de la Cie de la Baie d'Hudson, qui transportait en même temps les approvisionnements des divers postes de la dite compagnie dans la Baie. Le voyage fut assez mouvementé au milieu des glaces flottantes. Ce ne fut que le 3 septembre qu’ils purent débarquer à Chesterfield Inlet, pour y fonder la mission de N.-D. de la Délivrande. Nous n'avons pas ici à les suivre dans leurs travaux d'installation et de constructions matérielles et morales. Qu'il nous suffise de dire que les premiers moments furent très pénibles, et que, malgré le zèle des missionnaires, ils furent près de dix ans, sans avoir la consolation de faire aucune conversion. Nous les retrouverons plus tard.

En 1912, Mgr Charlebois visita encore toutes les missions de son vicariat, excepté celle du lac Caribou, et peut-être celle de Cross-Lake. Pendant l'hiver, il fit la visite du Cumberland et du lac Pélican; et de mai à septembre, il visita le district de l’Ile-à-la-Crosse. Mais, étant données ses multiples occupations, il était évident que la visite annuelle de toutes les missions du vicariat n’était pas possible. Aussi, dès l’année suivante, se contenta-t-il de visiter les missions du Nord- Est et de l'Est. Le district de l'Ouest fut visité de nouveau en 1914. Et même on s’aperçut qu'avec les nouvelles missions qu’il allait falloir créer dans l'Est, la visite du Nord et de l'Est la même année, exigeait une absence trop longue.

Aussi, à partir de 1915, la visite du vicariat fut divisée en trois: 1) District de l’Ouest: lac Vert, Beauval, Ile-à-la-Crosse, Portage La Loche, et les nouvelles missions qui seront créées dans ce district. 2) District du Nord: Cumberland, lac Pélican, lac Caribou, Pakitawagan, et plus tard, Sturgeon-Landing. 3) District de l'Est: Norway-House, Cross-Lake, Nelson-House, et plus tard, Island-Lake et God’s Lake. Ainsi, tous les trois ans, chaque mission fut fidèlement visitée, pendant toute la durée de l’épiscopat de Mgr Charlebois. Ces visites furent même plus fréquentes à certaines missions, lorsque des circonstances extraordinaires l’exigeaient.

Nous ne le suivrons pas dans chacune de ces visites, qui ressemblent d’ailleurs à peu près exactement à celles que nous avons racontées au chapitre précédent. Nous nous contenterons de noter les nouvelles fondations, et les incidents les plus remarquables.

Pendant l'année 1912, nous devons mentionner le premier voyage ad limina fait par Mgr Charlebois; voyage que tout évêque doit faire tous les cinq ans, pour aller rendre compte au Saint-Père de la manière dont vont les choses dans son diocèse. Il partit pour Rome le 4 octobre, peu après son retour du Portage La Loche, et ne fut de retour que le 8 avril 1913. La longueur de ce voyage fut motivée par la tournée apostolique qu'il fut prié de faire dans les séminaires et collèges de France et de Belgique, afin de susciter des vocations pour les missions. Avec un dévouement que, dans les circonstances,

on peut bien qualifier d’héroïque, il accepta, malgré les répugnances de sa timidité et de son humilité. «Ce fut une dure corvée pour moi», dira-t-il à ses missionnaires à son retour. Mais, partout où il passa, il produisit très bon effet. Le Père Bernard, o.m.i., supérieur du scolasticat des Oblats à Liège, écrivait au Père Dozois, assistant général: «II fait revivre dans les séminaires la grande figure de Mgr Grandin. Si les vocations ne viennent pas comme à la suite des visites de ce dernier, c'est que les temps sont changés». Les vocations vinrent, et assez nombreuses. Mais Mgr Charlebois en profita peu, surtout à cause de la grande guerre, qui éclata l’année suivante, et qui, pendant quatre longues années, causa une véritable hécatombe de missionnaires et de futurs missionnaires.

Il revint de sa visite à Pie X tout réconforté et tout édifié de la bonté du Saint Père. « Dans des lettres privées, j'ai déjà raconté à chacun de vous quel bonheur j'ai goûté lors de cette visite, écrit-il à ses missionnaires. Le Pape s'intéresse à vos missions; il vous aime et vous bénit. Je suis assuré que cette bénédiction du Pape, qui est un saint, vous portera bonheur, et produira un effet salutaire sur vos fidèles. En retour, aimons donc le Pape et travaillons à le faire aimer. Car aimer le Pape, c'est aimer Dieu lui-même.» (Circul. No 6.)

De retour au Pas, le pauvre évêque y trouva accumulée une énorme correspondance, provenant tant de ses amis et de ses bienfaiteurs, que de ses missionnaires. Il se mit aussitôt à l'œuvre, lisant toutes ces lettres et y répondant exactement. Nous ne croyons pas que pendant toute sa vie, il ait laissé une lettre sans réponse, de quelque humble condition que fût son correspondant, ou quelque insignifiant que fût le sujet traité dans la lettre. Or, c'était par douzaines que se comptaient les lettres qu'il recevait chaque jour; et, au temps de Noël et du jour de l'An, la centaine était souvent dépassée. Lorsqu'un voyage de quelques mois faisait cette correspondance s’accumuler sur son bureau, qu’on juge un peu de la somme de travail qu'il fallait pour mettre tout cela au clair! Néanmoins, il lisait tout, et répondait à tout. Et, à chaque lettre, il répondait aussi complètement et aussi posément, que s’il n’avait eu autre chose à faire que de répondre à celle-là. Jamais signe d’impatience dans ses réponses; jamais de plainte sur le nombre de lettres auxquelles

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il doit répondre; excepté parfois, en écrivant à ses missionnaires, avec lesquels il est plus libre, et auxquels il lui arrive d'écrire: « Je ne vous écris pas longuement aujourd'hui, parce que je suis très pressé. »

Mais il ne faisait cela que lorsque les lettres, auxquelles il répondait, étaient, ou bien peu importantes, ou au contraire, très sérieuses, et demandaient une longue réponse, qu'il remettait à un moment où il pourrait la faire à tête reposée. Car, pendant tout le cours de son épiscopat, il s’est astreint à entretenir une correspondance très active avec chacun de ses missionnaires; s'appliquant à diriger chacun d’eux par les lettres qu’il leur adressait: répondant à tous leurs doutes, et leur donnant des directions très pratiques sur la manière dont ils devaient se conduire et diriger leurs missions, selon les cas qui se présentaient. Si toutes ces lettres étaient réunies, on pourrait en tirer un directoire très pratique et très complet pour la direction et l'administration des missions. Il y a bien la collection de ses circulaires, qui est une mine très précieuse. Mais ces circulaires se tiennent nécessairement dans les généralités, et ne donnent pas le quart des directions pratiques données dans les lettres particulières.

Pour faire face à cet énorme travail, Mgr Charlebois continuait à se lever une heure avant la communauté; disait son bréviaire, assistait à la prière et à la méditation, à la suite de laquelle il disait la messe. Après le dejeuner, c’est-à-dire, vers huit heures, il se mettait à son bureau, jusqu’à l'examen particulier, à midi moins un quart. Après dîner, un quart d'heure de sieste; et bureau, jusqu’à six heures, heure de l’oraison. Après la prière du soir, il travaillait encore, jusque vers dix ou onze heures. Ce règlement ne variait jamais. Même quand il avait à présider aux offices de la cathédrale à dix ou onze heures de l’avant-midi; même quand il arrivait tard dans la nuit d'un voyage long et fatigant, l’heure du lever était toujours la même pour lui. La seule récréation qu'il prenait, consistait à fendre du bois de chauffage à la porte de l'évêché, ou à travailler au jardin, pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure par jour. Quand l'ouvrage du bureau ne pressait pas, il consacrait parfois des demi-journées à ces travaux.

