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CHAPITRE SIXIEME

L' Apôtre de l'Education

SOMMAIRE : — Pour son neveu, Monseigneur préfère la mort plutôt que la perte de son âme. — Encouragement donné à la cause de l'éducation. — Ses rapports avec la Vénérable Marguerite Bourgeois. — Fondation des Ursulines aux Trois-Rivières. — Lettre de la Mère M. des Anges au P. de Lamberville. — Achat d'un nouveau local aux frais du fondateur. — Aumônes de 400 francs de messes. — En France, Monseigneur obtient de Louis XIV des lettres patentes pour son établissement des Trois-Rivières.- — Les deux issues de la charité : le Pensionnat et l'Hôpital. — Monseigneur de Saint- Vallier guéri par l'intercession du Fr. Didace.

GR de Saint- Vallier ne fut pas seulement au Canada le père des pauvres, mais il fut de plus l'apôtre de l'éducation et le bienfaiteur de l'enfance. Dans un de ses voyages en France, en visite dans sa famille, il apprend avec peine que son frère, le

comte de Saint- Vallier, veut placer un de ses fils, à la cour, en qualité de page. Dans 1 élan de son zèle, Monseigneur demande à Dieu, si son neveu doit perdre son innocence, de l'enlever plutôt de ce monde. Peu de temps après le noble enfant allait servir aux autels du ciel.

Si l'oncle veillait sur les siens, avec ce soin jaloux, l'évêque ne se désintéressa jamais des âmes d'enfants confiées à sa sollicitude pastorale. Grand vicaire de Québec, il dirigea vers Port- Royal, qu'il devait visiter sous peu, une sœur de la Congrégation.

Lorsqu'il y arriva, il constata " que la bonne sœur y avait fait déjà beaucoup de bien pour les femmes et les filles." Au retour, il conduisait avec lui trois petites sauvagesses dont une pour " sa Providence " et les deux autres pour les Ursulines. Contemporain de la vénérable Marguerite Bourgeois, M^ de Saint- Vallier et elle s'employèrent à répandre l'instruction le plus possible dans la colonie. Sa Grandeur favorisait les vocations et encourageait les familles à faire généreusement le sacrifice de leurs filles au Seigneur.

Avec quelle ferveur, ne nous parle-t-il pas dans son " Estât présent de l'Eglise " de la vierge

iroquoise, Catherine Tegahcouita, et plus loin il ajoute : " Au Cap Tourmente, mon principal soin fut d'examiner l'un après l'autre trente et un enfants." Rien de ce qui concerne l'éducation n'est étranger au prélat. Il parle des écoles d'arts et métiers, des écoles normales. Il exige que les maîtres fassent leur profession de foi avant de prendre un engagement. Dans ses mandements, il leur trace une règle de conduite. Les relations que le dévoué Prélat en donnent sont énoncées dans un contrat cité par M. l'abbé Amédée Gosselin dans son intéressant ouvrage " l'Instruction au Canada." C'est par un zèle très particulier qu'il a, à rechercher les moyens les plus efficaces pour que les enfants de la colonie aussi bien que toutes les autres personnes qui lui sont somises soient suffisament instruites."

Pour parvenir à ce but, Monseigneur ne recule devant aucun sacrifice : rentes constituées, pensions d'élèves et encouragements donnés aux curés qui établissent un couvent dans leur paroisse. M. le Curé de la Pointe-aux-Trembles étant mort trois mois après avoir obtenu des Sœurs, cellesci déclarent que le cours du petit ruisseau est arrêté mais que la Source vaut bien le Ruisseau.

Quant aux Ursulines des Trois-Rivières qui vivent encore de ses bienfaits, voyons ce que fit pour nous, notre Père en Dieu.

Le succès avait couronné les travaux des hardis pionniers qui avaient construit le premier fort aux Trois-Rivières. Les familles, qui peuplaient la ville naissante, reconnaissaient la nécessité de procurer à leurs filles le bienfait d'une éducation solide et religieuse. Elles s'adressèrent ta Monseigneur de Saint- Vallier qui s'engagea à doter le futur établissement d'un monastère d'Ursulines dans la ville de Laviolette.

