‹ Mgr. Dupanloup, un grand évêqueChapitre 10 sur 15 · III · texte numérisé non relu

III

ne soit ni matérialiste, ni socialiste.... [Si l'on m'objecte la liberté des opinions, je dirai que] la liberté ne peut être le désarmement; elle est l'usage d'armes loyales, à savoir la discussion publique qui éclaire et qui permet la libre défense.... Quand tel candidat me dit : « Mes pensées sont-elles libres? » je lui réponds : « Oui, à vos risques et périls ». Quand il ajoute : « Mes pensées sont-elles bonnes? Sont-elles dignes de la plus haute récompense? » je lui réponds : « Non ». S'il ajoute : « Mon style est pur et ma vie est honnête », je réponds : « Votre vie, je la respecte; mais votre style, c'est le manteau de vos pensées et nos palmes sur ce manteau aideraient vos pensées à faire leur chemin ; je vous les refuse et je prie la compagnie de ne pas vous fournir la tribune et le piédestal. »

Littré fut nommé. Le soir même, l'évêque d'Orléans écrivit au directeur de l'Académie : « J'ai le regret de ne pouvoir plus continuer à faire partie de l'Académie française ». L'Académie délibéra sur le cas et décida qu'on ne peut pas donner sa démission de membre de l'Académie et que, sauf le cas où l'Académie vous révoque, on reste académicien jusqu'à sa mort. Mgr Dupanloup resta donc membre de l'Académie, mais il cessa complètement d'y venir et il consacra ses honoraires d'académicien à une œuvre de charité.

L'opinion fut en général contre lui dans cette circonstance. Il ne s'en troubla point, et au Journal des Débats^ qui l'avait raillé un peu lourdement, il répondit : « A l'Académie j'ai toujours rencontré, je le redis avec vous, et avec reconnaissance, les respects de mes adversaires aussi bien que de mes amis : oui, monsieur, il y avait là, dans cette confraternité des liens, un plaisir et un honneur qu'on n'a pu se résoudre à sacrifier qu'à un devoir. A cela près, je vois que nous n'entendons de même ni le rôle de l'Académie, ni les périls de la société, ni les conséquences des doctrines subversives, ni l'usage de la liberté. Mais ce n'est pas vous, c'est le grand public français, sérieux et conservateur, que j'accepte ici pour

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juge. Non, monsieur, les hommes graves ne trouveront pas dans un tel incident motif à s'égayer. Et ceux qui seraient tentés de le faire donneraient une preuve de plus de l'incurable légèreté qu'on nous reproche. Vous avez, au Journal des Débats^ malgré votre littérature, bien souvent de ces légèretés fatales à l'intelligence et à la conscience publiques. Vous êtes de ceux qui, après le congrès [anarchique] de Liège, me disaient : « Ce sont des enfants ». C'est à vous que je répondais : « Ces enfants-là, dans dix ans peut-être, seront nos maîtres ». Ils n'ont pas attendu dix ans et, hier, ils siégeaient à la Commune de Paris et vous avez pu lire leurs noms au bas de quelques-uns de ses décrets. Que l'on continue à avoir en France si peu de souci moral des hommes, de tels compromis et de telles défaillances, non seulement à l'Académie française, mais ailleurs, et de nouveaux malheurs ne se feront pas attendre. »

Il n'avait pas tout le tort; mais cependant on ne voit pas quelle nécessité il y a de se retirer d'une compagnie où entre un homme qui a, supposons-le, les idées les plus anarchiques, mais que l'on est le premier à proclamer très honnête homme. Il serait plus naturel d'y rester d'autant plus dans l'espoir, qu'il faut avoir toujours, de le ramener par une douce et insensible influence. « Vous avez été nommé de la Commune, disait Thiers à un de ses amis politiques. Vous avez accepté? — Oh! non! — Vous avez eu tort; il faut être de tout. » La part faite de la boutade, Thiers avait raison : il faut être de tout pour exercer partout l'influence petite ou grande que l'on croit bonne.

De plus c'est exercer une pression illégitime sur une assemblée que de la menacer de se retirer d'elle si elle ne vous obéit point. Et, sans doute, Mgr Dupanloup n'a pas fait peser cette menace sur l'Académie; il n'a pas « posé la question de confiance »; mais encore, si de tels usages s'établissaient, ce serait menacer l'Académie de la quitter, même sans le dire, qu'exprimer son opinion avec passion et avec fougue; or il ne faut

Mf DUPAMLOUP. O

jamais faire ce qui, s'il devenait pratique générale, serait mauvais.

A l'Assemblée nationale, Mgr Dupanloup prononça sur la réorganisation de l'aumônerie militaire et particulièrement de l'armée cinq grands discours à la fin de l'année 1873 et dans les premiers mois de l'année 1874. Il eut à ce propos des paroles très fortes et très belles : « Vous demandez que l'armée soit une grande école de courage, de discipline, de dévouement et de sacrifice. Vous demandez que ce jeune soldat méprise les fatigues, les périls et la mort. Vous lui demandez l'abnégation complète et l'immolation héroïque. Et, quand vous exigez cela, vous éloigneriez de lui le grand principe même de l'abnégation! Vous lui refuseriez le bienfait de ces espérances qui rendent facile le sacrifice de la vie! Vous le priveriez des secours de cette religion qui apprend à obéir sans murmurer, à combattre sans peur et à mourir sans regret! »

Il intervint également et avec la dernière énergie dans la discussion sur l'organisation du Conseil supérieur de l'Instruction publique. La droite voulait la présence dans ce conseil de représentants de l'épiscopat français. L'évêque d'Orléans fut son porte-parole. Il fit remarquer que les lettres, les littératures, les langues anciennes, « c'est nous qui les avons données au monde », que la philosophie spiritualiste aurait au Conseil supérieur dans la personne des évêques, des défenseurs convaincus et énergiques. Il s'écriait : « Messieurs, vous avez besoin de toutes vos forces; vous en avez besoin pour raffermir notre société ébranlée. Vous avez besoin de la morale. Eh bien, je vous affirme qu'il n'y en a qu'une qui puisse vous sauver, c'est le Décalogue. S'il y a tant d'incertitude dans vos conseils, si vous tremblez quelquefois sur vos bases, si la terre fuit sous vos pas, c'est que le Décalogue vous manque... Nous représentons cette grande chose et vous voulez nous exclure! Non, vous ne prononcerez pas contre les évêques français l'exclusion du Conseil

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supérieur de l'Instruction publique. Et permettez-moi d'ajouter ceci, dans un sentiment plus profond et plus intime : nous pouvons vous être utiles, même quand nous tombons sous vos coups.... » Et l'évêque en prononçant ces paroles faisait le geste de l'homme qui fusille. Les protestations furent violentes. L'évêque y fit tête en ajoutant : « Je n'hésite pas à le dire. Il n'y a pas besoin d'être au lendemain de la Commune pour le sentir : si cédant à vos vœux et à vos votes présumés, si cédant aux violences et aux menaces dont la Commune, à Paris, à Lyon, à Marseille, a donné l'affreux spectacle, nous nous éloignions, si nous nous retirions au désert, emportant avec nous le Décalogue, l'Évangile et Ja Croix, vous seriez stupéfaits de vos ténèbres. Si la civilisation chrétienne, que vos tristes efforts diminuent chaque jour dans ce pauvre peuple, disparaissait avec vous, la Commune de Paris serait bientôt partout et vous deviendriez l'effroi du monde civilisé. »

