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CHAPITRE TROISIEME

L'Eveque Elu

SOMMAIRE : — Successeur de Mgr de Laval. — De nouveaux cieux et une nouvelle terre. — Le misssonnaire.- Pèlerinagè au tombeau de Saint François de Sales. — Conse'cration épiscopale. — Cadeaux princiers. — Faveur du roi.

UR la fin du XVIIeme siècle, audelà des mers, dans la plus belle colonie de la France, au Canada, Mgr de Laval travaillait à l'établissement d'une Eglise nouvelle.

Il rendait sur ce coin de terre, d'éminents services à l'Eglise et à sa patrie. Mais ce vaillant, ce lutteur, accablé d'infirmités, épuisé par un quart de siècle de combats, inspiré par sa profonde humilité résolut de se démettre de ses fonctions d'évêque de Québec. Le roi qui apprit avec peine

cette détermination, laissa à Mgr de Laval le choix de son successeur.

Après de mûres délibérations, sur le conseil de ses meilleurs amis, le choix de Mgr l'Ancien, comme on le nommera bientôt, tomba sur Monsieur l'abbé de Saint- Vallier.

Agé de trente-deux ans, " riche, de grande famille, d'une tenue irréprochable, désintéressé, l'abbé de Saint-Vallier semblait n'avoir contre lui au dire de M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, du P. Le Valois, directeur de sa conscience, et du P. de la Chaise, le confesseur du roi, que l'excès d'un zèle ardent et une jeunesse sans expérience ; deux défauts fort graves sans doute, que le temps cependant pouvait corriger ; on l'espérait du moins. (1)

Le choix du roi, écrit à son tour Mgr de Laval dans une lettre au pape Innocent XI, s'est arrêté sur la personne de l'illustre abbé de Saint-Vallier qui réside à la cour même, sans être un abbé de cour. C'est un homme grave, malgré l'éclat de sa naissance, de sa science et de ses vertus. Il est d'autant plus digne du siège épiscopal de la

(1) Les Jésuites et la Nouvelle-France, T. Ille. 307.

Nouvelle-France, qu'il a plus redouté d'être évêque dans l'ancienne France, où il n'y a pas une seule Eglise qui n'ambitionnait d'avoir un tel prélat. Pour lui, il n'ambitionne aucun évêché ; mais il n'en fuirait aucun, non plus, et irait bravement à n'importe lequel qui lui serait imposé : exemple vraiment digne des temps apostoliques. Je ne doute pas, Très Saint-Père, que Votre Sainteté ne ratifie volontiers le choix du Souverain, et qu'Elle ne m'en félicite, ainsi que toute l'Eglise canadienne.

Votre Sainteté a déjà appris, par la lettre que vous a écrite l'abbé de Saint- Vallier lui-même, qu'enflammé d'un saint zèle, il n'a pas attendu ses Bulles pontificales pour aller se dévouer au bien de ses futurs diocésains, muni de simples lettres de grand-vicaire que je lui ai données, pour aller à Québec et passer toute l'année à visiter le diocèse."

Mgr de Laval parle ensuite du nouveau gouverneur, M. de Denonville :

" J'ai l'espoir que tous deux vont réparer heureusement les fautes qui peuvent avoir été commisses par d'autre, et par moi en particulier.

De nouveaux cieux et une nouvelle terre ( l) vont être créés au Canada : tout va être agréablement renouvelé dans cette Eglise. Que Votre Sainteté daigne seulement lui continuer sa paternelle affection, s'intéresser à elle, la protéger, la recommander à Dieu au saint Sacrifice, et lui accorder sa bénédiction apostolique. (2)

Que va dire l'élu ? " La mitre qu'on lui offre, dit l'abbé Fornel, n'est pas enrichie de perles et de diamants, et il ne s'agit pas pour lui de se voir couronné de gloire et d'honneur. Non, cette Eglise naissante, encore au berceau, n'est point le parterre de l'époux où l'on trouve la beauté du lis, l'odeur de la rose, du baume et du basilic. C'est un champ nouvellement découvert encore tout hérissé de ronces et d'épines, c'est une vigne sauvage qui ne porte point de fruits ou qui n'en produit que de très amers ; c'est une Epouse dont Jésus-Christ veut faire la conquête, mais qui n'est couverte que des vêtements de son ancienne infidélité, et qui n'est point encore parée des ornements de son Epoux."

(1) Isaïe, 86, 17.

(•') Archives de L'évêché de Québec. Cité dans " l'Eglise du Caoada " pat- M. l'abbé Auguste Gosselin.

La faim, la soif, la croix, le martyre peut-être, Appelaient son grand cœur : cet appel le guida. Il refusa l'honneur, le loisir, le bien-être ; Il voulut être évêque, oui, mais au Canada.

Et les semences que Mgr de Laval a jetées dans les sillons ouverts fructifieront, car, pour les cultiver, MP' de Saint- Vallier a le cœur d'un saint.

Louis XIV eut de la peine à se séparer de son aumônier. N'est-elle pas touchante cette parole ? " Je ne permettrai votre départ, Monseigneur, que lorsque votre mère vous aura donné son consentement."

