‹ Mgr de Saint-VallierChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

L'Illustre Captif

SOMMAIRE :— Prise de la Seine par les Anglais. — L'Evêque de Québec est fait prisonnier.^Sympathies royales. — Intervention de Sa Sainteté Clément XI. — Apostolat en Angleterre. — Les faux frères. — Mort de Monseigneur de Laval.

U mois de juin 1704, Mgrde Saint- Vallier revenait au Canada, sur la Seine. Le navire rencontra une flotte anglaise de cent cinquante vaisseaux. Après un combat de dix heures, les Français se constituèrent prisonniers. Monseigneur eut alors à subir les mauvais traitements d'hommes grossiers qui lui arrachèrent brutalement sa croix pectorale, lui enlevèrent son anneau, et ce, qui mit le comble à la peine du prélat, ils brûlèrent, en sa

présence, en guise de bois de cuisine, les corps de trois saints martyrs que Monseigneur apportait de Rome au Canada. Le chef de l'escadre anglaise, informé de la haute dignité de l'évêque et des brutalités dont on l'avait assailli, le fît venir à son bord, où il lui fit des excuses et le combla d'honnêtetés.

Arrivés en Angleterre, il y eut échange de prisonniers. Une Ursuline de Quimper, que Monseigneur amenait avec lui pour sa maison des Trois-Rivières, fut envoyée en France. (a) Quant au prélat il fut retenu en otage jusqu'à ce que la cour de France consentit à élargir le baron de Méan, prisonnier politique. Cette demande était faite par la reine Anne, au nom de l'empereur d'Allemagne. . Cinq années vont s'écouler avant que les trois puissances en viennent à une entente.

La souveraine d'Angleterre eut des égards pour l'auguste captif. Elle lui assigna une pension ainsi qu'à ses prêtres. De son côté, Louis XIV envoya à M^ de Saint- Vallier quinze cents écus, en dédommagement des pertes subies. Le Saint- Père Clément XI informé de la captivité du

(1) Eglise du Canada, p. 240.

saint évêqne, qu'il avait connu et admis dans son intimité, lui adressa de paternelles et affectueuses sympathies. Il lui fit remise d'une somme de vingt mille livres dues en cour de Rome et Sa Sainteté alla jusqu'à écrire à l'empereur d'Allemagne, pour obtenir son élargissement. Ces démarches restées infructueuses, le Saint-Père envoya à Mgr de Saint-Vallier des lettres de Vicaire Apostolique pour l'Angleterre.

Sa prison va donc se transformer en chaire de vérité. Mais hélas ! le Pasteur loin de son troupeau redira sur le sol britannique, les paroles prononcées dans ses abbayes, en France, où il donnait des missions : " On n'a pas de droit à la moisson quand on sème dans une terre étrangère." Jamais " ont répété les témoins de ses malheurs, on ne vit subir tant d'infortunes avec une telle grandeur d'âme !" Mais les forces physiques vinrent à manquer, et l'évêque tomba dangereusement malade. La reine lui envoya son médecin et donna des ordres pour qu'aucun soin ne manquât à l'illustre malade.

Revenu à la santé, mais prévoyant que son absence pouvait être longue, Monseigneur demanda un coadjuteur. Le roi n'acquiesça pas à cette

demande non plus qu'aux désirs exprimés parles ennemis personnels de l'évêque qui voulaient un successeur.

Ecoutons M. Prévil, sulpicien, et compagnon d'infortune du Prélat, décrire l'emploi du temps de l'auguste prisonnier. " Il est certain, dit ce digne ecclésiastique, que Monseigneur de Saint- Vallier a été de tout temps un modèle accompli de toutes les vertus ; mais on peut dire qu'il les a portées jusqu'à l'héroïsme dans cette terre de tribulations. Nourri du pain d'angoisse, il a toujours conservé une résignation si parfaite aux ordres de la Providence, qu'il semblait n'avoir jamais été si heureux ; il trouvait de la consolation au milieu des plus rudes épreuves. Son zèle infatigable avait transformé sa prison en une église, où il exerçait les fonctions de son ministère et travaillait à gagner au Seigneur les âmes les plus endurcies.

" Des catholiques romains, que leurs intérêts retenaient en Angleterre, et un bon nombre de prêtres et de religieux qui y vivaient cachés, se rassemblaient dans son appartement où il leur distribuait la parole de Dieu, et leur conférait les sacrements. Quoique le prélat prît des précautions infinies pour tenir secrètes les saintes

pratiques de religion qu'il exerçait, on en eut connaissance et il eut ordre de changer de ville, mais quelque endroit qu'on lui assignât pour prison, il sut toujours en faire une maison de prière et y gagner des âmes à Jésus-Christ."

