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CHAPITRE I Enfance et adolescence

Mgr Charlebois naquit le 17 février 1862, à Oka, sur les bords du beau lac des Deux-Montagnes, dans la province de Québec, de Hyacinthe Charlebois et d’'Emérence Chartier, dite Robert. Le même jour, il fut baptisé dans l’église de l’Annonciation d'Oka et reçut les noms de William-Ovide. Il était le septième d’une famille qui compta quatorze enfants. Ses parents étaient de modestes cultivateurs, travaillant comme fermiers sur une terre qui ne leur appartenait pas. Vers l’époque de la naissance d’Ovide, ils firent l'acquisition d’une terre dans la paroisse voisine, Saint-Benoît. Mais ils durent bientôt constater que ce terrain était trop peu fertile pour assurer l'existence de leur nombreuse famille.

Sur ces entrefaites, on commençait à coloniser quelques cantons des Laurentides, situés au nord de Saint-Jérôme du comté de Terrebonne. Le père de madame Charlebois et deux de ses frères, qui habitaient Saint-Jérôme depuis longtemps, étaient allés s'installer dans les cantons nouveaux. Ils décidèrent Hyacinthe Charlebois à vendre sa terre et à quitter les bords du lac des Deux-Montagnes, pour aller lui aussi s'établir dans les pays qui s’ouvraient à la colonisation.

Il choisit une terre située à environ vingt-cinq milles au nord de Saint-Jérôme, sur le territoire de ce qui forma plus tard la paroisse de Sainte-Marguerite. Il n’y avait en ce temps que la belle forêt, à plusieurs milles à la ronde; quelques pionniers comme lui étaient en train de s'y construire ou venaient de

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s'y construire des habitations tout à fait primitives. De ce nombre étaient son beau-père et quelques-uns de ses beauxfrères.

Ce fut au mois de mars 1864 que la famille Charlebois déménagea d'Oka pour se rendre à sa nouvelle résidence. Le petit Ovide avait deux ans. Le voyage fut long et dut être assez fatigant, surtout à partir de Saint-Jérôme, où le chemin était à peine tracé au milieu des arbres et des souches de la forêt.

Heureusement que le grand-père Chartier s'était déjà bâti une maison. Son gendre laissa chez lui sa famille; puis, aidé de quelques-uns de ses beaux-frères, il s’en alla à quatre milles de là construire une maisonnette en rondins sur la terre qu'il s'était choisie, au bord d’un joli petit lac que, de son nom, on a appelé le lac Charlebois. Cette première maison n’était en réalité qu'un chantier; il fallut bâtir des dépendances, et plus tard, la remplacer par une autre plus convenable. Mais, au mois d’août, elle était habitable et la famille Charlebois quitta la demeure du grand-père Chartier pour venir y demeurer.

11 fallut aussitôt se mettre à déblayer le terrain et commencer le défrichage. Les premières années furent rudes pour le père de famille, qui avait de nombreuses bouches à nourrir. L’aînée de ses filles n'avait qu'une douzaine d'années et le plus âgé des garçons n'avait pas dix ans.

Cependant, chacun s’y mit selon ses forces et ses capacités; personne ne se plaignit, personne ne se découragea. C’est que, dans cette famille, les traditions chrétiennes étaient fortement ancrées. D'après les recherches faites par M. Henri Comte, les Charlehois sont issus d’un soldat de la Compagnie du capitaine de Crisafy, Jean Charlebois, originaire du Bordelais; venu au Canada en 1685, il s'y établit et s’y maria en novembre 1686 à Marthe Perrier. Les traditions chrétiennes du vieux peuple de France, qu’il avait apportées, se maintinrent dans la famille de génération en génération; il faut que ces traditions aient fait pratiquer bien des vertus dans les générations précédentes, pour mériter la belle efflorescence de vocations sacerdotales et religieuses qui s'épanouit dans la génération nouvelle.

En effet, sur les quatorze enfants de Hyacinthe Charlebois, trois moururent en bas âge, cinq furent prêtres, dont l’un devint

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évêque; une fille fut religieuse; et les cinq qui restèrent dans le monde virent les vocations religieuses et sacerdotales se multiplier avec une telle profusion parmi leurs enfants, qu’il devient presque impossible de les dénombrer. Comme le dit quelque part Louis Veuillot, ces grâces ne se répandent pas sur une famille avec cette abondance sans avoir été attirées par de grandes vertus ancestrales.

