CHAPITRE V
Épreuves et consolations (1923-1930)
Déjà, dans la première période de son épiscopat, Mgr Charlebois avait eu à subir bien des épreuves: la mort du jeune Père Le Blanc et le premier incendie de l’Ile-à-la-Crosse entre autres, sans compter la mort de sa sœur Alma et de ses frères Alcide et Procule. Mais, dans les derniers mois de 1923, commence pour lui une série d'épreuves, en quelque sorte ininterrompue pendant sept ans. Ces épreuves furent cependant mêlées de quelques consolations. Mais les plus efficaces de ces consolations, il les puisa dans son esprit de foi.
La première de ces épreuves fut la noyade de l’Ile-à-la- Crosse. Dans les derniers jours de septembre 1923, les enfants de l’école s’en allaient faire une espèce de pique-nique, dans le but de cueillir des fruits sauvages dans les bois. Les petites filles, avec quelques Sœurs, étaient dans un grand esquif, mû par un moteur à gazoline, que dirigeait le Père Rossignol, directeur de la mission. Les petits garçons, sous la surveillance de Sœur Nadeau, étaient dans un grand canot, que remorquait l'esquif. Malheureusement, ce canot toucha un piquet de rêts, planté au fond du lac, dont la tête était recouverte par l’eau. La violence du choc, la vitesse aidant, fit chavirer le canot et rompit l’amarre qui l’attachait à l’esquif. Celui-ci vira de bord immédiatement, mais on ne put repêcher que cinq des petits garçons; trois de leurs compagnons, ainsi que la Sœur, coulèrent, frappés probablement de congestion, car l'accident eut lieu peu de temps après le dîner. Lorsqu'on put les retirer de l’eau, ils étaient morts.
Cet accident fut un coup terrible pour Mgr Charlebois. Le ler octobre, il écrivait à la Supérieure générale des Sœurs
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Grises de Montréal: « Aujourd’hui, nous est arrivée de l’Ile-àla-Crosse une bien triste dépêche. Vous avez dû en recevoir une semblable; c'est que la bonne Sœur Nadeau s’est noyée avec trois de ses élèves. Je comprends votre affliction; la perte d'une Sœur si jeune, si capable, et si prometteuse pour l'avenir; et cela, en si peu de temps, et d’une manière si tragiquel Je prends une grande part à votre affliction. Sans doute, je me soumets à la volonté de Dieu, mais je ne peux m'empêcher de regretter cette perte. Avec vous, je me consolerai en priant pour le repos de son âme.»
L'émotion causée par ce pénible accident était à peine calmée, qu'un nouveau deuil s’abattait sur le vicariat du Keewatin et la communauté des Sœurs Grises. Vers la minovembre, la Sœur Saint-Nazaire, tante de Sœur Nadeau, ancienne supérieure de l’Ile-à-la-Crosse, et, en ce moment, supérieure du couvent de Beauval, était emportée par une espèce de fièvre typhoïde qui, depuis un an, parcourait le pays et avait fait beaucoup de victimes. Avant de mourir, la Sœur aurait dit: « C'est assez; cette maladie ne fera plus de victimes. » Et de fait, elle fut la dernière à mourir de cette épidémie, qui cessa aussitôt après sa mort.
À la nouvelle de ce nouveau deuil, Mgr Charlebois écrivait à la Supérieure générale: «Le bon Dieu n’a pas daigné nous exaucer; Il nous a enlevé la bonne, la sainte Sœur Saint-Nazaire. Quelle épreuve pour l’école de Beauvall Quelle perte pour votre communauté! Quelle perte pour nos missions indiennes! Elle était si bien identifiée à cette œuvre! Cette mort, après la noyade de l’Ileä-la-Crosse, nous laisse le cœur navré de douleur. »
Au mois de décembre, le P. Vézina, rappelé au Manitoba, fut remplacé au Pas par le Père Paquet (Elzéar). Celui-ci, très dévoué, très zélé, rendra les plus grands services pendant plusieurs années. Malheureusement, de faible santé, il ne tardera pas à succomber à la tâche.