D'autre part, il travaillait de toutes ses forces à réaliser la « fusion ». L'accord nécessaire entre les princes de la maison d'Orléans et M. le comte de Chambord, entre les orléanistes et les légitimistes ne s'était pas fait. II ne se fit jamais. Une preuve a posteriori est celle-ci. En 1875, quand l'Assemblée nationale nomma les sénateurs inamovibles, il se fit, et très facilement, une alliance entre les légitimistes et les républicains pour ne nommer que des républicains et des légitimistes, et encore les républicains ayant une part de cinq contre un. On peut mesurer à cela la haine des légitimistes d'alors contre les orléanistes. Et je sais bien qu'en 1875 ce qui échauffait la colère des légitimistes contre les orléanistes c'était que les orléanistes, par leur refus d'obéir aux volontés du comte de Chambord, avaient fait échouer la fusion ; mais encore on comprend quelle devait être, même pendant l'élaboration de la fusion et parmi les efforts faits pour elle, l'animadversion des légitimistes contre les orléanistes, qu'ils sentaient qui ne se ralliaient au comte de Chambord qu'infini-

ment à contre-cœur. En 1875, les légitimistes ont préféré la République aux orléanistes, mais en vérité c'est depuis 1830, et bien des faits le prouvent, dans le détail desquels je pourrais entrer, que les légitimistes ont préféré la République aux orléanistes.

La fusion, pour ces raisons, outre celles que j'ai données plus haut, était donc très difficile ; mais un grand nombre d'hommes politiques très considérables ne laissaient pas de s'y appliquer de tout leur cœur et, pour ce qui est de Mgr Dupanloup, ce n'était pas la difficulté des entreprises qui l'empêchait d'y prendre part. Il avait chapitré de tout son cœur et le duc d'Aumale et le prince de Joinville et le duc de Montpensier. Restait à entreprendre le prince lui-même, le comte de Chambord, qui semblait bien le plus intransigeant de tous. Mgr Dupanloup médita de lui écrire une grande lettre politique. Dès le mois de janvier 1872 il s'était ouvert de ce projet à quelques amis, notamment à M. de Falloux qui le poussa très vivement à exécuter ce dessein. Il ne l'exécuta qu'au mois de janvier 1873. Dans cette lettre qui a été livrée au public, partiellement, par le comte de Chambord lui-même, l'évêque disait : « Quand on a reçu de la Providence la mission et le devoir de sauver un peuple, et que, sous nos yeux, ce peuple périt, je crois et beaucoup de mes amis croient avec moi que, dans une question de rapprochement, il y a des devoirs réciproques, car enfin cette question de rapprochement n'est pas seulement entre les princes d'Orléans et votre personne, elle est entre la France^ eux et vous [on ne pouvait pas mieux poser la question]. Voilà la vérité. C'est-à-dire que dans cette question de rapprochement, tous ont leurs devoirs et leurs responsabilités. Et certes, si jamais un pays aux abois a demandé dans celui que la Providence lui a réservé comme sa suprême ressource des ménagements, de la clairvoyance, tous les sacrifices possibles^ c'est bien la France malade et mourante. Se tromper sur une question si grave, se faire, même par un très noble sentiment, des impossibilités qui n'en

(lia)

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seraient pas devant Dieu serait le plus grand des malheurs »

Il disait encore afin d'affranchir, pour ainsi dire, le prince de sa conscience en lui proposant une conscience supérieure à consulter : « Je bénirais Dieu s'il vous inspirait de demander en ces matières l'avis du Saint- Père».

D'autre part, il écrivait au Pape d'une façon très pressante : « ... De nobles scrupules sans doute ont jusqu'ici retenu le chef de la maison de France. Mais, sans se prononcer pour aucun des partis qui divisent la France et en se réservant pour toutes les éventualités. Sa Sainteté ne pourrait-elle pas lever ces scrupules? Ne pourrait-elle pas simplement faire dire au prince qu'un drapeau n'est pas un principe [on savait que c'était surtout sur la question du drapeau tricolore à adopter que le comte de Chambord était intransigeant] ; qu'il n'y a chez lui, dans cette fidélité à un symbole, qu'un sentiment noble, que tout le monde comprend et admire, mais au-dessus duquel, enfin, il y a une raison décisive, le salut de la France, les intérêts du Pays, de l'Église et de la Société.... »

D'autre part encore, il écrivait au cardinal Antonelli : « ... [Voici une occasion], c'est, cette occasion. Monseigneur, les dispositions plus favorables que jamais des princes d'Orléans, leurs affirmations les plus empressées, les avances évidentes qu'ils viennent de faire, ainsi que je le raconte au Saint-Père, le 21 janvier, sous les yeux de tout Paris [visite des princes d'Orléans à la Chapelle expiatoire de Louis XVI]. Le point capital, maintenant, ce serait de décider M. le comte de Chambord à faire de son côté quelque chose, ce serait de le persuader sur la question du drapeau.... »

Le comte de Chambord ne jugea pas devoir soumettre au Saint-Père la question et ses scrupules. A Mgr Dupanloup il répondit : « Monsieur l'Évêque, comme vous, je ne puis avoir d'autre intérêt en ce monde que le salut de la France, ni d'autre désir que celui de voir se lev^r de meilleurs jours pour l'Église.... Je ne veux que vous exprimer moi-même, en quelques

mots, le regret de ne pouvoir suivre les conseils que votre patriotisme vous inspire. Vous semblez attribuer à des scrupules chimériques dont Dieu me demandera compte l'insuccès des efforts si souvent renouvelés pour amener un rapprochement entre les deux branches de ma famille. J'ai beau descendre au fond de ma conscience je ne trouve pas un jour, une heure dans ma vie où mes prétendues exigences aient apporté un obstacle sérieux à une réconciliation sincère. Sans prévention ni rancune contre les personnes, mon devoir était de conserver dans son intégrité le principe héréditaire dont j'ai la garde, principe en dehors duquel, je ne cesserai de le répéter, je ne suis rien et avec lequel je puis tout. C'est ce qu'on ne veut pas assez comprendre. Il m'est permis de supposer par vos allusions, Monsieur l'Évêque, qu'au premier rang des sacrifices regardés par vous comme indispensables pour correspondre aux vœux du pays vous placez celui du drapeau. C'est là un prétexte inventé par ceux qui, tout en reconnaissant la nécessité du retour à la monarchie constitutionnelle, veulent au moins conserver le symbole de la Révolution. Croyez-le bien, malgré ses défaillances, la France n'a pas à ce point perdu le sentiment de l'honneur; elle ne comprend pas plus le chef de la maison de Bourbon reniant l'étendard d'Alger qu'elle n'eût compris l'évêque d'Orléans se résignant à siéger dans l'Académie française en compagnie de sceptiques et d'athées. Je n'ai pas appris avec moins de plaisir que les vrais amis du pays la présence des princes mes cousins à la Chapelle expiatoire le 21 janvier; car en venant prier publiquement dans ce monument consacré à la mémoire du Roi Martyr, ils ont dû subir dans toute sa plénitude l'influence d'un lieu si propice aux grands enseignements et aux généreuses inspirations. Je n'ai donc ni sacrifices à faire, ni conditions à recevoir. J'attends peu de l'habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. Lorsque l'épreuve devient trop amère, un regard sur le Vatican ranime le courage et fortifie l'espérance. C'est à l'école de l'auguste captif qu'on acquiert l'esprit