Ainsi la famille de Hyacinthe Charlebois ne dérogea point aux traditions et aux habitudes chrétiennes léguées par les ancêtres. Sa naissance dans une telle famille fut, pour le jeune Ovide, une première attention de la Providence qui, dès ses premières années, voulait le préparer à son futur apostolat. Dans le cours de sa vie, nous en trouvons bien d’autres.

D'après les notes que nous devons à la complaisance du R. P. Guillaume Charlebois et de sa sœur, Mme Lajeunesse, leur père était un homme complètement illettré; maïs il suppléait à l'éducation livresque par une parfaite connaissance et compréhension de la doctrine et de la morale chrétiennes. Elles lui avaient sans doute été enseignées de vive voix par ses parents, comme cela se pratiquait alors dans les campagnes du Canada, où les écoles étaient rares. C'est d’ailleurs ce qui se faisait dans les campagnes de France, là du moins où l’école sans Dieu n'avait pas encore produit ses ravages.

Malgré la pauvreté dans laquelle il se trouva en arrivant à son nouvel établissement, monsieur Charlebois fit toujours passer avant tout l’accomplissement des devoirs religieux : chaque jour, prière en commun dans la famille, et le dimanche, fidèle assistance aux offices. À son arrivée, Sainte-Marguerite n'existait pas encore comme paroisse, et l’église la plus proche était Sainte-Adèle, à douze milles de chez lui. A cette distance, et vu le mauvais état des chemins, il n’était pas possible de s'y rendre tous les dimanches; mais alors, on suppléait aux offices par la récitation du chapelet et le chant de cantiques. Quelques années plus tard, lorsque fut construite l’église de Sainte-Marguerite, autour de laquelle ne tarda pas à se grouper un petit village, monsieur Charlebois ne manquait jamais les offices, bien que sa ferme se trouvât à cinq milles de l’église, dans un pays très accidenté, où les chemins étaient généralement

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mauvais. Il devait parfois faire le voyage a pied, et souvent à jeun; car il s'approchait fréquemment des sacrements.

Cette fidélité à remplir les devoirs essentiels de la vie chrétienne était certainement le moyen le plus efficace d’inculquer à ses enfants l'importance de ces devoirs. Il y joignait d’autres pratiques, secondaires, mais très utiles pour entretenir l'esprit chrétien dans les familles: pratiques fidèlement gardées dans les campagnes de France et du Canada, tant que l'esprit chrétien y a vraiment régné: prières avant et après les repas, signe de croix avant de commencer un travail, bénédiction des enfants, signe de croix fait avec le couteau sur un pain avant de l’entamer, etc.

A cette prédication par l'exemple, il joignait les enseignements oraux: admonitions, lorsque c'était nécessaire; mais, plus généralement, bons conseils, donnés la plupart du temps sous forme de sentences transmises de génération en génération, que, dans les campagnes de l’ouest de la France, on appelle des «Proverbes», et qui, en termes brefs et concis, expriment des vérités morales de tout premier ordre. Souvent il agrémentait ses conseils de traits typiques et de comparaisons pittoresques, propres à les graver dans la mémoire. Ses rapports avec ses enfants étaient plutôt sévères, quoique sans mauvaise humeur, de sorte que, tout en le craignant, tous l’aimaient beaucoup.

Mais les travaux auxquels il devait se livrer pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, ne lui permettaient évidemment pas de s'occuper de tous les détails de l'éducation familiale. C'était là le rôle de la mère de famille, que le père avait soin de toujours soutenir de son autorité, comme doit le faire tout chef de famille intelligent, qui ne veut pas gâter l'éducation de ses enfants.

De son côté, madame Charlebois avait reçu une éducation vraiment chrétienne; et, ayant été élevée à Saint-Jérôme, elle avait pu apprendre à lire et à écrire. Son intelligence était aussi remarquable que sa piété. D'un caractère doux, elle était bonne, affectueuse, d’une humeur égale et joyeuse; ce qui ne l'empéchait pas d’être ferme dans le commandement et d'exiger de ses enfants une obéissance sans réplique, que d’ailleurs elle avait le don d'obtenir sans avoir ordinairement à recourir aux menaces et aux punitions. Tous ses nombreux enfants l'aimaient

tendrement; ils la respectaient et l’estimaient souverainement.

