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CHAPITRE II

Mission Saint-Joseph, au lac Cumberland (1888-1900)

Le Cumberland, depuis longtemps centre d’un important district de la Compagnie de la Baie d'Hudson, reçut la première visite du prêtre catholique en 1846, lors du passage du Rév. Père Taché, o.m.i., et de l’abbé Lafñlèche, qui se rendaient à l'Ile-à-la-Crosse. Dans la suite, ce poste reçut, à différentes reprises, la visite des missionnaires de passage, lorsqu'ils se dirigeaient vers le Nord. Mais, jusqu’en 1877, aucun n'en fut spécialement chargé.

En 1877, le Rév. Père Méd. Paquette vient y fixer sa résidence, et met cette mission sous le patronage de saint Joseph. Du côté sud du lac, sur une petite pointe de terre, il construit une maison en troncs d'arbres, de 22 pieds carrés. Une partie servira de chapelle et l’autre de résidence au missionnaire. Tout y était de la plus extrême pauvreté, tant à l’intérieur qu'à l'extérieur; et le Père y menait une vie des plus précaires, au milieu d’une population presque en totalité protestante. Il n’y avait qu’une trentaine de catholiques contre 300 protestants, et un grand nombre d'’infidèles. De plus, ces gens étaient depuis longtemps en contact avec les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dont la conduite généralement peu exemplaire a rendu les conversions plus difficiles, partout où le contact s’est produit.

Vers 1880, le Rév. Père Lecoq, o.m.i., s’y rendit pour tenir compagnie au Père Paquette, qu’il ne tarda pas à remplacer, celui-ci ayant été envoyé dans une autre mission. Le nouveau missionnaire résolut de construire une église un peu moins indigne de Notre-Seigneur que la masure qui servait de demeure commune à Lui et au missionnaire. Il avait même commencé

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à en poser les fondations, lorsque, faute de ressources, Mgr Grandin se décida à retirer le prêtre de ce poste, en 1885. L'église, à peine commencée, ne devait être achevée que dix ans plus tard; et, pendant deux ans, la mission du Cumberland ne fut visitée qu’à intervalles irréguliers, par le Père Bonald, dont la résidence était au lac Pélican, à 135 milles de là.

Nous avons vu, au chapitre précédent, qu'à l’automne de 1887, le jeune Père Charlebois y demeura trois mois. A la fin de l’année il gagna le lac Pélican pour y passer les premiers mois de 1888. Mais, dès la mi-mars, il lui fallut reprendre le chemin du Cumberland, afin d'y célébrer la fête de Pâques, qui, cette année-là, tombait le ler avril. Après Pâques, il reste encore dans la solitude de la mission Saint-Joseph, pour y préparer les petits et même les grands enfants à la confirmation, que devait leur administrer Mgr Grandin, dont on attendait la visite.

Nous n'avons aucun détail sur cette visite de Mgr Grandin; nous n’en connaissons pas même la date précise. Tout ce que nous savons, c'est que cet été, il visita les missions du nord et du nord-est de son diocèse et que, pendant cette visite, il rencontra le P. Gharlebois. Car dans une lettre datée du 10 septembre, il s'excuse de n'avoir pas répondu plus tôt au jeune missionnaire, dont la lettre avait dû le croiser en chemin. « A vous dire vrai, écrit-il, je n'étais pas bien scrupuleux: car, vous ayant rencontré, j'avais par avance répondu à votre lettre. »

La solitude pesait au jeune missionnaire. De toutes les misères de la vie de mission, nous croyons même que ce fut la plus sensible à son cœur aimant. Dès son premier séjour au Cumberland, nous avons vu qu’il en pleurait. Il écrit à présent à son frère Guillaume: «J'ai beaucoup pleuré en lisant ta lettre. Seul dans mon petit appartement, je laissai libre cours à mes larmes. Tu les retrouveras toutes dans le Sacré-Cœur de Jésus, où j'ai soin de les dépenser. C'est ce divin Cœur qui est mon refuge dans ces moments. C'est aussi Lui qui rend mes larmes si douces et si délicieuses. Pleurer, en effet, uni à Jésus, c'est le plus grand bonheur ici-bas. — « Bienheureux ceux qui pleurent ». — Je n’ai jamais si bien compris cette vérité qu’à présent. C’est une de ces choses, vois-tu, qui s’apprennent plus par la pratique que par la théorie. »

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Le 6 juin, il écrivait à sa sœur, madame E. Lajeunesse: « Je commence à me faire à ma vie solitaire. Je ne pleure plus aussi souvent que l'automne dernier. Cela ne veut pas dire que je sois plus heureux; car je trouvais tant de bonheur dans mes larmes que je les regrette. »

Pendant le mois de juin, il quitte la mission Saint-Joseph pour quelques semaines, afin d'aller visiter les Cris de Pakitawagan, et construire là une petite chapelle. Cette localité est située sur la Rivière aux Anglais ou Churchill, à 150 milles au nord du lac Pélican. Les indiens qui s'y trouvaient en assez grand nombre, étaient tous catholiques, et visités, à intervalles irréguliers, par le P. Bonald. Mais ces visites ne pouvaient qu'être assez courtes, et aucun établissement n'avait encore été fondé parmi eux. Cependant, c’étaient les sauvages les mieux disposés; ils comblèrent de consolations le cœur du zèlé missionnaire.

Celui-ci demeura cinq ou six semaines au milieu de ces bons chrétiens, les instruisant et les catéchisant, tout en travaillant à la construction de la petite chapelle, qu’il mit sous le patronage du Sacré Cœur. Dans son petit journal, il cite plusieurs traits édifiants de ces pauvres sauvages.

Même là, les épreuves ne lui manquent pas. Il écrit en effet: «D’après cela, vous croirez peut-être qu’il est bien agréable de rester parmi les Indiens. Il ne faut pas trop s’y fier. C’est agréable, si l’on aime beaucoup le bon Dieu. Sans cette condition on ne pourrait y rester une semaine. Mgr Grandin avait raison de nous dire à chaque visite qu'il faisait au noviciat et au scolasticat: — «Si vous voulez venir au Nord-Ouest, aimez beaucoup le bon Dieu.» — Oui, la vie missionnaire au milieu des sauvages est une mort continuelle à soi-même: mort À la délicatesse; mort à la sensualité; mort à la volonté propre; mort à tout notre être, excepté à notre âme, qui y trouve la vie. Aïnsi, si vous voulez être doux, humbles, détachés de vous-même, venez chez les sauvages.» (Petites Annales 1895).