Il l'obtint ; mais non sans livrer à l'amour maternel de violents combats. Cette bonne mère ne survécut que peu de temps à cet immense sacrifice. Mais avant l'adieu final, elle dota son fils d'une pension annuelle et le combla de généreux cadeaux pour sa lointaine Eglise.

Mgr de Saint- Vallier arriva à Québec, en qualité de grand vicaire, en juillet 1685. Il visita son diocèse, onze fois plus grand que son pays, et il écrivit une relation de ce voyage, sous le titre " Estât présent de l'Eglise et de la colonie française dans la nouvelle France."

Cette lettre est un modèle du genre et atteste que le prélat était aussi bon littérateur qu'érudit distingué. Cet écrit lui valut d'abondantes aumônes.

Un événement bien désastreux marqua le premier séjour du prélat à Québec : l'incendie du monastère des Ursulines arrivé le 20 octobre 1686. Le lendemain de la fête de sainte Ursule, Monseigneur alla voir les religieuses et leur offrit ses sympathies les accompagnant d'abondantes aumônes. Il fut édifié de leurs sentiments pieux et des beaux exemples de résignation, de courage et de confiance qu'elles donnaient à la population.

Encore sous le poids de cette émotion, et à peine remis des grandes fatigues éprouvées dans sa tournée apostolique, tant au Canada qu'en Acadie, il dut prendre la mer.

" Je m'embarquai, écrit-il, le dix-huitième de novembre de l'année 1686, et comme toute la navigation, qui dura quarante-cinq jours, fut une tempête presque continuelle, on se vit souvent en danger de faire naufrage. Le vaisseau pensa une fois s'entrouvrir ; une autre fois il demeura quelque temps sur le côté; mais surtout

ce fut une merveille qu'étant battu des flots et des vents durant trente-six heures, entre les terres, il ne se brisa pas mille fois."

Puis, le prélat ajoute que cette tempête fut l'occasion de nombreuses conversions ; que pour lui, il considère très avantageux, dans ces rencontres, d'avoir une bonne provision de fermeté et de confiance en Dieu. C'est le meilleur viatique que puisse prendre ceux qui entreprennent ces voyages."

Il prit port à la Rochelle, le jour de l'an 1687, d'où il se rendit à Paris.

Une année entière va s'écouler avant sa consécration épiscopale. Il l'emploie à s'y préparer. Ce n'est pas sans émotion que, le jour de la Fête- Dieu, nous le voyons pieusement prosterné sur le tombeau de Saint François de Sales. " Venu à Annecy en simple pèlerin, il sollicita du modèle des pasteurs, l'esprit d'humilité, de douceur et de simplicité." (*)

Il célébra la messe de communauté, puis il entretint longuement les religieuses de ses missions. Une de ses sœurs, Madeleine-Marguerite était religieuse au couvent de la Visitation de

(1) Circulaire des Visitandines, copiée par Mgr L. N. Bégin.

Grenoble, où une de ses nièces, Catherine-Thérèse de Prunier de Saint- André viendra la rejoindre. Cette parenté spirituelle avec l'ordre choisi par Dieu pour répandre la dévotion au Sacré-Cœur nous dit pourquoi il dédiera, en 1714, l'église et le monastère des Ursulines des T rois-Rivières au Sacré-Cœur de Jésus.

Le 25 janvier 1688, il fut consacré évêque, dans l'église de Saint-Sulpice, à Paris, par le coadjuteur de l'archevêque de Rouen, Mgr Colbert. Sa crosse d'argent massif était un don de son frère Bernard. Mgr de Saint- Vallier la fera fondre plus tard pour en faire des croix pour ses hospitalières. Le même lui présenta une chapelle épiscopale complète. La dentelle de l'aube qu'il portait ce jour-là fut offerte par Madame Maintenon. Ces souvenirs sont conservés à l'Hôpital Général. Le roi déposa dans cette corbeille de noces épiscopales quinze mille livres pour bâtir un palais à l'évêque. Mais laissons Mgr de Saint- Vallier énumérer les bienfaits dont son souverain le combla, en ce jour mémorable.

" Le roi connaissant la nécessité de pourvoir à la subsistance des ouvriers évangéliques, dont il a été obligé depuis peu d'augmenter le nombre, qui pourra croître encore dans la suite, a bien voulu

suppléer par sa libéralité royale, à ce qui nous manquait pour l'entretien de quarante curés qu'on a établis ; il nous aide même à leur bâtir des églises et des presbytères dans les campagnes, sans rien retrancher de ce qu'il nous donne chaque année pour achever notre cathédrale, et pour contribuer au soutien des missions, des hôpitaux, des séminaires et de toutes les autres communautés.

" C'est lui qui par un surcroît de bonté et de magnificence, m'a accordé une abbaye pour unir à l'évêché de Québec, un fonds pour élever dans la Basse- Ville une chapelle qui serve d'aide à la paroisse, et de quoi payer non seulement mes bulles, mais encore une maison épiscopale.

" Le témoignage que je rends en cet endroit, à la piété de ce grand prince, est la moindre reconnaissance que je lui doive, et je n'aurai point assez de vie pour reconnaître devant Dieu, les grâces générales et personnelles que j'ai reçues de lui, pour mon Eglise et pour moimême."

Nous allons maintenant suivre levêque de Québec sur cette terrre canadienne où il lui tarde de prendre-contact avec son peuple.

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