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CHAPITRE I

D’Ottawa au lac Pélican (1887)

Après ces quelques jours passés dans sa famille, le Père O. Charlebois partit pour les missions de Saint-Albert, diocèse de Mgr Grandin, situé dans ce qu'on appelait alors «les Territoires du Nord-Ouest »; et comprenant tout ce qui constitue actuellement les provinces de l'Alberta et de la Saskatchewan. Mais, comme il était destiné aux missions du Nord-Est du diocèse, au lieu de le faire passer par Saint-Albert, Mgr Grandin lui ordonna de se rendre directement au lac Pélican, en passant par le lac Winnipeg, le Grand-Rapide et la rivière Saskatchewan, jusqu’au Cumberland, où il devait rencontrer le R. P. Bonald, missionnaire en charge de ces missions.

D'Ottawa, par la voie du chemin de fer Canadien-Pacifique, qui venait d'entrer en exploitation, il se rendit à Winnipeg. Le 22 août, il est à bord du petit vapeur « La Princesse », sur le lac Winnipeg, d'où il écrit à son frère Guillaume, alors scolastique à Ottawa: « Mon voyage d'Ottawa à Winnipeg s’effectua sans incident remarquable. Après avoir passé quelques jours chez nos Pères de Saint-Boniface et de Winnipeg, je partis par le chemin de fer pour Selkirk. Là, je montai à bord du bateau sur lequel je suis présentement. Il a descendu la Rivière Rouge de Selkirk au lac Winnipeg, qu'il va traverser du sud au nord, pour se rendre à un fort appelé Grand-Rapide.

«Que vous dire du lac Winnipeg? Il n'a qu'un défaut: ses eaux sont troubles. Du reste il est bien beau. Ses rives et ses îles sont magnifiques; sa grandeur est imposante: 250 milles de longueur, sur 55 de largeur » (Petites Annales O.M.I. 1891.)

La traversée du lac Winnipeg prit quatre jours; et, le 25 août, le bateau s'arrêta au pied du Grand-Rapide. « Là, écrit le Père Charlebois, je fus bien reçu par le commis de la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui, bien que protestant, se montra très aimable pour moi. »

Le 28 août, il écrit à son père: « Je devais partir hier pour le Cumberland, mais je n'ai pu trouver de guides qualifiés pour entreprendre un tel voyage. Heureux retard, car aujourd’hui même, une berge est arrivée, qui m'emmènera sans qu'il m'en coûte rien et sans que je coure aucun danger. Vous voyez que la Providence prend soin de ses missionnaires...» Puis il décrit un peu le pays: «Le Grand-Rapide est l’endroit où la Saskatchewan débouche dans le lac Winnipeg, par un rapide de cinq milles de long. A cette place, la rivière a environ vingt arpents de large, et ses eaux sont aussi troubles que celles du lac Winnipeg. Aux alentours, le sol a peu de valeur...». Il parle ensuite des quelques familles catholiques qu’il trouve là, et auprès desquelles il essaye de commencer son ministère apostolique. « J'aime beaucoup les sauvages, continue-t-il, et je me plais au milieu d'eux... Allons, n'ayez aucune inquiétude sur mon compte: Je suis entre les mains de Dieu et de la Sainte Vierge; par conséquent, je ne cours aucun danger. Je suis content et heureux; ce qui ne m'empêche pas de penser souvent à vous et à tous ceux qui me sont chers. » (Petites Annales, ibid.)

Ce que, dans le pays, on appelait une berge, était un petit bateau à quille, d’une contenance de 5 à 6 tonnes, dont la Compagnie de la Baie d'Hudson se servait pour le transport de ses marchandises vers ses postes du Nord. Celle sur laquelle s'embarqua le P. Charlebois, partie du Grand-Rapide le 2 septembre, s’en vint aborder au Pas le 7 dans la nuit. Elle avait donc parcouru ses 150 milles en cinq jours; ce qui est presque un record pour une embarcation qui n’avance qu'à la rame ou à la voile, en remontant le fort courant de la Saskatchewan.

En débarquant sur cette plage à peu près déserte, le jeune missionnaire ne se doutait certainement pas que, 24 ans plus

tard, il y reviendrait pour y établir le siège d’un nouveau Vicariat Apostolique.