A ce bienfait inappréciable pour la population trifluvienne, le digne évêque voulait ajouter un autre avantage : tout en pourvoyant à l'instruction chrétienne de la jeunesse, dont il reconnaissait l'importance vitale, il ne pouvait perdre de vue cette autre classe de la société : les déshérités de la fortune, les infirmes et les pauvres malades. Mais comme il n'était guère possible d'ouvrir deux maisons religieuses dans une ville aussi petite que Trois-Rivières, le prélat prit le parti de confier les deux œuvres à une même communauté ; et les dignes filles d'Angèle de Mérici, entrant dans les projets du bon pasteur, consentirent à unir dans leurs personnes, les

fonctions d'institutrices et celles d'hospitalières, par reconnaissance pour le roi de France, qui aidait si efficacement Monseigneur dans tous les projets qu'il exécutait pour le bien de la colonie, comme aussi pour l'avantage spirituel des troupes qui y stationnaient. Sa Grandeur désirait que la fondation qu'Elle avait en vue servit d'hôpital pour les soldats blessés. Le succès de cette entreprise justifia pleinement dans la suite la sagesse de ses mesures.

Le saint évêque fit un voyage en Europe, afin d'intéresser ses amis de la vieille France à la nouvelle fondation qu'il méditait. Dès le mois d'octobre 1694, le prélat avait adressé une circulaire au clergé le prévenant de son absence et des motifs qui l'exigeaient. Il le priait d'appeler les bénédictions du ciel sur l'entreprise qu'il avait en vue.

Ce ne fut que le 9 septembre 1697, après trois ans d'absence, que le vénéré prélat revint au milieu de son troupeau. Dès son arrivée à Québec, Monseigneur de Saint-Vallier reprit les négociations entamées avec les Ursulines de cette ville, au sujet d'une maison de leur ordre aux Trois- Rivières ; le 10 septembre, il alla traiter cette affaire avec la communauté, offrant de payer six

cents livres de rente annuelle, pour l'entretien de six lits à l'hôpital ; il proposait de faire luimême l'acquisition de la plus belle maison qu'il y eût alors aux Trois-Rivières. Située au bord du grand fleuve et entourée de jardins, cette maison, bâtie pour servir de résidence au gouverneur, offrait l'aspect le plus agréable : les élèves pourraient y jouir de la vue du Saint- Laurent et du paysage charmant de la rive opposée, tandis que la brise caressante y viendrait rafraîchir journellement le front douloureux des pauvres malades.

La communauté de Québec ayant élu pour supérieure du nouveau couvent la mère Marie Drouet de Jésus, Monseigneur, qui connaissait et vénérait ses vertus, confirma avec plaisir cette élection, et fit lui-même choix de la mère Marie Le Vaillant de Sainte-Cécile, pour assistante, et de la sœur Françoise Gravel de Sainte-Anne, religieuse converse. Il fut jugé nécessaire que la supérieure du monastère de Québec, accompagnée des sœurs destinées à la fondation des Trois- Rivières, fit le voyage pour visiter la maison, avant de passer le contrat d'acquisition ; M. de Ramsay s'offrit à être leur conducteur.

La révérende mère Marie-des-Anges supérieure des Ursulines de Québec ne fut pas plus tôt rendue dans cette ville, que Monseigneur se rendit au monastère, pour y passer le contrat de fondation. M51" de Saint-Vallier et les Ursulines des Trois-Rivières s'engageaient à fournir à frais communs, moitié par moitié, la somme de 11,000 livres payables en trois ans, pour l'acquisition d'un terrain d'environ deux arpents et demi, situé sur le Platon de la ville des Trois-Rivières et sur lequel s'élevait une maison à deux étages, entourée d'un jardin et des dépendances nécessaires ; cette résidence avait été jusque-là, la demeure du gouverneur de Ramsay. De plus, la communauté de Québec s'engageait à laisser aux Ursulines venues de France nommées pour la maison des Trois-Rivières, la jouissance de leurs rentes viagères, et à assurer aux professes canadiennes, une pension annuelle de cent livres, outre linges, habits, livres, meubles, et Monseigneur eut encore la générosité d'insister sur son droit de fondateur pour meubler la salle des malades. Tout étant ainsi réglé, le 23 octobre fut fixé pour le départ des trois religieuses choisies pour aller rejoindre et assister les trois premières fondatrices ; voici leur noms : mère Marie-

Magdeleine Amiot de la Conception, mère Marie Drouard de St-Michel et mère Marie-Louise de Lanaudière de Ste-Catherine.

