CHAPITRE PREMIER
AVANT l'ÉPISCOPAT.
Aux premières lignes du Journal intime paru Tau dernier, précieuse autobiographie d'âme, sans souci littéraire, informe souvent et, peut-on dire, non « écrite », nous lisons : « 3 janvier 1802. A Saint-Félix... Je naquis en danger de mort... Né à quatre heures, baptisé à huit heures. »
A Pacte de baptême du futur évêque d'Orléans, comme à son acte de naissance, figure le nom qui sera le sien sans devenir celui de sa mère. Tristesse ignorée de l'enfant, préparée à l'homme. On saura, un jour, par de durs rappels, lui en aviver la soufifrance.
Son père, Jean-François Dupanloup (1), était le sixième enfant d'une modeste et honnête famille d'Annecy qui en comptait douze, dont
'1) Nous nous en rapportons, sur cette question d'origine, & la Vie de Myr Dupanloup, par M. V. Lagrange, abondante et précieuse source de renseignements.
(jualrc, soldats de la République, avaient contjiiis i'épaulctlc durant les grandes guerres. — Pcutctrc cette parenté militaire n'cst-eile pas à négliger dans la vie de l'homme d'action et de combat que nous allons raconter. — Sa mère, Anne Dechosal, née aussi de braves gens de la même ville, assuma seule la charge de l'élever. Elle y dépensa une tendresse vaillante que devait récompenser l'amour plus encore que la gloire de son fils.
Il lu paya vite de son zèle pour l'instruire-. A trois anS; « à genoux devant une chaise, la tête dans ses deux mains », il s'absorbait avec c délices i> dans le Magasin des enfants {!). Et, aussi précoce que le goût de l'étude, s'annonçait en lui le goût des choses religieuses. Il garda comme un parfum dans l'âme le souvenir des fêtes fleuries, des rcposoirs de verdure, des processions foulant des jonchées de feuillage. Le sentiment de la nature s'y mêlait à l'émotion pieuse. Il l'avoue: t Cette fraîcheur me charmait... J'ai toujours aimé le printemps... »
Une initiatrice, qu'il nomme, n iiv.ut pas peu contribué, sans doute, à lui en découvrir la poésie. Voyez, k la seconde page du Journal^ cette
( 1) CmI Mieore ton Journal intime qui non* l'appiriKl. Nous y puiaeroni souvent sans l'indiqutr.
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note : « Tante impie : Rousseau... » Cest c tante Gay » qu'il veut dire ; tante Gay, c grande lectrice des écrivains du dix-huitième siècle. > Il se promenait souvent avec elle autour d'Annecy : à la Puya, où il allait voir une brave femme qui l'aflectionnait, « la Françon », à Sainte-Claire, dans les bois de Sainte-Catherine... — N'y passèrent-ils pas une nuit, dans ces bois, égarés, lui enveloppé d'un châle , couché sur un arbre abattu ? — Chemin faisant, il cueillait des violettes, des primevères, et l'on imagine tante Gay l'aidant à grossir le bouquet. Fervente de Jean-Jacques le botaniste, elle encourageait, on peut le croire, le jeune herboriseur. Bien des années après, le prélat, haut théoricien de pédagogie, condamnait avec une juste rigueur VEmile^ cet t effroyable roman d'éducation ». Il serait piquant de se demander si, à travers les causeries de sa tante mécréante et lettrée, rien de Rousseau, ne fût-ce que le goût des fleurs, n'avait filtré en lui, et si l'amateur de primevères ne fut point redevable à l'amateur de pervenches.
«Je devrais être impie o, écrit-il. Non, pourtant, puisque, sans compter celle de sa mère, l'influence d'un grand-oncle annulait celle de la naturaliste incrédule, compagne de ses excursions. L'intéressante figure que celle du curé des
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Bauges, « spirituel et gai, avec un fonds de foi et de piété solides, franc comme l'or. » Le Journal ajoute : « généreux ». Il donnait à son petitneveu des pièces de huit sols. En même temps, il lui parlait du bon Dieu. On imagine, en un plaisant vis-à-vis, le portrait de ce prêtre jovial et pieux et celui de la tante philosophe.
Félix Dupanloup avait sept ans lorsque sa mère et lui quittèrent Annecy pour Paris. De ce voyage commencé dans un « char de côté », qui, en un jour, fit quatorze lieues, il se rappelait, quarante ans après, les moindres détails : sa couchée dans un village, où, racontc-t-il, nous a arrivâmes le soir, aux lumières qu'on voyait de loin sur le coteau » ; la traversée de Genève, le lendemain ; l'ascension de la montagne de Gex, d'où il jeta sur la Savoie un dernier regard avec un long adieu. Il alla ensuite « le visage tourné ailleurs ». Une autre vie s'ouvrait devant lui « au détour de la Roche du Jura ».
C'était alors la pleine gloire de l'Empire. A Paris, le petit Savoisien vit des illuminations de fêtes, des splendeurs militaires, entendit des salves de victoires. Puis les désastres vinrent, et la fin de l'épopée se précipita ; cependant une image radieuse allait clore, pour cette période,
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les souvenirs de l'enfant. Certain dimanche de juin 1814, alors que les canons encombraient encore les places de la capitale, un cortège imposant et paciGque se déroula par les rues tendues de blanc. La guerre était finie, les Bourbons rentrés. Les lis de France et les roses de la Fête- Dieu mêlaient leurs pétales (1). Le royaliste que fut et resta Mgr Dupanloup n'oublia jamais ce spectacle (2).
L'existence fut pénible à la Savoisienne, perdue avec son fils dans la grande ville. Pour suffire aux exigences de ses visées maternelles, il lui fallut travailler durement. L'enfant parlait de se faire architecte et suivait un cours de dessin. Elle ne put, faute d'argent, le maintenir à Sainte- Barbe, où elle l'avait mis, à dix ans, externe. Une « bonne famille » de leur voisinage voulut bien s'intéresser à lui et lui prêter des livres, corriger ses devoirs. Il raconte modestement que ces relations r « élevèrent », « le polirent ». L'idée lui
(Il Ce souvenir est évoqué avec grâce par le comte Hilairc de Lacombc dans un article intitulé : Deux centenairn. — Félix Dupanloup et Henri Lacordaire. [Correspondant du 10 mai 1S02.)