En 1887, Le Pas n'était même pas un village. Voici la description qu’en fait Mgr Charlebois lui-même, dans le discours qu’il prononça, en 1922, à l’occasion de la dédicace de sa cathédrale: « La mission consistait en une petite chapelle de 10 pieds carrés, qui servait en même temps de chambre à coucher, de salle de réception et de réfectoire. Elle était située à l’autre bout du pont actuel, tout près du petit cimetière que l’on y voit encore. De ce côté-ci de la rivière, (à la place où est la ville actuelle), on voyait la maison du commis de la Baie d'Hudson, celle du ministre protestant, son église construite en boulins et tombant en ruines. C'était tout. La population indienne se trouvait surtout, comme aujourd'hui, de l’autre côté de la rivière. Comme blancs, on comptait le commis de la Compagnie, le ministre et l’agent des Indiens; mais celui-là résidait sur les bords du lac qui porte actuellement son nom, le lac Reader.

« Je débarquais pour la première fois au Pas, en face de la maison actuelle de la Compagnie de la Baie d'Hudson. C'était au milieu de la nuit, et une nuit des plus obscures. J'arrivais de Montréal, via lac Winnipeg. Du Grand-Rapide, j'étais venu dans une berge appartenant au gouvernement, et montée par sept indiens, qui ne me comprenaient pas, et que je ne comprenais pas davantage. Je descendis de l’embarcation avec un cœur bien timide et inquiet. Où me diriger par une telle obscurité? Je ne connaissais personne.

« Mais Dieu avait prévu mon embarras, et il sut facilement m'en tirer. Le commis de la Compagnie, réveillé par le bruit des rames, descendit près de la rivière. C'était un de ces braves Anglais, nombreux autrefois dans l'honorable Compagnie, qui aimaient à se montrer gentils et obligeants envers les missionnaires catholiques. Il me toucha la main, et se hâta de me dire: «Attendez ici un instant, s’il vous plaît.» Il revint bientôt avec un autre Monsieur, qui me salua en disant: « Comment ça va, mon Père?» Je sentis que c'étaient là des paroles amies, des paroles d’un des nôtres.» (Discours de Mgr Charlebois.)

Le nouveau venu était, en effet, un métis canadien, qui donna l'hospitalité au P. Charlebois, et lui apprit que son supérieur, le R. P. Bonald, o.m.i., était arrivé le jour même, et se trouvait

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de l’autre côté de la rivière. «Le jour à peine paru, continue Mgr Charlebois, je traversais la rivière, et je me jetais dans les bras du P. Bonald. Je retrouvais un père, un supérieur, un ami, mes inquiétudes de la veille avaient disparu. » (ibid.)

Pour comprendre toute la joie du jeune missionnaire, il faut se rappeler qu'il venait de voyager pendant cinq longues journées, en pays inconnu, avec des gens qui ne le comprenaient pas, et dont il ne comprenait pas la langue. Pour savoir combien cela est pénible, il faut l'avoir éprouvé.

La joie de l’arrivant était d'autant plus vive, qu’il ne s’attendait pas du tout à trouver là le Père Bonald; pas plus que celuici ne s'attendait à sa venue. Leur rencontre était donc bien providentielle.

Ce jour-là étant un dimanche, les deux Pères résolurent d’avoir un office solennel. Le P. Charlebois chanta la messe; le P. Bonald fit l'office de chantre et prêcha en cris; et «nos gens furent émerveillés par cette solennité extraordinaire. »

Le lendemain, en compagnie du P. Bonald, le jeune missionnaire embarque en canot d’écorce, pour continuer à remonter la Saskatchewan, sous la conduite de deux sauvages. Arrivé au Cumberland, il écrit au P. Boisramée, son ancien maître des novices: «Il ne nous fallut pas moins de deux jours pour arriver au Cumberland. Cette mission, un peu plus considérable que les deux précédentes (Le Pas et le Grand-Rapide), contient une vingtaine de familles catholiques. Nous y avons une maison relativement bonne. Elle est partagée en deux parties. L'une nous sert de chapelle, l’autre de résidence. Nous avons deux belles cloches, qui font sourire les sauvages chaque fois qu'elles sonnent.» (Petite Annales 1891.)