Nos mères, en arrivant à la résidence du gouverneur, furent frappées du grand aspect de ces lieux. En effet, on trouverait difficilement un site plus largement ouvert que celui du Platon. C'est une petite colline située sur le bord du grand fleuve. D'après de bons documents, c'est à cet endroit que M. de Laviolette arbora (4 juillet 1634) le drapeau fleur-de-lis. C'est sur cette éminence qu'il éleva aussi le premier fort qui devait servir à la défeuse de la ville En 1697, les vagues venaient battre librement le pied de la colline, et laissaient à peine un étroit sentier le long de la palissade de pieux qui entourait le Platon sur trois de ses faces, notamment du côté du fleuve. On y respire l'air frais et embaumé du majestueux Saint-Laurent ; la nature y a des beautés qui se renouvellent à chaque saison, des scènes qui flattent tous les goûts, de plus, la vue embrasse le magnifique panorama de la côte sud, sur une étendue de plus de six lieues ; les voiliers et les canots d'écorce, qui sillonnaient alors le fleuve, venaient passer à quelques pieds du rivage. Du côté de la rue Notre-Dame, un jardin

entrecoupé de pelouses et d'allées, s'ouvrait aux promeneurs. Tout auprès, l'église paroissiale projetait dans les airs sa modeste flèche. C'était là, près du sanctuaire de l'Immaculée Conception, " à l'ombre du Bien Aimé," comme dit le Cantique, que devait s'asseoir provisoirement la fondation.

La première église paroissiale construite en 1664 était en bois rond fermé aux angles en queue d'aronde. La façade de cet édifice regardait la basse- ville, son flanc longeait la rue Saint- Pierre.

Vers 1714, on construisit une nouvelle église en pierre. Louis XIV donna libéralement du secours ; le 18 mai 1716 il est fait mention au Cahier des délibérations de la fabrique d'un don royal de cinq cents livres. Cette église fut détruite dans l'incendie de 1908.

L'intérêt paternel de Monseigneur de Saint- Vallier s'étendit toujours sur sa maison des Trôis-Rivières. En laissant Québec pour notre ville au mois d'août 1699, il amena avec lui la mère des Anges dont le second triennat s'achevait. Il l'avait choisi pour remplacer la rntre Drouet de Jésus, qu'il rappelait à Québec.

La maison se trouvait alors dans une situation critique. La bonté de Dieu lui ménageait cette crise, comme après une moisson, il envoie à la terre un hiver rigoureux, afin qu'elle sorte de là avec une nouvelle vie. La lettre suivante, adressée par la mère des Anges, au révérend père Lamberville, S. J., nous laisse entrevoir les difficultés de l'époque.

" Mon Révérend Père,

" J'ai reçu la lettre dont il vous a plu m'hono- " rer aux Trois-Rivières, où je suis depuis le mois " de mai, un mois avant le terme de mes six " années de charge. . . .

" Je vous assure que les dépenses sont grandes " dans notre maison de Québec. Nous n'en som- " pas encore là dans notre nouvelle fondation ; " reste à savoir si elle subsistera ou non. Je vois " des orages et des tempêtes qui s'élèvent et qui " la menacent de ruine. Je tâcherai de ne point " perdre ma paix et mon repos, sachant que Dieu " commande à tout. Quoiqu'on me blâme de " cette entreprise, je ne puis m'en repentir, après " les marques que j'ai eues de la volonté de Dieu. " Si je me suis trompée, ce n'a été qu'à la suite " de personnes plus éclairées que moi, de divers

" états ; ainsi, j'en verrai la destruction, au cas " que Notre-Seigneur le permette, d'aussi bon " œil que j'en verrais l'affermissement, car je ne " désire que l'accomplissement de la volonté de "Dieu

" Nous commençons le soin des malades par " six lits, que M. l'intendant, (M. de Champigny) "donne pour les soldats, nous pourrons en aug- " rnenter le nombre, quand Monseigneur sera en " état d'achever la fondation. Nous sommes " onze religieuses ici, quatre professes de Qué- " bec, quatre de la maison et trois novices qui " ne passeront pas outre sans qu'on ait plus d'as- " surance touchant l'avenir de la maison. Je " vous demande en grâce, mon révérend Père, " la continuation de vos bontés, la participation " de vos saints sacrifices, et la faveur de me " croire avec tout le respect possible ,

Sœur Marie des Anges."

