‹ Mgr. de Saint-Vallier et son temps [microforme]Chapitre 26 sur 54 · TN · texte numérisé non relu

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que dans ce pays-ci il n’y a personne de riche et à qui tout ne soit nécessaire pour pouvoir subsister... »

Quelle ironie, vraiment! quand on songe que les Canadiens n'avaient pas encore eu jusque-là la permission de faire de la toile et des « étoffes pour se couvrir! » On voulait les obliger à se pourvoir de leurs besoins en France : le Canada devait être un débouché pour les produits français : on ne songeait qu'à une chose, en faire «un pays utile à la France! »

Faut-il s'étonner que ce pauvre pays fût resté en arrière pour l'industrie et l'agriculture? Faut-il s'étonner que la misère et la cherté des vivres et des marchandises aient occasionné quelquefois des mouvements séditieux, des soulèvements populaires? On en cite un. en particulier, qui eut lieu dans les environs de Québec en 171% : c'était « la veille de la Saint-Barthélémi. » Un certain nombre d'habitants de Saint-Augustin et de Lorette se réunissent et décident de se rendre en ville pour se plaindre auprès des autorités de la cherté des marchandises. Le Conseil Supérieur ordonne une enquête et fait mettre en prison les chefs du soulèvement. Voici en quels termes est conçue la plainte du procureur général :

« Plusieurs habitants des côtes voisines se sont attroupés sous prétexte de la cherté des marchandises et de représenter leur misère ; il s’en est trouvé quelques-uns parmi eux assez téméraires pour s'être armés de fusils, et ont été vus par différentes personnes : ils ont poussé leur insolence jusqu'au point de faire des menaces d'entrer dans la ville ainsi attroupés, si on n’écoutait leur remontrance; et ils ne se sont retirés que sur ce qu'ils ont appris que les troupes et les milices de cette ville étaient commandées pour marcher à eux... (1). »

S’attrouper pour représenter leur misère : quel crime abominable de la part de ces pauvres gens!

Mais revenons à Mfr de Saint-Vallier.

Rentré en France, après sa longue captivité en Angleterre, il y fut retenu par la cour jusqu’en 1715. Quelles étranges mœurs! quel singulier ordre de choses! Et il y à des gens qui regrettent ces temps d'autrefois, où les évêques avaient besoin de la permission de la cour pour entrer dans leurs diocèses!

(1) Jugements du Conseil Supérieur, VI, 997.

Faut-il croire, comme le prétendit le prélat, que certaines influences secrètes, au Canada, empéchèrent son retour, comme on avait fait en 1695? Je ne vois rien dans les documents qui l'indique. Tant que M de Laval vécut et qu'il put suppléer à l'évêque titulaire pour les ordinations et autres fonctions épiscopales, on ne sorigea pas à se plaindre de son absence : mais une fois l’ancien évèque disparu, en 1708, on fit immédiatement des démarches pour que MA de Saint-Vallier revint au Canada. Non: le prélat était retenu en France, parce qu'il n'y a rien que les cours redoutent autant que les difficultés religieuses, et qu'on n'avait pas oublié à Versailles les querelles qu'il avait eues autrefois avec son clergé et les autorités de la colonie.

[l'attendit patiemment qu'on lui permit de retourner au Canada, bien décidé à ne jamais donner sa démission, et à rentrer le plus tôt possible dans son diocèse, pour y « mourir, disait-il, les armes à la main, » Cette expression un peu belliqueuse dénotait bien l'état de son âme. Persuadé que c'étaient certains personnages ecclésiastiques du Canada qui étaient la cause de sa rétention en France, il méditait de frapper un grand coup. A la fin, il se lassa d'attendre et mit son projet à exécution. Il écrivit de Paris à son clergé une lettre foudroyante, dans laquelle il visait spécialement ceux qu'il appelait « les faux frères. » Cette lettre est du commencement de 1713 :

€ Vous savez, dit-il, comment le Seigneur nous a éloigné de vous, dans le temps même que nous nous en approchions et que nous espérions de vous rejoindre, après quatre ans de séparation

et de voyages pour les nécessités de notre Eglise, Vous savez que la divine Providence nous a conduit en Angleterre et que. durant cinq années, nous avons éprouvé une compensation rude et

amère de toutes les consolations spirituelles que nous avions goütées dans la sainte cité de Rome, auprès des corps des saints Apôtres et sous les veux du Père commun des fidèles.

« Mais ce que vous ne savez pas peut-être et ce que je voudrais. s'il était possible, dérober à vos yeux, c'est une épreuve bien plus {ächeuse que nous souffrons maintenant, semblable à celle dont saint Paul se plaint et néanmoins se gloritie dans plusieurs de ses épitres, c'est la persécution des faux frères, persécution qu'il appelle même, selon saint Jean-Chrysostome, Ange de Satan.