Tout en instruisant les Indiens, le P. Charlebois travaillait à la construction de la chapelle; et il devait faire lui-même le plus gros du travail. Car, comme il le dit quelque part, les sauvages qui l'aidaient n'avaient de cœur à l'ouvrage que

lorsqu'ils étaient à table. Cet été-là, il termina tout l'extérieur de la bâtisse, dont il acheva l’intérieur à sa visite de l'été suivant.

De Pakitawagan, il revient au lac Pélican, où il arrive dans la première quinzaine d'août. Le 14, il écrit de là à sa sœur, madame E. Lajeunesse, pour la consoler de la mort de sa fille Marie-Louise; celle à la vocation de laquelle nous l'avons vu s'intéresser si fort, alors qu’il était encore scolastique. Dans cette lecture, il laisse déborder la tendresse naturelle de son cœur; mais c'est une tendresse chrétienne, sanctifiée par l'amour de Dieu et le confiant abandon à la divine volonté. « J'ai pleuré, écrit-il, la mort de cette nièce bien-aimée; mais ce qui m'a causé le plus de douleur, c’est la pensée de la peine que tu as dû éprouver à cette occasion. Vraiment, il faut que le bon Dieu t'aime beaucoup, pour te demander tant de sacrifices, et des sacrifices si douloureux. Je ne doute pas que tu acceptes toutes ces épreuves avec esprit de foi et de résignation à la volonté divine. Tu le sais, tout ce qui nous arrive, c’est Dieu qui le veut ainsi; et Dieu ne peut ne pas vouloir notre bien. Quoique cela paraisse notre malheur, c’est pour notre bien cependant. C’est là une vérité que nous croyons, et qu’il nous faut croire. Or, avec cette pensée, on n’a jamais lieu de s’attrister. Sans doute, il est impossible de faire taire la nature qui ne voit que peine et douleur dans ces sortes d'épreuves. Mais il faut que la foi domine et que nous nous résignions volontiers à la divine Providence ».

Déjà, avant son départ du Cumberland, dans sa lettre du 6 juin, il écrivait à la même, probablement à l’occasion de la maladie qui précéda cette mort: « J'envie ton sort, puisque toi, tu as encore ce bonheur (de pouvoir pleurer). Oui, chère sœur, ne regarde pas tes larmes comme un malheur. Mais estime-

les comme des grâces précieuses. Oui, oui! C’est une véritable

grâce de pouvoir pleurer, quand on a eu la précaution de faire couler ses larmes dans le Sacré-Cœur de Jésus. Le cœur est alors mille fois plus heureux que s’il se trouvait au milieu de toutes les joies du monde».

Le P. Charlebois ne fit pas un long séjour au lac Pélican

après son retour de Pakitawagan. Sans même retourner au Cumberland, il repart, dès la fin d'août, pour aller évangéliser les

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Cris de l'entrée du lac Caribou. II fait le voyage sur les berges de la Cie de la Baie d'Hudson. Le 6 septembre, il était rendu à destination, et il écrivait à son frère Guillaume, une lettre dans laquelle il relate les principaux incidents du voyage. Il a trouvé une bande de Cris assez négligés jusque-là; et il n’a guère goûté de consolations au milieu d’eux. Il a eu cependant le bonheur de recevoir l’abjuration d’une protestante; ce qui l’a consolé un peu.

De l'entrée du lac, il espérait pouvoir se rendre à la mission St-Pierre, située à l’autre extrémité du lac Caribou; c’est-à-duc, à une distance de 200 milles. Mais, comme, cet été, les berges de la Compagnie ne faisaient pas la traversée du lac, il dut s'en revenir avec elles au lac Pélican, tenir compagnie au P. Bonald, avec lequel il espérait hiverner. Mais, le P. Gasté, supérieur du district, cédant sans doute aux réclamations des catholiques du Cumberland, lui envoya l’ordre d'aller résider dans cette mission. C'était la solitude qui commençait.

Ce fut évidemment pénible pour le P. Charlebois. Mais, avec son esprit de foi, il accepte cet ordre comme étant l’expression de la volonté de Dieu, et s’y soumet sans murmurer. Tout ce qu’il a l'air de craindre, c’est que cela ne soit pas conforme à la volonté de son supérieur majeur, Mgr Grandin, qui lui avait dit de résider au lac Pélican. Il dut lui en écrire; car Mgr Grandin lui répond, le 10 octobre 1888: «Vous avez bien fait de vous rendre au Cumberland, puisque le P. Gasté vous en donnait l’ordre. Cependant, je redoute, pour le cher Père Bonald et pour vous, l'isolement dans lequel vous vous trouvez, par suite de votre éloignement réciproque. »

L’isolement du jeune missionnaire au Cumberland devait durer douze longues années, pendant lesquelles il ne vit de confrères que de temps en temps, lorsque les Pères du lac Caribou ou du lac Pélican passaient par là, pour se rendre à Prince- Albert ou en revenir; ou que lui-même se rendait au lac Pélican pour se confesser, ou à Prince-Albert, pour y traiter les affaires de sa mission.

C'était sans doute pour le sanctifier, que Dieu lui imposait cette terrible épreuve; comme dans la suite, il lui en imposa bien d’autres que nous ne pourrons pas rapporter toutes. Mais, comme le lui disait Mgr Grandin, en 1887, «Le bon Dieu le

savait à la hauteur de l'épreuve; autrement il ne l'y aurait pas exposé. »

De fait, nous ne l’entendrons plus se plaindre des misères de son isolement; pas plus que de la pauvreté et de l'insuffisance de la nourriture; pas plus que de la fatigue des voyages, ou de la grossièreté et de l’ingratitude des sauvages. Toutes ces misères, il les acceptera de bon cœur comme faisant partie des fonctions de son ministère. Bien mieux, il en fera des moyens de sanctification, pour lui-même et pour les âmes au salut desquelles il travaille.

Nous lisons, en effet, dans les notes intimes que, vers cette époque, il adressait à son frère Guillaume: « Depuis ma dernière retraite, une pensée occupe mon esprit: c'est de devenir martyr. Ce n'est pas une petite prétention, n'est-ce pas? Vous me demanderez tout de suite: quels seront mes bourreaux? — C'est bien simple. Ce seront les maringouins; ce sera mon Pierriche; ce seront mes enfants du catéchisme; ce seront mes défauts, mes tentations, mes peines, mes privations, etc., etc. Ce n'est pas un petit martyre de quelques heures que je veux, mais un martyre de toute la vie. Comme on n'est jamais un seul instant sans avoir à souffrir, je me suis dit: pourquoi n’accepterais-je pas tout en vue du martyre? Cela ne sera-t-il pas aussi agréable à Dieu que les souffrances momentanées des vrais martyrs! Ainsi, je me considère comme sur un bûcher, où l’on me brûle à petit feu, de manière à me conserver longtemps la vie. Je vous assure que cette pensée aide beaucoup à tout souffrir avec patience ».