Une Sœur de la Présentation écrit à ce sujet: « Nous allions mettre en cave notre première récolte de légumes. lorsque Monseigneur nous arrive avec une brouette. « C'est vous, mes bonnes Sœurs, qui avez recueilli ces légumes; mais c'est moi qui les charrie et qui les encave avec vos « boys». « Et il fallut s'incliner. »

Il était souvent distrait de son travail par des visites. Quand c'étaient des visites de blancs, il ne se gênait pas pour les abréger, ou les passer à l’un de ses collaborateurs. Mais ceux qui le dérangeaient le plus, c'étaient les Sauvages. Ici, comme à Duck- Lake, comme au Cumberland, comme au Lac Pélican, les Sauvages le regardaient comme leur propriété, et ne se gênaient pas pour venir le trouver à toute heure du jour, prolongeant d'autant plus leurs visites, qu'ils avaient moïns de choses à dire; et, quand il y avait quelque chose, s'appliquant à ne le dire. Selon leur habitude, s'ils avaient quelque chose de sérieux à traiter, ils s’appliquaient à n'en parler qu'après une bonne demi-heure, au moins, de conversation inutile. Le bon évêque, toujours si occupé, écoutait avec patience et douceur tous ces verbiages. À l'égard des Sauvages, il était le bon grand-papa qui se plaît à se laisser tyranniser par ses petits-enfants.

Parfois cependant, lorsque l’ouvrage pressait trop, il s’impatientait, en l'absence des Sauvages. «Ça n’a pas de bon sens, disait-il, ils me dérangent sans raison et m'empêchent de travailler. S'il en vient encore, je ne veux pas les recevoir. Qu'on les renvoie comme on pourra, mais qu'on ne vienne pas me déranger pour eux.» Seulement, aussitôt qu'il entendait parler Cris au parloir, il s'empressait de descendre, sans attendre qu’on l'appelle; et il donnait une audience aussi longue qu'il plaisait au Sauvage de la faire durer.

Chaque visite se terminait ordinairement par quelques secours accordés à ses visiteurs. Le Sauvage a toujours quelque chose à demander, et Mgr Charlebois ne savait guère refuser, lorsqu'on implorait sa charité. D’autres fois, c'était une commission dont Monseigneur sa chargeait, et qui l'obligeait à entreprendre, en faveur du Sauvage, une correspondance souvent assez compliquée et qui s’ajoutait à la sienne déjà si chargée. Il poursuivit ainsi, durant des années et des années, une correspondance qui forme un dossier considérable, pour

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faire rendre à une pauvre Métisse du lac Caribou l'argent de son script, qu'on lui avait filouté. Plus tard, il entreprit démarche sur démarche, pour empêcher qu’un Cris de Pakitawagan fût spolié d'une mine qu'il avait découverte. Et ainsi d’une infinité d’autres cas, moins importants et moins compliqués, mais qui, par leur multiplicité, ne lui donnaient pas moins un gros surcroît de travail.

De plus, lorsque dans ses voyages, il rencontrait quelque pauvre enfant plus ou moins négligé au point de vue de l’instruction religieuse, il tâchait de le faire venir à l'hôpital, et tous les jours, toute autre affaire cessant, il lui faisait une demiheure de catéchisme, jusqu’à ce qu’il fût suffisamment instruit des vérités de la religion. Il en avait ainsi jusqu’à trois ou quatre en même temps. Et si quelque Sauvage était malade à l'hôpital, c'était Monseigneur qui se chargeait d’aller le consoler, le confesser, et l’administrer lorsqu'il était en danger de mort.

Lorsque malgré tous ces dérangements, il avait fini par mettre sa correspondance au clair, et réglé les affaires de l’administration, il partait pour visiter l’un ou l’autre des petits postes dépendant directement de l'évêché: Barrows, Pine Bluff, Cedar Lake, ou Grand- -Rapide. Ces voyages se faisaient ordinaïirement à la raquette ou à l'aviron, comme dans l’ancien temps. Cela, il l'a fait jusqu’à sa mort, puisque ce fut dans un de ces voyages qu'il fut atteint de la maladie dont il mourut.

En partant pour ces courses apostoliques, il n’oubliait jamais d’emporter des paquets de linge, destinés aux plus nécessiteux des gens qu'il allait visiter. Ce linge provenait des envois de ses amis et de ses bienfaiteurs du Canada et des Etats-Unis. C'était le produit de ce qu'il appelait «l’œuvre du vieux linge », que nous l’avons vu s’efforcer d'établir alors qu’il était missionnaire au Cumberland. Lorsque les caisses contenant ce vieux linge arrivaient, c'était lui-même qui les déballait, plaçant et étiquetant chaque article dans un coin du grenier, où il allait luimême les chercher pour en faire la distribution aux différentes missions, ou à ses visiteurs indiens, selon leurs besoins ou leurs demandes.

Après l'évêché et l'hôpital du Pas, la première construction entreprise dans le nouveau vicariat, fut celle du presbytère du Portage La Loche, destiné à remplacer la «misérable masure »

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dont il a été question au chapitre précédent, dans laquelle le Père Pénard et le Frère Pioger avaient cependant passé de si bons moments. En 1912, le Père W. Girard vint prêter main forte au Père Pénard, et le vieux Frère Is. Lapointe entreprit de leur construire un «château», dont ils prirent possession pendant l'hiver de 1913. Mais le dit château, faute de planches, n'était pas terminé à l’intérieur, il ne le fut même que beaucoup plus tard, de sorte que le froid y entrait comme chez lui. Ce qui faisait dire au Père Pénard, peu ami du progrès, qu’on était mieux dans la vieille masure.

Ce fut en 1913, que le Père Renaud établit sa résidence à Pakitawagan, où, jusque-là, il n’y avait pas eu de missionnaire résident. Les bonnes dispositions de la population donnèrent beaucoup de consolations au missionnaire; maïs, au point de vue matériel, ce fut la pauvreté même.

Au mois de décembre 1914, le Père Fafard qui, depuis 1911 remplissait les fonctions de curé de la cathédrale, vicaire délégué et procureur des Missions, usé par l’âge et la maladie, dut quitter Le Pas, et retourner dans l'Est. Son départ fut bien pénible pour Mgr Charlebois dont il était le bras droit. Ce ne fut que l’année suivante qu'il fut remplacé par le Père Joseph Guy, futur vicaire apostolique de Grouard, promu évêque de Gravelbourg en 1937. Celui-ci arrivait plein de force et de santé, et pendant cinq ans, comme curé, vicaire délégué et procureur, rendit les plus grands services à Mgr Charlebois et à tout le vicariat.

En 1915, le vicaire apostolique du Keewatin, répondant à l'appel de l'archevêque de Montréal, accepta d'aller prendre part à la «sainte corvée des confirmations» dans la ville et la banlieue de Montréal. De là, avec l'autorisation des évêques, il faisait des tournées dans d’autres diocèses de l’Est, surtout dans ceux de Sherbrooke et de Saint-Hyacinthe, Sur l'invitation des curés, il allait dans les principales églises, chantait la messe pontificale, et prêchait sur ses missions, dont il faisait connaître les besoins, tant au point de vue des ressources matérielles, qu’au point de vue du personnel missionnaire. Ces tournées apostoliques lui permirent de recueillir beaucoup d'aumôênes pour le soutien de ses missions, et de faire éclore beaucoup de vocations, tant de frères convers que de futurs prêtres; mais elles

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le fatiguaient beaucoup. Néanmoins, depuis 1915, il les continua fidèlement, jusqu'à l'année de sa mort inclusivement. Il quittait Le Pas pendant le carême, ou immédiatement après Pâques; revenait dans les premiers jours de juin, expédiait en toute hâte sa correspondance, et partait pour la visite pastorale.

