‹ Mgr Charlebois (notes et souvenirs)Chapitre 2 sur 22 · LETTRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PRÉFACE

c'est son amour du Bon Dieu qui explique toutes ses vertus, zèle pour les âmes, dévouement vraiment surnaturel pour les Indiens, courage dans les épreuves, abnégation personnelle poussée au plus haut degré, exactitude religieuse capable d’en remontrer à celle d’un novice.

Vous soulignez justement ce trait, cet homme si attaché à ses missons et perdu dans les forêts, précisément parce qu'il y travaillait pour les motifs les plus élevés et les plus larges, ne manquait point d'horizon. Au contraire, l'Eglise et la patrie tout entières lui étaient toujours présentes à la pensée. Je le revois à Québec, à la veille de l'assemblée de l'épiscopat canadien, en octobre 1933, m'entretenant de ses craintes que le communisme n'envahît bientôt le pays et ne détruisit la foi au Canada, particulièrement dans notre belle province de Québec. On eût dit qu’il souffrait dans sa chair tous les maux qu’il redoutait ainsi pour les âmes. Puis, ce soin qu’il dépensa aux intérêts du «Patriote» ne procédaitil pas du même sentiment ?

A légard de la Congrégation, qu’il ne cessa d'aimer avec tendresse, en dépit parfois des circonstances les plus épineuses, il en fut de même: il la regardait tout entière et la servait en tous ses intérêts.

Voilà sous quelle poussée il entreprit d'assurer à toutes les missions du monde le patronage de Sainte-Thérèse de l’Enfant- Jésus, pour laquelle il eut une dévotion si droite et si simple, comme tout ce qui émanaît de lui. Il m'en parlait encore dans une lettre que je ne devais recevoir qu'après sa mort.

Cher Père, vous faites une œuvre de justice en mettant à jour cette belle figure apostolique, cette vie d’un fidèle Evêque Oblat, et vous faites une œuvre de rayonnement et de zèle, car nombreuses seront les âmes qui se réchaufferont à la sienne. Votre ouvrage suscitera des vocations.

C’est dans cette pensée que je vous assure de mes prières et de mes bénédictions en Notre-Seigneur et Marie Immaculée.

f J.-M. Rodrigue, card. VILLENEUVE, Arch. de Québec.

Pour me demander d'écrire la biographie de Mgr Charlebois, on s’est basé sur le fait que je suis contemporain du vénéré prélat; sur la bienveillante confiance dont il avait bien voulu m’honorer, surtout pendant ses dernières années; et sur l’amitié respectueuse que jai toujours eue pour lui.

Ce sont là des titres dont je ne conteste pas la réalité. Malheureusement, ils ne me donnent peut-être pas les talents nécessaires à la composition d’une biographie convenable. Et, pour Mgr Charlebois, j'en voudrais une plus que convenable, J’en voudrais une qui mette en pleine lumière cette belle figure de religieux, de missionnaire et d’évêque.

Il est bien vrai que nous arrivions presque en même temps dans les missions du Nord-Ouest du Canada, il y a de cela près de cinquante ans; et que, depuis, nous nous sommes toujours trouvés dans le même Vicariat malgré deux divisions successives. Mais le P. Charlebois se trouvait à l’extrême nord-est et moi à J’extrême nord-ouest, à quelque 500 milles de distance. Vu les difficultés des communications, cela ne nous permettait pas de nous visiter bien souvent. Car, actuellement, bien que les communications soient devenues plus faciles, dans ces missions, où le P. Charlebois a exercé son zèle apostolique, il y a encore trois missionnaires qui s’y trouvent depuis dix, trente et quarante ans, et que je n’ai jamais eu la chances de rencontrer. Et cela peut aider à faire comprendre l’une des plus grandes souffrances du missionnaire du Nord: l'isolement.

Aussi, jusqu’à son élévation à l’épiscopat, mes quelques rencontres avec le P. Charlebois furent-elles purement accidentelles, et de très courte durée. Elles me suffirent cependant pour reconnaître en lui un très aimable confrère, que je savais per ailleurs plein de zèle et de dévouement pour ses Sauvages, aimé et estimé de tous ceux qui

avaient des rapports avec lui; et dans lequel ses supérieurs avaient toute confiance.

Lorsque, en 1910, il fut devenu mon évêque, mes rapports plus fréquents avec lui me permirent de mieux apprécier la grandeur de son caractère, la beauté de sa riche nature, et, dès les premiers temps, certaines circonstances me mirent à même de juger de la délicatesse de ses sentiments.

