CHAPITRE Il La vie religieuse
Dans la pieuse famille où Dieu fit à Ovide la grâce de naître, on menait donc une vie qui aurait pu servir de modèle à plus d’un religieux, et les exemples qu'il y trouvait étaient rendus encore plus efficaces par les tendances de son heureuse nature. Toutefois il semble que, dans ses premières années, son ambition se soit bornée à aider ses parents avec un entier dévouement, en servant le bon Dieu de son mieux.
Plus tard, lorsque des circonstances inespérées lui eurent permis de commencer ses études classiques, il s’appliqua constamment à être un bon écolier, pour devenir plus tard un bon prêtre. Apparemment, ce furent là ses seules aspirations jusqu’à sa dernière année de collège. C'étaient probablement aussi celles de son vénérable père. Après avoir renoncé à l'avoir comme auxiliaire et successeur dans les travaux de la ferme, il se consolait en l’imaginant déjà chargé d’une cure, où il se voyait lui-même se retirant dans sa vieillesse, auprès de ce fils bien-aimé.
A la fin de ses études collégiales, Ovide dut, comme tout jeune homme arrivé à ce stade de la vie, songer à son avenir d'une manière plus sérieuse, plus immédiate. Un de ses confrères, écrit le P. Guillaume, lui ayant passé un petit ouvrage de saint Alphonse de Liguori, intitulé: Avis sur la vie religieuse, Ovide lut et relut avidement cet excellent opuscule; puis, se décida à se faire religieux. Le choix d’une congrégation lui fut relativement facile. Il avait plusieurs fois entendu des conférences données aux collégiens par les fameux Pères Lacombe, Lacasse et Poitras, tous Oblats missionnaires et anciens élèves de L'Assomption. Le Père Joseph Lefebvre, o.m.i., supérieur
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de la maison de Montréal, nous avait prêché la retraite annuelle un an ou deux auparavant; plusieurs condisciples d'Ovide étaient déjà entrés au noviciat des Oblats. A cette époque, ceux<i avaient une grande réputation, comme missionnaires du Nord-Ouest. Or, Ovide songeait aux missions. Dès son jeune âge, il avait entendu son père décrire les belles cérémonies de la mission sauvage d’Oka; il avait lu les annales de la Propagation de la foi; et nous venons de dire qu'il avait souvent entendu parler des missions par de vrais missionnaires, y compris «le saint Mgr Grandin. »
Cependant, il hésitait encore, non par crainte des sacrifices que lui imposerait la vie de religieux et de missionnaire, mais à cause de la peine que causerait à ses parents sa détermination. Il savait que ses parents l’aimaient tendrement, et il le leur rendait bien. Aussi, ne fit-il part de son intention à aucun membre de sa famille, excepté à son frère Guillaume, qui semble avoir été son confident intime.
Au commencement des vacances de 1882, il alla faire une retraite de trois jours au noviciat des Oblats à Lachine, afin d'y étudier plus sérieusement sa vocation. Il y rencontre le Frère Adélard Langevin, le futur archevêque de Saint-Boniface, qui devait être son consécrateur en 1910, et qui était alors novice et chargé de prendre soin des jeunes retraitants. Mgr Charlebois relata cette rencontre dans le discours qu’il prononça lors de son sacre (voir 3e Partie, ch. 1). Il dit que la bonne impression faite sur lui par son jeune introducteur le confirma dans sa résolution de se faire Oblat. Les conseils et les directions qu'il reçut du bon Père Boisramée, alors maître des novices, durent contribuer davantage à l’affermir dans cette décision.
