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très honnête femme que les visites du dit sieur étaient trop fréquentes chez elle, que cela lui faisait tort, que l’on en parlait dans le monde, et qu'il se disait des sottises qui, pouvant aller à son mari, lui feraient des affaires. Lui, enragé de ce que cette bonne damoiselle ne le voulait plus voir que son mari n’y füt, et même sortait de chez elle quand il v entrait, n’a pu se tenir de se plaindre de moi, et s’est emporté à dire toutes les sottises du monde et à M. l'évêque et au supérieur des Jésuites pour qu'ils se chargeassent de me les redire, ce qu'ils lui ont toujours refusé, ne se voulant pas charger de telles commissions... »
Voilà certes un incident qui méritait une place dans le tableau des mœurs de la colonie française dépeint par M. de Saint-Vallier : il y aurait fait ombre. Du reste, Denonville semble s'être chargé de compléter lui-même ce tableau :
« Voici l'endroit, écrit-il au ministre, où il nous faut rerdre compte des désordres qui se font, non seulement dans les bois, mais dans nos habitations, lesquels désordres ne sont venus dans la jeunesse du pays que par la fainéantise des enfants et la grande liberté que, de longue main, les pères et mères et gouverneurs ont donnée à la jeunesse et ont laissé prendre, d'aller dans les bois, sous prétexte de chasse ou de traite. Cela est venu à un tel excès, que dès le moment que les enfants peuvent porter un fusil, les pères ne peuvent plus retenir leurs enfants, et n'osent les ficher. Jugez ensuite des maux qui peuvent suivre d'une telle manière de vivre. Ces dérèglements se trouvent bien plus grands dans les familles de ceux qui sont geutilshommes on qui se sont mis sur le pied de le vouloir être, soit par fainéantise, ou par vanité, n'ayant aucune ressource pour subsister que les bois; car n'étant pas accoutumés à tenir la charrue, la pioche et la hache, toute leur ressource n'étant que le fusil, il faut qu'ils passent leur vie dans les bois, où ils n’ont ni curés qui les gênent, ni pères ni gouverneurs qui les contraignent.…
€ Il y a encore, ajoute-t il, un grand mal dans le pays, qui est une intinité de cabarets, ce qui met presque une impossibilité
Québec; mais « quelques personnes, poussées par l'esprit du monde, représentèrent à Mme de Denonville que si sa fille se faisait religieuse ici, elle n’y serait pas plus considérée que la fille d'un marchand », et alors elle n’y voulut pas consentir, Melle de Brisay devint plus tard religieuse aux Carmélites de Chartres. (Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, par la sœur Juchereau).
RE
formelle à remédier aux maux qui en arrivent. Ce métier de
cabaretier est l'attrait de tous les fripons et paresseux, qui ne : songent en rien de ce qu'il faudrait faire pour cultiver la terre: à bien loin de cela, détournent et ruinent les autres habitants...
« Nous avons dans le pays, ajoute-t-il encore, un certain nombre ; de garnements, surtout de mauvaises femmes (1), qui vivent 5 comme des malheureuses. En vérité, monseigneur, c’est la perte v: de toute la jeunesse du pays. Ces gens-là n° sont d'aucun secours, de mais capables de tout perdre et de tout gâter, faisant même beaucoup de divorces. Si on savait où les enfermer ici, et les y nourrir, ét
ce serait le plus grand bien du monde à faire. Si vous me vouliez Pe permettre de les faire enlever et les mettre cet automne dans un
vaisseau, ce serait un grand bien. Vous devez croire, monseigneur, : que je ne ferai rien en cela que de concert avec M. l'évèque et A M. l'intendant... » 1 Le ministre encourage Denonville à combattre les désordres : « Qu'il fasse tout son possible, dit-il, pour empêcher la débau- Re che des jeunes gens du pays, et se serve de son autorité pour Sn
chätier ceux qui contreviendront à ses ordres: qu'il tâche surtout de supprimer le scandale qui se pratique dans les débauches, où ces jeunes gens se mettent tout nus, à la manière des sauvages... »
M. de Denonville revient ailleurs sur le vice qui déjà à cette époque semblait prévaloir chez les Canadiens :
« Un des plus grands maux du Canada, dit-il, c’est l'eau-devie, dont l'usage est si fort par excès, que je n’en prévois que la perte du pays...
« Quantité de femmes en boivent communément, et plusieurs s'en enivrent... »
On voit de suite que toutes ces ombres auraient tempéré un peu l'éclat du tableau de M£r de Saint-Vallier :
« Le peuple canadien, dit-il, communément parlant, est aussi dévot que le clergé m'a paru saint, On y remarque je ne sais quoi
des dispositions qu'on admirait autrefois dans les chrétiens des ai premiers siècles... Chaque maison est une petite communauté à
bien réglée, où l’on fait la prière en commun, soir et matin, où
(4) Les archives en font connaitre plusieurs, entre autres, la Disy-Brieux, | dont il sera question plus loin, la Dame de Freneuse, la Réaume (Thérèse ( Catin) et la Belorget.