Sous ce dernier rapport, je crois que bien peu ont su l’apprécier à sa juste valeur. Moi-même, qui croyais le bien connaître, j'avoue que la lecture des documents intimes dont j’ai dû prendre connaissance, a été pour moi une vraie révélation, en me faisant connaître la source où il puisait cette force de volonté, qui lui permettait de cacher l’extrême sensibilité de sa nature, sous une apparence de froideur, et même de rigidité.

Cer cet homme qui, au premier abord, pouvait paraître froid, et que plusieurs trouvaient peu sympathique, était en réalité un sensible, ne demandant qu’à se donner à ses amis et à s’attacher à eux (et, comme cette sensibilité si bien cachée a dû lui causer de souffrance !). Mais, par ses notes de retraites, nous voyons que, dès son noviciat et son. scolasticat, il s’est appliqué à réagir vigoureusement contre cette tendance trop naturelle à s'attacher aux créatures, pour se donner uniquement à Dieu, et faire toujours, et malgré qu’il en coûte, son devoir.

L'homme du devoir, telle est bien la caractéristique de Mgr Charlebois, comme missionnaire et comme évêque.

Dans les notes de sa retraite préparatoire à Poblation (1884), il se dit à lui-même: « Donne-toi tout entier à Dieu, tu ne saurais mieux faire; mais que cette oblation soit réellement complète et sincère; que jamais tu ne reprennes ce que tu as donné une fois. Songe que, par là, tu t’engages à n’avoir d'autre modèle que Jésus. Or, Jésus a été pauvre, chaste, obéissant, humble, charitable, amateur de la mortification. Il te faudra donc être ainsi: ou du moins t’efforcer de l’être. » On peut dire que, toute sa vie, Mgr Charlebois s’est constamment appliqué à réaliser ce programme.

Sans connaître ces résolutions du P. Charlebois, c’est à leur réalisation que l’excitait Mgr Grandin, qui l'avait ordonné, et dans le diocèse duquel il se trouvait, pendant les premières années de son apostolet. Le saint évêque de Saint-Albert lui écrivait, le 26 avril

AVANT-PROPOS Il

1888, quelques mois après son arrivée dans les missions: « Je vous félicite de votre bonne volonté à apprendre la langue. Courage, cher Père: Vous vous annoncez bien; vous ferez avec le temps un missionnaire accompli. Mais, tâchez, en toutes choses, de ne rechercher que Dieu. N'oubliez pas que, pour faire du bien aux sauvages, il faut les aimer; et que, pour les aimer, il faut aimer Celui qui les a rachetés pretio valde magno. »

Ces paroles du vénérable et saint évêque n'étaient qu’un écho, et en quelque sorte, le commentaire des propres résolutions du P. Charlebois. Aussi, on peut dire que, pendant toute sa vie, il s’est appliqué à les mettre en pratique. Quelque pénibles que fussent les sacrifices que lui demandait la divine volonté, il s’y est toujours soumis, cherchant Dieu et l’accomplissement de la volonté de Dieu sans jamais se rechercher lui-même, Il a aimé ses sauvages, on peut le dire, presque jusqu’à la folie; ainsi que nous en trouverons de multiples exemples en racontant sa vie de missionnaire et d’évêque ; et, on ne peut certainement pas dire que cet amour était fondé sur les faibles qualités des dits sauvages. Il les aimait donc uniquement parce qu’il aimait Celui qui a racheté tous les hommes, y compris les pauvres Indiens, au prix de son sang très précieux.

Car, c’étaient leurs âmes qu’il aimait et qu’il recherchait; et, c’est cet amour de leurs âmes, qui le rendait si doux et si patient dans ses rapports avec ces pauvres enfants des bois, et qui lui faisait supporter leurs défauts, si impatientants, et souvent, si rebutants. Selon le conseil de Mgr Grandin, il les aimait en Jésus et pour Jésus.

Un an avant sa mort, il écrivait lui-même à un jeune missionnaire, répétant sans se les rappeler probablement, les conseils qu’il avait lui-même reçus du vieil évêque de Saint-Albert: « Votre manière de traiter vos Indiens n’est pas la bonne, à mon avis. Si vous continuez de ce train-là, je vous prédis que vous ferez fiasco dans votre ministère, Dans le ministère, traiter les gens à rebrousse poil est la manière la moins efficace de leur faire du bien. Pour faire du bien réellement, il faut que le prêtre aime ses gens, qu’ils aient des défauts ou non... Il faut que le prêtre se montre aimable, doux, bien que ferme... De là, les gens se sentant aimés, accourent auprès du prêtre, comme des enfants auprès de leur père. »

Cet amour de Dieu et des âmes était entretenu par une vie intérieure intense, qui le faisait s’appliquer sans relâche à l'acquisition

de la sainteté personnelle, objet de son ambition depuis les jours de son noviciat et de son scolasticat; ainsi qu’en font foi ses notes de retraites pendant son temps de formation, et pendant les premières années de sa vie de missionnaire. Plus tard, les notes manquent; mais il n’est pas douteux que les efforts aient persévéré.