(2) Indiquons, une fois pour toutes, que, la publication des c Grands hommes de 1 Église » étant étrangère à la politique, nous n entendons ici prendre parti pour aucune forme de gouvernement ; nous nous bornons à nous faire l'iuterpréte des sentiments et opinions de Mgr Dupanloup.
vint d'être avocat. Révc fou, dans l'état de ses ressources ; car une quasi détresse se laisse deviner chez le pauvre ménage qui cherche son gîte de la rue Saint-Jacques à la rue Saint-André» des-Arts, près de cette église Saint-Séverin où il ira si souvent prier.
L'enfant priait avec sa mère. La piété lui manquait encore cependant, et, si ses notes intimes ne sont pas trop sévères, il avait besoin presque de se convertir. II avait « laissé là » catéchistes et confesseurs de Saint-Etienne-du-Mont, qui ne l'avaient ni intéressé ni touché. Touché, il importait avant tout qu'il le fût. Les besoins du cœur commandaient en lui. « Mon cœur cherchait •, dit-il, parlant du désir d'amitié qui le faisait se mettre en quête des nouveaux venus, à la « Petite Communauté >. Dans l'ordre proprement spirituel, il lui fallait aimer. A cette « Petite Communauté », où nous le verrons entrer au lendemain de sa confirmation, tout le rebuta d'abord, parce que, avoue-t-il, «je ne sentis pas qu'on m'aimait. • Personne qui s'emparât de lui parle cœur.Tout son entourage, y compris son confesseur, était» ofCciel ». Il ajoute : c Je l'étais moi-même > ; et, plus loin, mot exquis : « L'ami de. mon Ame me manquait ».
Il l'avait rencontré auparavant, ou plut(^t il on avait rencontré plusieurs à Saint-Sulpicc, «m il
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:iv;iit suivi Ic catéchisme de première communion, refusé, comme trop jeune, par les prêtres jansénistes de Saint-Etienne-du-Mont.
Nous nous arrêterions longtemps, si nous en avions le loisir, au catéchisé que fut dans la fameuse « chapelle basse » le futur grand catéchiste. Il a raconté lui-même l'émotion qui le remua lorsque, pour la première fois, il en descendit les marches (1). Ce qu il n'avait éprouvé nulle part ailleurs, il l'éprouva dans cette crypte où l'on sut le comprendre et mettre le doigt sur sa fibre intime : « Tout me plaisait au catéchisme... » Aussi y faisait-il tout très bien, assidu aux réunions, exact à rédiger ses analyses et à composer des prières, sans oublier la « résolution » à formuler, selon l'usage, à la fin de chaque Diligence. Mais n'allons pas, là-dessus, le prendre pour l'élève modèle, type de docilité tranquille, confit dans ses devoirs et ses leçons II lui fallait se vaincre pour ne les point sacrifier au jeu. et encore lui arrivait-il de succomber à la tentation. Ce petit garçon, au visage hauten couleur sous des cheveuxnoirsdrus, vif de regard et prompt de propos, avec une surabondance de vie, un besoin d'action violente, n'incarnait point un fade exemplaire d'enfant bien sage.
(1) Dans son Œuvre par excellence ou Entretien» tur le c(iiéehi»me.
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Ses préparateurs à la première communion devinèrent les ressources de sa riche nature. Un de « ces Messieurs »le heurta néanmoins. Comme il cherchait un confesseur, il se vit éconduit par « un grand, M. Dehansy », « très bon », paraît-il, mais trop occupé, et ce refus lui était une meurtrissure, quand c un M. de Keravenant », ému de compassion, lui donna pour le lendemain un rendez-vous auquel il ne manqua pas. Elle fit époque dans sa vie, cette confession qui l'allégea si joyeusement, a Je sautais, dit-il... » Il courut au Luxembourg, où jamais il n'avait joué si victorieuse partie de barres.
Première communion, t mot aimable », plein de vertu secrète, qui « purifie même à l'avance ». L'évéque Ta écrit d'après les souvenirs de l'enfant. Dans cette douzième année, bénie par l'Évangile (factus annorum daodrcim), il envisageait sa première communion comme « le grand but ». L'heure désirée arriva ; le souvenir qu'il en garda fut celui d'une commotion aussi forte que douce, d'un c grand saisissement » auquel succédèrent confiance, gratitude, joie vive. Le lendemain, au séminaire, pendant la récréation du soir, visite à ses catéchistes ; t ce fut une ivresse. » Dés lors, il ne sut se plaire qu'avec eux, les visitant, servant leurs messes.
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Le jour de sa confirmation, à l'issue delà cérémonie, comme il descendait les marches du grand péristyle de Saint-Sulpice, l'un d'eux, M. Meniaud, lui dit à l'oreille : « Que voulez-vous être en ce monde ? » Déjà sa vocation était fixée ; mais, estimant ses visées trop hautes, il n'osa les avouer, et répondit : « Avocat. »
Peu après, ne voyant plus au catéchisme ses deux voisins habituels, il demanda où ils étaient. On lui dit : « A la Petite Communauté. » Il alla les y rejoindre.
La Petite Communauté était une école destinée à préserver les vocations. Nous avons, par anticipation, indiqué combien peu y fut comprise la chaude et aimante nature de Félix Dupanloup. Il sentit, en y entrant, tomber sur ses épaules un manteau de glace. Il a écrit : « Tristes temps... » Et lisons les notes que l'élève, à bien des années de distance, donnait à ses maîtres : « M. Bardin, froid, ne s'occupait guère de nous... M. Georget, dur, nulle affection » ; excellent homme pourtant, prend-il soin d observer, et « si bon pour les enfants... me prit de travers, je crois ». M. Poiloup, par la plus regrettable des erreurs, travaillait à refouler cette âme faite pour s'épandre. Tristes temps, oui, temps de méprises obstinées, de froissements involontaires et profonds, de petites ini-
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quités cruelles. Pourtant quelques rayons de soleil traversèrent ces années sombres ; {.n exemple, le jour que la Petite Communauté alla en promenade à la maison de Vaugirard : < Effet du printemps, du gazon, des violettes. .. j'avais une vie extraordinaire, v Sans doute, ces violettcs-Ià lui rappelaient celles de la Puya, de Sainte- Claire, des bois de Sainte-Catherine, et il revoyait tante Gay.
Le travail, d'ailleurs, eût suffi à lui adoucir plus d'une peine. Dès longtemps, nous le savons, l'étude lui était une jouissance. Il déclare : c J'aimais l'Ept/ome. > Il aimait jusqu'aux déclinaisons et aux conjugaisons. Il était déjà celui qui devait dire : < Je ne puis feuilleter un rudiment sans plaisir. >
Mais voici quelque chose de meilleur. La Petite Communauté suivait à Saint-Sulpice VAcadémie (1), où il retrouva en partie « le bonheur des catéchismes ». Il régnait là « un bon goût, un bon ton, un bon langage, une bonne compagnie... C'était excellent... ». Rapprochons telles pages de Renan sur Saint-Sulpice, « excellente école de style » (2). La concordance de ces témoignages vaut qu'on la souligne.