En 1915, pendant qu'il administrait la confirmation dans la ville de Montréal, un mal interne, dont il souffrait depuis longtemps, l’obligea de se soumettre à un traitement assez sévère. Pendant ce temps-là, Mgr Langevin, le vaillant archevêque de Saint-Boniface, arrivait lui-même à l'Hôtel-Dieu de Montréal, pour s'y faire soigner. Mais sa maladie était trop avancée, et quelques jours après, 11 rendait à Dieu sa belle âme, sans que Mgr Charlebois pût assister à ses derniers moments.

Cette mort fut un grand coup pour lui. «J'ai perdu mon père », écrivait-il à l'abbé Myre. Ce deuil, joint à la faiblesse causée par sa propre maladie, le jeta dans une sorte de découragement, d’où son esprit de foi et sa confiance en Dieu purent seuls le tirer. Bien qu’imparfaitement remis de sa maladie, il voulut accompagner le corps du vénéré défunt, de Montréal à Saint-Boniface, où il assista aux funérailles, qui furent grandioses.

Il est de retour au Pas le 26 juin. Quelques jours plus tard, le 10 juillet, l’arrivée du Père Guy comme remplaçant du Père Fafard, lui redonne un peu de courage. Mais il ne resta pas longtemps à tenir compagnie au nouveau venu. Dès le 16 juillet il quittait Le Pas, pour se diriger vers Cross-Lake, Port Nelson et Chesterfield, chez les Esquimaux. Il se rendit à Winnipeg par la voie ferrée, et de là, traversant le lac Winnipeg en bateau à vapeur, il arrive à la mission de Cross-Lake le 22 juillet.

Eà, on était à construire, aux frais du Gouvernement, une école-pensionnat pour les enfants indiens. En premier lieu, cette école devait être bâtie à Norway-House, où, depuis une dizaine d'années, les Sœurs Oblates du Sacré-Cœur l'avaient déjà commencée en petit. Mais les ministres méthodistes firent tant de tapage, que le Gouvernement refusa de construire ou de laisser construire une telle école à Norway-Hause, pour ne pas créer de concurrence à l’école méthodiste. Les Sœurs durent se transporter à Cross-Lake, où la construction se poursuivait

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activement sous la direction des frères convers A. Gauthier et Cordeau. Mais, au moment de l’arrivée de Monseigneur, l’école n'était pas encore en état d’être inaugurée. Ce sera pour l’année suivante. Il se contenta donc de prêcher une retraite de dix jours aux Indiens, qui s'étaient réunis pour attendre sa visite.

Le 2 août, Son Excellence quitte Cross-Lake, et se dirige vers Port-Nelson, en passant par York-Factory. Par une série de lacs plus ou moins grands, de portages plus ou moins longs et difficiles, de petites rivières plus ou moins navigables, l’évêque et les deux Indiens qui l’accompagnent, tombent dans la rivière Hayes, dont ils sautent sans trop de dommages les cent trente rapides, et le 13 août, ils arrivent à York-Factory. Ce poste, célèbre dans les annales de la Cie de la Baie d'Hudson, parce qu'il constituait le point central de son commerce entre l’Angleterre et le Nord-Ouest canadien, est situé à l'embouchure de la rivière Hayes dans la Baie d'Hudson.

De là, Monseigneur dut continuer son chemin par mer, pour atteindre le Port-Nelson, situé à l'embouchure de la rivière du même nom. Il y arriva le 18 août au soir.

Le Gouvernement Fédéral tentait alors de faire construire à l'embouchure de la Nelson, un grand port, destiné à servir de terminus au chemin de fer de la Baie d'Hudson, et à recevoir les navires de haute mer. Or, aucun navire de tonnage moyen n'a jamais pu approcher à plus de dix milles de l'embouchure de la Nelson, sans s’enliser dans la boue amenée par la Rivière Rouge et la Saskatchewan dans le grand fleuve, et que celui-ci déverse dans la Baie d'Hudson. La construction d’un grand port au milieu de cette boue était donc une pure utopie des politiciens d'Ottawa; utopie qu'ils furent obligés d'abandonner, après avoir englouti beaucoup de millions dans la vase de la Baie. Le bon sens finit par avoir le dessus, et le beau port naturel de Churchill fut choisi comme terminus du chemin de fer.

Mais, en 1915, on travaillait fort à Port-Nelson. Il y avait là un millier d'ouvriers de toutes langues et de toutes nations. Parmi eux se trouvaient à peu près trois cents catholiques, dont la plupart furent heureux de profiter de la visite de l'évéque pour s'approcher des sacrements, ce qu'ils n'avaient pu faire depuis longtemps.

L'évêque missionnaire passa trois jours avec ces braves gens, et, le 18 au matin, il repartit pour York-Factory. D'après le programme, un bateau devait partir le lendemain pour Chesterfield. Entre Port-Nelson et York-Factory, il n'y a que vingt milles que l’évêque et ses compagnons croyaient parcourir facilement dans la journée. Mais, la mer trop houleuse ne permit pas de prendre le large; il fallut raser la côte, où l'eau n’était pas assez profonde pour naviguer. On dut marcher en traînant le canot. Or, s’il n’y avait à la surface que trois ou quatre pouces d’eau, il y avait au fond cinq ou six pouces de boue, ce qui ne rendait pas la marche facile. Un coup de vent ayant emporté le chapeau de Monseigneur, celui-ci se mit à la poursuite du fugitif;, sans l'avoir rejoint, il s’allongea tout de son long dans cette boue délayée, dont il eut toutes les peines du monde à se dépêtrer. Il finit cependant par se relever, mais couvert de boue de la tête aux pieds. S’étant un peu nettoyé les yeux, la bouche et le nez, il renonça à son chapeau, et continua sa route, pour s’apercevoir un peu plus loin, qu’il avait laissé son anneau pastoral au fond de la boue où il était tombé. Ce fut pour lui une perte bien sensible. De plus, la marée s'étant retiré les laissa à sec, si l’on peut dire, au milieu de cette boue. Il fallut attendre la nouvelle marée pour continuer d'avancer, dans les mêmes conditions que précédemment. Cette nouvelle marée ne les conduisit qu’à six milles de York-Factory. Monseigneur, pour ne pas manquer le bateau, laisse là ses hommes, et, marchant toujours dans la boue, arriva au fort épuisé de fatigue, pour apprendre que le bateau, devançant d'un jour la date fixée pour son départ, est parti depuis la veille. De sorte que toutes ses fatigues avaient été inutiles, et le voyage à Chesterfield était manqué.

Le zélé pasteur fut bien peiné de ne pouvoir rendre visite aux deux missionnaires de Chesterfield, qui, depuis trois ans jouissaient d’une solitude un peu trop complète au milieu des Esquimaux obstinés dans leur paganisme, et dont aucun n'avait encore voulu profiter des grâces de salut qui leur étaient offertes. La visite de leur évêque aurait certainement réconforté les missionnaires, et peut-être impressionné les indigènes. A moins qu'à la vue de tant de sacrifices en apparence inutiles, l’évêque ne se soit découragé lui-même et n'ait décidé de retirer

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de là les missionnaires dont il avait si grand besoin ailleurs. La Providence dirige tout pour le mieux, alors même qu’elle contrarie les plans en apparence les meilleurs et les plus utiles.