Malgré tout, il lui en coûtait d'annoncer cette nouvelle à son père et à ses frères et sœurs, tellement il craignait de les affliger. Sur ces entrefaites, un accident, qui faillit lui coûter la vie, sembla être un avertissement de la Providence, pour le décider à consommer son sacrifice. Le P. Guillaume le raconte ainsi :
« Pendant les dernières vacances qu'Ovide passa dans la famille avant son entrée au noviciat, durant l'été de 1882, l'abbé Jean, Procule, Ovide et moi, nous nous trouvions un jour
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chez Alcide, qui demeurait alors à Sainte-Marguerite, sur les bords du lac des Iles. L'idée nous vint d’aller nous baigner. Nous montâmes en chaloupe pour nous éloigner un peu du bord, et nager ensuite vers la grève. Jean, Alcide et moi étions déjà rendus à terre, lorsque Ovide se jeta à l’eau. Mais au lieu de nager, comme il savait très bien le faire, il alla au fond comme une roche. Nous crûmes d’abord qu'il faisait une plaisanterie. Mais non. Il remonta à la surface en se débattant, et allait enfoncer de nouveau, lorsque Procule, qui se trouvait encore dans la chaloupe, put l’atteindre avec une rame et le sauver. Il n'a jamais pu nous dire ce qui l'avait empêché de nager comme d'habitude. Il m'a raconté que, bien persuadé qu'il se noyait, il s'était préparé à la mort, et avait même eu le temps de se dire: « Quelle peine papa va éprouver ! »
« J'ai toujours été persuadé que cet accident avait été permis par la Providence pour l’affermir dans sa décision d'entrer au noviciat.»
Avec son esprit de foi, il comprit que la séparation d'avec nos proches ne dépend pas de nous; et que, lorsque Dieu le veut, elle s'opère bon gré, mal gré. La mort tragique, qu'il avait vue de si près, eût affecté ses parents beaucoup plus que son départ pour le noviciat. Aussi, toute hésitation cessa.
Quand il annonça sa détermination à son père, ce fut pour celui-ci un coup terrible. Car, de tous ses nombreux enfants, Ovide était son préféré. Ses frères et sœurs le savaient, et nul n’en était jaloux, tellement ils sentaient tous que cette préférence était méritée. Mais, comme la devise de monsieur Charlebois avait toujours été: « Le devoir avant tout », il ne voulut pas manquer à ce principe en cette douloureuse circonstance. Sans hésitation et sans reproches, maïs le cœur brisé, il donna son consentement. Ainsi en fut-il de la belle-mère et d'Alma, bien qu'elles pleurassent beaucoup. D'autres membres de la famille eurent, paraît-il, plus de peine à se résigner à la séparation. Quant à l’abbé Jean, il encouragea positivement son jeune frère dans sa généreuse résolution; de même que Guillaume, qui, dès lors, avait probablement l'espoir d’aller le rejoindre.
Voici ce que dit ce dernier des derniers jours qu'Ovide passa dans sa famille: «Il alla faire un dernier stage à Sainte- Marguerite, se montra gai et serviable comme toujours. Puis,
disant discrètement adieu à ses nombreux parents tendrement aimés, et s’éloignant pour toujours de nos chères montagnes, il se rendit à L'Assomption, auprès de son père, pour faire ses derniers préparatifs. Enfin, le cœur bien gros, mais sans perdre sa sérénité habituelle, il nous quitta vers le 11 août, pour se rendre au noviciat des Oblats.
J'ai su du bon Père Boisramée, maître des novices, qu’il avait été un novice exemplaire, estimé et aimé de tous. En partant, il m'avait laissé son petit livre de saint Liguori. La lecture de cet opuscule et des lettres édifiantes qu’il m'écrivait, firent si bien que, l’année suivante, j'entrai moi-même au noviciat. »
Ainsi, dès le seuil de la vie religieuse, Ovide commençait cet apostolat qui devait déterminer tant de vocations de religieux, de religieuses et de missionnaires, aussi bien dans sa famille que parmi ses amis.
Nous n’avons pas d’autres détails sur sa vie au noviciat. Mais, tel que nous le connaissons, là aussi, il dut s'appliquer à bien faire ce qu'il faisait: c'est-à-dire, à se renoncer lui-même, pour se donner tout à Dieu. Pour une âme comme la sienne, le noviciat dut être une retraite continuelle pendant laquelle il s’appliqua certainement à acquérir et à perfectionner toutes les vertus qui font le bon religieux et le bon missionnaire.