(1) On donnait ce nom nu cnli'rhisms de penAvénuict (3) Somvmin tTuifanm «( di Jtmmum, p. 218-232.
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Renan juge sévèrement, au point de vue des classes, le petit séminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, au temps où il avait pour directeur M. Frère. C'est alors que Félix Dupanloup y entra, et il y trouva « un grand goût d'études ».
Il y noua des amitiés littéraires ; quelques-unes de ses prédilections y naquirent pour les maîtres écrivains du passé. Virgile le séduisit. Il lut avec délices l'Enéide, les Eglogues, non toutefois sans mise en garde contre certain « attendrissement vague ». Il atteste que la rhétorique était forte. De sa seconde il date l'influence que prit sur lui Fénelon. C'est l'auteur qu'il devait fréquenter le plus assidûment, et l'on sait quel précieux recueil d'extraits il en offrit aax « hommes du monde » (1). En reconnaissance de ce présent, excusons son inclination persévérante pour le Télémaque,
Ce n'était pas le Télémaque, mais les Géorgiqites qu'il lisait, certain jour, en plein champ, au pied d'un arbre, sur la route de la Roche-Guyon. Agréable souvenir que ce voyage pédestre, son premier spactemen/. Il allait chez le jeune duc de Rohan, devenu Tabbé de Rohan après le tragique
(1) Le Chnttianisme présenti aux homme» du monde par Finelon.
événement qui l'avait rendu veuf. L'espace nous manque pour dire comment le fils de la pauvre Savoisicnne avait ses entrées sous ce toit princier. Non encore séminariste, simple nicolàite, le voilà dans ce château où, disait-on, allaient « se polir les diamants du sanctuaire > (1). Auparavant il avait été accueilli à Courcelles (2). Nous ne pouvons énumérer les amitiés précieuses qu'il fît dans ces deux maisons. Il estimait que la Rochc-Guyon et Courcelles avaient « sauvé son âme, sa vocation, et préparé tout son ministère ». L'abbé de Rohan, qui ne lui écrivait jamais sans finir par cette recommandation : « Soyez un saint... >, fut, on n'a pas exagéré. « l'ange gardien de sa jeunesse ». L'abbé Borderies, qu'il rencontra peu après, lui fut plus encore, s'il est possible. Il se plaisait à répéter : « Je lui dois tout ». Rare faveur: la voie lui fut tracée par un jalonnement d'amitiés.
Il n'avait pas encore achevé sa rhétorique lorsqu'il rencontra M. Borderies. L'ex-professcur de Sainte-Barbe, futur évèque de Versailles, qui, apparemment, pressentait les destinées de cet adolescent, l'introduisit, encore écolier, dans la
(1) Mgr Lagrang*. ouvrag* dté.
(2) L« chAteaud* c« aoai, aitaé prêt à» PeaJob», apparte-
nnil A In famille de Borie.
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familiarité des Frayssinous et des Quclcn. A la Petite Communauté, un fin observateur, M. Tcysseire, avait averti l'aveugle et obstiné M. Poiloup : « Soyez tranquille, cet enfant sera l'honneur de lEglise ». Au château de la Queue, comme on passait de la salle à manger au salon, Frayssinous le prit par le bras, et dit en souriant : c C'est le passé qui s'appuie sur l'avenir. »
Le nicolaïte est devenu séminariste. Nous voudrions avoir le loisir de le suivre à Issy, dans cette vieille maison, de si grand air, où il aura d'illustres compagnons ; dans ce parc dont il aimera les grandes allées, où il cueillera des primevères, en lisant Fénelon. Il se mit avec ardeur à la philosophie, qui ne devait pas, notons-le, non plus qu'aucune pure spéculation, tenir une grande place dans sa vie. Il se montra zélé pour les exercices, pour tout ce qui était de règlement, y compris les jeux ; boute-en-train comme, dans son enfance, au Luxembourg et à Saint-Nicolas. Il fut pieux. Sa ferveur parut même sujette à des transports qualifiés par lui-même « indiscrets ». Une de ses lettres à M. Borderies témoigne de ses sentiments à cette époque : « Je ne puis, écrivait-il, me trouver auprès d'un
diacre sans éprouver une émotion profonde en pensant qu'il va être -prêtre. »
Alors qu'il était à Issy, quelqu'un y passa qu'il ne fit qu'entrevoir, mais à qui, aussitôt attiré, il se sentit lié à jamais; c'était un homme d'aspect doux et grave, proche de la trentaine, magistrat déjà célèbre , M. de Ravignau. Vers le même temps, il rencontrait chez l'abbé Bordcries un jeune avocat, « fin, délié, élégant », qu'il allait avoir, deux années, pour condisciple à Saint- Sulpice, et qui se nommait Lacordaire.
Peut-être lira-t-on avec surprise qu'à Saint- Sulpicedcs doutes pénibles sur sa vocation l'assaillirent. Ils se dissipèrent soudain par la vertu d'un enseignement, non reçu, mais donné. Tant il est vrai que Félix Dupanloup était fait pour l'action, puisque son début dans l'action lui fut une décisive révélation de lui-même. Dès qu'il professa le catéchisme de semaine, tout s'affermit en lui et se pacifia. Et non seulement finirent ses incertitudes sur sa destination à la prêtrise, mais l'orientation de son ministère s ensuivit. Quand, le sDir même du jour où il reçut les saints ordres, il offrit les prémices de sa parole sacerdotale aux enfants de son catéchisme, il semble que, parune inspiration, l'orateur, déjà né en lui et manifesté, mais qui allait prendre son essor, voulût
se déclarer issu du catéchiste. Nous verrons do mêraeréducateuren sortir. Ainsi le grand ouvrier de bien que fut le prêtre, puis l'évèque, procéda de l'humble enseignant qui s'essaya dans la chapelle basse de Saint-Sulpice.
Aussi bien le catéchisme, tel qu'il le concevait, était-il mieux qu'un cours de religion plus ou moins élémentaire II y voyait un moyen de formation morale profonde. Mais il ne pressentait pas qu'il conquerrait la renommée par cet enseignement distribué à des enfants dans un soussol, et que — osons le mot — il y gagnerait une vogue mondaine.