Il ne restait plus qu’à prendre le chemin du retour; on suivit la même voie qu’à l'aller. La seule différence, c’est qu’au lieu de descendre les cent trente rapides de la rivière Hayes, il fallait les remonter, ce qui était beaucoup plus dur, si c'était un peu moins dangereux.

Ce ne fut que le 3 septembre, que Monseigneur arriva de nouveau à Cross-Lake. Il en repart le 5; et, après une traversée assez orageuse du lac Winnipeg, arrive au Grand-Rapide le 14. Il y passa quelques jours, prêchant et catéchisant les catholiques de la place. I1 est de retour au Pas le 25 septembre, «après avoir accompli le voyage le plus pénible de toute sa carrière épiscopale.» (Notes de voyage.)

Mgr Charlebois n'était pas remis du mal qui, le printemps précédent, l'avait obligé à suivre un traitement à Montréal, au moment de la mort de Mgr Langevin. Pendant son pénible voyage à Port-Nelson, le mal s’aggrava. Au commencement de février 1916, il dut repartir pour l'Est, et y subir une opération assez dangereuse, qui, de fait, faillit lui coûter la vie. Il resta à l'hôpital pendant plus de six semaines. Le 22 avril, il en sort encore bien faible, et se rend à Verchères, chez une de ses sœurs, madame Pigeon, où il reste en convalescence pendant environ deux semaines. Puis, à peu près rétabli, il s'occupe de chercher des secours pour ses pauvres missions, à Montréal et dans quelques autres diocèses de la province de Québec. Le 3 juin, il était de retour au Pas où beaucoup de besogne l'attendait.

À peine sa correspondance mise à jour, et les affaires urgentes réglées, il part pour visiter ses missions du Nord: Cumberland, lac Pélican, Pakitawagan et lac Caribou. A son retour, au commencement d'août, il trouva bien avancée la construction de la nouvelle école, commencée au printemps. Cette construction était devenue urgente, parce que la salle dans laquelle se faisait la classe à l’évêché-cathédrale-école, était devenue beaucoup trop petite.

Cette année eut lieu la bénédiction et l'inauguration solennelle de l’école de Cross-Lake. Vers le 20 avril, Monseigneur se

rendit à Saint-Boniface, d’où il partit le 30, à la tête d’une nombreuse caravane, dont faisait partie Mgr Béliveau, archevéque de Saint-Boniface, ainsi qu’un grand nombre de religieux, de prêtres et de laïcs distingués. Ils s'embarquèrent sur le vapeur la Wolverine, traversèrent le lac Winnipeg, et le 2 septembre, arrivèrent à Cross-Lake, tout étonné de recevoir la visite de personnages si nombreux et si distingués.

Le lendemain, 3 septembre, eut lieu la bénédiction de l'école, destinée à abriter une centaine d’enfants indiens. Cette cérémonie si grandiose et si extraordinaire dans ce pays perdu, causa un grand émerveillement aux sauvages et une grande joie à Mgr Charlebois. (Voy. Cloches de Saint-Boniface, 1916, pp. 290-298.)

Cette joie ne tarda pas à se changer en douleur amère, par la nouvelle, reçue quelques jours après, de la mort du pauvre Père Le Blanc, décédé en mer, alors qu'il revenait de chez les Esquimaux, pour essayer de refaire ses forces épuisées par les fatigues et les privations subies dans le climat inhospitalier où il avait passé quatre longues années. Mais sa mort semble avoir été le signal des grâces de conversion pour les pauvres Esquimaux. Ceux-ci, jusque-là rebelles à la grâce, commencèrent à se convertir l’année suivante.

En juillet 1917, le dévoué pasteur alla de nouveau visiter les ouvriers catholiques de Port-Nelson. Mais cette fois, au lieu de faire tout le voyage en canot, il prit la ligne du chemin de fer du Pas à la Baie d'Hudson. Cette ligne était loin d’être terminée, mais elle était ouverte jusqu’au mille 332. Jusqu'à ce point, il fut accompagné de son neveu, le frère scolastique Martin Lajeunesse, o.mi., qui, obligé pour cause de santé d'interrompre ses études théologiques à Ottawa, était venu dans l'Ouest, pour essayer d'y récupérer ses forces. Le Frère Martin aurait voulu accompagner son oncle jusqu’au bout du voyage. Mais, au terminus du chemin de fer, il fallut embarquer en canot, et le canot était trop petit pour quatre personnes. Monseigneur embarqua donc seul, et le Frère Martin dut regagner Le Pas par le train suivant.

Ce voyage fut encore bien pénible et bien fatiguant pour l’évêque missionnaire. Quelques jours après son retour, il écrivait à sa nièce, Sœur Saint-Ovide: « J'ai bien failli ne pas pouvoir

me rendre moi-même. J'ai fait un bon voyage sous le rapport du bien des âmes; mais ce fut un voyage de misère et de fatigue. J'ai été obligé de marcher quarante milles dans la boue et l’eau. Je suis arrivé bien épuisé. »

Ce fut pendant qu’il était encore à Port-Nelson, qu'il apprit par télégraphie sans fil, la mort de sa sœur Alma, la mère des deux Pères Pigeon, o.m.i., dont l’un devait périr plus tard dans une tempête de neige, au pays des Esquimaux. La mort de cette sœur fut très sensible au cœur de Mgr Charlebois; car alors qu'il était encore enfant, la mère de famille étant morte, cette sœur avait pour ainsi dire servi de mère, à lui et à ses frères plus jeunes. « Vous comprenez, écrit-il à sa cousine, sœur Sainte- Edwige, des sœurs Grises de Montréal, que cette mort inattendue m'a plus que consterné. C'était ma seconde mère que je perdais. Mon cœur en fut bien peiné, et il l’est encore... Il faut croire que le bon Dieu nous aime, car il ne nous ménage pas les épreuves.» (Lettre à Sœur Sainte-Edwige.)

Comme consolation, Monseigneur reçut, au mois d'octobre, la visite de son frère, le P. Guillaume, qui l’accompagna à Winnipeg, où son Excellence dut se rendre, pour y subir une nouvelle opération, qui, cette fois, réussit parfaitement.

Au mois de septembre de la même année, le Frère Martin Lajeunesse, et un frère du Père Guy. l'abbé Ovide Guy, qui, quelques années plus tard devait entrer lui-même dans la Congrégation des Oblats, s’en allèrent à Beauval, (encore connu sous la désignation impropre de Lac la Plonge) pour y poursuivre leurs études théologiques sous la direction du Père Pénard, qui venait de quitter le Portage La Loche pour l'école indienne de Beauval. Quelques mois plus tard, le Frère Dubeau, puis le Frère Doyon, vinrent rejoindre les deux premiers étudiants. Ce fut le commencement du scolasticat Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus, qui, pendant près de vingt ans, grâce à la salubrité de son climat, devait permettre à quantité de jeunes Oblats de faible santé, de poursuivre leurs études, sans trop d'anicroches, pour le plus grand bénéfice du vicariat de Keewatin, et même, des provinces et vicariats voisins. On ne peut s'empêcher de regretter que le manque de personnel enseignant ait obligé de fermer ce petit scolasticat.