Nous avouons que ces lignes ont été pour nous une véritable révélation, et qu’elles nous font comprendre l’insensibilité apparente avec laquelle nous avons vu tant de fois Mgr Charlebois supporter les fatigues, les peines et les privations de toutes sortes dont il était accablé dans ses voyages, — et que ses compagnons, hélas! moins patients, trouvaient insupportables.

Mais nous croyons aussi que la nécessité où le mettait son isolement, de toujours se renfermer en lui-même; de toujours souffrir sous le seul regard de Dieu, sans jamais pouvoir épancher sa peine et chercher courage et conseil dans un cœur ami: (car il ne pouvait évidemment pas confier ses peines et ses

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misères à ses sauvages); nous croyons, dis-je, que cette nécessité de garder pour lui ses peines et ses angoisses, lui fit prendre cet air froid et renfermé, qui le rendait peu attirant au premier abord. Oh! cette peine de ne pouvoir jamais se décharger Île cœur, quel tourment pour le missionnaire isolé! Mais aussi quel moyen de sanctification, quand, comme Mgr Charlebois, on sait accepter cette peine, et toutes les autres, avec esprit de foil Et comme on comprend bien cette parole qu'il répétait sans cesse: « Si nous ne sommes pas des saints, nous sommes des fous ». Ce qui, assurément, est vrai de tout homme; mais surtout du missionnaire,

A partir de l'automne 1888, le champ d’apostolat du Père Charlebois fut donc la mission St-Joseph, avec ses annexes du Pas et du Grand-Rapide, ainsi que les nombreuses stations de pêche et de chasse où la fantaisie ou la nécessité poussaient ses ouailles, dans un rayon d’une centaine de milles autour du Cumberland. À peu près tous les ans, il avait aussi à faire un voyage à Prince-Albert, pour le ravitaillement de sa mission (250 milles environ); et, tant à l'aller qu’au retour, il donnait les secours de son ministère aux quelques catholiques du Fort la Corne, situé à 180 milles du Cumberland.

Le Pas se trouve à quelque 45 milles du Cumberland, quand on s’y rend par la voie d'hiver; mais, en été il faut faire un grand détour, pour aller rejoindre la Saskatchewan, et alors, suivre tous les méandres de cette rivière; ce qui fait plus que doubler la distance, et donne un parcours de 90 à 100 milles.

Quant au Grand-Rapide, qu’on s’y rende sur le glace ou par eau, la distance est à peu près la même à partir du Pas, 145 ou 150 milles; ainsi qu’on l'a dit au chapitre précédent. Du Cumberland à cette mission, il y a donc environ 200 milles en hiver, et 250 milles en été, car, dans l’un et l’autre cas, il faut passer par Le Pas.

Nous ne suivrons pas le P. Charlebois dans toutes ses allées et venues au milieu de cet immense territoire, pendant les douze années de son ministère au Cumberland. Nous nous contenterons de relater les faits les plus saillants et les voyages extraordinaires. Pour le reste, qu’il nous suffise de dire que chaque année, il allait au Grand-Rapide, au moins une fois, et presque toujours deux fois: une fois en été et une fois en hiver.

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À chaque voyage, tant à l'aller qu’au retour, il s’arrêtait à la mission du Pas, à laquelle il faisait encore une ou deux visites supplémentaires chaque année. De plus, nous voyons, par la chronique de la mission du Cumberland, que presque chaque mois, même une ou deux fois, il visitait des gens en parties de chasse ou de pêche sur la rivière Saskatchewan, au lac Castor, à Pine-Bluff, etc. En outre, il allait voir fréquemment une bande de sauvages infidèles, stationnés ordinairement dans les environs de la montagne du Pas, située à environ 60 milles en haut de la ville actuelle.

Il importe aussi de le remarquer, les voyages ne se faisaient pas avec la même facilité dans les missions du Nord-Est, que dans celles du Nord-Ouest du vicariat, dans le district de l’Ile-à-la-Crosse, où les natifs s'étant convertis du premier coup à la religion catholique, se montraient empressés à faciliter les visites des missionnaires. Là, en hiver, à moins d’impossibilité, les sauvages viennent chercher le prêtre avec deux traînes à chiens, l’une pour lui, l’autre pour les vivres et les bagages. Le Père n’a donc à marcher et à chausser la raquette que si les chemins sont trop mauvais; c’est-à-dire assez souvent. En été ils viennent le chercher avec un bon canot, et deux ou trois rameurs; il ne rame donc lui-même que s’il le veut bien. Dans l'un et l'autre cas, il doit nourrir les sauvages et leurs chiens; mais l'honneur d’aider le missionnaire dans le ministère qu'il exerce au milieu d'eux étant considéré comme une récompense suffisante, aucun autre paiement n'est exigé.

Dans les missions du Nord,-Est où les natifs étaient ou des infidèles obstinés dans leurs superstitions, ou des protestants fanatisés par leurs ministres, tous gâtés par les mauvais exemples des blancs qu'ils avaient fréquentés, les conversions ne se faisaient qu'une à une, et l’'empressement à aider le missionnaire était moindre. Sauvages ou métis, même catholiques, exigeaient, pour accompagner le Père, d’être nourris et payés, comme s’il s'était agi du service d’un traiteur ou d’un commerçant quelconque. Vu l'extrême pauvreté des missions, cela mettait un frein sérieux au zèle du missionnaire. Celui-ci, par économie, faisait seul le voyage, ou n’engageait qu’un guide; ce qui, en hiver, l’obligeait à courir par derrière les chiens tout le long du voyage, quand il n’était pas obligé de marcher en

avant, pour battre le chemin avec ses raquettes. En été, il devait avironner tout le jour et transporter sur son dos canot et bagages, dans les innombrables portages qui agrémentent le pays.

Donc, quand le P. Charlebois nous dit qu'il a fait un bon voyage, cela veut dire qu'il n’a eu d’autres peines que de courir ou de ramer toute la journée, en transportant à dos canot et bagages, à chaque portage qui se présentait. Comme on le voit, ce sont là beautés et amusements tout à fait relatifs. Surtout quand on se rappelle que, pour soutenir ses forces, il devait ordinairement se contenter de poisson sec ou de viande séchée rendue aussi coriace qu’une semelle de soulier, le tout assaisonné d'un morceau de bacon grillé. Heureux encore, quand ces peu appétissantes provisions ne venaient pas à manquer!