Le jeune missionnaire aurait dû se rendre directement au lac Pélican, résidence du P. Bonald, sous la direction duquel il devait étudier la langue Crise. Mais, les gens du Cumberland insistèrent tellement pour que l’un des Pères restât au milieu d'eux, que le P. Bonald se décida à leur laisser son jeune compagnon pour quelque temps. Ce quelque temps dura trois mois, qui parurent sans doute bien longs au nouveau venu.

Quelques jours après le départ du P. Bonald, il écrit au P. Boisramée: « Me voilà donc seul dans ma petite maison. Je n'ai d'autre compagnon que Notre-Seigneur au Saint Sacrement.

Oh! la beile chasse!

«Laissez venir à moi les petits enfants. »

« Les pauvres sont évangélisés. »

Le Père Joseph Egenolf, o.m.i., sciant à «la scie de long », dur métier que le Père Charlebois pratiqua souvent.

Dans sa dernière tournée pastorale, Mgr Charlebois fait la connaissance d'un chef païen, au lac Poule d'eau.

Il sait me consoler, me fortifier, me guider, me rendre heureux: J'emploie mon temps à étudier le cris, à repasser ma théologie, à préparer des instructions. J'ai aussi à faire ma cuisine, à balayer la maison, etc. Le dimanche, je chante la messe, en faisant seul les fonctions de célébrant et de chantre. Je pourrais ajouter celles de servant, car je n'ai pour m'assister qu'un enfant de neuf ans, qui est plutôt un embarras qu’un servant. Pendant la messe, je prêche en français; plusieurs de mes catholiques comprennent cette langue. Dans l'après-midi, nous avons la récitation du chapelet, le chant des cantiques et une instruction suivie de la bénédiction du Très Saint Sacrement. À tous ces exercices, ma chapelle est remplie de fidèles, souvent même les protestants ÿ viennent, parce qu'ils trouvent nos cérémonies plus belles que celles de leur ministre.

«Mes sauvages me témoignent beaucoup d'affection et se montrent bien bons pour moi. S'il leur arrive de tuer du gibier, ou de se procurer quelqu'autre extra, ils ne manquent pas de m'en apporter une petite part. Plusieurs viennent me voir, dans le but de me désennuyer... » (Petites Annales, 1891.)

Malgré ces désennuis procurés au pauvre solitaire par les visites des sauvages, et les extra de nourriture qu'ils lui apportaient, le temps devait sembler bien long et la vie bien dure au jeune missionnaire, qui ne comprenait pas la langue de la plupart de ses gens, et était entouré d’une population en majorité protestante. À cela, ajoutez la grossièreté de la nourriture: poisson et viande séchés et fumés en faisaient généralement tous les frais. On y ajoutait de temps en temps un morceau de «galette », pâte sans levain, plus ou moins cuite devant le feu. Le pain proprement dit était inconnu, ainsi que le sel, le sucre et le café. Pour assaisonner l'ordinaire, il n’y avait que le thé sans sucre et le bacon grillé, qui n’était autre que du lard fumé et conservé dans une couche de sel. Ce lard, parti de Chicago, était généralement d’un âge tout à fait respectacle quand il arrivait dans nos missions. Quant aux extra procurés par les sauvages, c'étaient des morceaux de viande d'orignal ou quelques lièvres ou perdrix qu'il fallait faire cuire sans sel ni assaisonnement.

Une épidémie de diphtérie, qui s’abat alors sur la population du Cumberland, vient encore augmenter sa peine et le

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jeter dans de grandes angoisses. « Presque tous les enfants sont morts, s'écrie-t-il. Rien de plus navrant que le spectacle qui s'offrait à mes regards lorsque j'allais visiter les cabanes. En y entrant, j'apercevais quatre, cinq, six malades étendus par terre, roulés dans une misérable couverture, et si près les uns des autres, que je devais faire attention pour ne pas poser le pied sur un bras ou sur une jambe. Souvent, au milieu de ces malades, se trouvait un petit cadavre; et, au milieu de cette désolation, la pauvre mère épuisée de fatigue et brisée de douleur. Pauvres gens! Je les visitais aussi souvent que je le pouvais. Mais la plupart ne comprennent ni le français, ni l’anglais. Je ne pouvais donc les consoler par mes paroles. Mais leur confiance dans le prêtre est telle, que ma seule vue leur procurait un grand soulagement.» (Petites Annales, 1891.)