Nous venons de retrouver une petite feuille, perdue au milieu d’autres papiers, et contenant les résolutions qu’il prit à la suite d’une retraite faite en 1877, c’est-à-dire pendant son temps de collège, et alors qu’il n'avait que quinze ans. Ces notes auraient dû trouver place dans le chapitre précédent. - Mais, les ayant découvertes trop tard, nous croyons qu’on nous saura gré de les rapporter ici. Elles sont d’ailleurs dignes d’un novice. Voici ces notes: « J'ai acquis pendant cette retraite la conviction que, pour avancer dans la sanctification personnelle et travailler efficacement au salut des autres, il me faut vivre d'une vie intérieure, d’une vie d’union intime avec le Sacré- Cœur et sa divine Mère. A, cet effet: 1° Je vais faire de nouveaux efforts pour être attentif durant mes prières, m'entretenir familièrement avec Notre-Seigneur ou la Sainte Vierge. 2° Durant le jour, penser plus souvent à Dieu, et lui manifester mon amour par de fréquentes oraisons jaculatoires. 3° A l’exemple
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de sainte Thérèse, considérer mon cœur comme un petit oratoire, où réside Notre-Seigneur, le Saint-Esprit, la Sainte Vierge et m'entretenir fréquemment avec eux, les consulter, surtout dans mes difficultés. 4° Offrir le matin et plusieurs fois le jour toutes mes actions au Sacré Cœur par Marie Immaculée. 5° Pratiquer plus fidèlement la soumission à la volonté de Dieu. Mot d'ordre à répéter le plus souvent possible: Tout pour le Cœur de Jésus par le Cœur Immaculé de Marie. »
Ainsi, ce mot d'ordre, dont il fit plus tard sa devise épiscopale, «Ad Jesum per Mariam » : «A Jésus par Marie », a été le sien depuis l’âge de 15 ans; et, pendant toute sa vie, on peut dire qu’il y a toujours été fidèle.
Dès cet âge aussi, où l’on est si enclin à l’amour-propre et à la présomption, la vertu qu’il se proposait spécialement d'acquérir était l'humilité, «surtout, écrivait-il, dans mes pensées et dans mes rapports avec mes compagnons. »
À quelle hauteur de vertu et de sainteté ne dut pas s'élever, pendant le temps du noviciat, une âme qui, dès l’enfance, était capable d’avoir de si saintes pensées, et de prendre des résolutions si généreuses et si pratiques!
A la fin de son noviciat, le 15 août 1885, il fit des vœux temporaires, qui n'étaient alors que des vœux d’un an; puis, il s’en alla au scolasticat d'Ottawa, sans avoir revu sa famille. Là, dit le P. Guillaume, «sans s’en rendre compte, il fut un vrai modèle du bon religieux: régularité parfaite, charité, douceur, dévouement sans bornes, grande application à l'étude, piété éclairée. Son Supérieur, le vénérable Père Joseph Mangin, l’eut vite classé parmi ses préférés. Il lui imposait les charges les plus désagréables: linger, cuisinier de vacances, perruquier, travaux manuels les plus durs. Ses compagnons de scolasticat eurent toujours pour lui une affection et une estime plus qu'ordinaires. On sait que les charges qu'il avait à remplir exposent à la critique. Je n'ai cependant jamais eu connaissance d’une remarque défavorable sur son compte. »
Mais cette régularité, cette aménité constante, cette soumission absolue à la règle et aux supérieurs, ne s'obtenaient pas sans lutte, ni sans une vie intérieure intense. Nous en avons la preuve dans ses notes et ses résolutions de retraites, notes que malheureusement nous ne possédons pas au complet. Mais ce
que nous en possédons suffit à montrer avec quel zèle et quelle application le frère Ovide Charlebois s’appliquait à acquérir les vertus qui font le bon religieux, le bon prêtre et le bon missionnaire, avec quelle sévérité il jugeait ses moindres fautes et ses moindres manquements; avec quelle rigueur il réprimait toute tendance déréglée de la nature.
Ces notes nous font voir que le fond de sa piété reste toujours la dévotion au Sacré Cœur et à la Sainte Vierge. Toutes ses résolutions sont confiées au Sacré Cœur, par l'entremise de Marie. Et avec cela, quelle application, quels moyens ingénieux pour se maintenir en la présence de Dieu et pour fixer son attention pendant la prière!