Au printemps de 1924, la mission montagnaise de la Rivière-au-Bœuf qui, jusque-là, avait été desservie, partie par les missionnaires de l'Ile-à-la-Crosse, partie par ceux du Portage La Loche, reçut son missionnaire résident, dans la personne du Père Moraud.
Pendant l’été de cette année, le vicariat du Keewatin fit une précieuse acquisition: ce fut celle du Père Adam (Médéric), qui s'en vint de l'Est, pour tâcher de rétablir sa santé minée par une consomption imparfaitement guérie. Le climat de l'Ouest lui fut favorable, et il rendit les plus précieux services comme professeur et modérateur du scolasticat de Beauval. Mgr Charlebois avait beaucoup d'estime pour sa science et son dévouement, et il comptait beaucoup sur lui.
À l'automne de 1924, eut lieu la fondation de la mission esquimaude de la Pointe-aux-Esquimaux, qui fut mise sous la protection de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Elle se trouve à mi-chemin entre Churchill et Chesterfield. Cette fondation avait été décidée lors du voyage de Mgr Charlebois au pays des Esquimaux, l’année précédente (voy. ch. IV.) Elle fut construite avec les planches d’une ancienne bâtisse de la police à Churchill; bâtisse que le Gouvernement avait cédée à Mgr Charlebois. Avec ces planches, qui furent transportées à la Pointe-aux-Esquimaux, le Père Ducharme et le Frère Girard se bâtirent à la hâte une maison, dans laquelle ils s’installèrent vaille que vaille pour l'hiver. Pendant ce temps-là, le Père Turquetil s’en allait représenter le vicariat du Keewatin à l’exposition missionnaire de Rome, et le jeune Père Honoré Pigeon, neveu de Mgr Charlebois, allait tenir compagnie au P. Duplain à Chesterfield.
Pendant que les missionnaires des Esquimaux étaient ainsi occupés, le vicaire apostolique du Keewatin, rendu dans l'Est du Canada, s’y occupait activement à recueillir des aumônes pour la fondation des deux autres missions esquimaudes dont il a été question plus haut (voy. ch. IV). Il chargea, entre autres, une de ses principales bienfaitrices, Madame Beauregard, de faire rafler un capot de fourrure, qui lui avait été donné par le chanoine Pelletier, et qu’il trouvait trop beau pour lui. Dans plusieurs lettres, datées de cette époque, nous voyons qu'il supplie ses bienfaitrices de se hâter, car ces fondations en pays esquimau deviennent urgentes, à cause de l'activité des ministres protestants. Ceux-ci, jusque-là parfaitement indifférents au salut des Esquimaux, sont devenus tout à coup pleins de zèle, pour entraver l’œuvre des missionnaires catholiques. N'ayant pu les précéder à la Pointe-aux-Esquimaux, ils veulent
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aller s'établir à Baker Lake et à Repulse Bay. Il s’agit donc de s’y installer avant eux. «Car, s’ils nous y précèdent, il sera bien difficile de les en déloger », écrit Mgr Charlebois.
Il recueillit une somme importante pour ces deux fondations; fondations qu'il n’eut pas à faire lui-même; car, au printemps de 1925, la Congrégation de la Propagande sépara les missions de la Baie d'Hudson du vicariat du Keewatin, pour en faire une préfecture apostolique, qu’elle confia au Père Turquetil. À en juger au point de vue de la prudence humaine, cette mission semblait prématurée. Mais, d'autre part, elle se faisait avec une rapidité si en dehors de la lenteur ordinaire des Congrégations romaines, qu'on ne peut l'expliquer que par une intervention directe de la Providence.
Aussi Mgr Charlebois, d’abord un peu surpris par la soudaineté de la chose, et un peu affligé de perdre contact avec ses chers Esquimaux, auxquels il s'était beaucoup attaché, ne tarde-t-il pas à considérer cela avec les yeux de la foi, et, regardant la décision de Rome comme la manifestation de la volonté divine, il accepte de bon cœur une chose qu'il avait désirée lui-même comme devant favoriser grandement le développement de ces missions, et qui, de fait, l’a favorisé, ainsi que l'événement l'a montré.