Mais, toutes ces fatigues physiques et ces misères matérielles n'étaient rien pour le vaillant missionnaire, lorsqu’au prix de tout cela, il pouvait arriver à temps pour administrer un mourant, et surtout pour convertir un hérétique ou baptiser un infidèle. Alors, tout était oublié; et, du fond du cœur, 1l poussait un sincère: « Deo gratias ».

N'écrivant qu'une simple biographie de l’illustre missionnaire, nous ne pouvons malheureusement citer tous les traits édifiants que nous connaissons sous ce rapport. Contentonsnous d'en prendre un au hasard, qui nous montrera le courage et la bonne humeur avec lesquels il supportait ces fatigues.

Au mois de février 1895, relatant un voyage qu'il venait de faire au lac Pélican, pour rencontrer le P. Bonald et se confesser, il écrivait à un scolastique d'Ottawa: … «Il y avait quatre mois que je n'avais eu ce bonheur (de se confesser); il était bien légitime de me l’accorder. Mais le bon Dieu à voulu que je le payasse cher. Les cinq chiens que j'avais loués, dans l'espoir qu'ils me traîneraient tout le long de la route, ne valaient rien. C’est à peine s'ils pouvaient nous suivre, rien qu'avec les vivres et mes couvertes dans la carriole. J'ai marché tout le temps, aller et retour. Mes pauvres jambes ont trouvé cela dur. Elles ont éprouvé toutes sortes de douleurs, au point que je n'en pouvais dormir. Au retour, en passant dans un détroit, mon guide perdit le chemin, et, faute de connaître

Ç mieux, il alla passer dans un endroit très dangereux, où, de

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mémoire d'homme, aucun être humain n’a passé, parce que ce n'est presque jamais gelé. Des sauvages qui vinrent après nous, nous dirent que c’est par miracle que nous n’avons pas enfoncé.

«Un peu plus loin, un gros brouillard de neige vint nous surprendre au milieu d'un lac. Il était tellement épais, que nous ne pouvions distinguer ni ciel ni terre. Nous marchâmes à tâtons. Lorsque nous nous reconnûmes, nous arrivions à un autre petit détroit où c'était à peine gelé, et où nous aurions infailliblement enfoncé. Aïnsi, dans la même journée, nous avions pour ainsi dire été deux fois aux portes de la mort. Heureusement que la bonne Mère du missionnaire était là, veillant sur nous. Aidez-moi à l'en remercier ».

Ce ne fut ni la première, ni la dernière fois que Mgr Charlebois a été en danger imminent de se noyer; et que, au dire de ceux qui en ont été témoins, il a été préservé de façon miraculeuse.

Mais laissons-le continuer son récit: « J'arrivai ici, dit-il, à demi mort de fatigue. Mais n'importe, me disais-je; c’est mon dernier voyage, et je vais pouvoir me reposer comme il faut. Mais, comme toujours, l’homme propose, et Dieu dispose. Trois jours ne s'étaient pas écoulés, qu'on vint me chercher uour aller administrer une malade, à 50 milles d'ici Mes jambes se récrièrent et regimbèrent. Mais le devoir criait plus fort. Le salut d’une âme avant tout. En allant, je pus me laisser traîner à peu près tout le temps; mais, en revenant, les chiens ayant une charge, je ne pus mettre les pieds dans la carriole. Parti à 5 heures du matin, je parcourus les 50 milles avant 6 heures du soir. En arrivant, il fallait voir si mes jambes étaient de mauvaise humeur. C’est en grognant et disputant fort qu’elles me supportaient. Je les laissai dire, sachant bien que le repos ramènerait la bonne humeur. Déjà, depuis longtemps, elles sont prêtes à repartir ».

Puis il se plaint de n'avoir encore fait aucune conversion cette année-là. «Je crains, dit-il, que cette année ne soit pas aussi féconde sous ce rapport que l'an dernier.» (Lettre à un scolastique.) — Mais il n’était qu’au mois de février.

Pendant l'hiver de 1888-89, il courut un danger au moins égal à celui que nous venons de rapporter. Il revenait de la

mission du Pas, accompagné d’un seul homme. Celui-ci marchaït en avant, pour marquer le chemin, et le Père suivait avec les chiens. Au milieu d’une épouvantable tempête de neige, les chiens perdirent les traces du guide, sans que le Père s'en aperçût, et s'en allèrent passer juste en haut d’un rapide très dangereux. Tout à coup, le Père voit que les chiens commencaient à enfoncer dans l’eau, et que lui, se trouve juste au-dessus du rapide. Dans cette position dangereuse, il ne pouvait pratiquement rien faire sans aggraver le danger. Il dut attendre que le guide, qu’il avait rappelé, vint l'aider à sortir de cette position critique; ce qui dut prendre un temps assez considérable. Et, pour qui connaît la faiblesse de la glace à la tête d’un rapide, c'est plus que merveilleux, que chiens, traîne et missionnaire n'aient pas disparu dans le torrent. Il le reconnaît lui-même: « Si la glace avait cédé, écrit-il, j'étais perdu. Il n’y a pas de doute, c’est la bonne Mère du missionnaire qui m'a préservé. » (Petites Annales 1895.)

Dans l’été de 1889, il retourne encore évangéliser les Cris de Pakitawagan, et il termine l'intérieur de la chapelle qu'il y avait élevée l'été précédent. A côté de cette chapelle, il construisit une petite maison, d'environ 12 pieds carrés, pour servir de résidence au missionnaire, lors de ses visites à cette mission. Le 24 septembre, il est de retour au lac Pélican, où il passe le reste de l’automne, en compagnie du P. Bonald, et ne revient au Cumberland qu'au commencement de décembre.

En 1890, en se rendant au Grand-Rapide, il faillit se perdre dans une tempête de neige, avant d'arriver au Pas. Puis, rendu au Grand-Rapide, il fut atteint d’une violente attaque d’influenza, qui faillit être fatale.

Au mois d'août de cette année, ce fut de nouveau le voyage à l'entrée du lac Caribou. Cette fois, le P. Charlebois traversa le lac, sur les berges de la Compagnie; et, le 8 août, il débarquait à la mission St-Pierre, où il trouva le bon Père Gasté, solitaire lui aussi, parce que son compagnon, le P. Ancel n'était pas encore revenu de son voyage à Prince-Albert.

