CHAPITRE X
Retour en France. — Va à Rome. — Honneurs pontificaux. — Tablette commémorative dans la prison Mamertine. — E’CEuvre de la Sainte-Enfance. — Comité siège pour la première fois. — Voyage à Bruxelles. — Rencontre de Mgr de Janson avec Mgr Joachim Pecci. — Croisade en faveur de la Saint-Enfance. — • Sa visite à Lacordaire. — Mgr de Janson malode se retire daus le Midi. — Il y meurt.
u moment de s’embarquer pour la France, Mgr de Janson écrivait à son coadju¬
teur :
« Il ne me reste plus à franchir qu’un petit ruisseau, et me voilà retrouvé dans les bras d’un Seigneur, frère et fils, très aimable et très aimé. . . ! Il est vrai que les tempêtes et les naufrages pourraient retarder cette entrevue jusqu’en un troisième monde; mais les ans et les cieux sont à Dieu comme tout le reste de
ce vaste univers dont je n’ai parcouru qu’un si petit coin. . . ! Pourquoi douterais-je d’une continuité de protection, si ma vie doit encore être utile au service des âmes? Et si elle ne devait plus l’être, pourquoi désirerais-je vivre?»
Cette lettre était datée du 3 novembre, et le 8 décembre il quittait la rade de New-York pour retourner dans son pays, dont il était absent depuis deux ans.
A peine avait-il touché le sol de France, qu’il courut à Rome rendre compte de sa mission au souverain Pontife. Des lettres des évêques canadiens l’avaient précédé, expliquant au saint Père les résultats prodigieux opérés dans leurs diocèses par l’infatigable missionnaire. Et, le 2 avril, Mgr de Janson recevait un rescrit pontifical qui lui conférait les titres de prélat domestique, d’évêque assistant au trône pontifical et de comte romain. Ce document mérite qu’on le rappelle. C’est un monument élevé à la gloire d'un homme dont le nom devrait être inscrit en lettres d’or sur le fronton de toutes les églises où il a prêché la parole de Dieu.
« C’est pour nous une profonde joie, dit
Grégoire XVI, d’avoir à décerner des témoignages de sincère bienveillance et des fonctions honorifiques aux hommes en qui l’éclat de la dignité épiscopale est rehaussé par la splendeur d’éminentes vertus et qui ne s’épargnent ni soins, ni délibérations, ni travaux, pour bien mériter de l’Eglise catholique et de ce Siège apostolique, par la grandeur de leurs œuvres. Et pour ce qui vous regarde, Vénérable Frère, nous savons pertinemment que, doué des dons de l’esprit et de l’intelligence, distingué par la doctrine et les vertus, autant que par l’esprit de religion, de conseil et de prudence, enflammé d’un zèle merveilleux pour la propagation et la défense de la religion catholique, vous avez répandu avec profusion la parole de Dieu dans les différents Etats fédérés de l’Amérique, et ravivé, par là, la vertu et la piété des peuples et du clergé ; que vous avez également été magnifique dans vos libéralités pour les édifices sacrés et les institutions pieuses dans ces pays, que vous vous êtes appliqué diligemment à l’œuvre sacrée des missions, et, finalement, qu’à titre honoraire et sur l’invitation des évêques, vous avez concouru au dernier concile de Baltimore.
« Nous n’ignorons pas non plus quelles ont
été, de concert avec l’excellent coadjuteur que l’autorité apostolique vous a désigné, votre sollicitude, votre foi, votre diligence énergique et persévérante à procurer le bien de votre diocèse et l’accomplissement de votre charge de pasteur.
« Qu’est-il besoin de mentionner aussi votre vénération et soumission parfaite envers Nous et la chaire de saint Pierre?
« Pénétré de ces motifs et de vos éminents mérites, ausi bien que d’un ardent désir de vous donner une marque signalée de Notre bienveillance, non content de vous admettre parmi les prélats de Notre maison, comme si vous résidiez habituellement dans Notre paternelle cité, Nous vous élevons par ces présentes et en Vertu de Notre autorité apostolique, aux honneurs des évêques assistants à Notre trône Pontifical. »
C’est lors de ce voyage à Rome que Mgr de Janson fit placer dans cette fameuse prison Mamertine où saint Pierre et saint Paul furent incarcérés avant de marcher au martyre, un splendide bas-relief représentant le prince des apôtres conférant le baptême à ses gardes. Le voyageur peut admirer aujourd’hui dans les
caveaux de 1 église de Saint-Pierre in carcere ce monument dû à la munificence de notre magnifique prélat \
Rentré en France, le 26 juin 1842, Mgr de Janson crut que l’occasion était propice de réaliser un projet qu’il méditait depuis longtemps. Déjà, en 1822, il venait échangé des correspondances avec Mlle Pauline Jaricot, la fondatrice de la Propagation de la foi et du Rosaire vivant. L’évêque de Nancy avait accueilli ces fondations avec une faveur marquée. On ne saurait croire tout le soin qu’il apporta à implanter ces deux œuvres éminemment louables dans son diocèse et ailleurs. Mais il restait à en créer une autre que l’on peut considérer comme une conséquence de celle de la Propagation de la foi : c’est l’œuvre de la Sainte-Enfance. On la connaît en Canada, elle y vit, elle y prospère. Mgr de Janson l’a fondée sur des bases inébranlables, mais il dut s’y employer avec tout le zèle qu’il savait apporter aux affaires religieuses. Il ne voulait pas quitter ce monde avant d’avoir rendu un dernier service à l’Eglise.