Il remit donc au nouveau préfet apostolique l'argent qu'il avait recueilli pour ces missions (6,800 dollars); ce qui, joint aux aumônes reçues directement par Mgr Turquetil lui-même, permit à celui-ci de fonder les deux missions en question, et de préparer de nouveaux établissements.
Au printemps de cette année 1925, Mgr Charlebois subit une nouvelle attaque d’érésipèle, pendant la tournée de confirmation qu'il faisait dans le diocèse de Montréal, et qui l’obligea à faire un séjour assez long à l’'Hôtel-Dieu. Reparti pour Le Pas sans être parfaitement guéri, il dut, en arrivant, aller passer quelques jours à l'hôpital, pour achever de se remettre.
Cependant, le vicaire apostolique du Keewatin n'avait point oublié les préoccupations de l’ancien missionnaire du Cumber-
land, relatives à l'instruction et à l'éducation des enfants indiens de ce district. (Voy. Ile partie, ch. III.)
Les négociations commencées avec le Gouvernement pour l'érection d’une école-pensionnat au Cumberland, s'étaient poursuivies à intervalles assez irréguliers, sans aucun résultat. Enfin elles aboutirent en 1925, grâce surtout à l'intervention du Père Joseph Guy, qui, dans sa nouvelle position à l'université d'Ottawa, n'oubliait pas les missions du Keewatin, aux intérêts desquelles il avait tant travaillé, alors qu'il était procureur au Pas. La construction de l’école, qui devait se faire aux frais du Gouvernement, commença au printemps de cette année; non pas au Cumberland même, mais à une trentaine de milles plus au nord, à Sturgeon-Landing, sur les bords du lac Esturgeon, à l'embouchure de la rivière du même nom; rivière si connue dans les récits des anciens voyageurs de la Compagnie de la Baie d'Hudson, sous le nom peu sympathique de «Rivière Maligne». On choisit cet emplacement, comme plus central que le Cumberland, pour les Indiens dont l’école devait abriter les enfants.
En reconnaissance des bons soins que le Père Guy avait donnés à cette affaire, il fut convenu, entre le Gouvernement et Mgr Charlebois, que le nouvel établissement porterait le nom d’«Ecole Guy».
Au commencement de février 1926, Mgr Charlebois se rendit à Beauval, pour y fêter le centenaire de l’approbation des Règles des Oblats. Il se proposait d'y présider la retraite annuelle des Pères et des Frères du district de l’Ile-à-la-Crosse; retraite qui devait servir de préparation à la fête du centenaire, et aussi à l’ordination du Frère scolastique Lavoie, auquel Monseigneur se proposait de conférer l’ordre de la prêtrise, dans l’église de l'Ile-à-la-Crosse, le dimanche qui suivrait la fête.
Comme cette année, le 17 février, jour anniversaire de l'approbation des Règles, tombait le mercredi des Cendres, la fête fut renvoyée au 18. Le lendemain, 19 février, toute la communauté déjeunait joyeusement à Beauval, et toute une caravane se préparait à partir pour se rendre à l’Ile-à-la-Crosse, afin d'assister à la cérémonie de l'ordination. « Nous étions sur le point de partir, écrit Mgr Charlebois, lorsqu'une dépêche arriva, nous annonçant la triste nouvelle que le couvent de
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cette même mission était en feu. Quel coup! Quelle consternation! Quelle épreuve! Les pleurs succèdent subitement aux accents d’une joie débordante. Tous les cœurs semblent transpercés de douleur. Le Père Rossignol, directeur de cette pauvre mission de l’Ile-à-la-Crosse, était venu faire sa retraite avec nous. Je me rendis seul avec lui au lieu du sinistre. Quel désastre! Rien que des débris fumants! Les enfants et les Sœurs sont entassés dans la résidence des missionnaires. Le feu a été mis par un tuyau surchauffé, à cinq heures du matin, pendant que tous étaient encore au lit. Grâce à Dieu, il n’y eut aucune perte de vie. C’est la deuxième fois que ce couvent est la proie des flammes depuis six ans. Les pertes sont complètes, vu que les compagnies d'assurance ne veulent prendre aucun risque dans ces missions lointaines. En face de cette épreuve, le courage a subi un rude choc; il a été même question de ne pas rebâtir. Mais le bon Dieu nous a fait comprendre notre lâcheté et notre manque de confiance en la Providence. Il fut donc décidé de rebâtir dès l’été prochain. Je termine en sollicitant le secours de bonnes prières, et aussi de charitables aumônes. »
Il ne pouvait plus être question d'aller faire l'ordination du Frère Lavoie à l’Ile-à-la-Crosse. Il fut ordonné dans la chapelle de l’école indienne, à Beauval.