Ses leçons aux premiers communiants le dési gnèrent, encore séminariste, au choix de M. Gallard, curé de la Madeleine. A dire que l'abbé Dupanloup fonda les catéchismes de l'Assomption (1), nous exagérerons à peine. D'une œuvre restreinte et languissante il fît un apostolat actif et large. Comment ? Par cet art d'organisateur qui dès lors parut l'une de ses qualités maîtresses, plus encore parla vie qui émanait de lui. A ce qui était froid il communiqua sa chaleur intime ; il releva ce qui était fade par cette variété vive qu'il appelait « le condiment ». Où l'on n'avait
^1) La paroisse de la Madeleine n'avnil alors d'uiir. ckHsc que celle de l'Assomption.
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su trouver que la matière d'un morne et monotone enseignement, il mit l'intérêt d'un « drame », d'un < poème » (1). Son auditoire décupla vite. Des enfants affluèrent de tous les quartiers de Paris et de toutes les classes de la société, depuis les plus pauvres familles d'ouvriers jusqu'aux maisons princières. Un jour, si l'avenir lui eût été découvert, il eût compté dans cette assistance trois reines.
Nul ne s'étonna quand bientôt le jeune vicaire de la Madeleine (2) fut nommé aumônier de M"* la Dauphine, puis reçut la charge d'instruire de la religion le duc de Bordeaux et les princes d'Orléans. La Révolution interrompit brusquement ses leçons au duc de Bordeaux. Il voulut le suivre en exil ; son sacrifice ne fut pas accepté. Sur les instances de la reine Amélie et sur des conseils autorisés, il conserva pour élèves les fils de Louis-Philippe, mais sans adhérer au régime nouveau. On ne s'y trompa guère, et moins que personne le roi, qui le tenait pour un conspirateur. Aussi le Ministère saisit-il un
(1) Dans son Œuvre par exceUenet, il prvteod qu'un cnt<^ehisme bien fait doit avoir cet intérêt.
(2) Il l'était devenu, non leol d« luitc. en sortnnt de Snitil- Sulpice, mais peu après, l'archevêque de Paris. Mgr de Quélrn. aynnt d'abord voulu l'asiocier à un «aiai qui n'eut pas de suite.
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prétexte pour exiger la disgrâce du légitimiste, si excellent que fût le catéchiste.
Entre temps, l'abbé Dupanloup avait fondé l'Académie de Saint-Hyacinthe, sorte de catéchisme supérieur, où les jeunes gens s'armaient contre les objections de l'incrédulité moderne.
Mais c'est trop nous attarder à ces débuts, quelque signi6catifs qu'ils soient. Voici que les grandes controverses contemporaines vont solliciter ce prêtre, jusqu'ici instituteur d'enfants ou d'adolescents. La question mcnaisienne agite l'Eglise de France. Il prend parti, et, par une intervention non publique, mais active, ne contribue pas peu à la condamnation prononcée. Nous le verrons bientôt s'engager, à visage découvert, en d'autres grands débats et en assumer le poids le plus lourd.
Passons sur certaine mesquine querelle, qui fit du bruit, trop de bruit en son temps. Qui se rappelle M. Beuzelin, curé de la Madeleine, et l'ombrage qu'il prit de son premier vicaire ? Au grand dommage de l'œuvre des catéchismes, l'abbé Dupanloup se vit transplanté à Saint-Roch, où ses Carêmes de 1836 et 1837 lui acquirent un renom éclatant de prédicateur. Sa réputation de directeur se propagea du même coup. Lui vint-il
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beaucoup de pénitents comme Albert de In Fcrronnays, préparé par lui à cette suprême communion qui, pour Alexandrine, la convertie, allait être la première? C'est vers ce temps qu'il publia la Journée du chrétien et le Christianisme présenté aux hommes du monde par Fénelon. Il inaugurait ainsi l'évangélisation de l'élite sociale, que lui avaient appris h connaître les hautes amitiés venues à lui dès sa première jeunesse.
Comment s'arrêta-t-il alors à la pensée de solliciter une obscure aumônerie ? Nous le verrons, aux heures les plus chaudes et les plus victorieuses de sa vie militante, repris du désir de la retraite. Cette fois, l'archevêché lui répondit en le nommant directeur du petit séminaire de Saint- Nicolas.
Le voilà donc à la tâche qui de toutes l'occupera le plus. Praticien d'éducation, avant de devenir théoricien, il suit la vraie voie. Quelle supériorité il y montrera, quel évcilleur d'intelligences il sera, et quel dresseur d'flmes, nous y insisterons plus tard. Constatons pour le moment ses qualités de chef. Il est à Saiot-Nicolns K supérieur tel que lui-même le défînit : « L'homme nécessaire sur lequel tout repose. » Netteté de vue, fermeté, décision, il possède tout ce qui compose l'aptitude au commandement. Sous une telle
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direction, la maison quelque peu déchue de la rue Sainl-Viclor prospère vite. Le niveau très inférieur des études remonte. Les classes presque vides se peuplent, et ce petit collège, perdu dans un quartier pauvre compte parmi ses élèves plusieurs grands noms de France.
Ses nouveaux et absorbants devoirs obligent l'abbé Dupanloup à délaisser le confessionnal. Il conserve néanmoins quelques pénitents et pénitentes. Parmi ces dernières est une toute jeune lille qui lui ouvrira la voie pour son premier « grand exploit catholique ». — Le mot est de Sainte-Beuve (1). — Elle se nomme Pauline de Périgord. Petite nièce de Talleyrand, elle a conquis par une grâce toute de candeur le prince que sa famille tremble de voir mourir sans réconciliation avec l'Eglise. Est-ce habileté ? On nomme devant le vieillard le directeur spirituel de l'enfant dont la simple et douce piété le charme. Il désire voir l'abbé Dupanloup, que l'on s'empresse de prier à dîner pour le 2 février 1838, anniversaire de naissance du prince. Refus de l'abbé, qui n'a jamais accepté d'invitation depuis qu'il est supérieur de Saint-Nicolas. Le prince exprime sa surprise en des termes qui donnent
vl V. M. de Talleyrand, p. 211.
h son entourage à penser : « On m'avait dit que l'abbé Dupanloup était bouime d'esprit. Il aurait dû comprendre de quelle importance était son entrée dans cette maison. » L'occasion fut offerte au prêtre de réparer sa faute ; il n'eut garde d'y manquer. On sait ce qui s'ensuivit : l'amende honorable de lévêque marié.