En même temps que s’ouvrait le scolasticat de Beauval, se rouvrait l’école de l’Ile-à-la-Crosse. Cette école, fondée en 1863, et entretenue aux frais de la mission, était ouverte à tous les enfants du pays. Mais, pour les raisons indiquées plus haut (Voy. Ch. IIT), elle avait été transportée à Beauval en 1906, et reconnue par le Gouvernement Fédéral comme école-pensionnat pour les Indiens. Dès lors, ni les enfants métis, ni les enfants blancs ne pouvaient y être admis. Il en résultait que, depuis dix ans, tous les enfants de l’Ile-à-la-Crosse et des environs restaient sans instruction. Cela ne pouvait durer. En 1916, Mgr Charlebois fit commencer, sous la direction du Père Rossignol, la construction d'un couvent, qui devait servir d'école du jour et d’école-pensionnat. pour les enfants blancs et métis. Le tout aux frais de la mission. L'ouvrage fut terminé l’année suivante; à l’automne, quatre ou cinq sœurs Grises de Montréal vinrent faire revivre la tradition, et continuer l’œuvre de leurs devancières, après cette longue interruption. Cette œuvre doit être une œuvre de Dieu, car le diable, après avoir tout fait pour l'empêcher de revivre, fera tout pour la détruire, ainsi qu’il sera dit plus loin.

À la fin d'août 1918, le personnel de l'évêché déménagea des appartements qu’il occupait dans la bâtisse servant de cathédrale provisoire, pour aller s'installer dans une annexe de l’hôpital, annexe qui servira de palais épiscopal, jusqu’à la construction de l’évêché actuel. On faisait ce déménagement pour laisser la place libre aux Sœurs de la Présentation de Saint-Hyacinthe, dont on attendait la venue. Ces bonne religieuses, dont Mgr Charlebois avait pu apprécier le dévouement, alors qu'il était directeur de l’école de Duck-Lake, avaient accepté de se charger de l’école catholique du Pas. Elles arrivèrent au commencement de septembre, au nombre de six, et depuis, sous leur habile direction, l’école n’a cessé de prospérer. Si bien, que quelques années plus tard, il fallut l'agrandir de moitié.

La mort du Père LeBlanc avait laissé le Père Turquetil seul au pays des Esquimaux. Ne trouvant aucun compagnon à lui donner, Mgr Charlebois obtint de Rome la permission d’ordonner le frère convers Pioger, qui, avant de devenir frère convers, avait fait à peu près toutes ses études théologiques. L’ordination

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eut lieu le 21 juin 1918, dans la cathédrale provisoire du Pas. Ce fut la première ordination faite dans le vicariat du Keewatin. Le Père Pioger partit immédiatement pour le pays des Esquimaux, accompagnant le Père Turquetil, venu au Pas pour chercher un compagnon.

La fin de cette année et le commencement de l’année suivante furent attristés par les ravages de la grippe espagnole qui, dans l'univers entier, fit plus de victimes que n’en avait fait la grande guerre, « preuve, disait Mgr Charlebois, que Dieu n'est pas à court de châtiments pour punir l’impiété des hommes.» Malheureusement, les hommes ne veulent pas comprendre. C'est le cas de dire avec l’Ecriture «qu'ils ont des yeux pour ne pas voir; des oreilles pour ne pas entendre», — et une raison pour déraisonner…. et ils continuent.

Au mois de décembre 1918, en dépit de la grippe espagnole, Monseigneur fit le voyage de Beauval-Ile-à-la-Crosse, pour aller ordonner le Frère Dubeau, qui faisait ses études théologiques à Beauval. L’ordination eut lieu le 6 janvier 1919, dans l’église de l’Ile-à-la-Crosse, devant une nombreuse assistance d’indiens et de métis, avides de contempler cette imposante cérémonie qu'ils n'avaient jamais vue. Monseigneur, en cette circonstance, se servit de la crosse de bois fabriquée autrefois par un frère convers pour Mgr Grandin. (Codex du Pas.)

Au mois de janvier 1920, Mgr Charlebois était allé faire une ordination chez les Pères Bénédictins de Munster, Saskatchewan. De là, il s'était rendu à Edmonton, où Mgr Legal, o.m.i., archevêque de cette ville, était bien malade. Au retour de ce long voyage, il était lui-même un peu grippé, et bien fatigué. Mais voilà qu’au milieu d'une poudrerie épouvantable, un sauvage arrive en traîneau à chiens, demandant un prêtre, pour aller à deux jours de marche, administrer un vieil Indien qui, depuis de longues années, n’avait pas voulu voir le prêtre. A l'évêché, Monseigneur était le seul prêtre parlant cris. Sans hésiter, il se mit aussitôt en devoir de partir avec l’indien. « À ce moment, écrit la Sœur Saint-Donat, la poudrerie s’intensifiait avec une telle rage, qu’on eût dit que l’enfer se déchaînait. — «Vous ne pouvez partir dans l’état où vous êtes et par une

pareille tempête; vous risquez de périr en route », fit-on observer au vaillant prélat. Celui-ci répondit avec un bon sourire: — «Vous voyez bien que c’est le vieux Charlot qui fait tous ces embarras pour m'empêcher d'aller lui ravir une proie qu’il convoite. Je pars, et bien vite, car le salut d’une âme ne souffre pas de retard.» — Et, lorsque trois ou quatre jours après il revint, il était délivré de sa grippe, et avait ouvert au pauvre moribond les portes de l'éternité bienheureuse.» (Lettre de Sœur Saint-Donat à Mgr Lajeunesse.) Combien de traits semblables ne pourrait-on pas trouver dans la vie de ce vaillant apôtrel

Cette année 1920 pourrait à juste titre être rangée parmi les années d'épreuves, dont nous aurons à parler au chapitre suivant. Il en eut, en effet, de bien dures à subir pendant le cours de cette année.

La première de ces épreuves fut l’incendie du couvent et de l'école de l'Ile-à-la-Crosse, que nous avons vu s'ouvrir à l'automne de 1917. Tout fut complètement détruit par le feu, le jeudi saint au soir, pendant que tout le monde assistait à l'heure sainte. Le feu s’étant déclaré à l’intérieur, quand de l'église on aperçut les flammes, toute la bâtisse n’était plus qu’une fournaise. On ne put rien sauver; pas même une pauvre infirme, que les Sœurs avaient laissée au lit en allant à l'office.

Cette triste nouvelle ne parvint à Mgr Charlebois qu’à son arrivée à Montréal, où une autre plus triste encore l’attendait. C'était celle de la mort de son frère Procule, qui expirait le jour même de l’arrivée de l’évêque missionnaire, de sorte que celui-ci n’eut pas même la consolation de fermer les yeux à ce frère qu’il avait tant aimé. C'était le 8 avril.

Quelques jours plus tard, le 11, avait lieu dans l’église de L'Assomption, l’ordination sacerdotale du Frère Martin Lajeunesse, ce neveu de Mgr Charlebois dont il a déjà été question à différentes reprises, et qui, treize ans plus tard, devait devenir son coadjuteur, puis son successeur à la tête du vicariat apostolique du Keewatin. C'était surtout dans l'intention de faire cette ordination, que Mgr Charlebois avait entrepris ce voyage, dont il se promettait tant de joie et de bonheur. Mais le double

deuil de L'Assomption et de l’Ile-à-la-Crosse jeta sur cette joie un lourd manteau de tristesse, et les membres des deux familles Charlebois et Lajeunesse, réunis pour assister à la joie d’une ordination, se trouvèrent à assister le lendemain à une sépulture. « Dire que la joie n’a pas été sans mélangel » écrira-t-on dans le Bulletin paroissial de Saint-Pierre, en rendant compte de cette ordination. « En effet, au moment même où se faisait l’ordination, monsieur Procule Charlebois, frère de Monseigneur et des Pères Charlebois, était sur les planches. Il était décédé le jeudi précédent, et reposait en sa demeure, à L'Assomption, à quelques pas de l’église, en attendant son service funèbre, chanté le lendemain, par Mgr Charlebois lui-même.» (Bulletin Paroissial de Saint-Pierre, 18 avril 1920.)