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de fermeté, de résignation et de paix; et cette paix est assurée à quiconque prend sa conscience pour guide et Pie IX pour modèle. Croyez, Monsieur l'Évêque, à tous mes sentiments affectueux. »

Cette lettre hautaine et ironique laissait peu d'espoir aux partisans de la fusion. Sur ces entrefaites, Thiers, qui avait proposé à l'Assemblée de faire une constitution républicaine, fut renversé (24 mai 1873) par une très faible majorité et le maréchal de Mac-Mahon nommé président de la République. Le parti de la fusion reprit espoir et une démarche de caractère décisif fut faite par le chef de la maison d'Orléans en propre personne : le comte de Paris alla le 5 août rendre visite, c'est-à-dire faire sa soumission au comte de Chambord. Mgr Dupanloup se jeta à nouveau dans l'action de tout son cœur. Il écrivait à M. de Costa : « La noble démarche de M. le comte de Paris et l'union de la famille royale de France nous permettent d'entrevoir des temps meilleurs.... Il faut faire la monarchie.... C'est la force des choses et la logique de la situation. Mais ce qui est ma conviction, c'est que, cette monarchie, il faut la faire sans retard; sinon la fusion, faite si heureusement, aura l'air, passezmoi l'expression, d'avoir fait long feu et, comme dit l'Évangile, « bientôt le dernier état de cet homme deviendra pire que le premier ». Oui, ce sera pire qu'auparavant ; car on ne pourra dire : « Vous êtes enfin tous réunis et vous ne pouvez rien.... » On ne réussira que si M. le comte de Chambord veut bien s'y prêter.... Et je suis convaincu qu'il s'y prêtera. Il n'y a plus depuis longtemps qu'une seule difficulté; vous la connaissez : M. le comte de Chambord peut seul la résoudre. Il ne peut plus se faire une seule illusion là-dessus et, comme on dit vulgairement, mis non pas seulement au pied du mur, mais au pied du trône, comme il l'est, sa responsabilité ne peut pas manquer de lui apparaître et de l'éclairer. Que s'il peut persuader l'armée, tout est dit et il n'y a plus de difficulté; que s'il ne le peut pas, rien ne se fera et la France périra. Et l'assemblée la plus raonar-

chique du monde n'aura travaillé qu'au profit de la démagogie.... »

On travailla dans le sens indiqué par Mgr Dupanloup. On dépêcha auprès du prince M. Ghesnelong, porteur d'un projet transactionnel qui est toujours resté très obscur. On crut un instant et même assez longtemps qu'il avait réussi. On se crut en monarchie. Le 27 octobre, tout s'écroula. Le comte de Chambord écrivait une lettre, très semblable à celle adressée à Mgr Dupanloup que nous avons rapportée plus haut, où il repoussait définitivement le drapeau tricolore et où il déclarait ne pas vouloir inaugurer un règne de réparation et de fermeté par un acte de faiblesse.

Fallait-il faire soumission ? Fallait-il accepter le comte de Chambord avec le drapeau blanc? Je ne suis pas éloigné de croire, sans que je l'aie jamais souhaité, que ce coup d'audace aurait pu réussir. Avec un gouvernement complice, une minorité, car c'était une minorité, mais considérable, compacte et énergique dans la nation, on aurait peut-être -^m faire passer le drapeau blanc. Mais il faut convenir que c'était aventureux. Les monarchistes étaient convaincus que l'armée n'accepterait jamais le drapeau blanc. Mgr d'Orléans avait écrit dans la lettre à Antonelli dont nous avons cité une partie : « Ni l'armée ni la masse de la nation ne consentiront jamais à renoncer au drapeau national ». Le maréchal de Mac- Mahon (plutôt légitimiste) avait dit : « Le drapeau blanc ? Les chassepots partiraient tout seuls. » De plus, les monarchistes se sentaient en minorité. Les élections partielles de juillet 1871, élections partielles équivalant à des élections générales parce que la France presque tout entière y avait pris part, avaient démontré que la masse de la nation était républicaine ou plutôt était Thiériste et ne tenait nullement à une restauration ; toutes les élections partielles faites depuis, ou quasi toutes, avaient confirmé les élections de juillet 1871.

De plus il ne fallait pas beaucoup de faculté de prévision pour voir ce que serait le lendemain. Le lende-

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main, le gouvernement du Roi de France aurait eu à lutter contre une majorité, dans la nation, tout au moins défiante et hostile, peut-être irritée ; et il aurait eu à lutter, parmi les monarchistes mêmes, contre les orléanistes déçus, et qui n'avaient jamais été dévoués, et qui n'avaient jamais été que résignés, et qui auraient formé une opposition constitutionnelle très gênante. La base du gouvernement purement légitimiste était si étroite qu'il eût été renversé au moindre coup de vent. La prostration, car c'est le mot, des monarchistes après la lettre royale du 27 octobre 1873, s'explique donc assez bien.

Elle fut profonde. Un député légitimiste dit à Mgr d'Orléans : « Je voudrais être mort ». Un autre dit à M. le baron de Vinols : « Je suis si atterré que je voudrais être chez moi et nem'être jamais occupé de rien ». On recourut à un expédient : proroger pour sept ans les pouvoirs présidentiels de M. de Mac-Mahon.

Qu'est-ce que cela signifiait? Qu'on espérait que vers 1880 le comte de Chambord serait mort et que le plus grand obstacle au rétablissement de la monarchie aurait disparu.

Pendant ces années 1872- 1873, Mgr Dupanloup avait publié Conseils aux jeunes gens sur V étude de la philosophie, Lettres d'un catholique suisse sur la liberté religieuse des catholiques, Lettre à son clergé relative à la souscription pour la libération du territoire, etc.

Il prit part en 1874- 1875 à la discussion sur la loi de l'enseignement supérieur. Dans cette discussion, il insista sur ceci, entre autres choses, que l'enseignement supérieur est nécessaire surtout dans une démocratie : « Plus les bases d'une société en quelque sorte s'élargissent, plus il importe que les sommets ne baissent pas. La véritable égalité n'est pas celle qui passe un niveau grossier et barbare sur toute supériorité et toute grandeur; mais celle qui permet à tout ce qui est noble et généreux de se produire, de s'épanouir et de monter. » Pour ce qui était de la liberté du professeur, il faisait ses réserves : les opi-

nions « étranges et osées », comme on disait dans un langage qu'il voulait bien s'approprier, lui paraissaient devoir être écartées même de l'enseignement supérieur, les esprits, même des étudiants, et non plus des écoliers étant trop tendres encore pour les recevoir sans danger.

