CHAPITRE VI
Retraite aux Trois-Rivières. — Le carême à New- York. — L’église de Saint-Vincent-de-Paul. — Mgr de Janson retourne au Canada. — Missions autour de Montréal. — Excursion chez les Acadiens des Provinces Maritimes. — Le monument de tempérance de Beauport. — Grande démonstration.
PRES avoir distribué le pain de la prédication dans quelques-unes des paroisses de Montréal et de ses environs, l'évêque de Nancy se rendit à l’appel des citoyens des Trois-Rivières et de leur curé, M. l’abbé Cooke, qui, plus tard, devint leur évêque. La retraite, promise depuis six mois, devait durer cinq semaines, — du ier février au 7 mars. Outre les sermons de la retraite, Monseigneur prêcha quatre fois au monastère des Ursulines et une
fois pour les ouvriers des forges du Saint- Maurice.
L’affluence à l'église de la paroisse fut énorme; tellement que, du chœur l’on ne pouvait distinguer ni les bancs, ni les allées, ni même le balustre. Si le clergé n’eût été présent pour en imposer à la foule, celle-ci se serait portée jusque sur les gradins du maitre-autel. De pauvres gens, venus de loin, passaient tout le jour dans l’église, afin de conserver leur place pour l’exercice du soir. On voyait là des personnes de Nicolet, de Saint-Grégoire, de Champlain, de la Baie du Febvre, de Saint- François du Lac, du Cap de la Madeleine, etc. La ville regorgeait d’étrangers. Il fallut convertir en hôtelleries presque toutes les résidences. Les protestants eux-mêmes ouvrirent leurs maisons pour donner l’hospitalité à cette foule débordante. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait été témoin d’un pareil spectacle.
Mais, au presbytère, c’était bien autre chose. Les avenues étaient remplies, du matin au soir, d’aveugles, de sourds-muets, d’infirmes, qui sollicitaient une audience de Mgr de Nancy. Ils auraient été si heureux de toucher le bord de sa robe ! Quelle foi chez ce peuple de
croyants! L’évêque se prêtait de bonne grâce à ces démonstrations touchantes; il consolait les uns, conseillait les autres, répondant de son mieux à toutes les infortunes. Ses paroles étaient ordinairement accompagnées d’un petit cadeau : c’étaient des images, des médailles et des chapelets. Personne ne se retirait les mains, vides.
Après le départ du prélat — 12 mars — un citoyen des Trois-Rivières écrivait à Québec: « Mgr de Forbin-Janson laisse ici des sotivenirs éternels; toutes les bouches parlent de lui, tous les cœurs sont pour lui ; son nom passera aux générations futures. Ses sermons se répéteront longtemps dans les familles et continueront à prouver la gloire de Dieu, unique objet de ses désirs, de ses travaux et de ses voyages si longs et si pénibles. »
Le même jour, 10,000 hommes s’enrôlèrent dans la Société de tempérance, dont la fondation remontait à quelques jours seulement.
Mgr de Janson quitta de nouveau le Canada pour New-York, où l’appelaient de leurs vœux les plus ardents les Français réfugiés dans la grande cité. Ces pauvres exilés désiraient une église, à eux, et ils comptaient sur l’encouragement et même les secours matériels de cet
évêque dont tout le monde se plaisait à vanter l’extrême charité. Du reste Mgr Hughes donnait un cordial encouragement à cette entreprise, toute difficile qu’elle pouvait paraître.
Une assemblée eut lieu, Mgr de Janson y assistait. Il fut décidé, séance tenante, d’acheter un terrain sur la rue Canal. Le prélat avait généreusement consenti à prêter à ses compatriotes la somme de 30,000 francs pour construire une église.
Telle fut l’origine de l’église de Saint- Vincent-de-Paul, à New-York. Elle coûta $38,000. La première pierre en fut posée, le 11 octobre 1841, par M. de la Forêt, consul général de France; la dédicace eut lieu le 21 août 1842.
Les 30,000 francs ne furent jamais remboursés. Le vénérable prêteur se dénantit de tous ses titres en faveur de l'évêque de New- York.
Cette courte mais fructueuse visite aux Etats-Unis terminée, Mgr de Janson retourna au Canada où il y avait encore ample moisson à recueillir. En route il s’arrêta à Albany et à Troy.