« La charité que nous conservons pour ces faux frères et

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l'amour de la paix nous ont fait dissimuler jusqu'ici cette perséeution, peut être au-delà de notre devoir. Nous nous sommes contenté d'en gémir devant Dieu. Nous nous sommes flatté que notre longue patience, les excès nièmes où il se sont portés les feraient rentrer en eux-mêmes... Mais aous voyons, avec une vive amertume de cœur, que rien ne les touche. et que ce qu'ils craignent le plus, c'est la présence de leur pasteur, IS voudraient, S'il leur était possible, nous tenir toujours éloigné de l'Église de Québec, notre épouse: et ne pouvant, après de vains eflorts, rompre les liens qui nous attachent à elle, il S'opposent sous main à notre retour. Par une politique souterraine très opposée à l'esprit de l'évangile, ils nous retiennent dans une espèce d'exilen ce pays-er, en faisant naître des obstacles à notre départ. et rendant inutiles tout ce que nous faisons pour les surmonter...

Le prélat rappelle ensuite que d'après le svnode tenu à Québec, dans l'automne de 1700, les contesseurs dans les villes devaient faire renouveler leurs pouvoirs au bout de trois ans, et ceux des missions éloignées au bout de einq ans :

« Nous avons déclaré solennellement dans ce synode, dit-il, et en toute occasion, que tous ces pouvoirs expirent avec ce terme. Néanmoins plusieurs ont la témérité de confesser depuis treize ans, sans avoir fait renouveler leur approbation. Quel déréglement! Quel malheur! Et quel en doit être le châtiment? Si les moindres fautes dans les prêtres sont très grandes, que penser de celle-ci? Puisque parmi nous point de défaut plus grand que celui de puissance, quelle excuse, quel prétexte peut avoir 1er heu? où est le titre mème coloré? »

Ses vicaires généraux, de Maizerets. Glandelet et La Colombière. avaient dû pourtant :e poser ces questions à eux-mêmes: et S'ils avaient laissé les choses dans le statu quo, continuant implicitement la juridiction aux contesseu avalent jus

c'est sans doute parce qu'ils que l'éloignement de l'évèque rendait très dificile et presque impossible de recourir à Tu.

Quoi qu'il en soit, l'évêque déclare que tous les pouvoirs de confesser « cesseront au 1 novembre 171%, temps auquel nous comptons, dit-il, avec l'aide de Dieu. nous trouver à Québec, si les faux frères ne continuent pas de s'opposer eflicacement à

notre retour, »

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Mais quels sont ces faux frères? L'évêque ne les nomme pas, mais il les désigne assez clairement :

« Afin de mettre, dit-il, ceux qui s'opposent à notre départ dans la nécessité de procurer eux-mêmes cflicacement ce prompt départ, bien loin de continuer à le traverser comme ils font. nous jugeons nécessaire. dans les circonstances présentes. d'en venir à la fâcheuse extrémité d'ôter tout moyen de recourir à d'autres qu'à nous, pour les choses qui dépendent de l'autorité des évêques. Dans cette unique vue, quelle que satisfaction que nous ayons eue par le passé et que nous espérions encore pour l'avenir du secours de nos vicaires généraux, nous suspendons et nous révoquons tous les pouvoirs par nous donnés à nos dits vicaires généraux jusqu'à présent; et nous déclarons que la présente suspension et révocation aura lieu à commencer du premier janvier de l'année prochaine 1744...»

Si Mer de Saini-Vallier voulait désigner sous le titre de € faux frères » ses vicaires généraux, il est juste de dire qu'au moims deux d'entre eux s’occupaient depuis longtemps et sérieusement d'obtenir son retour au Canada. Je lis dans une lettre äu gouverneur et de lintendant au ministre, en date du 2 novembre 1740 :

€ MM, de Maizerets et Glandelet, grands vicaires et supérieurs du séminaire de cette ville, sont venus nous marquer la nécessité que cette colonie à du retour de M. lévèque pour faire les ordinations et autres fonctions épiscopales. Son absence empêche, monseigneur, que ce séminaire puisse fournir les curés nécessalres...

« Le diocèse de Québec est parfaitement réglé, ajoutaient-ils. C'est une justice qu'on doit aux grands vicaires de M. l'évèque, qui savent fort bien, en employant l'autorité ecclésiastique, se servir de la séculière pour obliger les peuples d'avoir la révérence qu'ils doivent dans les églises et empêcher Le scandale...

Ils écrivaient encore Fannée suivante (1710) :

« Le clergé est en ce pays d'une si grande édilicalion, que les ecclésiastiques inspirent de Ta piété aux peuples, qui Y paraissent

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Le malheur et les contrariétés conduisent quelquelois à linjus qui sait si M#r de Saint-Vallier, retenu en France par la cour

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ne s'était pas trop facilement figuré que tout le monde était contre lui au Canada?