En quelque mesure qu'y eût contribué M"* de Périgord, un grand honneur en revint à l'abbé Dupanloup. Bel « exploit », écrit Sainte-Beuve. Lisez pourtant la page d'après ; vous verrez qu'il raille. Il cite le propos qui courut alors sur le diplomate mort décemment : c Après avoir roué tout le monde, il a voulu finir par rouer le bon Dieu. » Et, dans cette rouerie, il semble soupçonner la quasi-connivence de celui qui assista le prétendu pénitent, opposant ce prêtre moderne aux « prêtres de vieille roche », dont il pouvait, auteur de Port-Royal, parler savamment. Renan a raconté le fait à peu près sur le même ton, avec une intention plus marquée de persiflage. Il loue M. Dupanloup, « prêtre mondain, lettré, aussi peu philosophe que possible, nullement théolo* gicn », d'avoir été « juste l'homme qu'il fallait pour participer innocemment à une collusion que les finies faciles à se laisser toucher devaient pouvoir envisager comme un édifiant coup de la
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grâce (1). > Quand il traçait ces lignes, Renan savait-il qu'il existait un récit de cette soi disant supercherie par celui même qu'il traitait si légèrement 7 Et connaissait -il les fragments que Mgr Lagrange venait d'en publier? (2) A quiconque lira, sans parti pris, cette relation, le rôle de l'abbé Dupanloup apparaîtra tout différent. Ni complice ni dupe ; un homme de sa sort ne pouvait être ni l'un ni l'autre. Il était assez connaisseur d'hommes pour ne se point laisser jouer, et sa droiture ne fait pas question. En franchissant le seuil de l'hôtel de Tallej'rand, il avait demandé à Dieu de le faire se garder de « l'extrême rigueur qui eût été inconvenante et coupable vis-à-vis de la bonne foi d'un retour sincère », mais aussi « d'épargner à son ministère le malheur de la plus petite faiblesse (3) ». Ainsi lui fut-il accordé. Royer- Collard, présent à l'instant suprême, lui dé-
(1) Souvtnirs d'enfance et de jeunetse, p. 159.
(2) M. Bernard de Lacombe, 61s du comte Hilaire de Incombe, à qui Mgr Dupanloup légua une précieuse collection de documents relatifs à Talleyrand, nous fait espérer l'intégrale publication de ce récit. Déjà nous devons à M. Bernard de Lacombe un livre d'information précise, de haut intérêt historique et de rare qualité littéraire, sur Tallexj' rand, ivéque d'Autun.
(3| Gté par Mgr Lagrange, t. I, p. 235. Voir dans ce livre quelques témoignages du sincère acheminement de 1 ollcyrand ver» >a réconciliation avec l'Église.
cerna cet éloge : « Monsieur, vous êtes un prêtre... » (1).
Désormais, les grands faits vont se presser dans sa vie. En attendant que le prenne tout entier, pour un temps, la question de la liberté de l'enseignement, il devient professeur à la Sorbonne, où une chaire d'éloquence sacrée lui échoit
Sur l'accueil fait à ses débuts, nous avons le témoignage de Renan, non plus dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse, mais dans les Lettres du séminaire. Le jeune Breton, alors rhétoricien à Saint-Nicolas, a entendu avec émerveillement le discours prononcé par « M. le Supérieur », dans la chapelle de la Sorbonne, sur « la science sacrée », puis sa leçon d'ouverture. De Tan, il a admiré le plan « magnifique et d'une grandeur étonnante », et l'exécution « pleine de chaleur et de force, en même temps que d'imagination ». Il estime que, dans l'autre, l'orateur « s'est surpassé lui-même ». Tout compte fait, il ne sait s'il doit préférer le discours solennel ou la leçon. II conclut : « Quel homme le bon Dieu m'a fait connaître t C'est l'âme la plus belle et l'esprit le plus élevé que j'aie connu jusqu'ici .■ > (2).
(1) Cité par Sainte-Beuve.
(2) Lrllre A m tn^re du 9 mai 1841 . Ltttm du Séminaire,
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Le nouveau professeur dut malheureusement presque aussitôt s'interrompre. Dès longtemps surmené, il lui fallut aller chercher repos et santé en Italie. Son séjour à Rome ne fut pas, à vrai dire, celui d'un oisif. Sans parler de l'étude sérieuse qu'il Gt des antiquités païenne et chrétienne en visitant les ruines et les musées, ni de la culture qu'il donna à son sens esthétique, — incomplète culture, il faut l'avouer, et son goût en resta sujet à de singulières méprises (1), — il conquit son grade de docteur en théologie par la soutenance d'une thèse sur l'infaillihilité pontificale. (Il concluait pour : c'est à retenir.) Ajoutons qu'il ne résistait guère aux appels adressés à son éloquence. C'est ainsi qu'il discourut au Gesu pour le baptême de M. Hatisbonne.
Rentré à Paris, il reprit son cours, mais pour peu de temps. A la onzième leçon, quelques-uns des assistants s'irritèrent d'une allusion vive à la trop fameuse lettre de Voltaire à Thiriot : « Mentez, mes amis... > Des sifflets éclatèrent. Cette manifestation n'eût pas, sans doute, arrêté son
(4) Son incompétence ne paraissait pas seulement en ce qui touche aux arts du dessin Kn musique, elle était proverbiale, et ses observations à l'organiste de sa cathédrale trahissaient parfois un défaut d'initintion dont s'égayaient SCS amis les plus respectueux.
M»' OIT&KLOVP 1"
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enseignement, si des mesures d'ordre eussent été prises. Mais le ministre, qui était Villcmain, s'y refusa.
Cet incident précédait de peu le défi jeté par Montalembert aux « fils de Voltaire » (1). Montalembert et l'abbé Dupanloup, leurs noms associés rappellent la grande lutte soutenue par eux côte à côte. La question de l'enseignement était née depuis longtemps quand le jeune pair la porta à la barre de la Chambre haute. Inscrite dans la Charte de 1814, puis dans celle de 1830, la liberté, réclamée déjà sous la Restauration, était, au lendemain de la révolution de Juillet, et devait rester, sous la nouvelle monarchie, une promesse (2). Montalembert s'attaqua au monopole universitaire par une tactique nouvelle. Pour la revendication d'une franchise estimée par eux primordiale, les catholiques ne s'étaient pas encore avisés d'invoquer l'esprit du temps et le droit constitutionnel. Montalembert les conviait à se placer sur ce terrain. L'abbé
^1) L.e discours cclèbre de Montalembert sur la liberté religieuse est du 10 avril 1844.