Le missionnaire du Cumberland ne croyait passer que quelques jours à la mission St-Pierre, et il avait l'intention de profiter du retour des berges, pour rentrer à la mission St- Joseph. Mais le P. Gasté, usant de ses pouvoirs de supérieur du

district, le garda pour un mois; c'était loin de déplaire au jeune missionnaire, qui en profita pour faire sa retraite annuelle, pendant laquelle il lut la vie du curé d’Ars, par l'abbé Monnin. «Que s’est édifiant! que c’est encourageant! s’écrit-il à ce sujet. Voici un des passages qui m'a fait le plus de bien: le saint curé interrogeant une possédée, le démon lui répond en lui faisant ce reproche: Pourquoi prèches-tu si simplement? Tu passes pour un ignorant. Pourquoi ne prêches-tu pas en grand, comme dans les villes? Ah! comme je me plais à ces grands sermons, qui ne gênent personne, qui laissent les gens vivre leur mode, et faire comme ils veulent. S'il y en avait trois comme toi sur la terre, mon royaume serait détruit. Tu m'as enlevé plus de 80,000 âmes ».

Naturellement, ces reproches du diable n'étaient pas pour faire changer de méthode au curé d'Ars. Mais ils furent un grand encouragement et un grand réconfort pour le P. Charlebois, qui justement se demandait s'il ne prêchait pas trop simplement, et s’il n'aurait pas dû mettre un peu plus d’ornements à ses sermons.

Ayant quitté le lac Caribou à la fin de septembre, il rentra au Cumberland à la fin d'octobre (Privatim, 1890.)

Cependant, le diocèse de Saint-Albert avait été divisé, et toute la partie Nord en avait été détachée, pour former le vicariat apostolique de la Saskatchewan, dont Mgr Pascal, o.m.i., venait d'être nommé vicaire apostolique. Le nouvel évêque avait été sacré en France, dans l'été de 1891; et, au commencement d'octobre, on attendait son arrivée à Prince-Albert, où il devait fixer sa résidence. Le P. Charlebois partit du Cumberland le 26 septembre, pour aller le rencontrer, dans l'espoir d'en obtenir un compagnon.

Mais ils étaient nombreux à faire la même demande, et le nouvel évêque arrivait seul. Le missionnaire du Cumberland dut donc, comme les autres, se contenter de saluer son nouveau supérieur à son arrivée, le 6 octobre, et quelques jours plus tard, reprendre également seul, avec le jeune homme qui l'accompagnait, le chemin de sa mission. Tout de même, il avait passé deux semaines à Prince-Albert, en compagnie d’un grand nombre de ses frères, et cela lui avait fait du bien.

Le Père et son compagnon quittèrent Prince-Albert le 9 octobre. Ils descendirent la Saskatchewan sur un petit bateau plat assez chargé, auquel ils attachèrent le canot dans lequel ils étaient venus; ce qui ne laissa pas de les embarrasser fort, dans la descente des rapides. Le 14, au soir, ils arrivent cependant sans trop d’encombre, à l'entrée du lac Cumberland, et ils entreprennent de traverser le lac. Mais, au milieu de la traversée, ils sont pris par une tempête violente et en grand danger de périr. Heureusement ils sont rejoints par une berge de la Cie de la Baie d'Hudson, qui les prend à son bord avec leurs bagages. Maïs la tempête devient si violente et l'obscurité si grande, que la berge elle-même est sur le point d’aller s’échouer sur une batture de sable où elle eût été le jouet des vagues, lorsque le calme se fait subitement. « Tellement, écrit le P. Charlebois, que tout le monde en fut étonné. En effet, je n’ai jamais vu un vent si violent tomber aussi subitement. Je n’ai pu m'empêcher de croire que ce fut encore la bonne Mère du missionnaire qui en était la cause». (Voix d’un jeune missionnaire, No. 16).

Rentré dans sa mission le 15 octobre, le jeune Père y passa la fin de l’année, sans autre incident que la conversion du jeune homme qui l'accompagnait dans son voyage de Prince-Aïbert, et qui, ému sans doute par le danger couru sur le lac, et par la manière presque miraculeuse dont il ÿ avait échappé, abjura le protestantisme, pour embrasser la religion catholique.

En décembre, il fit un voyage au Pas, où il rencontra un « métis théologien ». Quelques j jours avant la venue du prêtre catholique, ce métis avait réduit au silence, d'une manière assez piquante, un ministre protestant qui voulait lui faire renier la religion catholique, pour l’attirer au protestantisme. Passant de la défense à l’attaque, le Métis avait posé au ministre plusieurs questions qui l’avaient assez embarrassé. Finalement, le Métis demande: «Est-ce que, dans l'Ecriture, il n’est pas défendu de mentir et de dire du mal de son prochain? » — Assurément», dit le ministre. — « Alors, reprend l’autre, pourquoi le fais-tu tous les jours? » Sur quoi le ministre s’en alla, sans demander son reste.

Au mois de janvier 1892, eut lieu la visite ordinaire au Grand-Rapide. Ce voyage prit quinze jours, sans autre incident

qu’une abondante récolte, faite dans les maisons des sauvages, d'une quantité innombrable de poux, compagnons peu agréables, dont le P. Charlebois eut beaucoup de peine à se défaire. Encore un des agréments habituels de la vie de missionnaire!

Au mois de mars, voyage au Fort Nelson, ou Nelson-House. Ce poste, situé à environ 150 milles à l’est de Pakitawagan, à peu près à égale distance du Churchill et de la Nelson, est d’un accès très difficile. I1 y a là une population crise assez nombreuse. Mais, depuis longtemps, ces pauvres gens ont été gagnés au méthodisme, et ne connaissent guère de la religion chrétienne que la haine du catholicisme. De plus, eux aussi avaient été corrompus par un contact trop prolongé avec les voyageurs de la Cie de la Baie d'Hudson. Les années précédentes, le P. Bonald y avait fait quelques apparitions, et même obtenu quelques conversions. Mais ces convertis, peu affermis dans la foi, insuffisamment instruits, et perdus au milieu des protestants étaient peu fervents. Il importait de les fortifier dans leur croyance et d'augmenter leur nombre, en opérant de nouvelles conquêtes.

C'est pourquoi le P. Charlebois leur fut envoyé, pour un séjour assez prolongé au milieu d'eux. Il devait s'appliquer à instruire les catholiques, tâcher de gagner quelques protestants, et construire une petite chapelle; en un mot, fonder une mission, qui serait mise sous le vocable de l’Assomption.

