CHAPITRE QUATRIÈME
L'Administrateur Fidèle
SOMMAIRE :— Mgr de Laval et Mgr de Saint-Vallier, deux brillantes fleurs de l'épiscopat canadien. — Appréciation de Mgr Laflèche. — Ovation faite au second évêque de Québec à son entrée dans sa ville épiscopale. — Opposition qu'il rencontre. — Voyage à Terreneuve et en Acadie. — En temps de guerre, il arbore l'étendai'd de Marie. — Médaille commémorative.
ORSQUE M& de Saint-Vallier, successeur de Mgr de Laval, débarquait sur les rives canadiennes, il était en France deux grandes figures d'évêque : Bossuet et Fénélon. " Mon admiration dit Mgr Touchet, est allée, va et ira de Bossuet à Fénélon, aux deux évêques, sinon d'égal élan, au moins d'égale sincérité.
" Au surplus, ne peut-on admirer ensemble les deux plus beaux arbres, croirais-je de la forêt française le chêne et le peuplier ? Le chêne superbe, imposant, jetant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ses imbrisables bras ; le peuplier très haut, aigu, flexible, élégant, vert à miracle, sonore doucement lorsque le vent l'agite, comme une lyre grecque, tandis que son voisin chante et pleure, comme un orgue de cathédrale ? Oui, soyons épris simultanément du chêne et du peuplier, de Bossuet et de Fénélon, deux magnifiques créatures données par Dieu à l'Eglise et à la France, en un jour de rare libéralité, pour être immortelle et très glorieuse parure."
Ces paroles ne peuvent-elles pas s'appliquer également à Monseigneur de Laval et à Monseigneur de Saint- Vallier ? Tous deux restent et resteront les brillants rameaux d'une tige féconde : la glorieuse, la noble, la belle tige de l'épiscopat canadien.
Mgr Laflèche, qui s'y connaissait en hommes, n'admettait pas de comparaison entre les deux évêques.
" Le rôle de leur historien, disait-il doit se borner à citer les faits et laisser le lecteur juge.
Pour donner une juste appréciation, il est trop éloigné des lieux et des temps. Après avoir vécu auprès de Mgr Provencher, premier évêque de la Rivière-Rouge, j'ai compris que son successeur ne pouvait marcher sur ses traces. Autre chose est de fonder les œuvres diocésaines et autre chose, de les développer."
M^ de Laval, absent de Québec depuis trois ans, voulait revoir le Canada. La cour de France s'y opposait. Il ne fallut rien moins que l'intervention de Mgr de Saint- Vallier pour enlever l'obstacle. Arrivé en juin, Mgr de Laval prépara les voies à son successeur. L'entrée triomphale de Mgr de Saint- Vallier à Québec, eût lieu le premier août 1688.
Le défilé des autorités civiles, religieuses et militaires, aux sons des fanfares, des cloches, de la mitraille, sans exclure les hymnes sacrés, fut très imposant. Les discours de bienvenue terminés, un triomphal TE DEUM clôtura une des plus belles ovations faites à un prince de l'Eglise.
Tout aussitôt Mgr de Saint- Vallier commença la visite de son diocèse. Il tardait au bon pasteur de répandre, sur son troupeau les libéralités royales. Elles tombèrent tour à tour, en pluie
d'or, sur ses communautés religieuses, sur les familles indigentes, puis successivement sur les deux rives du fleuve, où presbytères et églises s'élevèrent avec toute la célérité possible.
Mais ce bien ne se fît pas sans opposition. Monseigneur se heurtait tantôt au Séminaire tantôt à son Chapitre, tantôt aux autorités séculières. Les difficultés l'embarrassaient peu. Fort de son droit, il allait de l'avant, ignorant les bassesses et les flatteries. Jamais il ne transigea avec son devoir. Il n'inclina pas non plus sa crosse devant qui que ce fût, fut-il un de Callières, un Frontenac ou même un Louis XIV. Ce lutteur était de son siècle. Il en avait les défauts tout comme Mgr de Laval qui ne lui pardonna point de ne pas avoir les mêmes vues que lui sur la nomination aux cures, les rapports avec le Séminaire et sur bien d'autres points. Malgré des imperfections, que nous ne prétendons pas dissimuler, M^ de Saint- Vallier fut un beau caractère et son long épiscopat reste fructueux et méritoire.
Au printemps de 1689, il partit pour Terreneuve envoyé par la cour, en mission pacificatrice, puis il fit son second voyage en Acadie. Il excellait à régler les différends des autres. Sur la terre
acadienne, éclata toute sa charité ; il donna à ce peuple affligé, avec d'abondantes aumônes, une partie de la relique insigne de saint Paul dont la translation dans sa cathédrale, l'hiver précédent avait donné lieu à une bien belle fête.
Au retour de cette pénible et laborieuse mission, à l'automne de 1689, Monseigneur apprend le massacre de Lachine. Puis ce sont des bruits de guerre. Il était en visite pastorale à Montréal l'orsqu'on vint lui dire que Phipps était devant Québec. Il arbora l'étendard de Marie à son canot et sans tarder rentra dans sa ville assiégée.
Il est témoin des efforts de l'ennemi pour cribler de balles le tableau de la Sainte Famille placé par Mgr de Laval sur le clocher de la cathédrale. Commandées par Frontenac, les troupes sont victorieuses ; les Anglais lèvent le siège et prennent la mer. Toute la nation rend gloire à Marie, jamais cri de reconnaissance ne fut plus spontané. La chapelle de la Basse-Ville lui fut consacrée sous le vocable de Notre-Dame de la Victoire. L'Hôtel-Dieu demanda à célébrer la fête du Saint Cœur de, Marie et dans tout le pays retentirent d'éclatantes actions de grâces.
" Nous avons sujet de croire, écrivait Mgr de Saint- Vallier, que la Mère de Dieu qui, par plu-
sieurs miracles, vient de nous délivrer des Anglais ses ennemis et les nôtres, a inspiré à ses filles de rendre à son aimable cœur des honneurs nouveaux dans la nouvelle France, pour graver plus profondément, dans tous les cœurs, le souvenir d'un bienfait signalé." (*)
Une médaille commémorative fut frappée.
D'un côté, on voit la tête du Roi ; de l'autre, la France victorieuse est assise sur des trophées, au pied de deux arbres du pays, sur des rochers d'où s'échappe un torrent. Un castor va se réfugier sous un bouclier, et le dieu sauvage du fleuve, qui épanche son urne au pied de la déesse, la contemple avec admiration. Pour devise, on y a inscrit ces mots : Québec délivré, 1690 ; — La France victorieuse dans le nouveau Monde." (2)
(1) Histoire de l'Hôtel-Dieu de Québec, p. 342.
(2) Dionne, Historique de N. I). des Victoires, cité dans l'Eglise du Canada, par l'Abbé Auguste Gosselin.