Dans notre « Avant-Propos », nous avons déjà cité plusieurs extraits de ces précieuses notes. Ici, il faudrait tout citer, si les dimensions de cette brochure nous le permettaient. Glanons du moins quelques-unes des résolutions prises à la fin de la retraite de 1886, l’avant-dernière année de son scolasticat.
Après des articles relatifs à diverses pratiques de piété, à la manière d'entendre la messe, etc., on trouve les notes suivantes: «7° En récréation, et partout où je me trouverai avec mes frères, je me considérerai comme leur serviteur. Par conséquent, je les respecterai, je les servirai avec plaisir et empressement. Je ne verrai que du bien en ce qu'ils feront, je ne préférerai pas l'un à l’autre, je supporterai en silence leurs défauts, et je tâcherai de ne les faire souffrir en rien; j'écouterai sans rien dire leurs reproches ou leurs paroles blessantes, je ne leur ferai jamais de remarques, ou du moins, pas de manière à les choquer; je ne pousserai jamais trop loin la discussion; surtout, j'éviterai l’aigreur et l’emportement. Avant chaque récréation, je demanderai à la Sainte Vierge et à mon ange gardien de m'aider à la bien passer. 8° En classe, j'éviterai de rire de manière à blesser mes frères quand ils se tromperont. 9° Grande douceur dans l'exercice de la charge que j'aurai. Jamais d'ordre exprès; mais bien: «Si vous voulez, voulez-vous, etc. ». Toujours accueil calme et facile. Jamais, oh! non, jamais des réponses ou des reproches durs et amers. 10° Grand empressement à rendre service à mes frères (oh! attention sur ce point; j'y manque souvent). 11° Jamais de jalousie, ni d'ambition, (oh! oh! triple attention ici; je suis trop misérable et trop méprisable pour
chercher à me prévaloir de la sorte. Cependant, j'y suis très porté).» Puis viennent les résolutions qui se rapportent à la pratique de la mortification dans la nourriture et le vêtement et que nous avons citées dans l’Avant-propos.
Tout cela n'est d’ailleurs que la reproduction sous une forme plus précise d’autres résolutions, prises pendant des retraites précédentes, et sur l’observation desquelles le frère Ovide s'examine méticuleusement à chaque retraite subséquente, soit générale, soit mensuelle. Les quelques notes que nous avons sur les retraites qu'il fit au Cumberland, nous font voir qu’il était toujours fidèle aux résolutions prises au scolasticat; et le soin qu'il a pris de conserver ces feuilles, tout en recommandant de les brûler après sa mort, prouve qu’il devait les relire souvent, probablement pendant chacune de ses retraites.
Dans une de ces notes, nous voyons qu'il se proposa d'écrire le moins de lettres possible. Cela, il ne put guère le faire; car, pendant toute sa vie, il fut un grand épistolier et nous croyons que peu d'hommes ont eu une correspondance aussi étendue. Mais la seconde partie de la résolution était de n'écrire aucune lettre sans chercher à procurer le bien spirituel de la personne à qui il l’adresserait, et à cela il fut constamment fidèle, à moins qu’il ne s’agît de pures lettres d’affaires.
Le tendre attachement qu’il avait pour les membres de sa famille n'avait pas été brisé par son entrée en religion. Au contraire, il les aimait plus que jamais. Car, à l'affection naturelle qu'il avait pour eux, se joignait un amour spirituel de plus en plus vif.