Comme compensation au désastre de l’Ile-à-la-Crosse, Mgr Charleboiïs eut la consolation de pouvoir ouvrir une nouvelle mission en plein pays méthodiste, au lac des Iles (Island Lake) à environ cent cinquante milles à l’est de Norway-House. Dès le mois d'avril 1926, le Père Dubeau, jusque-là missionnaire à Norway-House, s’y rendit avec deux frères convers, pour y bâtir une maison-chapelle. Monseigneur l’inaugura dans les premiers jours de juillet. Les Sauvages étaient très bien disposés envers la religion catholique. Dans le cours des voyages qu'il y avait faits précédemment, le Père Dubeau en avait instruit quelques-uns, et les avait disposés à abjurer le méthodisme; de sorte que Son Excellence put recevoir trente-six abjurations. C'était le premier noyau catholique dans cette mission, noyau qui ne tarda pas à grossir: avant la fin de l’année, il était de cent sept, et plusieurs autres protestants se faisaient instruire. Ces perspectives comblèrent de joie le cœur du zélé pasteur.
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Malheureusement, cette mission est d'accès très difficile. Monseigneur mit quinze jours pour y arriver. Le voyage se fit par des chemins impossibles, et il arriva bien fatigué. L’approvisionnement sera donc très difficile et très coûteux. Pour en assurer l'avenir, la nouvelle mission fut mise sous le patronage de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.
Une autre consolation qui fut bien douce au cœur du vicaire apostolique du Keewatin, fut l’arrivée de sept religieuses de Saint-Joseph, dont la maison mère est à Saint-Hyacinthe. Elles venaient desservir l’école Guy, à Sturgeon-Landing; école dont nous avons vu commencer la construction l’année précédente. Arrivées au Pas le 7 septembre, elles embarquèrent, le 9, sur le «Nipawin», pour aller prendre possession de leur nouveau poste, en remontant la Saskatchewan et en faisant la traversée du lac Cumberland et du lac Esturgeon.
Monseigneur partit avec elles, pour aller les installer. Mais cette installation fut plutôt précaire. Grâce à la lenteur et à la négligence bien connue des services gouvernementaux dont dépendait la construction, rien n’était prêt ni fini, alors que tout aurait dû être terminé au mois d'août. Les Sœurs et les enfants durent s'installer comme ils purent, au milieu des ouvriers qui encombraient la maison. Il n’y avait même ni literie, ni vaisselle, et maîtresses et élèves durent coucher par terre pendant plusieurs semaines. Ce ne fut qu’au mois de décembre que tout fut terminé. Le Père Doyon fut chargé de la direction de cette école.
Au mois de janvier 1927, eut lieu à la cathédrale du Pas, l’ordination des Frères Gagnon (François) et Gauthier (Irénée), scolastiques de Beauval. Dans le courant de l'été précédent, le Père Chamberland, également de Beauval, avait été ordonné dans l'Est. Ces nouveaux prêtres ne devaient terminer leurs études théologiques qu’au mois de juin, de même que le Père Lavoie, ordonné au mois de janvier précédent, ainsi qu'il a été dit plus haut. Cela promettait un renfort de quatre missionnaires pour le vicariat.
L'année 1927, qui s’annonçait sous de si heureux auspices, fut au contraire l’année des grandes épreuves et des grandes catastrophes.
Le premier deuil fut la mort de mademoiselle Anna Birs qui, depuis 1912, tenait le ménage de l'évêché. C'était le modèle de la bonne ménagère, qui, sans bruit, sans se laisser pour ainsi dire apercevoir, veillait à tout et prenait soin de tout ce qui regardait la cuisine, la lingerie et l’ordre dans l’intérieur de la maison: une sainte âme, qui, sans avoir fait profession, pratiquait toutes les vertus de la vie religieuse. Elle expira doucement, le 12 janvier 1927, après une longue maladie patiemment supportée. Sa mort fut une grande perte pour Mgr Charlebois.