Elle était bonne ménagère et, malgré la modicité des ressources, ses enfants ne manquèrent jamais du nécessaire, ni au point de vue de la nourriture, ni au point de vue du vêtement. Car, bonne cuisinière, elle savait utiliser tous les produits de la ferme pour préparer la nourriture de la famille; et, comme toutes les bonnes vieilles Canadiennes de ce temps-là, elle savait filer et tisser; elle confectionnait elle-même les vêtements dont chacun avait besoin. À mesure que ses filles grandissaient, elle se faisait aider par elles et leur apprenaït ainsi à devenir elles-mêmes de bonnes ménagères.

Mais ce à quoi elle s'appliquait surtout, c'était à faire de tous ses enfants de bons chrétiens. À peine commençaient-ils à bégayer quelques syllabes, qu’elle leur faisait prononcer les noms de Jésus, Marie, Joseph. Elle leur apprenait à faire le signe de la croix et à prononcer de pieuses invocations, avant même qu'ils pussent en comprendre la signification. À mesure que leur intelligence se développait, elle leur enseignait les vérités de la religion, en tâchant de se mettre à leur portée: la création, le péché originel, l’Incarnation, la Rédemption, etc., ainsi que les commandements de Dieu et les devoirs de la vie chrétienne. Et, comme il n’y avait pas d'école à proximité, elle leur enseignait elle-même le catéchisme. Aidée de leur père, elle leur faisait aussi pratiquer les devoirs du chrétien: prière en commun tous les soirs; et le matin, personne n'était admis à déjeuner, s’il n'avait pas fait sa prière. Le dimanche, à part les plus petits et un ou deux gardiens, tous devaient parcourir les cinq milles qui séparaient la ferme de l’église. Ceux qui avaient fait leur première communion devaient souvent faire le voyage à jeun; car ils s’approchaient assez fréquemment des sacrements. Dans ce cas, ils devaient faire leur action de grâces après la grand’messe et ne déjeunaient que vers une heure de l'après-midi. Dans ce temps-là, il n’y avait pas de vêpres à Sainte-Marguerite, mais, dans la famille, on y suppléait par le chemin de la croix, le chapelet, le chant de cantiques et de pieuses lectures faites par la mère de famille. Après cela seulement, on pouvait se livrer à d’innocents amusements.

Le petit Ovide naquit et grandit dans cette atmosphère de piété et de travail. Dès son plus bas âge, il sembla doué d'une

excellente nature. Même tout petit bébé, dit sa sœur Armandine (madame Lajeunesse), on ne l’entendit jamais crier et se fâcher, comme il arrive aux petits enfants. Bien que de tempérament sanguin, il fut toujours calme et raisonnable.

Au physique, il se développa d’une façon extraordinaire. À l’âge de cinq ans, il commençait déjà à rendre de petits services. Dans les conditions où se trouvait la famille Charlebois, la chasse et la pêche constituaient un apport précieux pour la nourriture de la famille. Le jeune Ovide se joignit promptement à ses frères dans la pratique de ces deux exercices qui, pour eux, n'étaient pas de simples parties de plaisir. C’est ainsi que, de bonne heure, il devint expert dans l’art de manœuvrer un canot, de manier un fusil, de chasser le vison, le castor, le rat musqué, le lièvre, la perdrix, la tourte, le canard, etc., de pêcher l'excellente petite truite des lacs environnants. Puis ses forces se développant rapidement, il ne tarda pas à prendre part à des travaux plus sérieux et plus fatigants. « À douze ans, nous dit le P. Guillaume, il manœuvrait la hache et la scie, aussi bien que ses frères plus âgés. »

Et cela aussi était ménagé par la Providence, qui voulait le préparer aux travaux de sa vie de missionnaire, auxquels il n'aurait pu se livrer avec la maîtrise qu'il y mit, s’il avait été élevé délicatement.

Sa vigueur et son adresse ne le rendaient ni hautain, ni vaniteux. Au contraire, il était bon et complaisant pour chacun, et cherchait à rendre service le plus qu’il pouvait. Soumis en tout à la volonté de ses parents, la moindre apparence de désobéissance, même involontaire, le jetait dans la désolation.

