LES DERNIERS JOURS
LORSQUE Mgr Dupanloup revint de Rome on était en pleine guerre. Aussitôt arrivé, il s'occupa avec une activité dévorante des ateliers pour la préparation des objets de pansement, de l'organisation des secours à envoyer à nos soldats, des aumôniers à envoyer aux corps de troupe qui n'en avaient point, etc., puis du logement des troupes, — logeant les « mobiles » dans des églises et dans son grand séminaire, — de la nourriture des troupes, mettant à leur service les anciennes cuisines de Févêché.
Le 1 1 octobre, Orléans était pris. L évêque recueillit à Tévêché cinquante blessés et cette ambulance fonctionna à ses frais pendant cinq mois. Il intervint à plusieurs reprises auprès du roi de Prusse pour faire dégrever la ville d'Orléans d'une partie des contributions de guerre dont elle était frappée et reçut du Conseil municipal d'Orléans ce témoio^naoe d'émotion et de reconnaissance : « Le Conseil municipal adresse à Mgr l'évêque d'Orléans, au nom de la population entière, l'expression vive et respectueuse de la reconnaissance que lui inspire sa chaleureuse et puissante intervention ».
Il sauva de la mort des paysans qui avaient tiré sur les
troupes allemandes et qui allaient être exécutés : « Je vous fais grâce, leur dit le général von der Tann; mais n'oubliez jamais que vous devez la vie à votre évêque ».
Il s'occupa activement du renvoi dans leurs familles des blessés convalescents et reçut à ce propos des témoignages touchants de la vénération des officiers allemands à son égard : « Comme vous le voulez, Monseigneur, lui dit le général von der Tann ; c'est vous qui donnez des ordres ici. J'ai reçu l'ordre de faire ce que vous voulez^ de ne vous faire aucune peine. » Et à un de ses officiers supérieurs : « Tout ce que veut Monseigneur; il est le chef spirituel ; les chefs temporels doivent lui obéir. Nous sommes protestants, mais nous aimons et respectons les évêques catholiques. »
Orléans fut délivré pour quelque temps par la bataille de Coulmiers. Mgr Dupanloup eut, à sa maison de campagne de la Chapelle-Saint-Mesmin, la visite du prince de Joinville qui venait sous un faux nom combattre avec les Français. L' évêque fut profondément ému de revoir dans de telles circonstances le prince à qui il avait fait faire sa première communion.
La seconde occupation d'Orléans commença. Elle fut plus dure que la première, l'évêque, pendant la période de délivrance, ayant prononcé des paroles patriotiques un peu vives. L'évêché fut occupé, et sans ménagement, par les troupes qui voulurent même en expulser les blessés français mais qui s'en abstinrent devant l'attitude énergique de l'évêque. Réduit à l'impuissance, isolé du monde entier comme un prisonnier en cellule, le grand évêque connut des minutes de découragement. Il s'écriait : « Les esclaves ne le sont pas plus que moi. Quelle tristesse de ne pouvoir declinare a turba et requiescere pusillum! O quis dabit mihi pennas sicut columbœ et requiescam, »
Paris capitula. La guerre finit. Mgr d'Orléans fut nommé par la reconnaissance de son peuple député à l'Assemblée nationale.
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S'était-il occupé de politique pendant le cours de la guerre? Il ne faut pas en douter et le contraire serait bien étonnant. Mais il faut préciser dans quelle mesure et dans quel esprit il s'en occupa. Il publia, datée du i6 septembre 1870, deux jours après l'entrevue de Ferrières, une Lettre à un homme politique. C'est une lettre purement patriotique et religieuse. L'évêque y écrit : « La patrie est une mère; aimons plus que jamais notre mère en deuil... Si les jaloux de la France, comme disait autrefois Bossuet, se retrouvaient aujourd'hui, si l'Europe, peu soucieuse de la fraternité des peuples et même de l'équilibre européen, refusait d'écouter l'illustre homme d'État [Thiers] qui va lui dire que la raison politique s'accorde ici avec la loi de l'humanité outragée, elle apprendra bientôt à ses dépens quel joug la menace, quelle suite affreuse de guerres elle aura, par une telle faute, livrée à l'avenir. Et quant au vainqueur, s'il ne sait pas se montrer digne de sa fortune, s'il est sourd à toutes les voix qui crient : assez de sang, assez de ruines, la malédiction des peuples civilisés sera sur lui. L'expérience montre que le vce victoribits de la Providence se retrouve encore plus souvent dans l'histoire des peuples que le vce victis des barbares. Et si son âge ne lui permet pas de le voir, ses fils le verront! »