Quelques semaines plus tard, le 4 février, une perte encore plus sensible pour ce dernier, fut celle du Père Paquet. Depuis son arrivée au Pas, au mois de décembre 1923, ce Père était le bras droit de l’évêque missionnaire. Arrivé avec une santé déjà fort ébranlée, il n’en avait pas moins travaillé comme deux hommes valides, comme curé, vicaire délégué et procureur des missions. Bien vite cependant, la faiblesse de sa santé avait obligé Monseigneur à lui enlever la cure de la cathédrale, pour la confier à l'abbé Marchand. Mais les soins de la procure, l'administration du vicariat dont il restait chargé pendant les longues et nombreuses absences de l’évêque, étaient encore des charges trop lourdes pour lui. Dans le courant de janvier 1927, de violentes hémorragies l’obligèrent à se retirer à l'hôpital, où il expira, le 4 février.
La mort du Père Paquet laissait Mgr Charlebois seul à l'évêché, avec l'abbé Marchand. Celui-ci était un prêtre séculier, qui, aussitôt après son ordination, était arrivé au Pas en 1919. Depuis, comme vicaire de la cathédrale, et parfois même comme procureur intérimaire des missions, il n'avait cessé de rendre les plus grands services. En 1926, il avait été nommé curé de la cathédrale, charge qu’il occupe encore aujourd’hui, et que la vigueur de sa constitution lui permettra sans doute d'occuper pendant de longues années encore, pour le plus grand bien des paroissiens du Pas. La mort du Père Paquet l’obligea de joindre à ses travaux de curé, ceux de procureur des missions et de vicaire délégué, fonctions qu’il remplira jusqu’à ce que le Père Martin Lajeunesse vienne l’en décharger.
Les derniers mois du Père Paquet comme procureur du vicariat, avaient été consacrés à la surveillance des travaux de
construction du nouvel évêché. Entrepris au cours de l’été 1926, ces travaux étaient presque terminés au moment de sa mort. Il ne restait plus à faire que les derniers aménagements intérieurs. Le 3 mars, Mgr Charlebois put s'installer dans sa nouvelle demeure.
On lit à ce sujet dans le « Codex» du Pas: «Pour la première fois, Monseigneur peut dire qu’il est chez lui, depuis bientôt dix-sept ans qu’il est évêque. Jusqu'à présent, il a résidé à divers endroits. En 1911, il habita une pauvre maison de sauvage. Il passa quelques mois dans une partie de l'hôpital actuel. À l’arrivée des Sœurs Grises, le 3 avril 1912, il émigra dans la bâtisse où sont maintenant les Sœurs de la Présentation. Il habita le soubassement et le premier étage, pendant que l’étage supérieur servait de cathédrale. A l’arrivée des Sœurs de la Présentation, en 1918, Monseigneur passa dans une allonge qu'on venait de construire à l'hôpital. C'est là qu'il resta, jusqu’en mars 1927.» (Codex 2, pp. 91-92.)
Quelques jours après son installation dans son nouvel évéché, Mgr Charlebois écrivait à l’une de ses bienfaitrices, madame Beauregard: « Nous voilà dans notre nouvel évêché... Ce n'est pas un château, mais une maison convenable...» Assurément, il n'y a point de luxe dans cet évêché, qui pourrait plutôt passer pour un beau presbytère. Mais, pour le faire tel qu'il est, ses collaborateurs furent obligés de lui faire presque violence. Il trouvait cela trop dispendieux; et dans ses appartements privés, il ne voulut aucun ameublement qui ne fût absolument nécessaire: un bureau, son lit, et quelques chaises. Il ne voulut jamais rien de plus.
Le lendemain de Pâques, 18 avril, il partit, comme à lordinaire, pour aller aider à l'administration du sacrement de confirmation dans le diocèse de Montréal. Il comptait, comme d'habitude, profiter de ce voyage pour recueillir quelques aumônes, et surtout pour travailler à obtenir un Père qui pût lui servir de grand vicaire et de procureur, à la place du regretté Père Paquet. Malgré toutes ses démarches, il ne put rien obtenir. De plus, étant tombé malade pendant le travail des confirmations, il dut passer deux semaines à l’Hôtel-Dieu, et s’en retourner sans avoir obtenu grand’chose en fait d’aumônes.