S'il aimait le travail, il aimait aussi à jouer et à s'amuser, lorsque le temps en était venu. Mais, bien qu’il aimât à rire et à plaisanter, il détestait ces jeux et ces plaisanteries où les uns sont victimes et les autres bourreaux, plus ou moins inconscients, mais souvent très cruels. Dans des cas semblables, il prenait toujours part’ pour le faible contre le fort, pour la victime contre les agresseurs. À ce propos, le Père Guillaume nous raconte un trait typique, arrivé au collège de L'Assomption. Ovide passait près d’une salle dans laquelle plusieurs élèves s'amusaient, et d'où partaient des cris et des lamentations. Etant entré, il vit un des plus jeunes élèves qu’on avait attaché

au poêle, et que quelques grands s'amusaient à tourmenter en se moquant de lui. Indigné, Ovide s’en alla à la petite victime et, sans prendre le temps de dénouer ses liens, il les brisa d'un coup sec, et d’un air si décidé, que les espiègles jugèrent plus prudent de déguerpir en silence.

Il était aimé de tous ses frères; tous le respectaient, même les plus grands, et ils le prenaient ordinairement pour arbitre, dans les petites difficultés et contestations qui ne pouvaient manquer de s'élever au milieu de cette nombreuse famille.

Cette estime, que ses frères et sœurs avaient pour lui, était partagée par tous ceux qui le connaissaient, et en particulier par ses parents, qui avaient tous confiance en lui. Alors qu'Ovide, à dix-neuf ans, était sur le point de terminer ses études classiques, son père, qui n’était pas aveugle, ni porté à l’indulgence envers ses enfants, disait de lui: «Ce garçon-là, je n'ai jamais eu un reproche à lui faire. »

L'éloignement du village rendait bien difficile la fréquentation de l’école par les enfants Charlebois. La deuxième des filles, Albine, ayant passé deux ou trois ans au pensionnat de Saint-Benoît, avait pu faire des études primaires assez complètes, et de retour à la maison, vers l’âge de quinze ans, elle fit un peu d'école à ses frères plus jeunes. Mais elle ne tarda pas à se marier. Alors pendant deux hivers, Ovide et Guillaume fréquentèrent l'école du village de Sainte-Marguerite. « Vu la distance, écrit le Père Guillaume, nous devions demeurer au village. Le premier hiver, nous logeâmes dans la maison d'école, en qualité de gardiens. Nous devions chauffer la maison, rentrer le bois, etc. Chaque dimanche, nos parents nous apportaient des vivres pour la semaine. Nous eûmes beaucoup à souffrir du froid dans cette masure construite en boulins mal ajustés, n’ayant ni solage, ni doubles châssis, ni double plafond. La nuit, nous dormions bien dans notre sofa pliant, mais le lever exigeait un acte héroïque. Au premier coup de l’angélus, Ovide était debout, et se hâtait d'allumer le feu. Nous nous rendions ensuite à l'église pour faire notre prière et entendre la messe, que l’un de nous servait. »

«L'hiver suivant fut beaucoup moins pénible. Nous recevions l'hospitalité de monsieur Charles Lajeunesse, frère de

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notre beau-frère Eusèbe... Là encore, nous recevions la nourriture de nos parents: nous rendions quelques services. »

Mais si Ovide n'avait guère fréquenté l’école, il avait bien appris son catéchisme. En ce temps-là, pour être admis à la première communion, il ne suffisait pas de savoir son catéchisme; il fallait avoir l’âge canonique, qui variait, selon les diocèses, de dix à douze ans. Dans le diocèse de Montréal, c'était douze ans. Mais le jeune Ovide connaissait si bien son catéchisme et il était si pieux, que le curé fit pour lui une exception, et l’admit à dix ans. Il fit donc sa première communion en 1872, avec son frère Alcide. Et il la fit si pieusement que, toute la journée, il resta plongé dans la prière et dans l’union à Jésus. Et même, dans l'après-midi, ses frères lui ayant proposé une promenade, il répondit qu'ayant reçu la communion le matin, il ne voulait pas aller se dissiper. Et cependant il aimait la promenade.

À partir de ce moment, il communia au moins tous les mois; et, au collège, tous les huit jours; ce qui était alors le maximum de la communion fréquente.