Les inquiétudes de notre digne supérieure étaient bien fondées. Monseigneur de Saint- Vallier avait payé à M. de Ramesay cinq mille livres sur la part du terrain acheté ; mais déjà le second terme à payer par les Ursulines était échu et elles n'avaient encore rien donné sur les

5,500 livres qu'elles devaient pour leur part. D'ailleurs, rien ne faisait prévoir qu'elles pussent jamais réussir à trouver les deniers suffisants pour acquitter leur dette. Ainsi, arrivant le 20 octobre 1699, le contrat de la vente de l'emplacement du Platon dut être résilié et le fut en effet. Il ne restait plus alors pour maintenir l'établissement que le courageux dévouement des religieuses et des sacrifices fort grands de la part de l'évêque de Québec. Monseigneur de Saint- Vallier, malgré la gêne qu'il éprouvait dans ses affaires, ne recula pas cependant devant les difficultés. Il racheta de ses propres deniers, aux conditions de la première vente, l'établissement du Platon, il y ajouta même de nouveaux terrains.

Nos mères avaient à partager la maison du Platon avec la* famille du gouverneur ; de plus, il y avait entre le fort et la rive du fleuve sept canons en batterie découverte ; c'était donc un endroit distrayant ; l'on s'aperçut bientôt de l'impossibilité d'y demeurer plus longtemps. Enfin, et c'était la raison principale, le nombre des malades et des élèves augmentant tous les jours, la maison devenait trop petite.

Sur les derniers terrains achetés par Monsei gneur de Saint- Vallier se trouvait une maison de cinquante pieds sur trente, à deux étages, encore en construction. Le vendeur, M. de Ramesay, qui la faisait construire pour lui-même, se chargea de la finir à ses frais et c'est dans cette maison que se transportèrent les Ursulines, en quittant le Platon. C'était en 1700 ou au commencement de 1701. Nos mères firent leurs adieux à cet endroit avec peine, car elles y laissaient de bien doux souvenirs qui se sont fidèlement transmis jusqu'à nous. La maison du Platon est, dans l'histoire des Ursulines de Trois-Rivières, ce qu'est, dans la vie d'un homme, le lieu où pour la première fois, ses yeux se sont ouverts à la lumière ; c'est un berceau.

Le monastère, dont la maison de M. de Ramesay faisait partie, était situé non loin de l'enceinte qui se terminait en 1697, au coin de la rue saint François-Xavier. En transformant ce château en monastère, l'on a créé dans la cité, une solitude dont le monde ne soupçonnera jamais la paix. Il se trouve dans un endroit agréable qui porte l'âme au recueillement et à la contemplation. Le Saint-Laurent, qui coule à ses pieds, nous présente le miroir argenté d'une immense

nappe d'eau. Le paysage, au sud, est formé par des hauteurs couronnées de verdures ; à l'est, l'on aperçoit, à une petite distance, l'ancienne résidence des Pères Jésuites au Cap de la Madeleine, puis, au fond du tableau, toute la silhouette de la côte sud, jusqu'à la pointe de Saint-Pierre-les-Becquets ; à l'ouest, la ville, dont une partie s'encadre dans la verdure des grands ormes ; au nord, des plantes fertiles couvertes de riches moissons, les nombreux accidents et les embellissements d'une nature tout-à-fait pittoresque, le tout couronné par des coteaux superposés à triple étages, les uns au-dessus des autres. Enfin, c'est un endroit excessivement champêtre, où l'air embaumé des forêts de sapins, se mêlant à la fraîche brise qui s'élève du Saint-Maurice, rend le séjour très agréable, et qui saisit et charme toute âme capable de sentiments et d'émotions.