Ce voyage fut donc pour lui très fatigant, et à peu près infructueux.
Cependant, le Père Martin Lajeunesse, directeur de l’école de Beauval, très fatigué, était venu au Pas, le 9 avril, prendre du repos et se faire soigner. A la fin de mai, bien qu'imparfaitement remis, il se disposait à retourner à Beauval, lors du retour de Monseigneur. Celui-ci lui dit de rester à l'évêché, et de remplir la charge de procureur et de vicaire délégué provisoirement, en attendant qu'il pût en trouver un autre, Ce provisoire a duré six ans, jusqu'à ce que le Père Martin ait été sacré coadjuteur du vicaire apostolique du Keewatin, avec future succession, en 1938.
Aussitôt revenu de l'Est, l’infatigable Prélat s'occupe de mettre sa correspondance à jour et de régler les affaires urgentes. Puis, dès le 18 juin, il part pour visiter les missions du district de l'Ouest. A son passage à Prince-Albert, Mgr Prud'homme, qui depuis longtemps désirait visiter ces missions, se joignit à lui, et tous les deux se rendirent à l’Ile-à-la-Crosse, afin d’inaugurer le couvent qui venait d’être reconstruit, après l'incendie de l’année précédente.
L'inauguration venait d’avoir lieu, et tout le monde était dans la joie, lorsque le Père Ducharme arrive du Portage La Loche, annonçant que le dimanche précédent, le 19 juin, le feu avait pris au presbytère pendant la grand’messe. La maison avait été complètement rasée par les flammes, sans qu'on pût rien sauver. Les deux Pères, Ducharme et Pioger, et le Frère Lefèvre n'ont que les habits qu’ils portaient sur eux au moment de l'incendie. Ils ont été obligés de se retirer dans une cabane de Sauvage, et emprunter des couvertures pour la nuit.
Cette nouvelle changea la joie en tristesse. Mais ni le Père Ducharme, ni son évêque ne se découragent. La reconstruction du presbytère est immédiatement décidée, et, pendant la visite qu'il fit au Portage La Loche quelques jours après, le courageux Prélat prit toutes les dispositions pour que les travaux commencent de bonne heure le printemps suivant.
Au retour de ce voyage, l’évêque missionnaire alla visiter les chrétiens épars sur la ligne du chemin de fer de la Baie d'Hudson. Puis, le 15 août au soir, il part en canot, avec le Père Martin Lajeunesse et un Frère scolastique, pour se rendre
à Sturgeon-Landing, où devait avoir lieu l'inauguration solennelle de l'école « Guy ». Nous avons vu que cette école avait été ouverte dès l’automne précédent, mais sans aucune cérémonie. Une pluie battante accompagna les voyageurs jusqu’à la mission du Cumberland, où les deux jeunes arrivèrent exténués, tandis que Monseigneur semblait faire un voyage de plaisir. Du Cumberland à Sturgeon-Landing, le voyage se fit par un beau temps, et ne fut marqué par aucun incident.
Le 18, eut lieu la bénédiction solennelle, ainsi que l’inauguration de l’école, au milieu d’une affluence considérable d’Indiens, en présence de l'agent des Sauvages et d’un grand nombre de missionnaires venus des missions voisines. Etaient aussi présents deux des anciens collaborateurs du vicaire apostolique du Keewatin au Pas, les Pères Vézina et Guy. Ce dernier, dont l'école portait le nom, avait puissamment aidé à son érection.
Cependant, malgré les menées des ministres méthodistes, on avait fini par obtenir du Gouvernement l'autorisation d'ouvrir une petite école-pensionnat à Norway-House; école dont les Sœurs Grises de Saint-Hyacinthe, déjà en charge de l'hôpital du Pas, avaient consenti à se charger. Au mois de juin 1927, trois Sœurs étaient parties du Pas pour aller ouvrir cette école: les Sœurs Brault, Pelletier et Lajeunesse. A la fin d'octobre, les Sœurs Saint-Eugénie et Sophie devaient aller les rejoindre. Mais, maîtresses et élèves étaient logés dans un local provisoire assez misérable. Il était nécessaire de construire un établissement pouvant contenir une trentaine de pensionnaires. Pour en choisir le site, Monseigneur résolut d’y aller voir, et de profiter de l’occasion pour visiter les chrétientés le long de la Saskatchewan et pousser jusqu’à Cross-Lake.