Contre M. Challemel-Lacour il soutint le droit qu'avaient à enseigner même ceux qui sont chrétiens et catholiques, doctrine que n'admettront jamais les successeurs, petits ou grands, de Jean-Jacques Rousseau, puisque ce droit ferait « deux Frances enseignantes et enseignées » et qu'il ne doit y avoir de doctrine que celle qui a été approuvée par le ministre de l'Instruction publique.

Contre M. Laboulaye, libéral d'ordinaire, mais dont le langage, cette fois, avait été un peu indécis, il établit vigoureusement ce programme : « Les catholiques ne veulent aucun monopole; ils demandent seulement le droit commun, la liberté commune, avec les garanties sérieuses que l'État et les pères de famille ont le droit d'exiger. Et quant aux associatiojis ce serait vraiment une erreur plus qu'étrange de croire que les associations pour lesquelles nous réclamons la liberté d'enseignement ne soient que les associations religieuses. Laïques et religieux, si la loi est bien faite, la carrière est ouverte pour tous, ils peuvent y entrer avec une égale ardeur et, dans des conditions équitables et égales pour tous, disputer le prix de la confiance et de l'estime publique. » Sur quoi M. l'abbé Lagrange dit avec beaucoup de raison : « Évidemment demander plus, même à cette assemblée, demander un privilège pour le clergé [ce qui est la pensée de tout clerc et l'idéal à souhaiter toujours], seuls les intransigeants aveugles l'auraient pu, mais avec la certitude, aux yeux de tous les hommes pratiques, de n'obtenir rien du tout ».

A la dissolution de l'Assemblée nationale, Mgr Dupanloup fut élu sénateur inamovible, le dernier ou l'avantdernier de tous, mais enfin il fut nommé, très justement;

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car de tels hommes devraient toujours faire partie des assemblées politiques.

Sa santé s'ébranla tout de suite après cet incident et des crises de goutte aiguë et bientôt la cataracte sur un de ses yeux, sans affaiblir son ardeur, ralentirent un peu ses travaux. Mais, n'étant jamais et ne devant jamais être au bout de ses peines, voilà que son passage dans les assemblées politiques et le langage qu'il avait dû y tenir lui suscitaient de nouvelles tribulations. Il s'était placé, comme on vient de le voir, sur le terrain de la liberté, du droit commun. Or c'était précisément le droit commun, la liberté, toutes les libertés et tous les libéralismes qui avaient été condamnés avec la dernière précision et la dernière vigueur par le Syllabits. Donc Mgr Dupanloup pouvait être accusé de n'être pas orthodoxe, de n'être pas catholique. Il le fut à Rome, à Paris et jusque dans le chapitre de ses chanoines.

Qu'il se fût placé sur le terrain de la liberté, cela était incontestable. Il se tira d'accusation en recourant à la fameuse distinction de la thèse et de l'hypothèse. En langage ecclésiastique, la thèse c'est l'idée vraie, lïdée à laquelle on croit et que l'on croit vraie; l'hypothèse (ce qui est au-dessous de la thèse) c'est l'idée à laquelle, sans y croire, mais la croyant utile, on se rallie, à cause des circonstances et des nécessités du temps. En un mot la thèse est une idée de doctrinaire et l'hypothèse une idée d'opportuniste. Or Mgr Dupanloup déclara qu'il n'avait été libéral que par hypothèse. Il écrivit à Mgr Gzacki, depuis nonce à Paris et cardinal : « ... J'affirme que jmnais je n'ai parlé des libertés modernes dans le sens de la thèse^ mais dans le sens de V hypothèse] jamais je ne les ai considérées comme des principes, partout et toujours applicables; yamaz5 je ne les ai prises que comme des nécessités locales et des faits.... J'admets parfaitement qu'on puisse être d'un autre avis que moi sur des questions d'appréciation et de conduite; mais je n'admets pas que l'on soutienne que je suis d'un autre avis que le Pape et que l'Église dans des questions de doctrine.... Point

d'ambages, point de nuages, points d'équivoques; point non plus de ces accusations qui, disent tout et rien. Depuis plus de trente ans, dans un sentiment de foi profonde et d'amour envers le Saint-Père, je suis sur la brèche pour défendre le Saint-Siège et l'Église; tout ce que j'ai écrit dans ces luttes, je l'ai toujours envoyé et soumis au Saint- Père. Jamais il ne m'a été fait sur la doctrine une observation quelconque, ni privée ni publique; tout au contraire, le Saint-Père a toujours daigné m'honorer des plus à bienveillantes approbations » ^

Justement effrayé par les élections de 1875 (élections sénatoriales mi -parties républicaines mi-parties réactionnaires; reproduisant à peu près dans le Sénat l'Assemblée nationale de 1871, élections pour la Chambre des députés donnant la majorité aux républicains), Mgr Dupanloup publia la retentissante brochure Où allons-nous? Son programme s'y résumait en ces mots : « Que chacun fasse son devoir comme au jour d'une bataille. Résistance invincible [? implacable?] à toute loi antisociale comme à toute loi antichrétienne; union et énergie pour la défense de toutes les causes sociales et religieuses : voilà plus que jamais le devoir des honnêtes gens à quelque parti qu'ils appartiennent. » Il concluait : « J'ai vu des inondations; je sais ce qu'il arrive. L'eau s'insinue d'abord goutte à goutte dans les interstices de la digue ; puis elle pousse çà et là des jets menaçants; puis, tout à coup, une partie de la digue cède; le flot passe; c'est fini; aucun effort humain ne peut s'opposer au désastre; tout est emporté et submergé. N'attendons pas ce moment fatal. Le flot monte, la digue fait eau. Qui ne le voit? Courons tous, conservateurs, de quelque nuance que nous soyons; empêchons l'eau de filtrer et le flot de jaillir et la brèche de se faire : plus tard, ce serait trop tard. »

A cette époque il fonda la Défense, journal conservateur catholique-monarchique sans parti pris, volontairement, ni pour la légitimité ni pour l'orléanisme. Il avait remué ciel et terre pour le fonder, demandant de l'argent par-

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tout. Il en trouva suffisamment. Il eut aussi des réponses négatives dont certaines sont amusantes. Un jeune homme très bien pensant, mais qui avait une écurie de courses, fit cette observation sociologique : « Ce bon évêque d'Orléans ! Ses intentions sont excellentes ; mais il ne sait pas combien un cheval coûte à nourrir ».

Au Sénat, il parlait souvent. Il y défendait encore et il y sauvait, pour un temps, par son discours de décembre 1876, l'aumônerie militaire. Il y défendait le budget des cultes, le maintien des bourses accordées aux séminaires, demandait des asiles pour les prêtres âgés, une augmentation du traitement des prêtres de campagne. Il montrait les prêtres ruraux littéralement indigents et disait : « C'est notre honneur; laissez-moi vous dire que ce n'est pas le vôtre. [On nous accuse, on nous injurie], je ne répondrai qu'un mot, celui que disait autrefois Jésus-Christ; oui, le clergé de France peut dire aujourd'hui : Français, j'ai fait parmi vous beaucoup de bonnes œuvres, Milita bona opéra ostendi vobis. Dites-moi pour laquelle de ces bonnes œuvres vous me lapidez. Propter qiiod opiis me lapidatis? »

Fatigué, cependant, comme nous l'avons vu, il prit, en 1876, un coadjuteur, M. l'abbé Coullié, qui fut sacré le 19 novembre, qui succéda à Mgr Dupanloup et qui fut plus tard archevêque de Lyon. Il déclinait rapidement. Pour voter la dissolution de la Chambre des députés (22 juin 1877), il dut se faire traîner à la salle des séances dans une voiture à bras.