Le saint évêque m'écrivait à ce sujet: « Ainsi les joies de la terre, même les plus saintes, sont mêlées aux douleurs et aux deuils, pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas ici chez nous. »

Mettant toute sa confiance en Dieu, le vicaire apostolique du Keewatin ne se laissa pas abattre par tous ces malheurs. D'accord avec le Père Rossignol, directeur de la mission de l'Ile-à-la-Crosse, il résolut immédiatement de reconstruire le couvent et l’école de cette mission; et il profita de son séjour dans l'Est, pour se procurer des secours à cette fin.

Il rentre au Pas au commencement de mai, et se prépare à faire sa visite pastorale dans le district de l’Ile-à-la-Crosse. Le 17 mai, il part, en compagnie du nouvel ordonné, le Père Martin Lajeunesse, qui retournait à Beauval. Le voyage aurait pu se faire assez facilement, si Monseigneur s’était rendu directement dans ses missions de l'Ouest. Mais, pour rendre service à Mgr Pascal, il accepta de passer par les missions du Nord du diocèse de Prince-Albert, afin d'y donner la confirmation. Au lieu donc de se rendre directement au lac Vert, il passa par Battleford, d’où il se dirigea sur Meadow-Lake. Nous avons déjà dit qu’en temps ordinaire, le chemin de Meadow-Lake n'était pas précisément agréable, (voyez au chapitre précédent). Mais, au printemps de 1920, des pluies continuelles avaient fait déborder lacs et rivières. Tout le pays était inondé, les ponts submergés, quand ils n'étaient pas emportés, le chemin coupé

de fondrières et recouvert sur presque toute sa longueur d’un ou deux pieds, et même plus, d’une eau bourbeuse, qui ne permettait pas d'apercevoir les dites fondrières. Pour ne pas aller verser là-dedans, Monseigneur et son compagnon durent marcher à peu près tout le temps dans l’eau glacée, parfois jusqu’à la ceinture. De plus, Monseigneur s'étant pris le pied dans des embarras cachés au fond de l’eau, s’y étala tout de son long. Il arriva ainsi à Meadow-Lake, trempé des pieds à la tête et tout gelé. Le Père Lajeunesse n’était d’ailleurs pas beaucoup plus sec, car le voyage s'était fait sous une pluie battante.

Aussi, le Père Waddel, alors directeur de la mission de Meadow-Lake, pris à l’improviste par l’arrivée de l’évêque, qu'il n'attendait pas si tôt, ayant demandé s’il fallait faire sonner la cloche. «Non, non, répondit Monseigneur, allez faire du feu, c'est le plus pressé.» Grâce aux habits que leur prêta le Père Waddel, les voyageurs purent se sécher. Ft, le lendemain, après avoir administré le sacrement de confirmation aux enfants de la place, Monseigneur continua son voyage vers le lac Vert et Beauval.

A partir de Meadow-Lake, on peut se servir du canot, car ce n'est pas l’eau qui manque dans la rivière des Prairies, ni dans la Castor. Mais la position des voyageurs n’en est guère plus confortable; car, de Meadow-Lake au lac Vert, et du lac Vert à Beauval, ce fut une pluie continuelle. Or, en canot il est à peu près impossible de se préserver de la pluie. Les voyageurs continuèrent donc à être trempés et à grelotter dans leurs habits mouillés. Mgr Lajeunesse, parlant de ce voyage fait en compagnie de son oncle, déclare «qu’il n’a jamais fait un voyage aussi pénible, même en hiver.»

Monseigneur arrive à Beauval bien fatigué, et presque aussitôt, il est obligé de s’aliter, atteint d’un érésipèle très douloureux, qu'il supporte avec une patience qui émerveille et édifie grandement son infirmière, la Sœur Robinson. Celle-ci lui fit connaître la gravité de son cas, et le grand embarras où la mettait l'absence de tout médecin, pour soigner un malade tel que lui. Il répondit: « Ma Sœur, ne soyez pas inquiète. Donnezmoi ce que vous voudrez; je n'ai qu’à obéir. Traitez-moi comme vous feriez pour l’une de vos Sœurs, ou pour un pauvre Indien. » — «Ce qui, ajoute la Sœur, me fit comprendre que j'avais affaire

à un véritable saint; car, bien que le mal et le traitement fussent très douloureux, jamais il ne se plaignait.»

Il revient de ce pénible voyage à la fin de juin, et, pendant le mois de juillet, il se repose un peu, à sa façon, c'est-à-dire, en travaillant beaucoup. Puis, il fallut aller à Rome, pour y faire sa visite ad limina, et assister au Chapitre général des Oblats qui devait se tenir au mois de septembre. Il partit le 13 août, accompagné du Père Guy. délégué du vicariat au Chapitre général. Après le Chapitre, le Père Guy ne revint pas dans le Keewatin; car il n’était que prêté au vicariat, et il rentra dans la province de l’Est, à laquelle il appartenait. Il n’en continua pas moins à rendre de grands services aux missions et surtout aux écoles indiennes, grâce à l’influence qu'il sut prendre auprès des autorités fédérales d'Ottawa. II fut remplacé par le Père Bellemare, o.m.i., comme curé, vicaire délégué et procureur.

Le voyage de Rome fatigua beaucoup Mgr Charlebois; surtout le retour, qui se fit par une mer démontée. Il eut le mal de mer pendant presque toute la traversée. De retour au Pas, le 21 décembre 1921, il se reposa de cet accablant voyage, en se mettant, sans trêve ni merci, à l'expédition des nombreuses affaires et de la volumineuse correspondance qui l’attendaient.

Cependant, comme l’ancien évêché-hôpital-cathédrale était devenu, en 1918, le couvent des religieuses de la Présentation, ainsi qu'il a été dit plus haut, une des salles de ce couvent ne pouvait continuer indéfiniment à servir de cathédrale. C'était trop incommode et pour les Sœurs et pour les gens. C’est pourquoi, au printemps de 1922, le Père Vézina, o.m.i., qui avait remplacé le Père Bellemare comme curé, fit commencer la construction de la nouvelle cathédrale. Les travaux se poursuivirent rapidement pendant l'été, et, au mois de septembre, le nouvel édifice était prêt à être ouvert au culte. C’est un bâtiment aux belles proportions, dont le clocher élancé domine toute la ville; un édifice vraiment digne de servir de demeure au Maître de la terre. Cependant, pour que le Bethléem originaire ne soit pas oublié, on a conservé précieusement la première chapelle en rondins, construite par Mgr Charlebois en 1897, et dans laquelle il fut installé en 1911. On peut encore la voir, en arrière de la nouvelle cathédrale.

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La dédicace solennelle de celle-ci fut fixée au 13 septembre. Jour mémorable dans les annales du Pas! Les autorités ecclésiastiques et civiles voulurent donner au dévoué vicaire apostolique du Keewatin, une marque de leur admiration et de leur sympathie. La veille du jour fixé pour la cérémonie arrivent par le train: Mgr Béliveau, archevêque de Saint-Boniface, métropolitain du Keewatin; Mgr Mathieu, archevêque de Régina, Mgr Prud'homme, évêque de Prince-Albert, Mgr Budka, évêque des Ruthènes catholiques du Canada, l’honorable Bracken, premier ministre du Manitoba, M. Campbell, commissaire du Gouvernement, et une foule de prêtres, de religieux et de laïcs distingués. Le nouvel édifice fut béni solennellement par Mgr Béliveau, et Mgr Charlebois y célébra pour la première fois la messe pontificale, entouré d’un nombreux cortège de prêtres, de deux archevêques et de deux évêques. Jamais Le Pas n'avait vu pareille fête, et n’en reverra sans doute de longtemps. Mgr Béliveau prêcha en français, et Mgr Prud’homme, en anglais.