Sur ces entrefaites, un grand malheur vint frapper les Charleboïs: ce fut la mort de la mère de famille, la douce Emérence, qui, au mois de décembre 1874, succomba à une attaque de fièvre puerpérale, à la suite de la naissance de son quatorzième enfant. Outre la douleur de perdre cette mère tendrement aimée, quel désarroi cette mort ne dut-elle pas mettre dans la famille! Les deux filles aînées, Armandine (madame E. Lajeunesse) et Albine (madame L. Charette), étaient mariées depuis plusieurs années, et chacune avait déjà plusieurs enfants. Elles ne pouvaient donc guère venir au secours des orphelins. Madame Lajeunesse adopta la dernière née, la petite Marie-Ange, dont la naïssance avait coûté la vie à sa mère, et qui ne vécut d’ailleurs que quelques mois. Procule avait environ dix-huit ans et aidait grandement le père dans les travaux de la ferme. Jean, âgé de seize ans, était au collège de L'Assomption. Mais il en restait neuf à la maison, qui s'étageaient de deux à quinze ans. L'aînée de ceux-ci était une fille, Alma, qui, par suite d’un accident dont elle avait été victime à l’âge de quatre ans, était infirme, et ne marchait qu’à l’aide de béquilles.

Malgré son infirmité, Alma fit bravement face à la situation. Appuyée sur ses béquilles, elle s’occupa activement de la direction intérieure de la maison, en prenant soin de ses plus jeunes frères et sœurs, «aidée, écrit le P. Guillaume, de ses frères, et surtout d’Ovide », qui avait alors environ treize ans. Cela obligea nécessairement celui-ci à interrompre son assistance à l’école du village. Mais, en récompense, sans doute, de son courage, Dieu accorda à Alma la grâce de la guérison et, quelques moïs après la mort de sa mère, elle put marcher sans béquilles, quoique en boitant encore un peu.

Le jeune Ovide pensait-il dès lors à se faire prêtre? Sa piété et son amour pour les offices de l'Eglise le feraient supposer. Mais dans les conditions où se trouvait sa famille, la possibilité pour lui de faire des études classiques semblait tellement chimérique qu’il dut repousser cette pensée, si elle lui vint, comme un rêve irréalisable; et, à ce moment, toute son ambition semble avoir été d'aider son père dans les travaux de la ferme et de devenir un bon cultivateur.

Mais lorsque Dieu a choisi quelqu'un, si les parents ne mettent pas obstacle à ses desseins, il trouve moyen de faire arriver l'élu là où il veut. Or, dans cette pauvre et nombreuse famille, Dieu s'était choisi plusieurs élus. Celui dont il se servit pour mener à bien toutes ces vocations, fut Jean, le quatrième de la famille.

Jean avait beaucoup de talent, était pieux et désirait devenir prêtre. Le bon curé de Sainte-Marguerite, monsieur l’abbé Louis Casaubon, le discerna, dans ses visites à l’école, et conçut le projet de lui faire faire des études classiques. Il obtint le consentement de ses parents, puis, à l'automne de 1870, ayant été nommé professeur au Collège de L'Assomption, il y fut le professeur d'éléments latins de son protégé Jean. Il lui trouva même une insigne bienfaitrice dans la personne de dame veuve Joseph-Edouard Faribault, qui se chargea de la plus grande partie des frais de son cours d’études.

Après la guérison d’Alma, l’aide d'Ovide étant moins nécessaire à la maison, son père qui voyait son ardeur au travail et ses dispositions, résolut de lui faire suivre pendant un an ou deux les cours de l’école d'agriculture, alors annexée au collège de L'Assomption. Là, Ovide se mit au travail avec son ardeur

et sa bonne volonté habituelles. Si bien que son frère Jean, alors sur le point d'achever son cours classique, voyant la piété et l'application de son jeune frère, résolut de lui faire faire ses études classiques. Le projet semblait de réalisation difficile. Mais, nous dit le Père Guillaume: « Ce Jean était très entreprenant, tenace et fécond en moyens honnêtes.» Pendant les récréations et les jours de congé, il se mit à donner des leçons à son jeune frère; à la rentrée de 1876, le jeune Ovide pouvait commencer les éléments latins.

Pendant cette année, madame Faribault paya une bonne partie de ses dépenses. Un ami de Jean, monsieur Alfred Archambault, futur évêque de Joliette, lui fournit ses livres et son papier pendant tout son cours.