Voici ce que M. de Ramesav. gouverneur de Montréal, écrivait au ministre le 6 novembre 1712 :

« Toutes les communautés et habitants du gouvernement de Montréal attendent avee une très grande impatience le retour de Mer l'évèque de Québec dans son diocèse, où il serait très nécessaire, tant pour y donner les ordres de prêtrise, que pour le soulagement des pauvres, des veuves et des orphelins. Hs espèrent que vous aurez la bonté de le renvoyer aussitôt que vous le pourrez... »

Enfin le roi lui permit de rentrer dans son diocèse. Tous les principaux vaisseaux étant déjà partis, il fut obligé de faire voile sur un misérable navire où 1l eut beaucoup à souffrir, et rentra dans sa ville épiscopale le 17 août 1743.

On aimerait à savoir quels furent les sentiments intimes de ses prètres en le revoyant. La lettre si sévère qu'il leur avait adressée de Paris avait-elle laissé dans leur esprit quelque trace d’amertume”? Mais est il bien sûr qu'elle leur fut jamais adressée” le lai citée comme un reflet de l'état d'âme du prélat au moment où il l'écrivit. Elle fut certainement écrite et « donnée à Parts. » puis envoyée au Canada : on en à une copie à l'archevêché de Québec.

Mais il va. suivant nous, lieu de croire que les vicaires généraux

exercérent une sage temporisation : l'évêque arriva, sur les entre faites, le 17 août: et le mandement n iL plus sa raison d'être, ue fut probablement pas envoxé aux differents curés où missionnaires de Fa Nouvelle-France D,

Bien des diflicultés surgirent entre Le séminaire et le Chamtre, à propos du partage du revenu des abbayes et des gratiteations accordées par l'Etat au clergé canadien. Ces diflicultés se conti nuèrent durant tout le régne de Mér de Saint-Vallier et lomgtemps après lui : elles étaient la conséquence de la réforme du séminarnr et de la séparation absolue que le prélat voulait mettre ent

le séminaire et le Chapitre.

(1 Dans la Copie | ve à Larehex lt Ju bei . Il DV à auetne Le mandement porte seulenient 1) Paris, » (Mandements «des ques ile Quel Up 182, M let t pour faire cesser certaines infi tions aux st i deriie:

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ar les lettres patentes qu'il avait obtenues en faveur du Chapitre, le roi s'était réservé la nomination du doyen et du grand chantre (1). Cette disposition aflligea bon nombre de prêtres qui eussent préféré que cette nom'nation eût été laissée au Chapitre, comme l'avait réglé ME de Laval. L'évêque les blessa encore davantage en paraissant ignorer complètement Fœuvre de son prédécesseur. Celui-ci avait donné au Chapitre de Québec de magnifiques statuts : on peut les lire, ils existent encore (2). Or, M£r de Saint-Vallier, décidé à en faire de nouveaux, commençait les siens par ce préambule : «€ Notre prédécesseur, dont nous tichons de suivre Les restiges. avant érigé dans notre église cathédrale un Chapitre, s'était réservé de faire des statuts qui servissent de règle au dit chapitre: et comme na pas exécuté son projet, ni donné des statuts à la dite église, nous nous sommes obligé d'y suppléer et à cette fin de faire les statuts suivants... (3), » Singulière manière de suivre les vestiges d'un homme que d'ignorer complètement son œuvre!

Mais toutes ces diflicultés enire le séminaire, le Chapitre et l'évêque n'eurent pas le retentissement des luttes d'autrefois; et l'on ne s'en occupa guère en dehors des cercles ecclésiastiques. En général, le retour de Févèque dans son diocèse ÿ apporta la joie et le contentement : l'Église du Canada était heureuse d'avoir retrouvé son chef. M. de Vaudreuil écrivant au ministre quatre mois après l'arrivée de ME de Saint-Vallier :

« J'ai attendu jusques ici. disait-il. à vous parler de l'arrivée de M. l'évêque en ce pays. Je ne saurais trop vous dire combien elle a fait de plaisir à tout le monde. et de bien en même temps, par la quantité de prêtres qu'il a ordonnés (4), dont on avait très grand besoin dans toute la colonie, Ses charités continuelles d'ailleurs font que chacun a recours à lui. En mon particulier, j'ai une véritable joie de le revoir, et je me fais un honneur de lui rendre visite à son hôpital général, où 11 demeure, le plus

souvent qu'il m'est possible... »

(1) Édits el Ordonnances, 1, 339.

2) Mandements des évêques de Québec, L 435,

(3) Documents de Paris, Eglise du Canada,

(4) Il en ordonna dix-huit, (Voir Henri de Bernicres, D. 110).

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