Le 24 août, il part accompagné du Père Trudeau, directeur de l’école de Cross-Lake, venu pour assister à l'inauguration de l’école de Sturgeon-Landing. Ils étaient seuls, dans un canot à moteur; ils s’égarèrent sur le lac des Cèdres, ce qui leur fit perdre un temps assez considérable: de sorte qu’en arrivant au Grand-Rapide, ils apprirent que le bateau qu'ils devaient prendre pour traverser le lac Winnipeg venait de partir, et qu'il ne voyagerait plus cet automne. Force leur est donc de risquer la
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traversée seuls, dans leur petit canot. Dès leur départ du Grand- Rapide, ils sont contrariés par le mauvais temps. Dans l'aprèsmidi du troisième jour, ils sont encore à une vingtaine de milles de Mossy-Point; pointe qui marque la fin du lac Winnipeg et de l’autre côté de laquelle ils seraient à l'abri. Mais, pour l’atteindre, il faut longer une falaise à pic, qui n'offre aucun point de débarquement. Il n'y avait pas à s’y risquer par le gros temps qu'il faisait.
Au soleil couchant, le vent étant tombé, Monseigneur est d'avis de profiter du calme pour se remettre en route. Le Père Trudeau trouve que c’est bien dangereux de se risquer pendant la nuit, le long de cette falaise inabordable; car, si le vent reprenait, il serait bien difficile de se garer des vagues dans l’obscurité, et on ne pourrait aborder nulle part. Enfin, l'avis de Monseigneur prévaut et ils partent. Au moment du départ, il fait déjà sombre; au bout d’une heure, l'obscurité est complète. Et voilà que le vent s'élève, venant du large, c’est-à-dire, d’une distance de deux cents milles. Les vagues ne tardent pas à devenir énormes, et pas une place où l'on puisse aborder. Pour comble de malheur, voilà que le moteur s'arrête, parce qu'il n’y a plus de gaz dans le réservoir. Impossible de le remplir par cette obscurité et avec ce vent. Le pauvre canot ne gouvernant plus, est pris par une grosse vague, et précipité contre la falaise, qui, heureusement est de glaise à cet endroit. S'il y avait eu des rochers, le canot s’y serait brisé. Il était intact, mais n’en valait guère mieux.
Les deux pauvres naufragés, les pieds dans l’eau, recouverts à chaque instant par les vagues qui arrivent du large et menacent de les emporter avec leur canot, ont fort à faire pour retenir celui-ci. Enfin ils s’aperçoivent qu'à trois ou quatre pieds au-dessus du niveau du lac, il y a un petit renfoncement dans la falaise, où leurs bagages seraient en sûreté. Après bien des efforts, ils parviennent à les y déposer, et tâchent ensuite d'y hisser leur canot. Mais, ne pouvant y parvenir, ils l’attachent à un arbre, qui, par bonheur, se trouvait proche, et le laissent ainsi suspendu le long de la falaise.
Pour eux, ils ne pouvaient camper là. Il fallait monter jusqu'au haut de cette falaise à pic, ce qui n'était pas facile, dans
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la nuit noire, et chargés de leurs couvertures toutes imbibées d’eau. Enfin, ils arrivent en haut, Dieu sait dans quel état: trempés jusqu'aux os et tout couverts de boue. Ils espéraient pouvoir faire un bon feu et se sécher un peu. Or, en haut de la falaise, il n’y a pas de bois! Fatigués et épuisés comme ils sont, ils doivent se coucher dans leurs habits mouillés, et s'envelopper dans ces couvertures plus qu’humides.
