CHAPITRE XI
Reconnaissance des Canadiens. — ha presse: l’ Aurore des Canadas et les Mélanges Religieux. — Souvenir des Canadiens cher au cœur de Mgr de Janson. — Une lettre touchante. — 1/ Univers et le Canada.
/jî^jVN ne sera pas surpris, après avoir lu tout ce qui a trait au passage de Mgr de Forbin-Janson au milieu des Canadiens-Français, d’entendre proclamer leur reconnaissance pour le noble prélat qui s’était dépensé si largement pour eux. Aussi quelle explosion de regrets, à son départ, quel deuil profond dans les familles, et même que de larmes versées au moment des adieux!
La presse fit noblement son devoir, et pas un journal canadien ne trouva d’expressions assez fortes pour exprimer le chagrin de la population tout entière.
U Aurore des Canadas disait : « Oui, les
traces de son passage laisseront éternellement des vestiges de sa piété, de sa générosité, de ses bienfaits et de son amour pour le Canada. Puissent nos vœux contribuer à la sécurité de sa longue et périlleuse traversée ! Puisse surtout le grand apôtre couler délicieusement le reste d’une belle et utile existence et trouver sa récompense dans les vertus de l’humanité au salut de laquelle il s’est consacré tout entier ! Ce sont les sentiments avec lesquels nous voyons s’éloigner le héros chrétien dont nous chérirons longtemps le souvenir, en laissant tous les malheureux à bénir sa charité inépuisable, car il s’est acquis un titre perpétuel à la reconnaissance et à l’admiration universelle du Canada. »
« Où sont maintenant ces traits énergiques et sublimes, s’écriait un autre journal, ces pensées vigoureuses? ces comparaisons si belles, si grandes, si nobles, si justes, si lumineuses, qui portaient tour à tour la conviction dans les âmes et beffroi dans les cœurs? Où sont-elles ces paroles de feu ? où sont ces puissants accents du génie ? où est toute cette magnifique et majestueuse éloquence? Tout s’est évanoui, tout a passé devant nous comme le souvenir
rapide du voyageur qui ne se rappelle que confusément les lieux qu’il a parcourus et les émotions qu’il a éprouvées. Pendant que nous nous efforcions de retenir ce torrent impétueux, il s'échappait par d’autres endroits avec plus de force et plus de rapidité, et tout confus de chagrin, nous laissions tout aller pour nous livrer, comme les autres, au courant de ce fleuve majestueux. Mais, cependant, il nous est resté quelques gouttes d’une eau si pure, et nous avons pu nous baisser pour nous abreuver en passant aux sources d’une si belle éloquence. »
Un poète, sous le voile de l’anonymat, donnant un libre essor à son imagination, communiqua à la presse une pièce dont il nous suffira de détacher la strophe des adieux :
C’en est fait, nous allons perdre ce bon Pasteur Qui nous porte, a-t-il dit, tous au fond de son cœur,
Et ce guide si large, et cet ami sincère,
Qui pour nous tous avait des entrailles de père.
Encore quelques jours, un silence éternel Remplaçant cette voix, cet accent solennel,
Ce lugubre moment oppressant tous les cœurs,
Attestera partout notre deuil et nos pleurs !
Et qui l’interrompra? l’écho seul du rivage Pour nous faire gémir encore davantage;
Nous avons, il est vrai, pour calmer nos douleurs,
Tes traits si vénérés, si chers à tous les cœurs.
Le burin s’empressa dans ses efforts habiles De les disséminer aux campagnes, aux villes.
Préférés justement à des traits étrangers,
Ah ! cet empressement à garder ton image Riche, pauvre, à l’envie, en parent leurs foyers Ne fait que protester encore davantage Du désir de nos cœurs qui seraient si jaloux,
De te voir pour toujours vivre au milieu de nous.
Mais tu nous a formés à tous les sacrifices,
Nous sacrifierons donc nos plus chères délices.
Ne mettant point d’entrave à ta vocation,
Nous dirons: va, poursuis ta sainte mission!
Ange envoyé du ciel, Prélat apostolique,
Quitte nous, oui ! poursuis ta course évangélique,
Va, Bridaine nouveau, modèle des pasteurs.
Va foudroyer l’impie, appeler les pécheurs;
Mais souffre que ton nom reste dans la Patrie,
Immortel comme il doit l’être au Livre de vie !