Cependant monsieur Charlebois craignait que sa fille Alma ne vint à se marier, ou à se faire religieuse; ce qui aurait laissé ses enfants à l'abandon. C’est pourquoi il résolut de se remarier. En 1878, il épousa mademoiselle Emely Lane, bonne vieille fille, ancienne ménagère des deux messieurs les curés Toupin, p.s.s. Elle n'eut point elle-même d’enfant; mais elle adopta de tout cœur ceux de sa nouvelle famille. Elle aima, comme une véritable mère, tous les enfants de son mari, et elle s’en fit aimer, ainsi que de ses petits-enfants.

Cependant Alma ne se maria que plusieurs années plus tard. En attendant, elle continua à donner ses soins au ménage et à parfaire l'éducation de ses jeunes frères et sœurs, de concert avec sa belle-mère,

La région de Sainte-Marguerite était peu propre à la culture. Les premières années avaient été bonnes. Mais, sous une couche d'humus assez mince, il n’y avait que des pierres et du tuf; de sorte que le sol vite épuisé devenait de moins en moins productif. L'abbé Jean, tout en étudiant la théologie, était devenu professeur au collège; aidé des conseils de monsieur Casaubon, il persuada à son père de vendre sa terre de Sainte- Marguerite et de venir s'établir au village de L'Assomption.

Peu après son mariage, à l'automne de 1878, monsieur Charlebois s’y transporta; là il fut chargé de surveiller les travaux de la ferme du collège et de donner des leçons pratiques aux élèves de l’école d'agriculture.

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Ses émoluments étaient assez minces. Mais sa femme, aidée d’'Alma, tenait maison de pension pour une vingtaine d'élèves du collège. Cela leur fournissait quelques ressources et permettait à Ovide de pensionner chez ses parents, ce qui diminuait beaucoup ses frais d'éducation. De la sorte, on put aussi mettre Guillaume au collège; et plus tard, Emmanuel et Charles; ainsi, la question des études classiques fut résolue de la façon la plus satisfaisante.

Monsieur Charlebois garda pendant sept ou huit ans cette surveillance de la ferme. Vers 1888, il ouvrit une boucherie, qui ne tarda pas à être florissante; et dès lors, sa situation devint aisée.

Au collège de L'Assomption, Ovide n'était point un élève brillant, ni ce qu’on appelle «un fort en thème», mais il avait un esprit droit et beaucoup de bon sens; ce qui, joint à un travail sérieux et assidu, le fit toujours se maintenir au-dessus de la moyenne des élèves de son cours. Tous ses maîtres étaient satisfaits de son travail et charmés de sa piété, comme le montre un mot d’un de ses professeurs. Ovide avait subi une forte attaque de fièvre typhoïde et était à toute extrémité. Pendant ce temps-là, son frère Jean était lui-même malade et alité. Un des prêtres du collège vint trouver ce dernier, pour lui apprendre que son jeune frère était bien mal, et qu’il venait de lui administrer les derniers sacrements. « Est-il bien résigné? » demanda l'abbé Jean. «Oh! parfaitement. Vous savez, c'est toujours Ovide. »

Si ses maîtres l’estimaient, lui aussi les estimait, les aimait et les respectait. Jamais il ne se permettait la moindre critique contre eux.

Strict observateur du règlement et des moindres ordres des Supérieurs, il n’eut jamais que d’excellentes notes de conduite et ne connut ni les punitions ni les réprimandes. Seul son frère Jean, qui l’aimait beaucoup, mais ambitionnait de le faire progresser rapidement dans ses études, le fit quelquefois pleurer, au commencement de son cours, en se montrant très exigeant sous ce rapport.

Sur sa vie de collégien, voici un précieux témoignage de monsieur le chanoine Auguste Picotte, qui fut son professeur de syntaxe latine: « Un mot résume en toute vérité ce que fut

Ovide élève: il fut un écolier modèle en tout. Il était très pieux...; il fut l’obéissance personnifiée, respectueux envers ses professeurs; il aimait l'étude et avait l'ambition de réussir. Avec ses condisciples, il était bon et charitable; aussi n’eut-il jamais d’ennemis.» (Lettre du chanoine A. Picotte.)