A Saint- Athanase, comté d’Iberville, il parla
en plein air. Ici laissons la parole au Père Labbé qui l’accompagnait :
« A ces fatigues de l’apôtre ajoutons la visite des malades. Il en venait des cinquantaines chaque jour, implorant sa bénédiction et ses prières. Pour ces chers membres de l’Eglise il disait chaque matin la messe, et me faisait réciter en chaire cinq Pater et cinq Ave pour ceux qui l’avaient sollicité de prier en leur faveur, trouvant ainsi le moyen de faire honneur à la piété des fidèles des guérisons extraordinaires qui avaient eu lieu. En effet, quoi qu’en disent nos philosophes, j’ai vu à Sorel une femme aveugle guérie, et un enfant protestant également guéri. J’ai vu une sauvagesse, malade d’une maladie incurable, guérie aussi ; et les gens de la tribu venus de plusieurs lieues pour remercier leur bienfaiteur. M. Durocher, curé de Saint-Athanase, m’a dit qu’une jeune fille avait été guérie de cécité : à l’Acadie, plusieurs personnes se sont trouvées mieux; un enfant de cinq ans. a reçu assez de force pour marcher, ce qu’il n’avait jamais fait. Je ne finirais pas, si je racontais tout ce qu’il y a eu de surprenant dans ces missions. . .»
Le jour même qu’il prêcha à Saint-Athanase, 9 juin, il ouvrit une retraite à l’Acadie. Trois
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jours après, il en ouvre une autre à Chambly. Le 21 juin, il prêche à Saint-Pierre de Sorel. Il consacre tout le mois de juillet aux paroisses de Vaudreuil, de Rigaud, de Saint-André, de Saint-Ours, de Maskinongé et de la Rivièredu-Loup. Ce ne sont partout qu’ovations. Les chemins sont bordés de petits arbres (balises), enlevés à la forêt. Dans les villages des arcs de triomphe sont érigés en son honneur. Partout règne un enthousiasme tel qu’il ne s’en est jamais vu. S’il se transporte d’une paroisse à une autre, une cavalcade lui bat la marche, et des centaines de voitures lui font escorte. Avait - on jamais été témoin d'un pareil triomphe ?
Mgr de Janson consacra les premiers jours d’août à prêcher une mission à Sainte-Marie de la Beauce. Il avait antérieurement visité la ville des Trois-Rivières où il confirma 150 enfants. Un sermon, prononcé dans le cimetière, à cause de la trop grande foule qui désirait l’entendre, acheva de lui conquérir la reconnaissance d’une population déjà si bien disposée par la retraite de l’hiver précédent.
L’apôtre quitta encore une fois Québec pour ne revenir qu’au commencement de septembre. Il existe dans les parages du golfe Saint-
Laurent et dans les provinces anglaises du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l’ile du Prince-Edouard, un petit peuple, d’origine française, que la Providence a conservé intact, malgré les nombreuses persécutions qu’il a souffertes : c’est le peuple acadien. La charité du prélat s’étend jusqu’à lui. Il y court, il y vole, le visite à la hâte et répand chez lui le parfum évangélique. Jamais apôtre du Christ ne s’est prodigué avec autant de bonne grâce. On dirait qu’il a retrouvé des enfants abandonnés depuis longtemps ; il les console dans leurs chagrins, il les attire à lui par son onction, sa douceur, ses vertus. Puis il leur dit adieu pour revenir à Québec où il va déployer de nouveau son zèle apostolique.
Avant de quitter Pictou, il écrivait à son coadjuteur, Mgr Menjaud :
«Je vais ouvrir la retraite ecclésiastique à Québec le 8 septembre, pour la terminer le 16, et de là retourner à Montréal, afin de planter à quelques lieues de cette ville une croix géante à laquelle j’ai donné pour base le pic le plus élevé du Canada. Cette croix de cent pieds de haut sera revêtue de métal, afin de briller plus au loin, et de se faire adorer à vingt lieues à la
ronde, et de Montréal en particulier. . . Elle nous vengera, très chrétiennement, de la destruction radicale de notre grand Calvaire de Paris, ainsi que de la ruine de mon ermitage et de mon petit Chemin de la Croix, car les fortifications englobent tout. Le seigneur temporel 1 de cette superbe montagne, dans le flanc de laquelle repose un lac d’une lieue de circuit, nous donne une partie de la crête, et, de plus, un chemin pour y parvenir, le tout à perpétuité. Outre la croix colossale, nous aurons les treize autres stations. Le piédestal formera une grande chapelle avec sacristie, et l’on montera dans l’intérieur du monument comme dans la colonne Vendôme. . .
« Que de fois, depuis deux mois surtout, des milliers de chrétiens ont percé la voûte des deux par leurs cris de: Vive Jésus! Vive la Croix ! Vive la Religion ! A Jésus pour toujours! A la vie, à la mort! Le Canada catholique pour toujours! Au Ciel! Au Ciel! Par la Croix! Et l'on se jetait à genoux, et les larmes coulaient, et les prêtres qui nous aidaient ne pouvaient suffire à toutes les demandes des fidèles et des pasteurs. »