« Où sont ces paroles de feu, disait un journal de Québec, cette magnifique éloquence, ce fleuve majestueux? Si l’on reporte ses regards en arrière, on s’étonnera qu’un seul homme ait pu suffire à tant de travaux, à d’aussi longues prédications, surtout quand on sait qu’indépendamment des fatigues de la chaire, Monseigneur s’est généreusement dévoué au pénible ministère du confessionnal, sans parler de ces rapports intimes d’instruction, direction et autres, qui seraient peut-être un repos s’ils n’étaient multipliés à l’excès.
« Si donc parfois le fleuve majestueux de sa parole semble se ralentir, si sa marche est moins rapide, cette faiblesse s’explique par lû constante nécessité de l’improvisation au milieüde travaux et de préoccupations de tout genre qui ne lui laissent ni jour ni nuit. . . Mais comme il a racheté quelque longueur par des beautés de premier ordre ! »
« L’infatigable missionnaire vivra longtemps dans nos cœurs, lisons-nous dans le Canadien du n août 1841, quelque distance qui doive nous séparer de sa personne sacrée. Notre pensée voyageuse le suivra en tout lieu.
« Les vœux que tous se plaisent à répéter, c’est que Mgr revienne revoir ses chers enfanta d’adoption, et qu’il les réjouisse encore de sa présence et de ses paroles évangéliques. »
De son côté, l’illustre prélat avait gardé un bien doux souvenir de la famille canadienne. Rentré en France, il ne nous oublia pas. Nous avons vu ce qu’il a fait pour le rapatriement des exilés de 1837. « Il n’a que deux sujets
de conversation, disait quelqu’un de son entourage, les Canadiens et la Sainte-Enfance. »
Voici d’ailleurs une lettre, qui laisse aper-
cevoir toute la profondeur de l’estime qu’il avait conservée pour ses chers Canadiens :
« Non certes, je n’ai point oublié mes chers Canadiens aux cœurs d'or et aux clochers d’argent. Je le répéterai à New-York ainsi qu'à Paris, à Paris comme à Rome : je ne pense pas qu’il y ait sur le globe une autre population catholique aussi nombreuse, où la foi soit aussi vive et pure que dans notre Canada, «t où l’on mette en pratique des vertus aussi vraiment chrétiennes. Interrogé, il y a deux jours encore, lequel, de tous les pays que j’avais parcourus, je trouvais préférable, où j’aimerais mieux vivre, et où j’avais été le plus heureux, j’ai répondu sur le champ : « Le Canada »,
parce que c’est là que Jésus-Christ mon Maître est le mieux aimé, le mieux servi.
« Je vous laisse à juger maintenant, cher Seigneur, le grand mérite que j’aurais à venir visiter ces frères bien aimés, au salut desquels vous avez voulu me faire participer en quelque chose, et dont la prière reconnaissante viendra me visiter et me soulager à son tour, lorsque, enfin, jeté, par grande grâce et miséricorde, dans les flammes du purgatoire, j’y
commencerai les terribles expiations du chrétien, du prêtre et de l'évêque.
Un jour — le 15 août 1842 — il prêchait aux membres de l’Archiconfrérie du très Saint et Immaculé cœur de Marie, rassemblés dans l’église de Notre-Dame-des-Victoires, à Paris. Une foule avide de témoigner son empressement à la fête de la patronne de la France, remplissait l’église. Le 15 août était le jour où la France chrétienne, avec son épée, sa main de justice, ses trophées, ses douleurs et sa gloire, se prosternait devant la mère de Dieu.
Mgr de Forbin profita de la circonstance pour expliquer les grandeurs de sa patrie, les vertus qu’elle a semées et qui fleurissent encore sous l’impuissante domination de l’hérésie aux rivages du Canada.
Le lendemain, Y Univers disait : « Au Canada, le Prélat, dont la voix s’est fait entendre le 15 à notre patriotisme consolé, a trouvé la foi de nos pères sculptée dans des monuments vivants et palpitants, dans des cœurs où une semence énergique, jetée par des mains loyales et généreuses, produira d’éternelles moissons. »
Cette note du grand journal catholique
prouve assez que le prélat n’oubliait jamais de parler du Canada et des Canadiens, lorsque l’occasion se présentait favorable.
Il en fut de même jusqu’à sa mort.