En récréation, il se livrait de tout cœur au jeu. Il y était même actif et boute-en-train; mais il n’aimaïit pas les jeux trop bruyants, sujets à amener des contestations et des disputes. Tous ses condisciples l’estimaient. Lui se montrait bon envers tous, mais s'attachait surtout à ceux qui, pour une raison ou pour une autre, étaient plus ou moins tenus à l'écart par le reste des écoliers; aux souffre-douleur, comme il y en a dans certains collèges; à ceux qu’on prend pour «têtes de Turc», pour leur faire subir toutes sortes d’avanies et de misères. En un mot, il prenait toujours parti pour les opprimés contre les oppresseurs, ainsi qu'on a pu en juger par l'incident que nous avons déjà relaté.

Le collège maintint et fortifia les habitudes de piété contractées dans la famille. Nous avons déjà dit qu’il commurniait tous les huit jours; naturellement, il faisait partie de la Congrégation de la Sainte-Vierge; et, pendant ses temps libres, il se rendait à la chapelle, pour sa visite au Saint- Sacrement ou pour faire le chemin de la croix.

Pendant les vacances, il retrouvait dans sa famille les habitudes de piété qui s’y maintenaient intégralement. Au lieu de chercher à s’y soustraire, comme font beaucoup de collégiens, qui croient se donner ainsi des airs de supériorité, Ovide, non seulement s’astreignait à toutes, mais il servait d'exemple, même aux membres si pieux de sa famille, par sa tenue grave et l'air de recueillement qu’il y mettait.

Il faisait ainsi l'édification de la population au milieu de laquelle il passait ses vacances. Une de ses cousines, du côté maternel, Sœur Sainte-Eugénie, religieuse de la Miséricorde, écrit à ce propos: « Je me rappelle que mes parents faisaient beaucoup d’éloges de ce distingué cousin, au maintien si grave et si modeste, à la piété si profonde. A l'église, on se prenait à admirer sa figure angélique, tout absorbé qu'il était dans la prière, jusqu'à se rendre indifférent à ce qui se passait à côté de lui.»

Une autre de ses cousines, Sœur Sainte-Edwidge, des Sœurs Grises de Montréal, écrit de son côté: « La piété d'Ovide était naturelle et communicative. Non loin de la maison paternelle (à L'Assomption), était une petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon-Secours. La famille y allait ordinairement chaque jour faire une visite au Saint-Sacrement. Et moi, n'étant pas par état favorisée d'aussi douces choses, ayant toujours habité la ville, où il se fait tant de bruit, ma piété n'était pas aussi cultivée que celle de l’admirable famille qui était pour moi un modèle en tout. J'admirais, sans imiter ces beaux gestes. Le religieux en herbe, qu'était alors le jeune Ovide, m'en fit un reproche auquel je fus sensible; car, le lendemain, je faisais partie du pieux cortège; et je pus voir à la suite les uns des autres les membres de cette famille bénie faire le chemin de la croix dans la pieuse chapelle...

« Ce séjour au sein de cette pieuse famille fut le germe de ma vocation religieuse. N'était-ce pas déjà un apostolat que le jeune apôtre exerçait autour de lui? Je n'étais pas fervente à assister aux Vêpres le dimanche. Il en était peiné, pour ne pas dire mal édifié. 11 m'en fit la remarque, avec sa bonté ordinaire. Comme je voulais me défendre en le taquinant, je lui dis: Si vous voulez m'apporter des cerises à grappes tous les jours, j'irai. Et comme il n’y en avait pas dans le jardin de la famille, chaque jour, il allait en demander à des amis, et m'apportait le fruit désiré. Il fallut me rendre à ses exhortations. »

Et cependant, la piété d'Ovide n'était ni triste ni rébarbative. Il savait rire et s'amuser; et, à ce propos, la Sœur Sainte- Edwidge cite plusieurs espiègleries dont il fut lui-même l'acteur ou la victime bénévole.

C'est ainsi que, aimé et estimé de tous, le jeune Ovide arriva à sa dernière année de collège. C'était en 1882, il avait vingt ans, et le moment était arrivé pour lui de choisir une carrière.

Fe

M. Hyacinthe Charlebois, Mère de Mgr O. Charlebois père de Mgr O. Charlebois. (née Emérence Chartier).

Le Rév. Père O. Charlebois, Le Rév. Père O. Charlebois, nouveau prêtre (1887). après 12 ans de missions (1899).

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