Aussi les quelques lettres de cette époque que nous avons pu nous procurer, nous montrent son constant intérêt pour tout ce qui se passe à L'Assomption et à Sainte-Marguerite. Mais il tâche toujours de faire considérer les événements heureux ou malheureux au point de vue de la foi et de la soumission à la volonté de Dieu. Dans les conseils qu’il donne, on sent déjà la prudence du futur directeur d’âmes. Ainsi, vers 1885, la conduite d’un membre de la famille laissant à désirer et causant beaucoup de chagrin à quelques-uns, il leur écrit: «Je vois que, sans un secours tout spécial du ciel, vous ne pourriez triompher et remporter la victoire dans ce pénible combat. C’est pourquoi je pense que le meilleur moyen de vous venir en aide, c'est de
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prier pour vous, et de prier beaucoup. C’est aussi ce que je fais. Voilà longtemps, je le sais, que nous prions à cette intention; et, si nous n'avons pas encore réussi, ce n'est pas une raison de nous décourager. Sainte Monique a bien prié 20 ans, avant d'obtenir la conversion de son fils. Nous devons donc nous armer d’un nouveau courage et redoubler de ferveur. Qui sait si nous ne sommes pas sur le point d’obtenir cette grâce tant désirée.
«Adressons-nous surtout à la Sainte Vierge; elle est toute puissante, et ne refuse jamais d’exaucer une prière bien faite, une prière pleine de confiance et d’humilité. Oui, allons à Marie avec assurance, et je vous assure que nous réussirons dans notre entreprise. Mettons sous le manteau de cette bonne Mère celui que nous voulons convertir, et chargeons-la d'opérer ellemême sa conversion, de le protéger contre les ennemis qui veulent le perdre, de lui prodiguer les grâces dont il a besoin pour dompter ses mauvaises inclinations et revenir à de meilleurs sentiments.
«De plus, faisons notre possible pour gagner son cœur: efforçons-nous de lui plaire, montrons-lui beaucoup de bonté, faisons-lui voir ses faiblesses avec douceur et modération, suggérons-lui avec adresse quelques petites pratiques de piété envers la Très Sainte Vierge, tâchons de lui inspirer plus de respect pour le prêtre. Car, je crois que la voie de la douceur et de la charité réussira mieux que celle de la rigueur.»
Ne dirait-on pas que c’est là le langage d’un directeur expérimenté, habitué de longue date à panser les plaies des cœurs blessés et à ramener dans le droit chemin les âmes qui s’en sont écartées. Si on ne le savait, qui se douterait que c’est un jeune homme de vingt-trois ans qui parle ainsi? Hâtons-nous d'ajouter que ces conseils, soigneusement mis en pratique, ne tardèrent pas à produire les résultats désirés.
Dans ses rapports avec sa famille, il s’intéressa surtout à la vocation de ses frères et sœurs, de ses neveux et nièces. Ainsi qu'on l’a vu plus haut, l'abbé Jean avait été le premier excitateur de vocations dans la famille. Mais il mourut prématurément en 1885; et sa mort causa une grande douleur au cœur sensible d’Ovide, pour lequel ce frère était devenu un ami très cher, après avoir été un maître vigilant. Mais, en quittant ce monde, il semble que Jean ait légué à son frère préféré le soin
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de susciter et d'encourager les vocations sacerdotales et religieuses dans la famille.
Nous avons entendu le Père Guillaume affirmer qu'il avait été attiré par lui dans la Congrégation des Oblats. Quelques années plus tard, il ÿ attira aussi son frère Charles, puis ses neveux, Alexandre, Arthur et Martin Lajeunesse. A peine rendu dans les Missions, il décidait deux autres de ses neveux, les Pères Pigeon, à se faire, eux aussi, missionnaires. Il en attira quelques autres après son élévation à l’épiscopat. Mais n’anticipons pas, et ne parlons ici que de ce qui a été fait, ou du moins commencé pendant le temps du scolasticat.
Son frère Emmanuel était resté dans le clergé séculier. Mais, dès cette époque, Ovide commença avec lui une véritable correspondance spirituelle, dans laquelle tous deux s'excitaient mutuellement à la perfection de leur état. Et, lorsque Ovide partit pour les missions, ce fut l'abbé Emmanuel qui l’engagea à commencer la rédaction de ce petit journal: « L'Echo du Cumberland », qui donne de si précieux détails sur les premières années de mission du Père Charleboïis. Il fut aussi son principal correspondant, jusqu’à sa mort, arrivée en 1894, après deux ans seulement de prêtrise; mort que le solitaire du Cumberland ressentit douloureusement.