Car, outre la nécessité de se sauver lui-même, Mgr Charlebois était persuadé que le zèle apostolique resterait inefficace, s’il n’était fondé sur la sainteté de l’apôtre. Aussi, ne cessait-il d’exciter ses missionnaires à acquérir cette sainteté personnelle, indispensable à Vefficacité de leur zèle. Dès les premiers temps de son épiscopat, il leur écrivait: « Tout d’abord, mes bien chers Pères et Frères, tourvons notre zèle vers nous-même. Travaillons avec une nouvelle ardeur à notre propre sanctification. Si le mal augmente, que notre sainteté augmente en proportion. Constatons-nous que l'esprit de prière diminue dans notre population? Prions davantage et mieux. Une diminution de foi se manifeste-t-elle? Vivons d’un plus grand esprit de foi et d’amour de notre perfection. L’amour des jouissances et des plaisirs augmente-t-il? Aimons et pratiquons la mortification avec plus d’ardeur.… Avec de tels sentiments et une telle conduite, nous serons forts et puissants. Nos paroles auront une vertu salutaire pour convertir et sauver.» (Circul, no 5.)

Mais il ne faut pas se contenter d’un amour platonique de la per-

fection: « Ne nous contentons pas de lire et de dire: C’est vrai: c’est bien beau, etc.. Mais, disons-nous: puisque la vie intérieure est

si importante, je veux, mais d’une volonté déterminée, l’acquérir le plus parfaitement possible. Si nous nous y mettons sérieusement, en peu de temps, nous constaterons des effets merveilleux dans notre apostolat; les pécheurs se convertiront; les tièdes deviendront bons chrétiens; et les bons passeront à l’état de ferveur. Ambitionnons ce résultat; mais sachons que nous ne l’obtiendrons que par une vie véritablement intérieure. » (Circul. no 12.)

‘Or, comme, à notre connaissance, Mgr Charlebois n’a jamais commandé ou demandé à ses missionnaires quelque chose qu’il ne pratiquait pas lui-même, ces simples prescriptions montrent l'intensité de ga propre vie intérieure.

Cette vie intérieure était entretenue et nourrie par une application constante à la pratique de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.

Et d’abord, les vertus commandées par les trois vœux de religion: pauvreté, chasteté, obéissance.

La lecture de son testament nous fera voir la perfection avec laquelle il a pratiqué la pauvreté: non seulement quand il était simple religieux; mais aussi, après son élévation à l’épiscopat, et même après sa mort; cherchant à imiter en tout Celui que, dès la première année de sa vie religieuse, il avait pris pour modèle sous ce rapport: «J'aurai pour modèle de pauvreté Notre-Seigneur Jésus-Christ. » (Retr. ann. 1883.)

Ses notes de retraites au scolasticat nous font connaître les précautions prises par lui, pour conserver toujours intacte la belle vertu de pureté.

Dans ses résolutions de retraite de 1883, il trace son programme de vie, par rapport à l’obéissance: « J'e serai très ponctuel à faire sur le champ ce que l’on me dira. Je m’appliquerai à recevoir les ordres de la part du Christ lui-même. Je conformerai toujours ma volonté et mon jugement à la volonté et au jugement de celui qui me commandera, sans chercher à faire valoir mes opinions.» Cela, nous pouvons aflirmer qu’il l’a toujours pratiqué exactement avant son élévation à l’épiscopat, et même après.

Quant à la charité fraternelle, vertu caractéristique de l’Oblat, la sensibilité de sa nature, sa tendance naturelle à s’attacher à quelques-uns, et, par conséquent, à s’éloigner des autres, était un obstacle à la pratique surnaturelle de cette vertu. Dès les premiers temps de sa vie religieuse, il sent sa faiblesse sous ce rapport, et la nécessité de réagir vigoureusement: « Une grande charité envers tout le monde; mais surtout envers ceux que je me sens porté à détester », lisons-nous dans ses notes de retraite de 1883, première année de son scolasticat. Et ensuite, dans chacune de ses retraites, même les retraites du mois, il revient là-dessus: « Mon patron sera saint François de Sales. Comme lui, je veux être la douceur même. Qu'on me dérange souvent, ou qu’on me demande des services auxquels je ne suis pas obligé, toujours je veux rendre ces services et recevoir les importuns avec bonté et amabilité. » (Retr. du mois, juin 1885.)