Dans les années 1874-1875-1876-1877 il avait publié : Conférences sur la haute éducation de la jeunesse'^ Lettre à M. Minghetti sur la spoliation de l'Église à Rome et en Italie ; Lettre à un père de famille sur le volontariat d'un an\ Lettre sur les prophéties contenir por aines; Réponse à la lettre du pasteur Pressensé; Études sur la Franc- Maçonnerie; Où allons-nous? Questions du jour ; Lettre à M. Minghetti sur la nouvelle loi militaire italienne'. Lettre sur les élections.

C'est en cette année 1878 qu'il s'honora par un dernier

trait de désintéressement et de courage tranquille. Le nouveau Pape Léon XIII désirait l'élever au cardinalat, et non seulement c'eût été pour Mgr Dupanloup un honneur mérité, mais c'eût été une sorte de réhabilitation triomphale, et c'eût été une chose très désagréable à ses ennemis puisqu'elle eût prouvé que le Saint-Siège n'avait aucun ressentiment ni même aucune susceptibilité à l'égard de l'attitude prise par l'évêque d'Orléans en 1870. Le gouvernement français (M. Dufaure) était parfaitement d'accord avec la cour de Rome. Il désirait simplement, pour des motifs politiques assez faciles à comprendre, que Mgr Dupanloup ne fît point d'éclat public à propos du centenaire de Voltaire que l'on célébrait alors. Ces conditions, ou c'était quelque chose d'analogue, furent proposées à l'évêque d'Orléans. Il n'était pas habitué à faire des marchés. Il répondit avec placidité qu'il n'avait pas à entrer dans cet ordre de considérations; il publia ses lettres contre la célébration du centenaire de Voltaire et il ne fut pas cardinal.

Le 9 août 1878, il présida pour la dernière fois son conseil avec une parfaite lucidité et une sereine bonne humeur et dit à ses amis : « Au revoir, au mois d'octobre ». Il se rendit à ce château de La Combe, en Dauphiné, qu'il aimait tant depuis si longtemps et auquel il revenait demander la santé. Il y fut le 16 août. Dès le 20, il fut brusquement ébranlé et bouleversé par la mort subite, par apoplexie foudroyante, de son ami l'abbé Guthlin.

Le 7 septembre, il alla faire une retraite au vieux monastère d'Einsiedeln. Il la prolongea jusqu'au 15 septembre. Il y réfléchit, comme ses notes en font foi, sur toute sa vie. « J'ai assez, quoique mal, travaillé. Et maintenant cupio dissolvi et esse cum Christo. »

Il alla ensuite visiter à Menthon de vieux amis, puis à La Motte visiter M. Costa de Beauregard. Il était calme, contre toutes ses habitudes, et doucement gai, comme il Tétait très souvent.

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Il revint à La Combe. Il était très affaibli, le corps cassé, la voix presque éteinte. Il eut une profonde consolation, celle de voir Léon XIII monter sur le trône pontifical et prendre tout de suite l'attitude que l'on sait et que du reste tout le monde attendait de lui. Il se fit lire les premières instructions du nouveau souverain pontife et, ravi, il s'écria : « Ah ! voilà la vraie doctrine ! » Il aurait voulu se rendre à Rome et s'entretenir avec le Pape. Ce lui fut une très cruelle douleur que sa faiblesse l'en empêchât. Son amour pour les enfants persistait. Il jouait avec un bambin de la maison, âgé de cinq ans, et lui permettait tout. Il causait avec lui au hasard des interrogations enfantines. Un jour l'enfant lui demanda : « Qu'est-ce que c'est la gloire? » « Ma foi, dit le vieil évêque à ses amis, je n'ai su que lui répondre. Les enfants ont des questions bien embarrassantes. » Le 29 septembre, il dit sa messe habituelle pour l'anniversaire du comte de Chambord et lui écrivit pour l'intéresser à la cause de la canonisation de Jeanne d'Arc. La veille il avait écrit au prince de Joinville dans le même sens. Le 30, il eut, le matin, une suffocation et dut rester au lit et se priver de la messe. Ses dernières lectures furent les Origines de la France contemporaine deTaine, livre qu'il appelait « une Révolution />, le Secret du Roi du duc de Broglie, le Traité de l'amour de Dieu de saint François de Sales, la Vie de saint Vincent de Paul par Abelly. Il envoya à Taine quelques documents qui pouvaient lui servir et une lettre de félicitations et de réconciliation.

Le 8 octobre, il eut une crise grave. Le médecin constata une céphalalgie intense et des troubles profonds dans la région du cœur. Mgr Dupanloup écrivit à un de ses meilleurs amis, l'abbé Lagrange, « qu'il n'allait vraiment pas bien ».

Le vendredi, 11 octobre, il se leva assez reposé. Le jour était très beau. Il s'assit à sa table de travail, fit ouvrir la fenêtre et regarda avec charme le grand paysage. Alternativement il s'occupait de son dernier manuscrit {Lettres si(,r Véducation des jeunes filles) et

des jeux de l'enfant à qui il s'était attaché. A deux heures, il dépouilla son courrier ; il lut à ses hôtes une lettre de Rome, où il était question de Léon XIII, et dit : « Quelle grâce pour l'Église qu'un tel Pape ! »

Vers trois heures et demie, on le porta au salon où il se fit faire une lecture qu'il interrompit souvent de réflexions. Au soleil couché, transporté dans sa chambre, il dit à l'abbé Chapon : « Je ne pourrai pas encore aller à la chapelle demain; vous m'apporterez le Bon Dieu ici ». Il confessa un des hôtes du château, un jeune homme encore sous le coup d'une grande douleur. Il se fit faire une nouvelle lecture par l'abbé Chapon. Celui-ci se retira. L'évêque dit son chapelet, se remit à sa table de travail et reprit en mains son manuscrit. Mais très peu d'instants après il se sentit suffoqué et poussa un grand cri. L'abbé Chapon accourut, lui donna l'absolution et lui fit respirer de l'éther. L'évêque revint à lui; l'abbé l'exhorta, pria avec lui, récita l'acte de contrition et lui donna l'absolution de nouveau. L'évêque avait encore toute sa connaissance. Il disait à l'abbé Chapon : « Oui, mon ami, » et il baisait le crucifix. A sept heures moins cinq minutes, il jeta le dernier soupir. Il avait soixante-seize ans, neuf mois et huit jours.