Pour sa plus jeune sœur, Marie-Louise, qui, à vingt-deux ans, mourut religieuse chez les Sœurs Grises de Montréal, en 1892, nous n'avons aucun détail sur l'influence que put avoir Ovide sur sa vocation. Mais il est certain que cette influence fut grande, d’après la lettre qu'elle lui écrivit sur son lit de mort. Dans cette lettre d'adieu, nous lisons en effet:
«Cher frère, bientôt, je le sens, mon heure sonnera. Je mourrai sans avoir pu vous dire de vive voix un dernier adieu. Cette pensée me peine. Mais je suis heureuse d’avoir ce sacrifice de plus à offrir à NotreSeigneur. Maintenant, qu'ai-je à faire, sinon me résigner et me sacrifier? Je trouve en votre éloignement ample matière à ces deux choses. Comment pourrait-il en être autrement? Comment ne pas regretter l'absence d'un frère bien-aimé, d’un frère tel que vous? Si j'ai le bonheur de mourir religieuse, à qui le dois-je après Dieu, sinon à vous, bon frère? Je ne crains pas de le dire, c'est à vos bonnes prières et à vos sages conseils que j'attribue ma vocation. »
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Une autre Marie-Louise, fille de sa sœur Armandine et d'Eusèbe Lajeunesse, se sentait, elle aussi, appelée à la vie religieuse. Mais, faute d'instruction, il lui était difficile de se faire admettre dans une congrégation. Son oncle Ovide, encore au scolasticat, intervint auprès de son beau-frère pour le décider à laisser sa fille suivre sa vocation, et à faire les sacrifices nécessaires pour lui procurer une instruction convenable. Il finit par gagner sa cause. Mais Dieu se contenta de la bonne volonté des parents et de la jeune fille, qu’il prit dans son paradis, avant son entrée au couvent. Pendant qu'elle poursuivait ses études chez les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame au couvent de L’Assomption, pour se préparer à entrer en religion, elle fut atteinte de la fièvre typhoïde; transportée chez ses parents, à Sainte- Marguerite, elle mourut au mois de juin 1888.
Il semble que M. Eusèbe Lajeunesse, son père, s'était montré trop peu empressé pour consentir à donner à Dieu ce premier enfant qu’Il lui demandait. Dieu se vengea miséricordieusement en lui en prenant six autres, dont trois filles, qui se firent religieuses, et ses trois fils dont nous avons parlé plus haut, qui se firent religieux Oblats, et dont l’un est devenu évêque. Il va sans dire que l'oncle Ovide ne resta pas étranger à l’éclosion et au développement de toutes ces vocations et de multiples autres.
Cependant, la fin du scolasticat approchait pour le frère Ovide. D’après ce qu’il écrit dans une lettre datée du Cumberland, il avait désiré les missions sauvages, et le Père Guillaume dit qu'il les avait désirées bien longtemps avant son entrée en religion; mais que, par discrétion et par abandon à la volonté des supérieurs, il n’avait pas manifesté ce désir en entrant au noviciat. Mais ce désir était connu de Dieu, qui l'avait inspiré et qui en procura la réalisation.