Le nouveau logement était beaucoup plus commode que l'ancien, et pourtant il était encore inachevé. Cependant, que d'actions de grâces rendues au Seigneur ! Que de vœux pour attirer les bénédictions du ciel sur cette maison qui fait encore aujourd'hui partie du monastère que nous

habitons. Bien qu'il ait été deux fois la proie des flammes, les murs sont restés les mêmes.

Rien de plus touchant que le récit naïf de tout ce que fit notre dévoué fondateur en cette occasion. Il consacrait au nouveau monastère tous ses bénéfices et ses épargnes, et comme l'argent était alors chose fort rare dans la colonie, les sacrifices pécuniaires que le digne évêque s'imposait ont assurément un double prix, et méritent une reconnaissance éternelle. Le billet suivant, qui nous a été conservé par nos Mères de Québec, est une preuve non équivoque de sa libéralité, à notre égard.

" Nous reconnaissons que nos chères filles, les " Ursulines de Québec, nous ont fait remettre " les quatre cents francs de la fondation de ma- " dame de la Peltrie, pour leurs messes que nous " avons fait dire aux intentions portées par la " dite fondatrice pour l'année 1699, échue au " mois d'octobre, lesquels quatre cents francs " nous avons appliqués à leurs Sœurs des ïrois- " Rivières, pour leur aider à s'établir.

" Fait à Québec, ce 4 mai 1700.

" Jean, Evêque de Québec."

Mais, voici l'heure où cet habile pilote va laisser la petite barque de Sainte-Ursule s'agiter seule au gré de la tempête. Monseigneur, se reposant avec une pleine confiance dans la capacité de la mère Marie des Anges pour la conduite des affaires et l'affermissement de l'œuvre qu'il avait tant à cœur, écrit à ses chères filles des Trois-Rivières qu'il part prochainement pour l'Europe. La nouvelle de ce départ laissa nos mères pénétrées de la plus vive douleur elles craignaient tout pour sa personne, à cause de la rigueur du froid à cette saison. Ayant mis ordre aux affaires de son diocèse, le digne prélat partit de Québec, le 13 octobre 1700, dans le vaisseau du roi La Seine.

La récolte ayant été mauvaise en l'année 1700 la disette sévit, et dans l'hiver on commença à éprouver la famine. A la campagne, le peuple était réduit à vivre de racines sauvages ; on ne voyait que visages hâves et défigurés. Dans les villes, les souffrances étaient plus cruelles encore : la désolation était grande, et les personnes aisées trouvaient à peine de quoi subsister ; de sorte que la population entière eut grandement à souffrir du manque presque absolu des choses nécessaires à la vie.

Les pauvres affluèrent donc à la porte du monastère et de l'hôpital. Ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que nos mères fondatrices parvinrent à nourrir, pendant l'hiver, le grand nombre de personnes admises à l'hôpital ainsi que les enfants pauvres. La pensée des dangers auxquels était exposé Monseigneur de Saint-Vallier, était une autre cause d'inquiétude pour elles. Elles avaient recours à ce que la piété a de plus tendre et de plus ingénieux pour fléchir le ciel. Vœux, prières, mortifications, tout fut mis en œuvre pour obtenir qu'il plût à la divine bonté de protéger notre bon père, et d'incliner le cœur de Louis XIV afin qu'il affermît notre établissement par son autorité royale.

La voix des religieuses s'était fait entendre au ciel. Au commencement de juin 1701, un vaisseau arriva de France apportant les meilleures nouvelles.

Monseigneur, notre illustre fondateur, avait été parfaitement bien reçu à la cour ; il avait rendu service à tous ceux qui s'étaient servis de son crédit auprès du ministre. Sa Majesté lui avait accordé des lettres patentes pour l'établissement déjà fait de l'institut des Ursulines des

Trois-Rivières, dont l'existence paraissait à plusieurs très précaire.

De si bonnes nouvelles provoquèrent les accents de la reconnaissance la plus vive ; tous les citoyens des Trois-Rivières se joignirent à la famille ursuline pour en rendre grâce à Dieu.