Du Cumberland, il se rendit d’abord au lac Pélican, d'où il partit pour Nelson-House, avec le frère convers Calec et deux sauvages. Tout alla vaille que vaille, avec beaucoup de fatigue, jusqu'à Pakitawagan. Là, on devait prendre un guide; car plus loin, ni le Père, ni ses hommes ne connaissaient le pays. Or, à leur arrivée à Pakitawagan, ils trouvent la place vide; la famine et la maladie avaient fait fuir tous les sauvages et depuis si longtemps que leurs traces avaient complètement disparu; de sorte qu'on ne savait de quel côté les chercher.

La situation ne laissait pas que d’être critique. Se lancer en avant, dans un pays inconnu, avec des vivres peu abondants, c'était s’exposer à s’égarer et à mourir de faim, si on ne rencontrait pas de sauvages; mais on avait des chances d’en rencontrer. D'un autre côté, rétrograder, après la moitié du voyage, c'était manquer la fondation de Nelson-House et rendre inutiles les

frais du voyage et les fatigues endurées. D'ailleurs, les vivres allaient manquer avant qu’on fût à la moitié du chemin de retour.

Se confiant en la Providence, le Père Charleboïis décida de continuer, avec, pour tout guide, une carte du pays, grossièrement tracée par un sauvage du lac Pélican. Avec cela, il faut traverser quantité de lacs, et tomber juste à l’entrée de chacun des portages qui les séparent, sous peine de se perdre irrémédiablement. Mais, le Père, qui a pris la direction de la caravane, ne se trompe pas une seule fois; et, au bout de 60 milles, comme les vivres commençaient à se faire rares, ils rencontrent des gens de Pakitawagan, campés juste sur le bord de la route de Nelson- House. Le Père Charlebois remercie encore à ce sujet la bonne Mère du missionnaire. Et vraiment, il a bien raison; car c’est miracle qu’il ne se soit pas égaré.

La maladie régnait dans le camp où les voyageurs venaient d'arriver; et la présence du Père fut un grand réconfort pour ces pauvres gens. Ceux-ci, après avoir profité des secours de son ministère, purent lui fournir, en poisson et en viande, des vivres pour le reste de son voyage.

Vers les premiers jours d'avril, il arriva à Nelson-House, où il passa les fêtes de Pâques. Il se mit aussitôt en train de construire la chapelle, tout en instruisant et catéchisant les sauvages. Ce qui veut dire que, pendant toute la durée de son séjour, il n’eut pas un instant de repos. Car, tout en s’occupant du ministère, il devait veiller à tous les détails de la construction, et en exécuter lui-même la plus grande partie; surtout pour ce qui regardait l'ajustement des pièces et les dispositions de l’intérieur. Or, il n'avait à sa disposition que des planches sciées à la main par les sauvages; c’est-à-dire qu'il y en avait de toute largeur et de toute épaisseur. Pour le plancher et le lambrissage, il fallait réduire toutes ces planches aux mêmes dimensions. Combien de coups de varlope lui fallut-il donner pour cela? Ceux qui ont travaillé sur du matériel de cette nature peuvent seuls s’en faire une idée. Il écrit lui-même à son frère Guillaume: «Pour fonder cette mission, j'ai travaillé à en mourir. »

Au point de vue spirituel, il fut assez satisfait. Les catholiques profitèrent bien de la présence du prêtre; et toute la

population semblait bien disposée en faveur de la religion catholique. Si l’on avait pu mettre immédiatement un missionnaire en résidence à ce poste, il est probable que la majorité de la population se serait convertie. Le Père Charlebois espérait être ce missionnaire. Mais il fallut attendre 35 ans avant qu’il pût y avoir un missionnaire à demeure à Nelson-House |

À la fin de juin, le Père Charlebois reprend le chemin du Cumberland. Mais au retour, il ne suit pas le même itinéraire qu’à l'aller. Par une enfilade de rivières, de lacs et de portages, il vient tomber dans la rivière Nelson. Entrant de là dans le lac Winnipeg, il passe à Norway-House, d’où il atteint le Grand Rapide. Là, il embarque sur un steamboat qui remontait la Saskatchewan. Le 15 juillet, il est de retour au Cumberland, où il se met à préparer la réception de Mgr Pascal, qui, cette année-là, devait faire sa première tournée épiscopale dans la partie est de son vicariat. A la mission Saint-Joseph, cette visite eut lieu du 29 juillet au 2 août.

Cependant, au Cumberland, la vieille bâtisse du Père Paquette, construite assez grossièrement en 1877, commençait à tomber en ruines; il était urgent de la réparer. C’est ce qui fut fait au printemps de 1893. Le Père Charlebois y fit poser de nouvelles soles, renouvela la couverture, et boucha les trous qui laissaient trop libre passage au froid pendant l'hiver.

Le 23 mars 1894, jour du vendredi saint, le jeune Père Maisonneuve, o.m.i., qu'on attendait depuis longtemps, arriva, par une grosse tempête de neige, bien fatigué du voyage, qui, depuis Prince-Albert, s'était fait dans les conditions les plus mauvaises de cette saison où les voyages sont toujours difficiles, à cause du dégel. Le jeune Père fut assez indisposé pendant toute la journée du samedi saint. Mais il ressuscita le jour de Pâques, et quelques jours plus tard, il put prendre le chemin du lac Pélican, où il allait tenir compagnie au Père Bonald.

Pendant les années 1893 et 1894, il s’opéra au Cumberland de nombreuses conversions de protestants. Ces conversions exaspéraient d'autant plus les ministres du Pas, que le Père Charlebois les opérait sans faire aucune polémique. N’attaquant jamais ni les ministres, ni leur religion, il se contentait d’exposer tout simplement les dogmes et la morale catholiques; la religion catholique était, d’après lui, assez belle pour attirer

les âmes de bonne foi par son seul exposé. Et les résultats montraient que cette méthode était la bonne. Mais les ministres protestants étaient bien empêchés de pouvoir l'employer, n'ayant à exposer ni dogmes certains, ni morale assise sur de solides fondements; toute leur prédication se ramenait à des lieux communs vides de sens, ou à des attaques aussi furibondes que mensongères contre la religion catholique. La différence de procédés n’'échappait ni aux sauvages, ni aux métis; et les conclusions qu'ils en tiraient n'étaient guère favorables aux pauvres ministres. De sorte que les conversions allaient se multipliant, tant au Pas qu'au Cumberland.