Pendant le Chapitre général de 1887, Mgr Grandin demanda naturellement des sujets au Supérieur Général des Oblats, et il obtint le frère Ovide Charlebois, qui terminait ses études théologiques à Ottawa. Demanda-t-il spécialement ce sujet? Il semble du moins qu'il le connaissait un peu, car au mois de juin, en passant au noviciat de Saint-Gerlach, en Hollande, le saint évêque nous confia, tout joyeux, qu'il avait obtenu un bon sujet qui l’attendait au scolasticat d'Ottawa, où il devait être
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ordonné sous peu. Mais il ne savait pas encore si cette obédience sera ou ne sera pas agréable à l'intéressé. C’est pourquoi, embarqué sur «La Gascogne» pour revenir en Amérique, il lui écrivit, le vingt-trois juin, encore sur le navire: « Notre très Révérend Père Supérieur Général m’annonçait, il ÿ a quelques jours, une bonne nouvelle pour moi, et, j'espère, pour mon diocèse. C’est que le bon Dieu vous avait choisi, par son intermédiaire, pour venir partager nos travaux. Je crois que vous aimez assez le bon Dieu pour trouver la nouvelle bonne aussi. Cependant, je dois vous avouer que, si vous consultiez la chair et le sang, vous pourriez considérer la nouvelle comme mauvaise. Mais vous n'avez pas embrassé la vie religieuse pour jouir; et le bon Dieu vous montre qu’Il vous aime et a confiance en vous, puisqu'il vous confie une mission toute de dévouement. Courage, cher frère. Soyez tout de bon l’homme de Dieu; donnez-vous à Lui tout spécialement pour vous user pour sa gloire. Pour vous user, remarquez bien; je ne dis pas vous tuer. Il faut vivre longtemps, au moins autant que cela dépendra de vous, et utiliser pour Dieu et le salut des âmes, le temps que le bon Dieu vous donnera. »
Ce que nous connaissons du frère Ovide nous permet bien d'affirmer que la nouvelle ne fut pas considérée par lui comme mauvaise; et sa vie, telle que nous l’étudierons dans les pages qui suivent, montrera qu'il sut comprendre et mettre en pratique les conseils et les exhortations que lui donnait le vénérable évêque de Saint-Albert.
Dans la lettre dont nous venons de citer un extrait, Mgr Grandin dit qu’il serait heureux d’ordonner lui-même son nouveau missionnaire, mais qu’il devra probablement renoncer à ce bonheur; car, les intérêts de ses missions vont l’obliger de passer quelque temps aux Etats-Unis, avant de rentrer au Canada. Mais, soit qu'on ait retardé l'ordination, soit qu'il ait abrégé un peu la durée de son voyage, il conféra lui-même la prêtrise, le dix-sept juillet 1887, à celui que devait rendre de si importants services aux missions du grand Nord.
«Après son ordination, nous dit le Père Guillaume, il (le Père Ovide) alla immédiatement passer quelques jours dans sa famille. Ce temps fut partagé entre les paroisses de L'Assomption et Sainte-Marguerite.
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«A L'Assomption, il revit avec une profonde émotion son bien-aimé père, sa bonne belle-mère, à qui il donnait le doux nom de maman, sa sœur Alma, qu’il appelait sa sœur-mère, parce qu’elle avait remplacé auprès de lui sa mère défunte, ses frères Emmanuel et Charles, sa jeune sœur Marie-Louise, sa grande bienfaitrice, madame Faribault, et quelques amis de la famille. Le bon curé l'invita à chanter la messe du dimanche. Il reçut un accueil des plus bienveillants au collège, son Alma Mater, qu'il continua d'aimer jusqu’à sa mort. Il eut la consolation de célébrer plusieurs fois le saint sacrifice dans sa chère chapelle de Notre-Dame de Bon-Secours, où, étant collégien, il avait si souvent entendu la messe et prié de bon cœur.
« Accompagné de son père et de sa sœur Alma, il se rendit à Sainte-Marguerite, où résidaient encore bon nombre de ses proches parents: grand'mère Chartier, ses deux sœurs, Armandine (madame Lajeunesse) et Albine (madame Charette), ainsi que des oncles et tantes, etc. Il chanta la messe dans l’église de sa première communion. Le curé monsieur l'abbé Gilbert Moreau, ami de la famille, fit un sermon des plus sympathiques. Quand le Père Ovide sortit de l’église, ce fut un spectacle touchant de voir les braves gens qui l’avaient connu enfant, venir renouveler connaissance et rappeler les souvenirs du passé. »
«Avec ses parents présents, il alla au cimetière prier sur la tombe de sa regrettée mère, et sur celle de son vénéré grandpère maternel, Dominique Chartier.
« De retour à L'Assomption, le Père Ovide dut songer aux adieux. Dans ce temps-là, ceux qui partaient pour les missions de l'Ouest n'espéraient pas en revenir, et faisaient des adieux pour toujours, Comme lors du départ pour le noviciat, Ovide et son père se montrèrent héroïquement courageux; mais Dieu sait combien grand fut leur sacrifice.
«Le Père Ovide retourna ensuite au scolasticat d'Ottawa. Là aussi, les adieux furent touchants. »