La fatigue aidant, ils finissent quand même par dormir un peu; et le lendemain, en s'éveillant, ils s'aperçoivent que le calme est revenu; mais ils constatent que, dans leur débarquement précipité de la nuit, une grande partie de leurs effets ont été emportés par les vagues, entre autres, à peu près toute leur provision de gazoline. Il n’en restait qu’une toute petite quantité, au fond d’un baril qu'ils croyaient vide. Cela suffit cependant pour leur permettre d'atteindre le prochain dépôt, à l'entrée de la rivière Nelson.
De là à Norway-House, et de Norway-House à Cross-Lake, le voyage se fit sans incident remarquable. De Cross-Lake, Monseigneur se rendit au mille 185 sur la ligne du chemin de fer de la Baie d'Hudson, où il prit le train. Le 20 septembre, il est de retour au Pas, bien fatigué, et la nouvelle qu’il apprend en descendant du train, n’est pas pour le remettre de sa fatigue.
Quelques instants avant son arrivée, on avait reçu à l'évêché une dépêche annonçant que, dans la nuit du 19 au 20 septembre, l’école indienne de Beauval avait été la proie des flammes, et qu'une religieuse, avec dix-neuf petits garçons, avaient peri dans l'incendie.
Le feu, découvert entre onze heures et minuit, avait évidemment été allumé par des mains criminelles, puisqu'on découvrit trois foyers d'incendie. Ceci explique que le dortoir où dormaient les plus petits garçons, sous la surveillance de Sœur Léa, ait été entouré par les flammes avant que l'alarme fût donnée. Lorsqu'on voulut essayer d’aller à leur secours, les pauvres petits avaient déjà disparu dans le brasier: un escalier intérieur, par lequel ils avaient tenté de se sauver, s'était écroulé sous eux.
Cette nouvelle, jointe à la fatigue éprouvée pendant le voyage de Cross-Lake, accabla Mgr Charlebois et l'empêcha de
dormir pendant plusieurs nuits. Le 21 septembre, il écrit au Père Guillaume: « Je suis revenu hier de la visite à nos lointaines missions de Norway-House et de Cross-Lake. Le trajet a été très pénible. Nous avons failli périr deux fois sur le grand lac Winnipeg. Je suis fatigué, épuisé. Il est deux heures après minuit, Je me mets à écrire parce que je ne peux pas dormir. C'est que je suis encore sous le coup d’une bien terrible épreuve: notre grande école indienne de Beauval a été la proie des flammes la nuit dernière à minuit. Un dortoir a été cerné par le feu, une religieuse et dix-neuf petits garçons on péri. Ces pertes de vie me crèvent le cœur. Je pleure, je pleure malgré moi. Très rarement un malheur m'a aussi profondément affecté. Je baise volontiers la main du bon Dieu qui m’éprouve, mais la pauvre nature ne peut s'empêcher de ressentir le coup et de gémir.»
Heureusement qu'à Beauval on put préserver les bâtiments du scolasticat, auquel on était en train de construire une allonge. Après l'incendie, les Sœurs avec leurs enfants allèrent se loger dans cette allonge. Elles s'y installèrent comme elles purent, plutôt mal que bien, car rien n’était terminé. Dès le lendemain, on renvoya dans leurs familles tous les enfants dont les parents étaient assez proche et on ne garda que les orphelins et ceux dont les parents étaient trop éloignés; en tout, une vingtaine. les Sœurs continuèrent à faire la classe à ces élèves, en attendant qu’on puisse rebâtir l’école.
Malheureusement, le Gouvernement ne se pressa pas. On dut rebâtir aux frais du vicariat, avec promesse du Gouvernement de rembourser plus tard, à condition de faire approuver les plans et les dépenses. Ceci fit traîner les travaux, et ce fut seulement au commencement de 1932 que les classes purent s'ouvrir dans la nouvelle école, bien que, dès 1930, la chapelle et les soubassements contenant cuisine, lavoir, fournaises, etc. fussent terminés.
La nouvelle école est une belle construction en briques, à l'épreuve du feu. Les briques ont été faites sur place. Mais ce ne fut que bien longtemps après, que Mgr Charlebois put se faire rembourser des dépenses faites par la mission pour la construction de cette école. Naturellement, il ne fut pas question des intérêts des sommes avancées. Le Gouvernement paya environ
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