Au banquet qui suivit, il y eut de nombreux discours. Le premier ministre Bracken et le maire du Pas, M. Halcrow, exprimèrent leur sympathie pour le vaillant vicaire apostolique et leur admiration pour l’œuvre de vraie civilisation qu'il avait accomplie en dix ans. Mgr Mathieu, archevêque de Régina, souligna avec bonheur la bonne entente qui se manifestait entre les autorités ecclésiastique et civile. Enfin, Mgr Charlebois, dans une allocution éloquente dans sa simplicité, rappelle sa première arrivée au Pas, en 1887 (v. 2e partie, ch. I). Et, comparant ce qui existait alors avec ce qui existe aujourd'hui, remercie Dieu, auquel il faut rapporter toute gloire. Des comptes rendus détaillés de la fête furent faits par le Devoir, le Droit, la Vérité, le Patriote de l'Ouest, etc., qui avaient envoyé des représentants à la cérémonie.

Au mois d'avril de l’année suivante, on apprit au Pas que dans le district de l’Ile-à-la-Crosse plusieurs missionnaires avaient été très malades de la grippe; surtout au Portage La Loche, où les Pères Ducharme et Pénard avaient été alités en même temps pendant plusieurs semaines. Aussitôt, Monseigneur se résout d'y aller voir, malgré la saison avancée, et bien qu’il sache qu’à cette époque de l’année, il ne pourrait

rencontrer que bien peu de sauvages. Il entreprend donc ce voyage uniquement pour visiter ses missionnaires malades. À Beauval et à l'Ile-à-la-Crosse, il trouve tout le monde à peu près remis sur pied; mais les nouvelles du Portage La Loche continuent à être mauvaises. On dit même que le Père Pénard, qui avait été malade tout l'hiver, était mourant. Ce qui était pas mal exagéré.

Or, se rendre au Portage La Loche était la partie la plus difficile du voyage. En cette saison, on ne pouvait s'y rendre ni en canot, ni en voiture; il était même à peu près impossible de s’y rendre à pied. Cependant, l’infatigable pasteur n'hésite pas. Marchant dans l’eau glacée et la neige fondante, souvent à travers les halliers de la forêt, il va surprendre les missionnaires du Portage La Loche, qui certes ne l’attendaient pas. Il arriva juste au moment où le Père Pénard, faisant sa première sortie depuis l'automne, était en train de se chauffer au soleil, en regardant couler l’eau dans la petite rivière voisine de la mission. Et il trouvait que c'était bon, lorsqu'un petit Montagnais, arrivant à la course, lui crie: « Père, Monseigneur vous demande à la mission! » Si jamais quelqu'un a été surpris, ce fut le Père Pénard à ce moment-là !

Le principal but de Mgr Charlebois, en faisant ce pénible voyage, était d'emmener le Père Pénard, si celui-ci était transportable, afin de lui faire goûter un peu de repos. L'intéressé prétendit bien que, du moment qu'il pouvait se chauffer au soleil en regardant couler l’eau, il ne tarderait pas à prendre son fusil pour tirer les canards, et que cela le remettrait parfaitement. Monseigneur ne voulut rien entendre, et le Père dut se résigner à l’accompagner.

Le voyage se fit un peu plus facilement qu'à l'aller; car on put descendre la rivière La Loche en canot, et, sur le lac de Bœuf et le lac Clair, la neige complètement disparue, laissait un beau chemin sur la glace. Il fallut seulement prendre garde aux détroits; et l’on supposait bien que, dans la rivière Creuse, la glace serait sujette à caution. Mais, tant qu'on était sur les lacs, on se croyait en sûreté. Monseigneur avait son traîneau et le Père Pénard avait le sien, chacun tiré par quatre bons chiens sous la conduite d’un Métis. On allait donc bon train, lorsque le Père Pénard, qui occupait le premier traîneau,

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s'aperçoit que les chiens marchent dans l’eau. Il avertit son conducteur debout derrière lui. Celui-ci fait aussitôt arrêter l’attelage. Mais, en descendant du traîneau, il sent la glace plier sous lui. Il doit se traîner sur le ventre, rampant dans l'eau qui monte sur la glace, pour aller faire faire demi-tour aux chiens. Le second conducteur en fait autant pour le traîneau de Monseigneur. Maïs, bien qu’on ait pris la précaution d’éloigner les traîneaux l’un de l’autre, à mesure qu’on avance, on voit la glace plier entre les deux véhicules. Ce n’est qu’au bout de plus de deux arpents qu’on peut retrouver la glace solide.

Monseigneur se rendit-il compte du danger qu’on avait couru? En tout cas, il n’en laissa rien paraître. Et, pendant que ses trois compagnons se regardent tout pâles d'émotion, il continue à rire et à plaisanter, comme si rien n'était.

Mais comment n’enfoncèrent-ils pas sous la glace? Ni le Père Pénard, ni aucun des deux Métis n’a jamais pu le comprendre; et nous croyons que quiconque connaît un peu ce que c'est que la glace au printemps, ne le comprendra pas davantage. L'un des Métis me disait encore dernièrement, en rappelant cet épisode: «Si Monseigneur n'avait pas été là, nul doute que nous allions au fond. »

Depuis la fondation de la mission esquimaude, Mgr Charlebois désirait vivement aller visiter les missionnaires qui se dévouaient si héroïquement dans cette pénible mission. Nous avons vu qu'en 1915, il avait essayé de s'y rendre, mais n'avait pu y réussir. Les difficultés qui avaient empêché ce voyage étaient peut-être providentielles. Car, à cette époque, la mission fondée depuis trois ans, n’avait encore produit aucun résultat, et l'entreprise semblait vouée à un échec certain. Il est possible que la vue de toutes les misères endurées par les missionnaires, en apparence inutilement, eût découragé l’évêque, et l'eût déterminé à enlever de là des prêtres dont il avait tant besoin ailleurs. En 1923, les choses étaient bien changées. Il y avait à Chesterfield un noyau de chrétiens, encore petit, mais de tout premier ordre, et les perspectives pour l'avenir étaient magnifiques.

Outre le désir de visiter cette mission dont il était le pasteur, Mgr Charlebois avait un autre motif d'entreprendre ce voyage:

c'était l’ordination du Frère Lionel Ducharme. Ce jeune oblat était parti l'année précédente, en même temps que le Père Duplain pour aller tenir compagnie au Père Turquetil; mais il n'avait pas encore reçu les ordres sacrés. Mgr Charlebois voulait aller les lui conférer. Or les nouvelles de ce Frère, reçues au printemps, étaient inquiétantes. Parti avec quelques Esquimaux, pour aller chercher de la viande de caribou, il aurait dû être de retour au bout de cinq ou six jours. Et, au moment où le Père Turquetil écrivait, il y avait quinze jours qu'il était parti, et on n’en avait pas de nouvelles. Il était donc bien à craindre qu'il se fût perdu dans une de ces tempêtes de neige, si terribles en ces régions; comme cela devait arriver, une dizaine d'années plus tard, au pauvre Père Honoré Pigeon. Ce manque de nouvelles inquiétait beaucoup Monseigneur, au moment de son départ, et le tint dans l'angoisse pendant tout le voyage.