C'était un vrai crève-cœur pour le dévoué missionnaire, de voir ainsi souffrir et mourir ses gens, sans pouvoir les consoler et les réconforter autant qu’il aurait voulu le faire. Il faut s'être trouvé dans la même situation, pour comprendre combien il est douloureux pour un missionnaire, surtout pour un jeune qui n’a pour ainsi dire encore jamais vu mourir, d’assister à l'agonie de ses enfants, sans pouvoir leur adresser les paroles de réconfort dont on a le cœur rempli, parce qu'ils ne comprennent pas la langue dans laquelle on leur parle.

Comme si rien ne devait manquer à ses épreuves pendant ces pénibles mois de son initiation au ministère des missions, le P. Charlebois tomba lui-même malade, et assez gravement quoiqu'il en dise.

« J'eus, moi aussi, ma petite épreuve, écrit-il. Un gros rhume, accompagné d’une douleur au poumon droit, m’incommoda beaucoup pendant quelques jours. Une nuit entre autres, je crus que j'allais mourir. Ma douleur de poitrine était si violente que j'avais une peine extrême à respirer. Vous pouvez vous imaginer ce qui se passa alors dans ma tête. Seul, éloigné de toute habitation; éloigné surtout de tout confrère; le Rév. P. Bonald, mon plus proche voisin, est à 130 milles! La douleur diminua peu à peu, et aujourd'hui, je suis parfaitement rétabli... Je suis content et heureux dans ma nouvelle position. Les missions sauvages faisaient depuis longtemps l’objet de mes

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désirs: je remercie le bon Dieu de m'y avoir envoyé par l’entremise de mes supérieurs.» (Petites Annales, 1891.)

Ce qui n'empêche que la nature reprenait souvent ses droits, et que, malgré son esprit surnaturel et son complet abandon à la volonté de Dieu, le jeune missionnaire pleurait souvent au milieu de sa solitude et de ses épreuves, ainsi qu'il l'avoue pour ainsi dire malgré lui, dans ses lettres à sa sœur, madame E. Lajeunesse, et à son évêque, Mgr Grandin. Celui-<i lui répond, le 26 avril 1888: « Pauvre Père, qui aurait supposé que vous auriez été si longtemps seul? Je m'en voudrais si c'était de ma faute. Dans votre solitude, vous vous êtes surpris parfois à pleurer. Pauvre Père, j'ai la même faiblesse en lisant votre lettre et en vous répondant. Evidemment, le bon Dieu vous savait à la hauteur de l’épreuve; autrement, il ne vous y aurait pas exposé. La chose est passée; j'en suis content, et je suis sûr que le bon Dieu l’est aussi. »

Ainsi se passèrent, dans la solitude et les épreuves, les mois d'octobre et de novembre. Dans les premiers jours de décembre, on vint, du Pas, chercher le missionnaire pour baptiser un enfant malade, C'était un voyage de 45 milles qu’il fit en traîne à chiens. «Pendant ce voyage, écrit-il, j'ai fait pour la première fois usage de la traîne à chiens, qui est notre unique voiture d'hiver. »

Cette fameuse voiture se compose de deux minces planches de bouleau, larges chacune de 6 à 7 pouces, longues d’une douzaine de pieds, et fortement recourbées à l'avant. Elles sont réunies par des barres étroites, fixées à la partie supérieure des planches par de petites lanières de peau crue, appelées babiche, de manière à ce que cette babiche ne dépasse pas la surface des planches dans le dessous de la traîne; sur le bord extérieur de chaque planche, on fixe des anneaux ordinairement en cordes, dans lesquels on fait passer la courroie qui doit fixer la charge sur la traîne, que cette charge soit animée ou non. La voiture ainsi constituée, on y étend une enveloppe sur laquelle on dépose la personne ou les choses qui doivent constituer la charge; on ferme l'enveloppe et on ficelle. Puis, on attelle quatre ou cinq chiens à l'avant; le conducteur prend son fouet et crie « Marche! »; les chiens partent au trot, et la charge se fait ballotter à tous les cahots du chemin, quand elle ne se fait pas

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renverser, le nez dans la neige. Comme on le voit facilement, c'est un mode de locomotion très confortable et très pittoresque. Quant au conducteur, il doit courir derrière ses chiens; tout au plus, quand le chemin est très beau, peut-il se planter debout sur l'arrière de la traîne. Parfois même, il doit prendre un bâton et pousser par en arrière, pour aider les chiens, lorsque la charge est trop lourde, et le chemin trop mauvais. Dans ses voyages subséquents, le P. Charlebois fut presque toujours lui-même le conducteur de sa traîne.