Or, le nombre même de ces conversions ne tarda pas à mettre le missionnaire dans un nouvel embarras. Le chapelle du Cumberland, d’ailleurs peu digne de Notre-Seigneur, devenait beaucoup trop petite pour contenir les anciens catholiques et les nouveaux convertis. Il devenait donc nécessaire de reprendre la construction de l’église, commencée en 1885 par le Père Lecoq, et interrompue depuis lors. Mais, où trouver les ressources nécessaires à cette construction?

Le Père Charlebois demanda à ses gens de l'aider; ce qu'ils promirent bien volontiers, mais, vu leur pauvreté, tout ce qu'ils pouvaient donner, c'était leur travail, qui ne donnait pas les moyens de se procurer tout ce qui est nécessaire pour la construction d’une église, et surtout pour son ornementation.

Néanmoins on se mit à l’œuvre; et, au cours des mois de juin et de juillet, la bâtisse fut dressée, couverte, crépie à l’intérieur et à l'extérieur; le Père Charleboïis s'était adressé à ses amis de l'Est, dont le concours ne fit pas défaut.

Mais, cette bâtisse de 46 pieds sur 25, quelle peine et quelles fatigues ne dut-elle pas coûter au dévoué missionnaire, en même temps architecte, entrepreneur et exécuteur de toutes les parties délicates de la construction? Car, encore actuellement, l’église du lac Cumberland fait très bonne figure parmi les églises des missions; et, en 1894, elle passait à bon droit pour un petit chef-d'œuvre.

Pour la description de cette église et de la mission, laissons la parole au P. Boissin, o.m.i., qui y débarque quelques années plus tard:

« L'église, dédiée à saint Joseph, est assez grande et très bien ornée. Un grand catéchisme en images parfaitement encadré en décore les murs. Au fond de l’église se trouve le maître autel, tout en bois, mais très artistement travaillé... À côté de la maison du bon Dieu est la maison de ses missionnaires. Je suis accueilli à bras ouverts par l'excellent Père Charlebois. Notre petite demeure est bien conforme à la sainte pauvreté; elle ne manque cependant pas du confort nécessaire. Un petit jardin nous fournit des patates, des choux, des carottes, etc.; les vaches nous donnent leur lait; les chevaux et les gros chiens esquimaux nous prêtent leurs jambes pour aller en voyage. À quelques pas de la mission s'étend le lac Cumberland avec ses milliers de poissons, et, dans les airs, voltigent de gros oiseaux qui ne demandent pas mieux que de subvenir à nos besoins. La Providence est bien bonne pour nous. »

Pendant l'été de 1895, il alla jusqu’à Prince-Albert, d’où avec ses provisions, il amena une vache, qui fut probablement la mère de celles qui fournirent du lait au Père Boissin, à son arrivée au Cumberland, en 1899.

L'année 1895 s'achève et 1896 s'écoule au milieu des voyages et des occupations ordinaires, sans qu’il y ait rien de particulier à signaler, sinon le zèle et le dévouement du missionnaire pour l'instruction et le bien tant spirituel que temporel de ses ouailles, au service desquelles il se dépense vraiment corps et âme.

Au mois de juin 1897, Mgr Pascal vint visiter la mission du Cumberland, puis il se dirigea vers le lac Pélican et le lac Caribou. Au retour, il devait visiter Le Pas et le Grand- Rapide. C'est pourquoi, aussitôt après le départ de Son Excellence pour le lac Pélican, le Père Charlebois partit pour Le Pas, afin d'y construire une chapelle un peu moins misérable que la masure de dix pieds carrés qui l’avait accueilli en 1887, et qui constituait encore tout ce qu'il y avait en fait d’établissements religieux au Pas.

Accompagné de trois ou quatre métis, il descend la Saskatchewan jusqu’à une épinetière située à soixante-dix milles au nord du Pas. Ils y coupent les billots nécessaires à la construction, les équarrissent et les traînent à force de bras au bord de la rivière. Là, ils construisent un «cageux », sorte de gros radeau

formé par l’entassement des billots les uns sur les autres, sur lequel ils descendent jusqu’à environ trois quarts de mille en bas de la cathédrale actuelle; à peu près là où se trouvent aujourd’hui les étables de la scierie. C’est là qu'ils édifient la nouvelle chapelle, de 22 pieds sur 14.

Cette chapelle servit plus tard de cathédrale, lors de la première arrivée au Pas de Mgr Charlebois comme Vicaire Apostolique. Mais alors elle ne se trouvait plus à la même place. Lors de l'établissement de la scierie, le terrain avait été vendu et la chapelle transportée à trois quarts de mille plus haut, là où elle se trouve encore aujourd’hui, en arrière de la nouvelle cathédrale.

Sans être complètement terminée, la chapelle était cependant debout à la fin de juillet, et, telle quelle, pouvait recevoir la bénédiction lorsque Mgr Pascal y passerait, à son retour du lac Caribou. Ce fut le 6 août.

De là, le Père Charlebois accompagna son évêque jusqu’au Grand-Rapide, où, après avoir donné les services de leur ministère aux fidèles de cette mission, ils se séparèrent: Mgr Pascal prit le bateau pour Winnipeg, et le Père Charlebois s’en revint au Cumberland.

En 1898, le Père Bonald ayant été délégué au Chapitre général des Oblats, pria le Père Charleboïs d'aller visiter à sa place la mission de Nelson-House. Celui-ci accepta de bon cœur, et profita pour cela de sa visite au Grand-Rapide. Parti du Cumberland le 24 juin, après avoir exercé son ministère auprès des fidèles du Pas et du Grand-Rapide, il continue par le lac Winnipeg, passe à Norway-House, d’où il gagne Cross-Lake. De là, il remonte vers Nelson-House, en traversant de nombreuses localités habitées par des indiens ou des métis, tous protestants. À partir de Norway-House, presque aucun des natifs rencontrés n’avait encore vu de prêtre catholique.

Cette anomalie, qui semble inexplicable au premier abord, était due à la tyrannie exercée par la Compagnie de la Baie d'Hudson dans tout l'Ouest canadien. Jusqu'en 1870, et même plus tard, il était pratiquement impossible de pénétrer dans le pays sans la permission de la soi-disant honorable Compagnie. Dans la seconde décade du XIXe siècle, le président et principal actionnaire de la dite compagnie était lord Selkirk, Ecossais

à l'esprit ouvert et aux idées vraiment larges. Il comprit que le seul moyen d’avoir la paix et d'introduire la vraie civilisation dans le pays, était de procurer des prêtres de leur religion aux catholiques déjà en grand nombre dans les Territoires du Nord-Ouest. D'où l'appel qu'il fit à l’évêque de Québec, et qui détermina l'envoi de l'abbé Provencher et des premiers missionnaires à la Rivière-Rouge, en 1818.