Les lettres accordées par Sa Majesté en conseil, le 31 mai 1702, ne furent reçues qu'en février 1703. Faites à Marly, elles sont signées de la main de Louis XIV alors glorieusement régnant.

Les cœurs se sont épanouis un instant en apprenant l'hereuse nouvelle qui assurait à notre communauté le calme et la paix. Mais les hivers des années 1702 et 1703 furent tristement remarquables par les ravages de la petite vérole. Cette maladie fut si cruelle qu'elle enleva par toute la colonie un grand nombre de personnes de tous les âges. L'Eglise, comme une bonne mère, ordonnait des prières publiques pour fléchir le ciel, tandis que les autorités civiles faisaient tout en leur pouvoir pour adoucir les douleurs de ceux qui étaient atteints du fléau.

C'est ainsi que le marquis de Beauharnais, intendant de la colonie, répondait à la cour de France qui lui ordonnait de pourvoir notre hôpi-

tal de l'ameublement nécessaire : " J'ai prévu ce " que vous me faites l'honneur de m'écrire au " sujet des Ursulines des Trois- Rivières. J'ai " donné l'été dernier à l'hôpital qu'elles desser- " vent quatre cents livres pour les mettre en " état d'avoir quelques meubles et ustensiles, " prévoyant que la maladie, qui était générale " dans la colonie, attaquerait "les Trois-Rivières " où nous avions des troupes en garnison."

Cette lettre est datée du 16 novembre 1703. L'œuvre de Monseigneur de Saint- Vallier prenait donc du développement ; mais si c'était une consolation pour nos Mères de soulager les membres souffrants de Jésus-Christ et d'instruire l'enfance, l'absence prolongée de leur vénéré fondateur était pour elles une épreuve bien pénible.

Monseigneur de Saint- Vallier se mit en route pour l'Italie au commencement de septembre. " Représentez-vous dit l'Abbé Fornel dans l'orai- " son funèbre du prélat, représentez- vous l'apôtre " des Gentils allant à Jérusalem pour rendre " compte de son Evangile à Pierre, le prince des " apôtres, et pour lui parler des fruits de son " apostolat."

C'est pendant ce séjour à Rome que Monseigneur reçut une indicible consolation de l'ordre le plus élevé. Il obtint plusieurs audiences du vicaire de Jésus-Christ et fut reçu avec distinstion comme l'ange chargé d'une des Eglises les plus éloignées de la chrétienté. Monseigneur témoigna à Sa Sainteté Clément XI son dévouement filial, reçut sa bénédiction paternelle et s'estima heureux de renouer les liens de fidélité qui attachaient son diocèse à la chaire de Saint- Pierre.

Le souverain Pontife entendit raconter avec bonheur, comment, abandonnant tout pour Jésus- Christ, et s'élevant au-dessus de la faiblesse de leur sexe, des religieuses n'avaient pas craint d'affronter les mers lointaines afin d'implanter leurs pieux instituts dans des pays sauvages et de se consacrer à la plus grande gloire de Dieu, à l'honneur de son Eglise et au salut des âmes. Tout en les bénissant, Sa Sainteté leur souhaitait les succès les plus marqués.

L'abbé H. Bourdon, dans la vie du Père Surin, S. J., dit en parlant de la charité de ce saint religieux, qu'il était courtisan des hôpitaux, puis il cite les paroles du P. Surin : "Si j'avais à loger

la charité, dit-il, je lui donnerais une chambre dans laquelle il n'y aurait que Dieu qui est la charité même ; (car elle doit être toute pure en son motif et ne goûter que Dieu) dans cette chambre il y aurait deux portes : l'une entrerait dans une classe et l'autre dans un hôpital, parce que ce sont les issues de la charité, et les emplois qui lui sont le plus agréables." Telle aussi a été la pensée de notre fondateur, et pendant près de deux cents ans, ces œuvres se sont exercées au milieu de nous, avec de sensibles consolations.

Commençons par le pensionnat : ce petit peuple parfois assez bruyant, dont une vénérable Mère disait : " Les cris des enfants c'est la musique des Ursulines."

