‹ Mgr. de Saint-Vallier et son temps [microforme]Chapitre 8 sur 54 · HR AUS BCE VS SR ES · texte numérisé non relu

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augmenté même une colonie ouverte et attaquée de touics parts, et qu’il avait trouvée sur le penchant de sa ruine.

« Il paraissait avoir un grand fond de religion, et il en donna constamment jusqu'à sa mort des marques publiques. On ne l’accusa jamais d’être intéressé ; mais on avait de la peine à concilier la piété, dont il faisait profession, avec la conduite qu'il tenait à l'égard des personnes contre lesquelles il s'était laissé prévenir. L'âcreté de son humeur un peu atrabilaire, et une jalousie basse, dont il ne se détit jamais, l’ont empêché de goûter tout le fruit de ses succès, et ont un peu démenti son caractère, où il y avait de la fermeté, de la noblesse et de l'élévation. Après tout, la Nouvelle- France lui devait tout ce qu'elle était à sa mort, et l’on s’aperçut bientôt du grand vide qu'il y laissait. »

Tout dans ce portrait me paraît juste et définitif. Un seul mot, peut-être, demande explication : &« on ne l’accusa jamais d’être intéressé; » Charlevoix veut dire sans doute, de thésauriser par une sordide avarice : ceux-là mêmes qui ont accusé Frontenac de profiter de sa position pour se procurer quelques gains par la traite, ne manquaient pas d'ajouter qu'il ne le faisait que pour suppléer à l'insuflisance de son traitement (1).

Écoutons maintenant l’annaliste des Ursulines :

« Cette même année (1698), dit-elle, le 28 novembre, M. le comte de Frontenac décéda sur les trois heures après-midi, muni de tous les sacrements, et dans des sentiments très chrétiens, ayant eu l'esprit présent et le jugement sain jusqu'à la mort. Il à été regretté universellement de tout le pays; les habitants le regardent comme leur père : aussi, pendant les dix-neuf années qu'il a gouverné, il a toujours été leur protecteur. Quant à nous, il s’est montré en maintes circonstances plein d'estime pour notre communauté, assistant à presque toutes nos cérémonies de vêture et de profession. »

L’annaliste moderne ajoute :

« M. de Frontenac avait toutes les qualités désirables, à peu de

(1) Qui sont ceux, à cette époque, qui savaient se contenter de leur mince traitement? M, Tremblay raconte dans une de ses lettres que l’intendant Champigny lui-même, un des officiers les plus houorables qu'ait eus le Canada, passait, à Paris, pour se faire 25,000 livres de profits par année par le commerce qu'il faisait secrètement, en société avec M. Hazeur, de la Basse-Ville de Québec,

choses près, même de la piété, puisqu'il faisait une retraite tous les ans. Un sent défaut, l'attache sans borne à sa manière de voir et à sa volonté, l’a entrainé dans des excès pitoyables, surtout à l'occasion de la traite de l'eau-de-vie, Ce défaut le rendait insupportable aux conseillers et autres personnages d'importance, tandis qu'avec ses inférieurs personne n’était plus aimable que M. le comte de Frontenac. »

Voici maintenant ce que dit de ce gouverneur l’annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec :

« I nous avait toujours témoigné de l'affection, et nous gratifiait tous les ans de quelque présent pour les religieuses, et d'un autre pour les pauvres, qu'il traitait et servait lui-même le jour de Pâques. C'était un homme plein d'esprit, qui avait conservé toute la politesse d'un seigneur de la cour. Il avait de grandes qualités naturelles; ses manières étaient engageantes et gracieuses.

€ [voulait que sa maison fût bien réglée : tous les soirs il faisait lui-même les prières en public, sans qu'aucun de ses domestiques osût y manquer. Il observait fidèlement plusieurs pratiques de dévotion, et chaque année faisait exactement une retraite de huit Jours... »

Voilà un témoignage bien précis : la sœur Juchereau n'avait aucun intérèt à donner ces détails : comment les concilier avec ce que dit Latour? On peut vraisemblablement supposer que le digne chanoine (1) avait hérité de certains préjugés ecclésiastiques contre Frontenac, préjugés d'ailleurs bien naturels, car Frontenac n'avait jamais ménagé le clergé canadien :

« Les déréglements des domestiques de M. le gouverneur, écrit Latour, etle scandale qu'ils donnaient à la colonie étaient extrèmes : il les ignorait apparemment, ou ne les crovait pas; du moins il y paraissait indifférent, et ne s'offensait pas des avertissements qu'on prenait quelquelois la liberté de lui donner. Mais enfin il se lassa, et se brouilla sans retour avec le clergé... Ce gouverneur, ajoutet-il, vivait en militaire, et n'était rien moins que dévot; et ses domestiques étaient fort dérangés. »

Pour moi, de tous les témoignages que je viens de citer, je crois pouvoir conclure que Frontenac était chrétien et religieux comme on l'était de son temps et comme on l'est généralement dans le

(1) Louis-Bertrand de Latour ne vint au Canada qu’en 1729, avec Mer Dosquet.

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