Les héritiers du noble Lord et ses successeurs à la tête de la Compagnie furent loin de partager ses idées de tolérance. Ne pouvant révoquer complètement les concessions faites par lui, ils mirent du moins autant d’entraves qu'ils purent à l’action des missionnaires catholiques.

Qu'il soit bien entendu qu'ici, nous parlons des hauts dirigeants de la Compagnie, de ceux sans l'autorisation desquels on ne pouvait rien faire. Car, parmi les officiers subalternes, avec lesquels les missionnaires avaient personnellement affaire, s’il y en eut quelques-uns qui se montrèrent tracassiers et fanatiques, ils furent l'exception. Généralement, ils étaient très aimables pour les prêtres catholiques et leur rendaient beaucoup de services. La plupart du temps, ils les préféraient même de beaucoup à leurs propres ministres. Mais ils ne pouvaient aller à l'encontre des ordres formels émanant des quartiers généraux.

Or, sous peine de refus de tout transport de marchandises et de tout passage sur les bateaux de la Compagnie, il y avait défense à tout prêtre catholique de pénétrer dans le Keewatin, c'est-à-dire dans le territoire à l’est du lac Winnipeg, jusqu’à la baie d'Hudson et au Pôle Nord. C'était la chasse réservée, pour l'usage exclusif des ministres protestants de toute dénomination. A tel point que, lors des premières visites du Père Bonald à Nelson-House, vers 1886 ou 1887, je me rappelle qu'il se fit un beau tapage dans la mare aux grenouilles.

Mais déjà, Mgr Faraud avait trouvé moyen de faire les approvisionnements des missions du Mackenzie par la rivière Athabaska, en passant par Edmonton et Athabaska-Landing; il était ainsi devenu indépendant des caprices de la Compagnie. D'un autre côté, les missions du lac Pélican et du Cumberland s’'approvisionnaient directement à Prince-Albert, par la rivière

Saskatchewan. Restaient les missions du lac Caribou et de l'Ileà-la-Crosse. Les missionnaires de ce dernier district, consultés par Mgr Grandin, répondirent que si l’honorable Compagnie voulait leur faire des misères pour leurs transports, ce serait elle qui serait la perdante; et que, si elle voulait s’en prendre aux Pères du lac Caribou, il y avait moyen de lui faire payer cher ses mauvais procédés. La Compagnie le comprit sans doute, et elle se tint tranquille. C’est ainsi que l’est du pays devint accessible aux missionnaires catholiques. Mais jusqu’en 1898, leur petit nombre et leur manque de ressources les avaient empêchés d'en profiter.

Le Père Charlebois était donc bien le premier prêtre catholique à pénétrer dans ces régions. En le voyant, ces populations, généralement peu enthousiastes de leurs ministres, furent frappées de la différence de procédés et de conduite qu’il y avait entre ceux-ci et le prêtre catholique, et elles firent à ce dernier un accueil presque partout sympathique. Plusieurs même, entre autres les gens de Cross-Lake, manifestèrent un vif désir de le voir s'établir au milieu d'eux. Tellement que, à la suite de ce voyage, le Père Charlebois ne cessa de rêver à l'établissement d'une mission à cet endroit. Mais il fallut attendre encore plusieurs années avant l'exécution de ce projet.

A la fin de mai 1899, le jeune Père Boissin arrivait au Cumberland, pour venir en aide au Père Charlebois. De fait, il devait le remplacer presque immédiatement à la tête de cette mission. En effet, après avoir donné les exercices de la mission au Grand-Rapide, à la fin de juillet, le Père Charlebois s’embarqua sur le lac Winnipeg, pour le Bas-Canada, où, dit la chronique du Cumberland, «l'attendaient avec impatience son vieux père et les divers membres de sa famille. »

Cette visite fut bien douce au cœur du pauvre missionnaire. Elle lui permit de revoir tous les membres de sa famille, auxquels il resta toujours si attaché. Elle lui donna aussi l’occasion de faire connaissance avec plusieurs des bienfaiteurs de ses missions, pour lesquels il ressentait tant de reconnaissance.

De retour dans l'Ouest, il écrivait au Père Guillaume, en parlant de son voyage: « J'arrivais de mon beau et cher Canada. J'y avais goûté bien des joies et bien des consolations. J'avais revu un père bien-aimé, des parents chéris, des amis et des

bienfaiteurs affectionnés. De la part de tous, j'avais été l’objet de la plus grande tendresse; chacun s'était efforcé de me faire oublier les douze années d’ennui et de misère passées au milieu des sauvages. La charité avait ouvert, non seulement les cœurs, mais aussi les bourses, à mon égard. J'avais vu de pauvres ouvrières m'offrir le salaire de leur journée. Tout cela avait rempli mon âme de bien douces émotions. Je revenais avec tous ces bons souvenirs, qui me faisaient parfois verser d’abondantes larmes. Mais la vie est une succession de joies et de misères. »

Dès son retour, en effet, les peines ne lui manquent pas. Pour commencer, à son arrivée au Cumberland, il trouve ses sauvages et la mission elle-même, en bien triste état au point de vue matériel. Cet été, avait commencé une inondation qui, pendant trois ans, devait tenir sous l’eau toutes les places un peu basses du bassin de la Saskatchewan, couvrant les missions du Cumberland et du lac Pélican; et qui, en 1901, devait s'étendre au bassin de la rivière Castor et du Churchill, submergeant presque la mission de l’Ile-à-la-Crosse, rendant impossible la récolte du foin, et noyant tous les jardinages. Ce fut une cause de grosses pertes pour toutes ces missions, surtout pour celle de l’Ile-à-la-Crosse, où l’on dut abattre tout le troupeau, qui était assez considérable.

Ce fut le 23 septembre que le Père Charlebois revint de sa visite à sa famille. (Il revient, dit la chronique du Cumberland, très satisfait de son voyage, et avec un nouveau courage pour travailler au salut des pauvres sauvages. Il a été peiné de voir sa mission tout inondée, et d'apprendre la mort de plusieurs de ses ouailles. »

Il passa encore à la mission Saint-Joseph la fin de 1899 et les premiers mois de 1900, faisant, pensait-il, ses préparatifs pour aller fonder la mission de Cross-Lake. Mais, au printemps de 1900, il fut nommé Supérieur du district, et dut aller établir sa résidence ordinaire au Lac Pélican; il laissait la mission du Cumberland aux soins du jeune Père Boissin.

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