Au mois de juin 1843, le Comité central de
1. Voir, en appendice pièce K, l’inscription placée sur la tablette commémorative.
la Sainte-Enfance siégeait pour la première fois. Parmi les membres du Conseil, nous retraçons l’abbé Tharin ; le Père Loriquet, jésuite éminent; l’abbé Jammes, qui fut pendant douze ans la cheville ouvrière de l’Œuvre ; Mgr Bonamie, pendant six années le président du conseil ; l’abbé de la Bouillerie, futur évêque de Carcassone et coadjuteur du cardinalarchevêque de Bordeaux.
De Paris l'Œuvre se répandit en Province avec une rapidité étonnante, et l’on sait quels ont été ses résultats depuis soixante-sept ans qu'elle existe.
Appelé à Bruxelles à l’occasion d’un baptême de famille, Mgr de Janson profita de son voyage pour assister à une séance solennelle donnée par l’Université de Louvain. Tous les évêques belges étaient réunis à cette occasion, et à leur tête se trouvait Mgr Joachim Pecci, nonce du Saint-Siège.
Quelques jours plus tard, Mgr de Janson eut l’insigne honneur d’être reçu en audience par le roi Léopold, qu’il sut intéresser à son Œuvre de la Sainte-Enfance. Le duc de Brabant et le comte de Flandres, consentirent volontiers à la patronner.
De retour en France, le prélat parcourut
plusieurs diocèses pour y implanter son œuvre de prédilection. Il prêcha à Arras, à Amiens, à Beauvais, à Soissons, à Cahors,. Partout il reçut un encouragement des plus flatteurs.
Rentré ensuite à Paris pour s’y reposer de ses longues et persistantes prédications, il fut atteint de la maladie qui devait l’emporter dans la tombe. Lacordaire le vit dans cet état d’oppression. de courbature, à un âge où l’homme est ordinairement dans toute sa force. « Pourquoi tairais- je, s’écria plus tard l’illustre Dominicain, comment je vis pour la dernière fois cet homme vénérable ? J’allais quitter Paris : quelques jeunes gens m’entouraient, dans ma chambre, des cordiales démonstrations de leur pieuse amitié. Le bruit d’une voiture se fait entendre; un moment après, la porte s’ouvrit, et nous vîmes le vieil évêque de Nancy, le cœur et les mains toutes jeunes, s’avancer vers nous en tirant de sa poitrine affaissée quelques sons imparfaits, mais sincères et si bons qu’ils nous allèrent au fond de l’âme. Depuis quatorze ans que nous approchions de sa personne, nous l’avions toujours trouvé spirituel, aimable, bienveillant, laissant dans le cœur une impression qui ramenait vers lui ; mais, pour la première fois, il nous toucha et nous parut
vénérable. La disproportion de ses forces avec sa pensée était si manifeste, son air de sécurité contrastait si fort avec le ravage de la maladie, que nous crûmes voir un enfant ou un saint se jouer des affres de la mort. »
A partir du 13 mars 1844 jusqu’à quelques semaines avant sa mort, l’infatigable missionnaire prêcha à Chartres, à Béziers, à Montpellier, à Aix et à Marseille. Une hémorrhagie pulmonaire, qui se déclara au moment où il se dépensait le plus, le força à se retirer chez son frère, au château de la Guilhermv, près Marseille.
Le 14 juin, il écrivait au Directeur de Paris:
« Enfin, mon cher Jammes, je suis en repos dans le charmant ermitage de mon frère ; il ne tiendra pas à ses bons soins, non plus qu’à mon obéissance aux prescriptions du docteur, que je ne rétablisse une santé bien délabrée. . . »
Cependant la maladie progressait toujours, et le malade se flattait encore qu’il pourrait guérir. Mgr de Mazenod, qui pressentit une fin prochaine, avertit son ami de son état. Dès lors, le vénérable malade ne songea plus qu’à mettre ordre à ses affaires, n’oubliant ni ses
chers missionnaires, ni l’œuvre de la Sainte- Enfance.
Enfin, le ii juillet, Mgr de Forbin-Janson, expira entre les bras de son frère et de son neveu.
Le lendemain la Gazette du Midi annonçait « que l’évêque de Nancy avait succombé à la maladie dont son zèle pour le bien de la religion et de l’humanité avait été la première, et l’on peut dire, l’unique cause; car son organisation physique était d’une force remarquable, et son âge, 58 ans, pouvait faire espérer son retour à la santé. L’épiscopat français dont il était l’une des gloires, ne fait pas seul une grande perte; la France catholique, dont il n’est peut-être pas une seule ville qui n’ait entendu sa voix éloquente de missionnaire et ne lui doive quelque fondation pieuse et honorable, s’unira aux regrets de l’Eglise. La Palestine et l’Asie Mineure où il porta les premiers élans de son zèle apostolique, l’Amérique qu’il évangélisa naguère pendant dix-huit mois, on sait avec quel succès, déploreront la fin prématurée de cette vie toute consacrée aux œuvres sublimes de la religion et de la bienfaisance. »
La dépouille mortelle du défunt fut transportée à Paris, et le 23 juillet, à l’issue d’un
service très solennel, chanté par Mgr Menjaud, et auquel assistaient deux archevêques et trois évêques, le prélat, « qui laissait près de lui de si glorieux souvenirs et qui aima les pauvres d’un amour si tendre », fut inhumé dans le cimetière de Picpus.
La pierre qui couvre ses restes vénérables, porte une bien modeste inscription:
CHARLES - AUGUSTE - MARIE - JOSEPH DE FORBIN-JANSON NÉ À PARIS LE 3 NOVEMBRE 1785 DÉCÉDÉ AUX AYGALADES PRÈS DE MARSEILLE LE II JUILLET 1844.