Il avait défendu que l'on prononçât son oraison funèbre. Il avait écrit dans un codicille avec la plus haute raison : « Il s'est à peu près établi qu'on fait après la mort d'un évêque son oraison funèbre. Je demande de la manière la plus expresse et la plus formelle que cela ne soit point fait pour moi. On ne peut dans ces sortes de discours rendre vraiment hommage à la vérité. On y vient louer un pauvre homme qu'on n'a pas connu à fond. J'ai horreur de penser qu'on viendrait là pour me louer et blesser la vérité, que Dieu sait. Je défends absolument qu'après moi on fasse sur moi aucune oraison funèbre. — Versailles, 23 juin 1871. Félix Dupanloup, évêque d'Orléans. »

L'abbé Bougaud, dans la cathédrale d'Orléans, devant le corps qu'on y avait amené, dit quelques paroles et lut

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le testament, que voici : « Orléans, lo avril 1868. Au nom du Père qui m'a créé, et du Fils qui m'a racheté, et du Saint-Esprit, tout-puissant et éternel sanctificateur. L'heure est venue pour moi de penser plus prochainement encore que je ne l'ai fait jusqu'ici au jour de la mort. L'âge, la fatigue me font prévoir ma fin prochaine. La tristesse des temps où nous sommes, le besoin de me reposer avec Dieu et surtout l'espérance profonde que Notre-Seigneur m'inspire en sa bonté me font regarder avec reconnaissance cette fin; avec crainte et tremblement sans doute à cause de mes péchés, mais aussi avec confiance en vue des miséricordes divines et des mérites infinis du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ répandu pour moi. S'il plaît à Dieu de me recevoir dans son sein malgré tous mes péchés et les innombrables misères de ma vie, je l'en bénis d'avance et je lui fais de toute mon âme et, vraiment, ce me semble, sans aucune peine, le sacrifice de ma vie pour le jour et l'heure qu'il voudra, et en expiation de tout le mal que j'ai fait.

« Non seulement il est juste, mais il est très doux de redire avec Notre-Seigneur sur la croix : Pater in manus tuas conimendo spiritum meum. Le sentiment avec lequel je dois remettre mon âme entre les mains de Dieu, mon créateur et mon père, et dans le cœur de Jésus mon rédempteur, le bienfaiteur de toute ma vie qui m'a fait prêtre, suscitans a terra egenum et de stercore erigens pauperem, et dans l'amour du Saint-Esprit qui m'a aidé si souvent pour mon travail malgré l'imbécillité naturelle de mon esprit et surtout pour le travail de la fidélité au service de Dieu, malgré les défaillances perpétuelles de ma nature; c'est le sentiment d'une profonde reconnaissance pour des bontés et des miséricordes dont seul j'ai bien le secret et que je ne sais même pas au degré où cela est.

« Je choisis ce jour du Vendredi Saint pour faire ce testament. Il est particulièrement juste et consolant en ce jour où mon Créateur et mon Sauveur Jésus-Christ a souffert la mort pour moi, que j'accepte religieusement la

mienne; que je lui rende avec joie mon âme qu'il a daigné tant de fois bénir et que je fasse de grand cœur à l'avance le sacrifice de ma vie en expiation de mes péchés et en union avec le sacrifice de la Croix.

« Je meurs dans le sein de la Sainte Église catholique, apostolique et romaine, dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître et d'être élevé par une incomparable suite de bontés et de miséricordes toutes divines que rien ne pourra jamais assez reconnaître. Je demande aux prêtres que j'ai élevés ou que j'ai ordonnés de ne pas m'oublier au saint autel. C'est bien à eux que je puis dire avec confiance : « Miseremini mei, saltem vos, amici mei, filioli inei ». Je demande aussi instamment les prières des bons fidèles du diocèse d'Orléans. J'aurais voulu faire beaucoup plus que je n'ai fait pour leur procurer à tous la bénédiction de Dieu et leur salut éternel. Qu'ils invoquent pour moi la miséricorde de notre Sauveur. Je demande à tous ceux qui auront la charité de prier pour moi après ma mort de ne se faire aucune illusion sur moi et sur mes besoins. Mes besoins seront infinis et jamais on n'implorera trop la miséricorde de Dieu pour mes misères. Je désire que les prières que l'on aura la charité de faire pour le repos de mon âme soient présentées à Dieu par la très sainte Vierge Marie^ dont la protection sur moi a été, dès les premiers moments de mon existence, constamment depuis, et quelquefois avec tant de douceur, si maternelle. Invoquant donc, pour ma dernière heure, la très sainte Vierge qui a été ma mère depuis ma naissance et particulièrement depuis ma première communion, jusqu'à ce jour ; invoquant tous les saints Anges, particulièrement saint Michel, saint Gabriel, saint Raphaël, l'ange qui a fortifié Notre-Seigneur au Jardin des Oliviers, et mon saint Ange gardien et celui de mon diocèse; invoquant mes saints patrons, particulièrement saint Félix et saint Antoine et tous les Saints, particulièrement saint Euverte et saint Aignan, sainte Geneviève et saint Denis, saint Pierre et saint Paul, dont le souvenir m'a décidé et dont l'assistance m'a soutenu en ce que j'ai essayé de faire pour la défense du

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Saint-Siège; puis, demandant pardon à tous ceux que j'aurai pu offenser, auxquels j'aurai pu faire peine ou tort sur la terre, je prends les dispositions suivantes.... »

Il eut pour successeur à l'Académie française M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui, prenant séance, le 19 février 1880, rendit au grand évêque un très bel hommage dont nous croyons juste de détacher les passages suivants :

« Messieurs, il y a des hommes pour lesquels la justice ne se fait pas attendre ; ils ont été mêlés à toutes les luttes; leur nature ardente les a placés au premier rang; ils tombent, le combat est suspendu; tel a été l'éclat de leurs vertus, la pureté de leur vie qu'amis et adversaires s'inclinent et viennent déposer sur la tombe qui s'ouvre l'hommage de leur admiration et de leur regret.... En 1825, il reçoit l'ordination des mains de Mgr de Quelen; il jure de rester pauvre, humble et soumis; jamais serment ne fut mieux gardé. Rejetant comme un bagage inutile toute préoccupation personnelle, il soulage les misères avec une inépuisable charité; dur à lui-même, il est doux aux autres; ses cheveux blanchissent avant l'âge au service de l'enfance; il se fait le père de ceux qui n'en ont plus ; ses mœurs sont austères ; il relève et il console toutes les défaillances; dédaigneux du succès, il a la passion des causes vaincues ; plus elles lui paraissent abandonnées, plus il trouve d'attrait et d'honneur à s'y montrer fidèle ; dans la chaire, à la tribune, dans la presse, il défend ses convictions avec courage et cependant il n'hésite pas à les sacrifier un jour devant l'autorité souveraine à laquelle il s'est soumis. Oubli de soi-même, dévouement passionné pour l'Église et pour la France, tels sont les sentiments qui inspirent, dans son admirable unité morale, la vie du confrère que vous regrettez....