Rendu au Pas, il baptise l'enfant de quelques jours pour lequel on était venu le chercher, «et, dit-il, un autre de 80 ans. » Il y trouva, en effet, un vieux sauvage protestant, presque à l’agonie, et qui désirait se faire catholique. Le Père l'instruisit sommairement, le baptisa sous condition, et lui fit faire sa première communion. Le vieux mourut dans d’admirables dispositions. Ce fut la première conquête du Père Charlebois sur le protestantisme; et elle eut lieu au Pas.

Il est de retour à la mission du Cumberland vers le 10 décembre. Il aurait désiré se rendre au lac Pélican le plus tôt possible, afin de mettre fin à sa longue solitude. Mais, à cette époque, il ne put sans doute trouver personne pour l'y mener, tous les hommes devant être partis pour la chasse; peut-être aussi voulurent-ils le garder pour passer la fête de Noël Avec eux.

Ce ne fut que le lendemain de Noël qu'il se mit en route pour aller rejoindre le P. Bonald. Les chemins étaient mauvais et la température rigoureuse. Le voyage, qui n'aurait dû prendre que trois jours, en prit cinq; et, sur les quatre nuits de voyage, on dut en passer deux à la belle étoile. Voici comment se font ces logements à l'hôtel du firmament. Pendant qu'une partie des voyageurs s'occupe de «faire» le bois pour la nuit, c’està-dire d'aller le couper dans la forêt, d’autres déblayent la place du campement, en enlevant la neige à l’aide de leurs raquettes. Cette neige, entassée du côté d'où vient le vent, forme une sorte d’abri contre la brise. La neige enlevée plus ou moins, on étend à la place une couche de branches d’épinettes; puis on allume un bon feu, sur lequel on fait bouillir le thé, et cuire ou réchauffer les provisions qui doivent servir au souper. Le repas pris et la prière récitée, sur le plancher aromatique constitué

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par les branches d’épinettes, on étend les couvertures, dans lesquelles chacun s’enveloppe de son mieux.

Les premières fois, il est rare que l’on puisse dormir dans ces lits moelleux. Lorsqu'on y est habitué, et que la température ne descend pas au-dessous de —30 degrès, on peut généralement arriver à se préserver du froid, et goûter un peu de repos. Mais si l’on arrive à —40 degrés et au-dessous, il faut être un indigène pour pouvoir dormir. Le froid pénétrant à travers les branches d’épinettes qui servent de plancher, trouve toujours quelque ouverture dans les couvertures pour atteindre le voyageur, qui passe la nuit à essayer de boucher ces fissures par lesquelles le froid lui arrive; en en bouchant une, il en fait deux ou trois autres, et l’interminable nuit se passe dans cet amusant exercice, qui fait désirer le moment où le guide rallumera le feu, signal du réveil général; et l’on se lève, plus fatigué qu'on ne l'était le soir en se couchant.

Il n'est donc pas étonnant que, pendant ces deux nuits passées à la belle étoile, le Père Charleboïis n'ait pu goûter aucun repos. Une fois même, s'étant trop approché du feu qu'il avait rallumé pour essayer de se réchauffer, ses couvertures s'enflammèrent, et il faillit être brûlé vif. Pour comble de malheur, les vivres manquèrent et, la dernière journée, hommes et chiens durent déjeuner par cœur. Heureusement que, vers midi, ils arrivèrent à la mission Sainte-Gertrude du lac Pélican, où la cordiale réception du Père Bonald fit oublier au jeune missionnaire les fatigues de la route et les misères de sa solitude à la mission du Cumberland. C'était le 30 décembre 1887.

Les deux Pères passèrent ensemble le jour de l’an à la mission Sainte-Gertrude, et le Père Charlebois y resta pendant les premiers mois de 1888. Ses principales fonctions étaient, comme il le dit, «de remplir les fonctions de sacristain et d'étudier la langue crise ». Pendant ce temps-là, le Père Bonald s'occupait du ministère. (Petites Annales, 1892.)

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