(2) Noua parlons ici de la liberté de l'enseignement lecondairs. CcUo de renseignement primaire a une autre histoire.
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Dupanloup l'y suivit, non tout de suite, ni peutêtre sans se faire d'abord quelque violence.
En l'opposant aux prêtres « de la vieille roche », Sainte-Beuve l'a méconnu à plus d'un égard, lui, le fils du vieux clergé de France, élevé et couvé parles Frayssinous, les Quélen, les Borderies... tenant d'eux tout un legs de maximes. Par là il avait peu de chances de s'entendre tout à fait avec le champion libéral du catholicisme Mgr Lagrange a un mot de justesse délicate sur le degré de leur accord, lors de leur première rencontre à la Roche-Guyon, aux vacances de 1827, l'un lauréat de rhétorique au concours général, l'autre catéchiste à la Madeleine : « L'harmonie était sans doute à ce moment-là plus entre leurs âmes qu'entre leurs idées. » Les dissonances de leurs opinions ne furent pas sans nuire à leur intimité. Quand une étroite fraternité d'armes les réunit pour le bon combat de l'école libre, ils purent parler d amitié renouée. « Nous nous sommes retrouvés », écrivait l'abbé Dupanloup. Chacun de son côté s'était rapproché de l'autre. Montalembert, tout en résistant à l'emprise de cet aîné, avait subi en quelque mesure son influence. Et l'élève du vieil épiscopat, le tenant de la politique religieuse traditionnelle, lui-même « avait appris ». Il l'a avoué dans son
premier écrit de circonstance : « Nons avons appris ». Oui, le temps l'a instruit, et les événements, et aussi le monde, la pratique des hommes (1). Non que des divergences ne subsistent entre son ami « retrouvé » et lui, mais point de celles qui empêchent une action commune. Ils le disent et il le sentent : « On ne nous séparera pas ». Ce ne sera, d'ailleurs, point assez de leur entente. L'abbé Dupanloup, ardent à prêcher l'oubli des dissentiments pour la défense d'intérêts supérieurs , préparera l'alliance de son compagnon le libéral et du légitimiste Falloux. Et l'on sait ce qu'il en adviendra. Mais n'anticipons point. Nous sommes sous Louis-Philippe. Guizot est au ministère II vient de déposer sur l'enseignement un projet d'où la liberté est exclue. Montalembert a jeté son cri de bataille. L'abbé Dupanloup marche à côté de lui, attentif à la stratégie de l'adversaire, prompt à déjouer ses habiletés. C'est ainsi qu'en inspirant le livre du P. de Ravignan, De Vexistence et de l'institut
(1) Dans un iostructif et éloquent parallèle «nire Henri Laeordaire et Félii Dupanloup. M. H. de Lacomba a montré eomment celui-ci, « tout en fnitant l'éducalion daa autres, avait achevé la tienne. » Nul doute, en effet, que la direction ilr Sninl-Nirnlna. par lea relations divrrscs dont elle Ait pour lui rnccanion. n'ait contribué beaucoup à enrichir aon expéricnrc. — V. le Corrrtpondant du 10 tuai 1002. « Deux cenlcnatrea. »
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des Jésuites (1), il annule la diversion tentée par l'exhibition du fantùmc « noir » (2).
Bientôt, du reste, il va combattre en personne. Ce n'est pas assez qu'il aide Montalembcrt à la formation d'un comité de défense. Un nouveau projet gouvernemental a été présenté d'où la liberté est encore absente, et dont Thiers est, à la Chambre des députés, le rapporteur favorable. L'abbé Dupanloup prend la plume pour le réfuter, et, impatient, il veut lancer son écrit avant même que s'engage la discussion parlementaire (3). L'archevêque de Paris le contient. Il détache, du moins, quelques pages qu'il publie de suite. Sous ce titre Des associations religieuses, un chapitre parait du livre qui s'appellera la Pacification religieuse. C'est un rameau d'olivier à la main que se présente ce batailleur bouillant, que tout à l'heure il fallait retenir. Oui, Lamartine a bien dit. Il apporte un « manifeste de paix », mais en repoussant ce qu'il nomme « une paix
(1) On sait que l'abbè Dupanloup alla porter au P. de Ravignau, i Saint- Acheul, une page qui esquissait le livre et en formulait le préambule.
.2) La chanson, ancienne déjà, de Bérmnger n'était pas passée de mode : • Hommes noirs, sortez de dessous terre...»
|3H1 avait adressé déjà au duc de Broglie. rapporteur à la Chambre des pairs, deux lettres qui mériteraient mieux qu'une simple mention.
servilc ». Il n'accepte que c la paix dans la liberté ». Qu'on ne parle pas de « faire grâce » aux catholiques : « Ils demandent justice... à leur manière, la charité dans le cœur, la raison sur les lèvres, l'Évangile et la Charte à la main. * Il ajoute : « Vous avez fait la révolution de 89 sans nous et malgré nous, mais pour nous... » Et il prévoit que, dans sa bouche, cette phrase pourra sembler hardie. D'autres, inspirées du même esprit, sinon celle-là, lui seront reprochées (1). Voilà donc l'abbé Dupanloup engagé dans le grand débat dont la monarchie de Juillet ne verra pas la Gn. Désormais, pour quelques années du moins, poursuivre cette controverse, en tirer la conclusion, sera le but où convergeront toutes
(1) Nous ettimont inutile de le défendre an point de tuc de la doctrine. L'orthodoxie de son € libéralisme > a trouvé les garants les plus qualifiés. En un volume intitulé Ugr Dupanloup et la liberté, et approuvé, dans lea temim les plus flatteurs, par des prélats tels que Mgr (x>ullié, depais cardinal et archevêque de Lyon, le cardinal Pince, archevA* que de RenneiT... M. l'abbé Chapon a répondu avec força à ccui qui cherchaient dans la théologie des arme* coatro Mgr Dupanloup. M. l'abbé Chapon, évéque actuel d« Niée, qui par sa claire intelligence des besoins du temps, sa mesura daiu lea concessions opportunes, sa fermeté dans les résistaneea oAeeaaairea, continue la tradition du grend prélat, soo maître et son ami, a publié en outre Mgr Depojitoup dwanl U Scint-Siég« H rÊpûeopat, Ugr Ihipantomp poUmialtt 'a iMfmaa dm pouvoir Umpont et dt l tmfajpeailuMt ém Stùmt'SUgt par Mgr Dmpmmhmp.,,
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ses pensées. Qu'un dissentiment avec Mgr Aiïre l'obligea quitter le petit séminaire Saint-Nicolas, que le roi de Sardaigne lui propose un évêché et le ministère de l'instruction publique, — offre à laquelle il répond par un noble refus, — qu'il devienne protonotaire apostolique, chanoine de Notre-Dame, tout cela n'est dans sa vie qu'incidents. Non, certes, que l'œuvre tenue par lui pour capitale lui fasse négliger tout le reste. Jamais il ne se donna d'un meilleur zèle à la direction, et ses prédications de 1846, à Paris et à Liège, sont restées fameuses. Il y eut alors, à vrai dire, une sorte de trêve. Non toutefois pour Montalembert, qui ne cessa de guerroyer, et qui, cette année même, par son rappel aux catholiques de leur devoir électoral, frappa un coup d'éclat (1). Ce fut mieux : un acte efGcace, puisque les élections de 1846 amenèrent à la Chambre près de cent cinquante partisans déclarés de la liberté de l'école, parmi lesquels le comte de Falloux Montalembert allait voir son frère d'armes reparaître aussitôt à ses côtés.