L'abbé Fornel ajoute : " N'était-ce pas un spectacle divin et capable de charmer les yeux de Dieu — spectacle qui mit toute l'Angleterre en admiration — de voir dans l'évêque de Québec la piété d'un saint prélat et la conduite d'un héros ? . . . .Vous dirai-je que sa prison était un temple où il célébrait tous les jours les saints mystères et où communiaient de sa main les ecclésiastiques et les laïques qui étaient prisonniers avec lui ? Vous dirai-je qu'il était la consolation des catholiques déguisés qui voulaient secrètement s'adresser à lui pour être encouragés par ses paroles, et pour recevoir de lui les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie ? Vous dirai-je que, dans les villes où il fut retenu prisonnier, les habitants, quoique protestants et ennemis de l'Eglige romaine et de toute sa hiérarchie, avaient conçu une si grande idée de sa sainteté qu'ils publiaient hautement qu'il n'y avait point dans toute l'Angleterre d'évêque d'un mérite si distingué ? Mais, ce n'est pas assez dire : les évêques mêmes d'An-

gleterre ne firent-ils pas son éloge ; entre autres l'évêque de Winchester, pénétré de son rare mérite et de ses vertus, ne vint-il pas plusieurs

fois en personne le visiter et n'envoyait-il pas

tous les jours les officiers de son palais lui donner des marque de son estime, et lui faire des offres de services ? Un saint Louis dans les fers fît-il paraître plus de grandeur d'âme et de religion ?. . . .Est-il question de l'échange de prisonniers, et les Anglais se proposent-ils d'écrire au roi de France, offrant la liberté de l'évêque de Québec pour prix de celle du baron de Méan, homme d'état de très grande considération ?. . . . Bien loin de consentir à être mis en parallèle avec un doyen de Liège, le prélat répond généreusement qu'il aime mieux rester en captivité toute sa vie, que d'ôter à son prince, un prisonnier dont il pouvait tirer avantage pour le bien de l'Etat."

L'épreuve suprême, qui broya davantage le cœur de Monseigneur de Saint- Vailier, fut celle que saint Paul nomme la persécution des faux frères.

Un prêtre savoisien, protégé de Sa Grandeur, abjura sa foi, écrivit un libelle contre son protec-

teur et propagea partout les plus noires calomnies. D'autres écrits circulaient aussi.

" Il plut, dit de Rocjiemonteix, pendant des années, contre Mgr de Saint- Vallier, un déluge de plaintes et de récriminations, où. l'exagération se mêlait à la vérité.

Le Ministre de Pontchartrain, déclara au roi, " que ces mémoires étaient fâcheux, mauvais et outrés." De son côté, Madame de Main tenon les jugeait " artificieux et dérogatoires au respect dû à l'épiscopat."

Celui qui en était l'objet n'ignorait rien de ce que l'on tramait et débitait contre lui dans l'ombre. Il retraçait leurs auteurs et les enveloppait d'un grand pardon, les comblant dans l'occasion de nombreux bienfaits.

Le 6 mai 1708, la mort du vertueux et saint évêque de Laval plongeait le Canada dans un grand deuil. En prononçant son oraison funèbre, M. Joseph de la Colombière eut un beau mouvement quand il présenta les deux premiers évoques du Canada travaillant de concert au bien de la religion dans la colonie.

" Ne vous souvient-il pas, mes frères, d'avoir vu ces deux prélats entrer en communauté de .

zèle et de travaux, tantôt pour l'établissement de l'Hôpital-Général, à Québec, tantôt pour celui de Trois-Rivières ; une fois pour les petites écoles, une autre fois pour les missions du Mississipi ? Il me semble que je les entends s'entretenir ensemble, et s'entredire l'un à l'autre ce que l'épouse dit à l'Epoux dans le Cantique : " Venez mon bien-aimé, entrons dans le champ de ce vaste diocèse au service duquel nous nous sommes tous deux dévoués." Et l'orateur nous montre les nations assises à l'ombre de la mort et nos deux pasteurs s'efforçant de faire briller à leurs yeux les purs rayons de la foi.

Les vaisseaux de 1709 apportèrent au pays la nouvelle de l'élargissement de Mgr de Saint- Vallier ; mais les malheurs de la guerre le retinrent à Paris. Cette épreuve lui fut très pénible. En 1710 Sa Grandeur écrivait à ises chères filles de l'Hôpital-Général : " Si la guerre continue l'année prochaine, je hasarderai tout, pour aller à mes chères ouailles, et mettre fin à mon exil." Et dans une autre circonstance : " Je soupire après les bois et la solitude de notre cher diocèse." Ce désir, Dieu ne devait le satisfaire que trois ans plus tard.

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