Ce fut au retour du voyage au Portage La Loche, le 6 juin, qu'il partit pour le pays des Esquimaux, en passant par Montréal. En route, il apprit la mort de son frère Alcide, décédé à Ville-Marie le 8 juin. Cette mort lui causa une grande peine. Parmi tous ses frères, le défunt avait été un de ceux avec lesquels il avait été le plus familier dans les jours de son enfance. Il assista aux funérailles, le 12 juin, dans l’église de Ville-Marie. De là, il se rendit à Montréal, et y passa quelques jours, pour faire les préparatifs du voyage. Le 14 juillet, il s'embarqua sur le Nascopie, qui était alors le seul navire desservant les postes de la Baie d'Hudson. Il était accompagné du Frère convers Prime Girard, qui allait rejoindre son ancien compagnon, le Père Turquetil, après une absence momentanée de Chesterfield. Ce Frère, qui avait fait des études théologiques et parlait parfaitement l'esquimau, sera ordonné prêtre plus tard.

On trouve la description détaillée de ce voyage dans les notes prises par Mgr Charlebois en cours de route; notes qui ont été publiées dans une petite brochure intitulée: Chez les Esquimaux. Nous ne pouvons rapporter ici tous ces détails, cependant bien intéressants. Qu'il nous suffise de dire que le voyage se fit dans des conditions extraordinaires de confort

et de rapidité: dix-huit jours seulement de Montréal à Chesterfield, alors qu’il en faut ordinairement trente et plus.

Le premier août, le Nascopie arrive devant Chesterfield, où Son Excellence trouve le Père Ducharme parfaitement vivant. Sa vue lui enleva un grand poids de dessus le cœur. Au moment même du débarquement, ses angoisses augmentèrent, car, n’apercevant pas le Frère sur la côte, ou plutôt le prenant pour un Esquimau, à cause de sa petite taille, Monseigneur avait bien cru qu'il manquait à l'appel. La joie fut d'autant plus vive lorsqu'il put le presser dans ses bras.

A peine le prélat fut-il débarqué, qu’il s'éleva une tempête si violente qu'elle obligea le Nascopie à rester à l'ancre, au large, pendant trois jours, sans qu’il fût possible d'opérer le déchargement du navire. «Si nous étions arrivés une heure plus tard, écrit Mgr Charlebois, nous n’aurions pas pu débarquer. Que le bon Dieu a bien disposé toute chose.» (Chez les Esquimaux, p. 19.) Dans les circonstances, la tempête, retardant le déchargement, prolongeait d’autant la visite de l’évêque à ses missionnaires. C'était encore une attention de la Providence.

Cependant, il n’y avait pas de temps à perdre. Dès le lendemain de son arrivée, le 2 août, grâce à un indult spécial, le prélat conféra au Frère Ducharme les deux ordres du sousdiaconat et du diaconat; et le 3, il l’ordonna prêtre pour l'éternité. Tous les Esquimaux chrétiens, et même beaucoup de païens, assistèrent aux ordinations, et se montrèrent très attentifs aux cérémonies et à leur signification, que leur expliquait le Père Turquetil.

Dans l'après-midi de ce jour, il y eut onze baptêmes d'adultes et dix d'enfants. « Jamais de ma vie, écrit Mgr Charlebois, je ne m'étais vu en présence d’un si grand nombre de païens à baptiser. Mon bonheur était grand. Pendant la cérémonie, le Père Turquetil donnait la signification de chaque rite. Je fus étonné de voir comment chacun, même des jeunes enfants de six ans et de sept ans, répondait aux questions avec foi et assurance. Tous présentèrent avec joie le front pour recevoir l'eau régénératrice.» (Chez les Esquimaux, p. 21.)

Cependant, la tempête ne se calmait pas; elle dura jusqu’au samedi, 4 août. Ce ne fut donc que ce jour-là qu'on put commencer à décharger le Nascopie, opération qui demanda

deux jours. Cela permit à Son Excellence de passer le dimanche avec ses missionnaires et ses chrétiens de Chesterfield. Il y eut ce jour-là messe pontificale, avec de petits servants esquimaux, qui s’acquittèrent de leurs fonctions avec autant d’aisance et d'intelligence que s'ils n'avaient fait que cela toute leur vie. Dans l'après-midi, Monseigneur administra encore le baptême à trois femmes et à deux enfants. Cela portait le nombre total des Esquimaux baptisés à quarante et un. C'était peu. Mais le mouvement était bien lancé, et les conversions s’annonçaient nombreuses pour un prochain avenir. Après la cérémonie du baptême, dix-neuf reçurent le sacrement de confirmation. (Voy. Chez les Esquimaux, pp. 21-23.)

Cette visite permit à Mgr Charlebois de constater la nécessité de fonder, à bref délai, au moins trois autres missions: à Baker-Lake, à Repulse-Bay, et à la Pointe-aux-Esquimaux, celle-ci tout à fait urgente, à cause des intrigues des ministres protestants. Mais les ressources et les sujets faisaient défaut. La fondation de la Pointe-aux-Esquimaux, à cent quarante milles au nord de Churchill, fut quand même décidée pour l'été suivant.

En constatant les besoins et les difficultés de ces lointaines missions, Mgr Charlebois nous disait, quelque temps après son retour: «C’est trop loin et d’un accès trop difficile pour moi. Pour la bonne direction et le développement de ces missions, il faudrait un évêque, ou un préfet apostolique résidant dans le pays même. Mais, les choses étant telles qu’elles sont, il faudra attendre longtemps avant que cela puisse se réaliser.» Cependant, dans les desseins de la Providence, cette réalisation, quelque improbable qu’elle fût, humainement parlant, n'était pas si éloignée que le croyait le bon évêque.

Le 6 août, il repartit de Chesterfield, à bord du Nascopie. Mais, quoi qu'on en ait dit, il ne retourna pas à Montréal sur ce navire. Il le quitta à Churchill, localité située à l'embouchure du fleuve du même nom. Quelques années plus tard, Churchill, supplantant Port-Nelson, devait devenir le grand port de la baie d'Hudson, et le point terminus du chemin de fer du Pas; mais, en 1923, ce n’était qu’un poste de traite assez peu important. Mgr Charlebois y rencontra un évêque anglican qui s’en

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allait visiter la Pointe-aux-Esquimaux. Cette rencontre fit comprendre au vicaire apostolique du Keewatin qu'il devait se hâter d'établir une mission à cette pointe, s’il ne voulait pas être devancé par les protestants.

Disant donc adieu au Nascopie, il embarque sur le «schooner», bateau à voile, qui l’amène à York-Factory. Il part de là en canot, le 15 août; et, après avoir eu toutes les peines du monde à tourner la fameuse pointe où il avait perdu son anneau en 1915, et marché encore une quinzaine de milles dans l’eau et dans la boue, il atteint la rivière Nelson, qu'il remonte jusqu’au rapide de la Chaudière, le mille 332. Comme en 1917, c'était encore le terminus du chemin de fer du Pas. Mais, à cette époque, le service des trains, sur cette ligne, était très irrégulier. Monseigneur dut faire la plus grande partie du voyage sur un moto-car, petit char à gazoline roulant sur les rails, de sorte qu’il lui fallut huit jours pour parcourir ces trois cent trente-deux milles, et il ne fut de retour au Pas que le 28 août.

Au mois de décembre 1923, il peut enfin réaliser le rêve qu'il avait fait dès les premières années de sa vie de missionnaire: établir un missionnaire résident à Nelson-House. (Voy. Ile partie, ch. 2.) Il y envoie le Père Trudeau qui, l’année précédente, avait terminé ses études théologiques au scolasticat d'Edmonton. Jusque-là, ce poste avait été desservi par le missionnaire de Pakitawagan.

Cette période de l’épiscopat de Mgr Charlebois, que nous venons de raconter, fut certes assez mouvementée. Cependant, elle fut calme, si on la compare à celle dont nous allons entreprendre le récit dans le chapitre suivant, où nous verrons les épreuves les plus terribles se mêler à de bien douces consolations.

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