Tout cela nous montre les efforts surhumains qu’il a dû faire pendant sa vie pour arriver à être l’homme bon, charitable et serviable, mais en apparence insensible, que nous avons connu.

Naturellement, cela ne pouvait se pratiquer sans une profonde humilité et une grande mortification. Aussi voyons-nous, par ses notes de retraite, que Mgr Charlebois s’est constamment appliqué à acquérir et à pratiquer de plus en plus parfaitement ces deux vertus, fondement de toute sainteté véritable, « Je m’efforcerai de supporter avec joie les humiliations. Je me considèrerai comme le dernier de mes frères. J’éviterai de parler de moi.» (Retr. 1883.) « À table, j’en aurai toujours assez, et ce sera toujours assez bon; jamais une parole sur la nourriture. De même pour le vêtement; par conséquent, toujours satisfait de ce qu’on me donnera. » (Retr. 1886.)

Et il ne s’en tient pas à ces données générales, il entre dans les détails: sur la pauvreté, l’humilité et la mortification, il s’impose des pratiques qui sembleraient minutieuses à des âmes peu avides de leur perfection, mais que les saints ont toujours aimées et estimées comme indispensables.

Tout cela ne pouvait se maintenir sans le secours de la prière. Aussi, comme le vénéré Mgr Grandin, Mgr Charlebois fut-il un homme de prière, ayant une ardente dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et une tendre confiance envers la Sainte Vierge. Dans ses notes, il l'appelle constamment « Sa bonne Mère. » À sa protection il a confié le succès de son épiscopat, en prenant pour devise: Ad Jesum per Mariam, et la prospérité de son Viceriat en le dédiant à Notre-Dame du Sacré-Cœur.

Mgr Charlebois remerciait Dieu sans cesse de l'avoir appelé à entrer dans la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, Il regardait la grâce de cette vocation comme la source de toutes les faveurs qu’il avait reçues plus terd. Aussi, son amour pour sa chère famille religieuse a-t-il toujours été très vif et l’a-t-il fait se dépenser pour procurer son extension.

Dès les premiers temps de son épiscopat, la Congrégation ne pouvant lui fournir tous les sujets dont il avait besoin pour l’évangélisation de son vicariat, il se mit à faire du recrutement dans la province de Québec, et même en France; et il y fit beaucoup de recrues pour sa Congrégation. Une partie de ces recrues passa dans son Vicariat; mais beaucoup restèrent dans les autres provinces et vicariats. Dans un cas comme dans l’autre, Mgr Charlebois se félicitait, et remerciait Dieu des bons résultats de son recrutement, parce que

c'était toujours la Congrégation qui en profitait et l’œuvre de Dieu qui se faisait.

Travailler à Pœuvre de Dieu, malgré toutes les fatigues, toutes les difficultés, toutes les contradictions et tous les déboires, tel a toujours été le programme de Mgr Charlebois, parce qu’il regardait cela comme son devoir, Et ce devoir, il l’accomplissait tout simplement, sans phrases et sans vaine discussion.

Il trouvait cela si naturel, qu’il ne comprenait pas que chacun n’en fit pas autant. C’est ce qui le fit paraître parfois un peu sec et un peu exigeant pour les faiblesses et les infirmités de ses collaborateurs. Mais mon expérience personnelle me permet d’affirmer que lorsqu’on avait la franchise de lui exposer tout simplement la situation exacte, jamais père n’a été aussi compatissant, ni aussi complaisant envers ses enfants, qu’il l’était envers ses missionnaires. Car, il les aïmait tous tendrement, bien que cette tendresse fût cachée au premier abord par la rigidité apparente de sa nature.

Dans cet avant-propos, j’ai essayé de faire une esquisse la moins défectueuse et la moins incomplète possible de la carrière de Mgr Charlebois.

C’est la beauté de cette grande figure d’évêque missionnaire que je voudrais faire ressortir en racontant sa vie. Mais mes talents ne me le permettent pas. I1 est d’ailleurs impossible de le faire dans une simple biographie. Je l’espère cependant, les lecteurs pourront s’en faire une idée d’après les quelques notes élaborées dans les pages qui suivent. Nous laisserons parler les faits et gestes de notre héros, persuadé que c’est encore le meilleur moyen de le faire connaître.

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