« Comme Mgr de Frayssinous, il avait l'éloquence familière qui cherche moins à imposer les dogmes dans leur rigoureuse autorité qu'à persuader et à convaincre,

et c'est dans ces improvisations rapides où la pensée, dégagée des formes solennelles, garde tout son éclat, qu'on trouve le caractère le plus original de son talent, c'est bien là qu'il est tout lui-même.... »

Sur Dupanloup au Concile : « Tant que la discussion fut un droit, l'évêque d'Orléans discuta. Quand la majorité se fut prononcée, il fit à l'Unité de l'Église le sacrifice de son opinion, comme l'eussent fait saint François de Sales, saint Vincent de Paul et Bossuet, comme l'avait fait Fénelon. Il se soumit à la seule autorité devant laquelle, comme l'a dit Lacordaire, on s'élève en s'inclinant.... Sous une apparence parfois excessive, violente même, il a toujours conservé des opinions modérées. La bonté fait le fond de cette belle nature, si étrangère à l'envie, si prompte à l'enthousiasme, si accessible à toutes les nobles séductions, confiante jusqu'à la candeur. Pieux comme on l'était dtt temps de saint Louis et sympathique aux grandes aspirations de son époque^ il a tout fait pour réunir deux mondes qui ne se combattent que parce qu'ils se méconnaissent. Eff"rayé par l'abaissement des caractères, l'afiaiblissement des convictions devant l'invasion du matérialisme, il a jeté le cri d'alarme et signalé avec une impitoyable franchise les périls prochains. . . . Libéral, il ne refusait pas aux autres la justice qu'il demandait pour lui* même; il avait foi dans la libre discussion pour faire triompher la vérité. C'est ainsi que dans un pays divisé il a su conquérir d'universelles sympathies, mériter le respect et l'admiration de ses adversaires.... »

Ses dernières publications, faites après sa mort, furent : Lettres sur l'Education des filles (1879) j ^^^ associations religieuses (1880); Mgr Dupanloup aux femmes du monde, entretiens recueillis par une associée des Mères chrétiennes (iSSo) ] Conférences auxfeinm,es chrétiennes^ publiées par M. l'abbé Lagrange. Mgr Chapon a publié en 1906 un volume de Lettres de direction de Mgr Dupanloup. Il en a publié un second volume en 1908 sous ce titre : Les vocations différentes de la femme. Dans ce second volume deux lettres sur la Fidélité conjugale^ qui

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avaient été adressées à un ménage royal, ont été très légèrement modifiées en un petit nombre de passages pour qu'il n'y en eût pas une ligne qui ne convînt aux besoins spirituels de tout le monde.

Mgr Dupanloup était, et c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire de lui, un évêque de l'Église primitive et du moyen âge. Cet homme, et c'est le premier mot qu'on en doive dire, était le courage. Il était, comme prêtre et comme évêque, l'intrépidité même, que tout peut troubler et que rien n'intimide, qui ne trouve dans toutes les oppositions qui lui sont faites qu'une excitation à la vaillance et à l'énergie dans la lutte. Il était de ceux qui ne souhaitent jamais la bataille et qui, secrètement et sans s'en rendre compte, la désirent toujours. Un général, écoutant un de ses sermons, s'écriait : « Quel soldat! » Ce général était un psychologue. Le fond même de Mgr Dupanloup était d'un soldat. Il l'a été dès ses premières années d'apostolat. Il l'a été et toujours davantage jusqu'à ses derniers jours. Si bon moraliste qu'il se connaissait même lui-même, il a écrit de lui : « Le ton est difficile à prendre, je le sais, la note me manque; je parle trop haut ou trop bas; je suis trop vif ou trop doux. Le médium de la fermeté me manque; je n'ai pas cet accent-là. » C'est admirable comme vue sur soi-même. Mgr d'Orléans se sentait impétueux et sensible. C'est le vrai caractère du soldat, du « combatif », de l'homme des mêlées et des rencontres, de l'homme des élans et des charges et des dépressions délicieuses quoique courtes, après les algarades fougueuses. Il aurait voulu être froid et ferme. Il y aurait peut-être perdu et, en tout cas, ce lui aurait été impossible. Il était magnifiquement impulsif.

Ce qu'il y a de curieux c'est qu'avec toute cette ardeur il était très amoureux de vie intérieure et contemplative. Nous l'avons vu plus haut dire : « Toute cette vie d'affaires c'est le devoir et c'est utile; mais c'est bien sec». Il aimait infiniment V oraison, la méditation religieuse,

l'examen de conscience, écrire sur lui-mêine pour noter les mouvements de son âme et se perfectionner en les examinant avec sévérité. Il y avait certainement en lui deux hommes qui se combattaient l'un l'autre. Il essayait de les concilier en faisant à chacun sa part et en faisant en sorte que l'un servît à Vautre. Il écrivait : « La vie active et la vie contemplative c'est Marthe et Marie. Elles sont sœurs, elles doivent habiter sous le même toit. Comme Marie, il faut se tenir assis aux pieds du Sauveur et écouter sa parole; et en même temps ou ensuite, comme Marthe, s'occuper activement de tous les soins divers qui incombent. Ces deux vies vont merveilleusement ensemble; l'une soutient l'autre; la vie contemplative devient l'âme, la force, la lumière de la vie active.... La vie active, outre les services de charité qu'elle rend à Dieu et au prochain, devient l'effusion de la vie contemplative, l'aliment de l'activité extérieure de l'âme. Elle est nécessaire à la plupart des natures et très profitable alors par la vertu de la vie contemplative. Oui, sans doute, il faut la vie intérieure, la vie d'oraison; mais l'action, le service de Dieu et du prochain au dehors, la fatigue, le dévouement, ont leur mérite. Il faut seulement que la vie intérieure mûrisse, console, éclaire, fortifie, dirige la vie extérieure.... L'alliance des deux vies fait les hommes apostoliques. Elles étaient admirablement unies dans Notre-Seigneur. »

Et surtout il conciliait la vie contemplative et la vie active par un travail acharné. Nul homme au monde n'a été plus laborieux que Mgr Dupanloup. Il écrivait à une des personnes qu'il dirigeait : « Ne laissez pas fondre le temps entre vos mains; car c'est le trésor de Dieu ». C'est un trésor, nous l'avons vu, qu'il ne laissait pas fondre. Il se couchait à neuf heures (dans la vie d'un travailleur c'est l'heure où il se couche qu'il faut regarder tout d'abord), il se levait entre quatre et cinq, consacrait deux heures à l'oraison et à la messe, travaillait à ses écritures ou à la préparation de ses discours jusqu'à midi, s'occupait des affaires de son diocèse toute l'après-midi, lisait crayon en

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main à toutes les minutes qui s'offraient à lui dans les interstices des affaires ; tout compte fait travaillait dix heures par jour, ce qui- paraîtra un rien à ceux qui croient travailler quatorze heures par jour et qui ne font rien du tout. L'âge venu et la fatigue, on lui disait : « Monseigneur, il faudrait vous reposer un peu. — Mon ami, répondait-il, le plus simple, c'est de mourir à la peine. »

La simplicité de sa vie privée était extrême. Sans aucun signe extérieur que sa croix pastorale, en soutane toujours usée, avec son éternel parapluie quand il sortait de l'Assemblée nationale, du Sénat ou de l'Académie française, on l'aurait pris pour un curé de village un peu négligé. Il allait dans les rues d'Orléans ou d'Orléans à la Chapelle-Saint-Mesmin dans un légendaire carrosse terriblement fané et fatigué, traîné par un cheval que lui prêtait son grand séminaire; car jamais il n'eut de cheval à lui. L'ameublement de son cabinet de travail et de sa chambre à coucher était celui d'un étudiant pauvre. Il stupéfia tel prêtre venu d'Orient par la pauvreté de sa mise, de ses meubles et de ses entours. Au fond il admettait qu'un évêque fût riche pour multiplier ses œuvres, et même il ne trouvait jamais avoir assez d'argent; mais il n'admettait pas qu'un évêque eût plus de luxe qu'un curé de village.