L'évêque rappelle le souvenir de la mère de Guillaume P"" après léna, de ses malédictions contre le vainqueur qui abuse, de ses appels au Dieu qui abaisse pour élever et qui élève pour abattre. « La vaillante femme qui écrivait ces lignes est morte avant de voir ce qu'elle avait prédit. Il me semble la voir se lever de son tombeau pour dire à son fils : « Celui qui ne se modère pas et se laisse aveugler par le succès perd l'équilibre et n'agit pas selon les lois éternelles », et aussi pour dire à la France : « Dieu émonde l'arbre gâté. Cela devait arriver. Nous verrons de meilleurs temps à condition que chaque jour nous trouve meilleurs et mieux préparés.... » Je prends la liberté de renvoyer au roi de Prusse les lettres de sa mère et j'ose
rappeler l'histoire de la Prusse à la France trop découragée.... »
L'évêque montrait ensuite l'unité allemande sortant, comme un châtiment pour nous, de l'unité italienne, et pour conclure il bénissait la France dans un grand mouvement d'éloquence et de passion : « La Religion, que l'on dit morte, plane sur la France comme la flèche de Strasbourg bombardée, mutilée, inébranlable, au-dessus de cette population héroïque dont l'ennemi n'empêchera jamais le cœur d'être français.... Les Parisiens, avec les enfants de toute la France, vont monter aux remparts; ils ne sont pas dégénérés de la vertu de leurs pères, qui, des hauteurs de Sainte- Geneviève et sous ses auspices, repoussaient autrefois les hommes du Nord. Ils seront dignes de ceux qui résistent, intrépides, à Metz, à Verdun, à Toul, à Strasbourg. »
Un autre acte de Mgr Dupanloup, de caractère plus précisément politique, fut celui-ci : en 1895, la Deutsche Revue publia des fragments très importants du journal du comte de Frankenberg. Ce comte, chevalier de Malte, était venu à Orléans au mois d'octobre, trois mois après l'entrée du général von der Tann en cette ville, pour s'occuper des blessés. Il était tout naturellement entré en relations avec l'évêque d'Orléans qu'il admira extrêmement. Ce fut lui qui fut chargé par l'évêque de porter au roi de Prusse la lettre dans laquelle il demandait à ce souverain d'alléger les charges de la ville d'Orléans. Dans ces mémoires, M. le comte de Frankenberg rapportait des fragments de conversation de l'évêque avec lui : « Il faut qu'on signe la paix avec la France, aurait dit l'évêque, et à bref délai; car tout est mis en question chez nous, tout tombe en ruines si la guerre se prolonge. » — « Le seul homme, aurait-il dit encore, qui puisse, en France, faire conclure la paix, est mon vieil ami M. Thiers. Il a prévu notre défaite, il a courageusement résisté, dans le Corps législatif, à la déclaration de guerre et son attitude lui a donné une considération qui assure son indépendance. » L'évêque d'Orléans aurait dit encore : «J'ai
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lu la dépêche de M. de Bismarck sur son entrevue avec M. Jules Favre àFerrières. Les conditions qu'il pose à la France ne sont pas exagérées et je les trouve justifiées par les événements et la situation. Nous devons nous résigner à une cession de territoire et comme, à côté de Strasbourg et de Metz, on n'exige qu'une partie de l'Alsace et de la Lorraine, et non la totalité de ces deux provinces, la chose est acceptable. »
Ici on doit s'étonner que Mgr Dupanloup ait pu, à la date du 14 octobre, se résigner à la cession de Metz qui se défendait encore et dont personne, j'en suis témoin, ne prévoyait la capitulation comme prochaine. De plus, Mgr Dupanloup aurait dit : «J'ai lu la dépêche de M. de Bismarck sur l'entrevue de Ferrières et les conditions qu'il pose à la France... ». Or dans cette dépêche, M. de Bismarck ne pose aucune condition et il déclare même qu'il écrit cette dépêche précisément pour affirmer qu'il n'a posé aucune condition. C'était Jules Favre qui, en rentrant à Paris, avait dit et fait afficher : « La Prusse répond à nos ouvertures en demandant à garder l'Alsace et la Lorraine par droit de conquête. » L'évêque d'Orléans aurait donc confondu la dépêche de Bismarck disant blanc avec le rapport de Jules Favre disant noir, ou plutôt M. le comte de Frankenberg aurait confondu, écrivant ses mémoires, l'une et l'autre chose et mis cette erreur dans la bouche de Mgr d'Orléans lui-même. Il est très possible, mais cela jette sur son récit un caractère général d'incertitude et d'inauthenticité.