Le moment s'offrait propice pour une active reprise de la lutte parlementaire. Avec un sens juste de l'opportunité, l'abbé Dupanloup posa
(1 Du devoir des catholiques dans Us élections, c'est le titim de sa brochure.
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l'Etat de la question. Sans rien d'agressif ni d'irritant pour l'Université, dont il n'entendait pas que l'existence fût en jeu, il demandait que le droit de vivre fût reconnu à renseignement privé à côté de l'enseignement officiel. Revendication trop modeste au gré de certains. Louis Veuillot taxa de « candeur » cette modération. Il loua cependant, quelques semaines après, équitablcment, sauf réserves sur la méthode polémique, une brochure du même auteur, forte et juste critique du projet déposé par Salvandy, successeur de Villemain.
Mais abrégeons tout ce qui n'est que préliminaires. Nous voici en avril 1847. Louis-Philippe approche de sa chute. Ce n'est pas de son gouvernement que les catholiques obtiendront l'aveu de leurs droits.
Nous n'avons pas écrit encore la date libératrice : ISÎiO, mais nous avons nommé Falloux. S'il fut ministre, il le fut de par la volonté de l'abbé Dupanloup. Sur ses répugnances à le devenir sous Louis-Napoléon. — lui qui avait voté pour Cavaignac, — et sur ses refus répétés, refus à Odilon Barrot, chef désigné du futur cabinet, refus au prince-président, lui-même, nous avons, confirmant ses Mémoires^ le témoignage de l'im-
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ptritux ami qui enleva de haute lutte son consentement. Poussé dans ses dernières défenses, il alléguait comme raison suprême sa santé : « Mais j'y mourrai, je n'en ai pas la force... — Eh bien ! vous y mourrez... Vous n'y aurez été que huit jours ; le principe de la liberté d'enseignement sera sauvé... »
Aussitôt au pouvoir, il se hâta comme si, en effet, il se sentait seulement quelques jours à vivre. Arrivé au ministère le 20 décembre 1848, il nommait, le 4 janvier 1849, deux commissions qui presque tout de suite fusionnaient pour préparer ensemble une loi unique sur l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire. Nous ne parlerons que de ce qui touche celui-ci (1). La loi Falloux s'appellerait aussi bien loi Dupanloup. On le pensera comme nous après la simple lecture des Débats de la commission (2). A chaque
(1) En ce qui concerne l'enseignement primaire, il est pourtant h noter que 1 abbé Dupanloup fit adopter le prinijie de l'équivalence des titres, lequel impliquait l'assimilaîion de la lettre d'obédience au brevet.
f2; Les Débals de la commission de Î8k9, c'est le titre -!'une publication faite par M. H. de Lacombe, en exécution iun désir de Mgr Dupanloup. Outre de nombreux extraits \ri procés-vcrbaux authentiques, relies par des analyses ou \posés substantiels et nets, on y lit un chapitre plein d'intérêt sur « les auteurs de la loi de 1850 •. Une édition nouvelle en a très opportunément paru à l'occasion des pré- 1 contre cette loi. (Paris, Téqui.)
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page s'y aFfirmc , en effet , la prépondérance d'action de l'abbé Dupanloup. Tbiers présidait. Entre lui et ce debater de premier rang, une S3'mpathie réciproque se déclara vite. Dans un vivant tableau de cette discussion mémorable, le comte de Falloux a montré le président se levant avec sa vivacité méridionale, quittant le sommet de la table en fer à cheval où il siégeait, « longeant le mur derrière ses collègues, entrant dans l'intérieur du fer à cheval, et là, debout, en face de l'abbé Dupanloup, recueillant toutes ses paroles... » Plus d'une fois, elles firent ou changèrent sa conviction. Le Thiers de 1849 n'est déjà plus, il faut en convenir, celui de 1844, le rapporteur du projet Villemain. Beaucoup de ses préventions contre le clergé sont tombées. Il le confessera bientôt à la tribune. Les récents événements lui ont ouvert les yeux sur la nécessité de la religion comme force sociale. Il s'avouera c modifié ». Il répudiera ses c jalousies » et ses « ombrages ». Il dira : c J'ai tendu la maio à ceux que j'avais combattus, qui m avaient combattu ; ma main est dans la leur : clic y restera, j'espère... » Paroles qui visent l'abbé Dupanloup, plus peut-être que Montnlcmbcrt. C'est l'abbé Dupanloup qui est en train de le gagner i\ la liberté de renseignement. Sur un point ce-
pendant, il résiste. Lorsqu'il s'agit d'organiser le régime nouveau, le bourgeois de 1830, avec le plus tenace de ses préjugés, se réveille en l'homme d'Etat. Les Jésuites vont-ils profiter (le la loi ? Il se refuse à l'admettre. Il veut la paix avec l'Eglise. Mais pourquoi lie-t-elle sa cause à la leur ? Fort du principe libéral, son adversaire le presse : a On admet, et c'est logique, au bénéGce de la loi toutes les sectes protestantes avec leurs subdivisions ; on laisse pleine liberté aux quakers... De quel droit donc faire un choix parmi les congrégations catholiques ? » Thiers ne se rend pas tout de suite. Cousin vient à son aide. Mais < l'abbé > fait tête à tous deux, et Thiers, à la fin, dit à son allié, en le prenant par le bras : « Cousin, Cousin, avez-vous bien compris quelle leçon nous avons reçue là ? 11 a raison, l'abbé »
Gagner Thiers, ce n'était pas gagner la Chambre ; c'était du moins s'acquérir l'orateur qui pourrait le plus pour la convaincre. Il s'y employa avec une généreuse éloquence, et, si la Législative M)uscrivit à ce « Concordat de l'enseignement », comme l'a nommé Lacordairc, les catholiques durent en remercier l'ancien ministre de Louis- Philippe. Il généralisa injustement, sans doute.