Jetons d'abord un rapide coup d'œil sur la ville, et nous verrons mieux ensuite quel bien les filles de sainte Angèle pouvaient y opérer. C'est le Père Charlevoix qui, pour un moment, va nous servir de guide : " On ne compte guère que sept ou huit cents personnes dans la ville de Trois-Rivières, (1721) mais elle a dans son voisinage de quoi enrichir une grande ville ; ce sont des mines de fer très abondantes. Au reste, quelque peu peuplée que soit cette ville, sa situa-

tion la rend très importante, et c'est un des plus anciens établissements de la colonie.

"Dès les premiers temps, ce poste a eu un gouverneur : il a mille écus d'appointement et un état-major. On voit aussi* dans cette ville un couvent de Récollets, une assez belle église paroissiale desservie par ces mêmes religieux, un très bel hôpital joint à un monastère d'Ursulines, qui y sont au nombre de quarante, et qui font l'office d'hospitalières. C'est encore une fondation de Mgr de Saint- Vallier. Dès l'année 1650, le sénéchal de la nouvelle-France, dont la juridiction a été absorbée par le conseil supérieur de Québec et par l'intendant, avait un lieutenant aux Trois-Rivières ; aujourd'hui, cette ville a une justice ordinaire, dont le chef est un lieutenantgénéral."

Dès le jour de l'installation, le R. P. Bigot amena trois petites sauvagesses. C'est donc par les enfants de la forêt que nos classes furent ouvertes ; plusieurs compatriotes vinrent bientôt rejoindre ces jeunes filles.

Outre ces enfants, la plupart des sauvages, ainsi que leurs femmes, venaient à la grille du parloir pour être instruits. Comme ils étaient

toujours les bienvenus~et qu'une abondante aumône suivait immanquablement la leçon, les néophytes se montraient très assidus.

Ces dispositions si louables chez ces pauvres sauvages consolaient amplement les Pères missionnaires et nos Mères, des nombreux sacrifices qu'ils s'imposaient ; c'était la rose mêlée aux épines du Canada. Pour parvenir à gagner des âmes à Jésus-Christ, en effet, rien n'était épargné ; ces religieuses, âgées de vingt, trente et même cinquante-cinq ans, se livraient avec ardeur aux études des langues sauvages.

Un Père Jésuite, passant par notre ville, écrivait plus tard : " On voit là des religieuses parlant l'algonquin et l'abénaquis." Jusqu'en 1852, l'on avait toujours dit dans le monastère, à la suite des petites heures de l'office de la sainte Vierge, les litanies des Saints pour la conversion des sauvages. Cette année-là, Monseigneur Cooke, premier évêque du diocèse de Trois-Rivières, supprima plusieurs prières de surérogation, à cause des nombreux travaux de l'Institut.

Notre ville, au témoignage de M. l'abbé Ferland, renfermait après quelques années d'existence plusieurs familles remarquables : les Her-

tel, les Le Neuf,, les Boucher, les Poulin de Courval occupaient un rang distingué dans le pays.

Ces pieux citoyens, désireux de procurer le bienfait de l'éducation à leurs enfants, avaient vu avec bonheur l'arrivée de nos Mères aux Trois-Rivières, et s'empressèrent de leur confier leurs filles.

Comme on le sait, l'éducation des jeunes filles a été, de tout temps, une des sollicitudes de l'Eglise catholique. Quel bonheur pour nous de constater que le second gouverneur de la Nouvelle-France avait à peine mis pied à terre sur ce sol, que déjà les filles d'Angèle, fidèles à leur mission de dévouement, abordaient elles aussi, sur ces plages sauvages pour y porter lumière et civilisation. Un siècle s'est écoulé : les deux plus anciennes villes du Canada ont chacune leur établissement ; les familles Ursulines se sont emparées depuis longtemps de ces jeunes générations de femmes pour sanctifier la famille d'où tout bien comme tout mal découle sur un pays. Ce que ces cœurs d'apôtres se proposent de faire fleurir par ces enfants qui seront les femmes de l'avenir, c'est la loi de l'Evangile au sein de la famille. Tel était le vœu de M^r de Saint- Valiier et il s'y employait de tout son cœur.

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