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l'on récite le chapelet, où l'on a la pratique des examens particuliers avant les repas. et où les pères et mères de familles suppléent au défaut des prêtres en ee qui regarde la conduite de leurs enfants et de leurs valets..…. »
Le livre de M: de Saint-Vallier fut publié à Paris de février à mars 1688. Le prélat était alors évêque de Québec, ayant reçu la consécration épiscopale, dans l'église de Saint-Sulpice, le 25 janvier, et M2 de Laval avant donné canoniquement la veille sa démission.
Il devait pourtant soupeonner, à cette date, qu'il avait exagéré, en mettant tout au beau dans la colonie de la Nouvelle-France. Pourquoi done publia-t-il cette « Lett + à un de ses amis, » qu'il devait tant regretter ensuite? Voulut-il imiter les Jésuites. dont les Relations. S'il faut en croire un de leurs historiens, « ne font voir ni tout ce que sont les missions, ni tout ce qu'elles contiennent? »
€ Il faut l'avouer, ajoute assez naivement cet écrivain, Îles Relations, telles quelles sont rédigées, ne reflètent pas la physionomie entière de la Nouvelle-France: elles n'en montrent qu'un côté, le plus beau, le plus consolant. Le reste est volontairement relégué dans l'ombre, ou, pour mieux dire, passé sous silence. On ne voit rien ou presque rien de l'autre côté de la physionomie. C'est de l'histoire, mais de l'histoire incomplète (D). »
En faisant un si beau tableau de l'Eglise canadienne, M: de Saint-Vallier avait sans doute en vue de lui attirer les faveurs royales, et sous ce rapport ses espérances ne furent pas déçues. Le roi lui accorda en effet des sommes considérables pour son Église, et spécialement pour la construction d'un évèché.
La résolution que prit le prélat, bien avant de retourner au Canada, de bâtir à Québec un palais épiscopal prouve évidemment qu'il avait déjà renoncé à l'idée de rester au Séminaire comme son prédécesseur. La désappropriation ne lui allait plus © il y renonça également; et lune des premières choses qu'il tit, en rentrant dans son diocèse, ce fut de réclamer des prêtres du Séminaire les livres de sa bibliothèque qu'il leur avait donnés et qu'ils avaient déjà marqués du chiffre de leur maison.
I avait réfléchi sur les inconvénients de partager son autorité
(4) Les Jésuiles el la Nouvelle-France, par le P. de Rochemonteix, t. 1, p. xv.
avec le Séminaire; il ne voyait plus cette institution du même œil avec lequel il l'avait admirée, lorsqu'il lui avait semblé « y voir revivre quelque chose de cet esprit de détachement qui faisait une des principales beautés de Eglise naissante de Jérusalem du temps des apôtres. » IT avait résolu de le réformer et de le réduire à n'être qu'un séminaire ordinaire pour la formation des prêtres. Nous voyons même dans un document que son but principal. en bâtissant un évèché, était d'y loger ses ecclésiastiques (1), s'il ne réussissait pas dans les desseins qu’il avait conçus par rapport au Séminaire.
Tout dans l'Eglise du Canada lui apparut, lors de son second voyage, sous des couleurs différentes de celles qui l'avaient frappé dans son premier voyage : tout ÿ était devenu sombre et triste. Aussi un chroniqueur contemporain nous assure-t-il qu'il éprouva alors un mortel regret d’avoir publié sa « Lettre à un de ses amis : »
« M. de Saint-Vallier, dit-il, fut bien surpris, en arrivant au pays, de trouver les choses dans d’autres dispositions qu'il ne les avait laissées, et bien fâché d’avoir tant exagéré, dans la lettre qu'il avait fait imprimer à Paris, les bonnes mœurs des peuples d'ici, et les bénédictions que Dieu répandait sur eux : puisque, par une politique assez ordinaire à ceux de son rang et de sa profession, il fut obligé de rejeter, dans un sermon qu'il fit, sur les péchés du peuple, les fléaux dont le Canada était accablé, et d'exhorter tout le monde à la pénitence et à la prière pour apaiser la colère de Dieu (2). Mais ce discours ne fit qu’augmenter le
(4) Lettre de M. Tremblay, 1695. — L'auteur du livre Les Sulpiciens.. en Acadie nous apprend que Mer de Saint-Vallier eut même l'idée de fonder un séminaire, évidemment en opposition au séminaire de Québec : « A cette époque (1691), dit-il, l’évêque s'occupait de la fondation d’une communauté de prêtres, à la tête de laquelle il eût placé M. Trouvé. I le sollicita d'y entrer, mais l'abbé Trouvé, bien qu'approuvant l’idée du prélat, ne voulut pas prendre une décision de cette importance sans consulter à Montréal M. Dollier, et à Paris sou supérieur (M. Tronson). Des deux côtés on trouva l’entreprise fort religieuse, mais peu praticable : elle pouvait durer la vie de Mer de Saint-Vallier; mais à sa mort, restant sans revenus et sans fondation, elle n'assurait pas aux sujets qui y entreraient une existence bien établie, étant à la charge de l’évêque et et non à celle du chapitre ou de la cathédrale. »
(2) Il écrivait à ses prêtres en 4691 : « Vous redoublerez votre zèle pour le service de cette église affligée, que nous voyons à deux doigts de sa ruine. »
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