quand il appela le parti religieux c le parti des ingrats ». Mais on s'explique son amertume- De l'ingratitude, l'abbé Dupanloup aussi en trouva, si l'on peut appeler ainsi l'incompréhension obstinée d'un grand service. Nous n'avons nul goût à insister sur des souvenirs irritants. Mais, toutes excuses accordées à l'intransigeance native de l'esprit, à la fougue batailleuse du tempérament, à la verve incoercible d'une plume qui eut mieux que de la verve, puisqu'elle traça des lignes impérissables, on ne saurait absoudre Louis Veuillot de son opposition — et du ton de cette opposition — à une loi qui, sans doute, ne consacrait pas l'entière autonomie de l'enseignement non officiel, mais réalisait tout le possible. Quelqu'un dont la parole doit valoir aux yeux de V Univers, M. de Melun, membre de la Commission, eo a témoigné : t Une concession de moins et une exigence de plus entraînaient le rejet de la loi. > Cette considération ne pouvait, h la vérité, être de nul poids pour les partisans du tout ou rien. Louis Veuillot, opposé à « toutes les tentatives de transaction » (1), ne tenait pas seulement le
(1) Article du I** juillet IfttO. Voici la phrMc complète : • Nous croyons, avec M. le marquis d* VakUgnBM qu'il venait de citer), que la cÎTilisation catholique eonlknl la bien •an* mélanga ém mal ; que la dvilisatiou philoaopbiqaa
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texte élaboré pour < mauvais dans les détails », mais pour c très mauvais dans le principe » (1). Après le vote, il écrivait : t Qu'il soit bien entendu que cette loi n'est pas notre ouvrage. » L'Eglise de France y a trouvé cependant quelques avantages, puisqu'elle en considère la destruction « comme un attentat contre elle-même » (2).
Dans la biographie qu'il a publiée de son frère, et où se remarque une si belle fermeté de pensée et de style, M. Eugène Veuillot observe que, la loi une fois faite, V Univers l'a soutenue : « Du vivant de Louis Veuillot et depuis sa mort >, son journal c a toujours défendu la loi de 1850. Et pour la mieux défendre, il s'est gardé d'en rappeler les défauts » (3]. Ce faisant, l'Univers s'est assurément honoré, mais en s'infligeant un démenti.
L'abbé Dupanloup n'était pas seul attaqué.
contient le mal sans mélaiige de bien ; que tontes les tentativck de transaction entre ces deux solutions absolues, tout les essais éclectiques n'aboutissent A rien, ou aboutissent au mal. >
il) Article du 1** août 1849. — Le lendemain, il écrivait i Mgr Rendu : ■ J'aime mieux un argiunent qu'une position. > {.Lettre citée par le comte de Falloux dans les Mimotns d'un royaliste, t. I, p. 433.)
(2 Article cité de M. H. de Lacombe, Correspondant du 10 octobre 1880.
,3) Louis Veuillot, par Eugène Veuillot, L II, p. 371.
M*'' Di'PAMLOcp 2
Tous ceux qui l'avaient assisté dans la lutte se voyaient avec lui accusés de quasi-trahison : « Si une loi de liberté est devenue impossible, c'est uniquement parce que les hommes dont VAmi de la Religion exprime la pensée n'ont pas voulu ; c'est parce que, reniant leurs principes et leurs convictions d'un autre temps, ils se sont unis aux hommes dont M. Thiers est le chef (1). » Pour avoir respecté l'Université comnu uiii> grande institution (2), et introduit des prêtres dans ses conseils, ils s'entendaient, nous ne savons par qui, reprocher d'avoir scellée l'alliance monstrueuse des ministres de Dieu et des ministres de Satan i». Montalembert put dire : « Je sais désormais ce que c'est que d'être méconnu, non seulement par ses adversaires, maispar ses amis. » Et Ravignan lui-même ne dut -il pas se défendre ? Soupçonné, dénoncé, il répondit par une lettre au Général de sa Compagnie, noble profession d'estime et d'amitié c tendre » pour c MM. de Falloux, Montalembert et Dupanloup ».
(1) L'iniiwrf do 27 mars 1850.
(2) Laoordaire avnit écrit dans VÈn nouvtlla : c Nous regaidons rUniventté comme une condition de la via actenliflqua al littAraira du pays. Noiu défandoos aaa droits «ooma las nAtraa. et noua aspérona qu'elle saura dèfandra ka iiAlraa comiua laa sians. s
Entraîné à raconter la vie publique de l'abbé Dupanloup, nous avons omis un événement douloureux de sa vie intime. « Le plus beau trait de son caractère était Tamour qu'il avait pour sa mère. • Il l'honorait «d'un vrai culte». — Je cite Renan qui, on le sait, eut un culte pour la sienne, et se désigna ainsi à l'attention du supérieur de Saint-Nicolas du Chardonnet. — « Nous ne la voyions jamais, continue-t-il ; nous savions seulement que, tous les jours, il passait quelque temps avec elle. Il disait souvent que la valeur des hommes est en proportion du respect qu'ils ont eu pour leur mère(l). » De cette maxime rapprochons celle-ci : « Il faut prendre garde que le prêtre n'éteigne le fils... Cela ne peut être la volonté de Dieu. » Nous la cueillons dans le récit que l'abbé Dupanloup écrivit de la mort de sa mère. Il se l'adressait à lui-même comme un reproche. Injuste reproche. Nous avons, pour l'en disculper, d'autres témoignages que celui du séminariste de Tréguier. Il s'est rendu justice quand il a dit: < Je lui donnais peu de temps; ma vie était ailleurs ; mais il n'y avait rien dans ma vie et dans mon temps où elle ne fût. » Il la perdit le 2 février 1849, alors que venaient de commencer les débats de la grande Commission.
(1) E. Renan, Soupenirt denfanct et de jeuneue, p. 176.
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Un jour, bien des années auparavant, il lui avait écrit : « Si jamais je suis curé, c'est toi qui seras la mère de ceux dont je tâcherai d'être le père. Si nous pouvons faire beaucoup d'aumônes, nous les ferons tous deux (1). . . » Evêque, il l'eût associée de même à son ministère de charité ; mais il n'ambitionnait pas de le devenir.
il) Lettre d'Iicy, U sept. 1823.