Sa bonté était infinie et inépuisable : nul ne fut plus prodigue de son argent, de ses services, de ses bons offices, et de ce « trésor de Dieu » qui était son temps. Cette bonté approchait de la bonté parfaite, de la bonté pure, car elle ne comptait pas sur le retour et en vérité n'y tenait pas. Une phrase d'une de ses lettres de direction est bien significative : « Vous m'avez donné personnellement une confiance plus intime et j'en ai été plus touché que je ne saurais dire et j'y ai répondu, dans les profondeurs de l'âme, comme un père. Je suis comme cela. Je ne le montre pas toujours; mais cela est ainsi. Et cependant je ne tiens pas pour moi à V affection de ceux que j'aime; la reconnaissance témoignée m'étonne toujours; mais je tiens à l'âme, j'aime les âmes. » Cette bonté, d'où

tout calcul est tellement absent que la reconnaissance l'étonné tant elle l'a peu attendue, peut paraître sèche à quelques-uns. A bien vrai dire, elle est certainement tout le contraire de la fameuse sensibilité : « Oh ! mon ami, que je vous aime; aimez-moi bien; car je vous aime! 7^ il n'en va pas moins qu'elle est la bonté pure, comme l'amour de Dieu sans espoir des récompenses qu'il peut donner est l'amour pur.

Aussi bien, quoique batailleur, il puisait dans sa charité et dans son intelligence des raisons d'être tolérant et pitoyable. En parlant des hommes du peuple antichrétiens, il disait : « Ce sont des victimes; où auraient-ils trouvé la foi puisque la famille et l'école la leur ont également refusée? Où auraient-ils appris la vérité, n'ayant guère entendu que le sophisme? Si nous avions été aussi malheureux, n'aurions-nous pas été plus coupables? »

Détail touchant, il se croyait pacifique. Dans un procès qu'il eut pour avoir, avec pleine raison selon moi, flétri un évêque servile du premier Empire, il disait, et de tout son cœur : « Je suis et j'ai toujours été l'homme de la paix. C'est l'histoire de ma vie. Ma pauvre vie ne mérite pas d'histoire; mais enfin, c'est l'histoire de ma vie. Et si j'ai trouvé en ce monde de nobles amitiés et aussi de violents adversaires, c'est précisément parce que j'ai toujours été l'homme de la paix. » Et il disait vrai, après tout, et, s'il a bataillé toute sa vie, c'a toujours été pour la paix, pour persuader aux hommes la paix par la justice et par l'amour. Ce n'est pas sa faute si l'homme de paix, l'homme de paix actif, l'homme de paix qui veut conquérir la paix est forcé de batailler sans cesse en recevant des coups des deux côtés et doit, malgré lui, se dire sans cesse : Si vis pacem, fac hélium.

Et, tout de même, son orgueil, qu'il serait puéril de nier, se résolvait pour ainsi dire en humilité en se combattant. Il y cédait quelquefois et il le combattait souvent. Nous l'avons vu pleurer sa mère et pleurer sur lui en la pleurant ; nous l'avons vu la pleurer avec remords ; nous l'avons vu persuadé qu'il l'avait fait souffrir et

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s'écrier : « Oh! comme le prêtre tue l'homme! » Voilà l'humilité véritable. L'humilité consiste à être orgueilleux et à se reprocher de l'être ; elle consiste à être orgueilleux et à se combattre comme tel. L'humilité c'est de l'orgueil vaincu et je ne contesterai point que Mgr Dupanloup n'eût en lui matière à une assez grande victoire ; mais il faut qu'on m'accorde qu'il l'a remportée.

Ses défauts, auxquels j'ai déjà touché en énumérantses vertus, étaient l'orgueil en effet et l'esprit de contention et l'impatience. Il n'admettait guère la contradiction et était toujours un peu stupéfait qu'on pût être d'un autre avis que lui. Mais en vérité cet orgueil, quand on y réfléchit, n'était pas si grand, n'était pas du moins si hautain, puisque Mgr Dupanloup, comme Leibniz, « ne méprisait presque rien ». Il ne méprisait pas les attaques de Louis Veuillot, homme spirituel, très bon écrivain, très grand polémiste, très brillant pamphlétaire, mais de petit esprit et, en un mot, grand comme littérateur, mais faible comme intellectuel. Il ne le méprisait jamais. Or voyez-vous un Auguste Comte, un Taine ou un Renan lisant un factum de Veuillot contre eux? Ils eussent dit : «Le drôle a de l'esprit », et ils eussent laissé tomber le journal sans plus y songer. C'est ce que Mgr Dupanloup ne faisait pas souvent. Quand il s'accusait luimême d'avoir de l'orgueil, on aurait pu lui dire : « Oui, Monseigneur, vous êtes orgueilleux, mais vous avez l'orgueil bien hospitalier ».

Son esprit de contention était très fort et certainement il ne cherchait pas la lutte, mais il la voyait naître sans ennui et il n'aurait pas pu jurer en conscience qu'il n'éprouvait aucun plaisir à la voir venir. Il s'y voyait d'avance si excité, si allègre, si fort, si souple, si abondant, si vite (et un peu trop vite) triomphant, que ses approches, à son insu, lui faisaient le même effet qu'à un lutteur un rendez-vous pris pour un match. Et sans doute c'était toujours par devoir qu'il descendait sur le pré, mais on aurait pu assurer qu'il avait fait par devoir ce qu'il aurait fait par plaisir.

De là cette impatience perpétuelle qui était le trait le plus saillant, le plus apparent, quoique nullement le plus profond de son caractère. Une légende du temps le représente, une nuit sur deux, à minuit ou une heure, sautant de son lit, se couvrant d'un vêtement sommaire, bondissant à sa table de travail et écrivant dix pages fébrilement. Une idée lui était venue; il ne fallait pas qu'elle échappât. Il y a du vrai dans ce propos. Je ne dis point jamais, je sais que ce serait faux, mais rarement Mgr Dupanloup a retenu une idée prête à s'envoler et qu'il eût été plus prudent de retenir. M. de Polignac disait : « M. de Chateaubriand n'a qu'un défaut, c'est qu'il ne peut pas voir à sa portée une feuille de papier blanc et rester tranquille ». Il y avait de cela dans Mgr Dupanloup et pour ce qui était des paroles comme pour ce qui était des écrits. Mais si la prudence est une qualité, l'imprudence n'est pas un défaut en proportion de cette qualité et l'imprudence est le plus généreux des défauts. Puisqu'il faut avoir des défauts, Mgr Dupanloup ne pouvait prendre pour lui que le plus généreux.

Somme toute, c'était un courageux, un laborieux, un consciencieux, un sincère, un charitable, un homme de sacrifice téméraire et de dévouement un peu tumultueux, et un des plus beaux caractères que l'humanité ait connus.

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