D'après M. de Frankenberg en ses mémoires, Mgr Dupanloup aurait de plus voulu user du comte de Frankenberg pour conseiller au roi de Prusse d'abord de réconcilier les Bourbons entre eux, ensuite de les mettre à la tête de la France. Il aurait dit à M. de Frankenberg : « La paix faite, la France ne peut être sauvée que par le retour au pouvoir de la dynastie légitime. La Prusse a pu résister après léna parce qu'elle avait les Hohenzollern pour appui. » Mgr Dupanloup a très bien pu dire la prerhière de ces deux phrases. Il avait toujours été légitimiste, il le
fut toujours, et qu'il crût que le relèvement et la régénération de la France dépendissent de la restauration de la dynastie capétienne, cela était très naturel. Mais en conclure que Mgr Dupanloup a prié M. de Frankenberg de prier le roi Guillaume de restaurer les Bourbons, c'est conclure bien intrépidement. Mgr d'Orléans exprimait ses opinions politiques, il ne priait personne de les soutenir.
Quant à la seconde phrase, elle a pu très bien être prononcée aussi mais, trop évidemment, sans intention qu'elle fût répétée à Guillaume. Gomme simple observation au cours d'un entretien familier, elle est très juste; mais comme mot à répéter au roi de Prusse à dessein de le décider à faire une restauration bourbonienne, elle serait idiote. Dire à Guillaume : « Rétablissez les Bourbons, car de même que vous avez été forts contre nous en conservant vos rois, nous serons forts contre vous en conservant les nôtres », serait une si forte stupidité qu'elle aurait l'air d'une ironie, du reste lourde.
La preuve, donc, que la conversation de l'évêque d'Orléans n'a pas eu le caractère d'un commencement de négociation avec Guillaume pour le rétablissement des Bourbons, c'est précisément qu'elle contient cette phrase, qui eût été tout droit contre le but poursuivi ; et la preuve que cette conversation n'a été qu'une conversation sans aucun dessein et sans aucune arrière-pensée c'est qu'elle contient cette phrase-là. A s'être m.épris sur ce point, M. de Frankenberg se montra extraordinairement naïf. Tout indique qu'il n'y a eu qu'un entretien abandonné où Mgr Dupanloup a dit qu'il était légitimiste et qu'il désirait, par patriotisme, le retour des Bourbons. Tout, très évidemment, se borne là.
— Mais encore parler politique à un étranger quand on est en guerre avec la nation de cet étranger est une faute ! — J'en conviens et que le défaut de Mgr Dupanloup ne fut pas d'être taciturne. Mais la faute, si faute il y a, est assez légère.
Ce qu'il y a de certain c'est que, pendant la guerre, Mgr Dupanloup ne fut pas en très bons termes avec la
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cour prussienne, car pendant la seconde occupation, quand commandait à Orléans, non plus le général von der Tann, mais le prince Frédéric-Charles en personne, ce fut le prince Frédéric-Charles q^i, non seulement ne le vit jamais, mais fit mettre deux plantons à la porte de son cabinet de travail pour empêcher que personne ne le vît.
Élu député à l'Assemblée nationale, comme nous l'avons dit, Mgr Dupanloup vota la paix/Ct, tout de suite, comme c'était le devoir d'un bon royaliste, s'occupa de la « fusion ».
La fusion c'était la réunion de la famille d'Orléans et du comte de Chambord ayant pour résultat la proclamation de celui-ci comme roi de France. L'évêque d'Orléans écrivit au prince de Joinville une lettre politique très méditée où la question était examinée sous tous ses aspects : « ... Vous me demandez, Monseigneur, si le gouvernement prendra « de grandes et généreuses initiatives ». Permettez-moi de vous dire. Monseigneur, que les grandes et généreuses initiatives c^'est à vous de les prendre. A mes yeux vous avez entre les mains le salut et l'avenir possible de la France parce que nul plus que vous ne peut contribuer à donner au grand parti conservateur qui est le dernier espoir de la France Tunion qui seule peut rallier toutes les forces.... Le remède est en vous. Monseigneur; en perpétuant la désunion, vous placeriez la France dans l'impossibilité morale de recourir au remède. Je vous en conjure, Monseigneur, n'encourez pas cette responsabilité.... Il faut que grâce à vous la France, comme l'écrivait récemment M. Guizot, « cesse d'être condamnée à attendre, tantôt une révolution pour réclamer et exercer ses droits, tantôt un despote, petit ou grand, pour la délivrer de la démagogie.... » Une présidence princière ne serait pas le port ; une monarchie qui laisserait la maison de Bourbon divisée perpétuerait, avec la douleur de ce triste spectacle, la division du grand parti conservateur et le mal profond de la France. Ce ne serait
pas le port. Mais quelle force donnerait au contraire l'union, si elle était faite et si la France le savait ! Quelle force à l'autorité et quelle force aussi et quelles garanties pour les libertés nécessaires!... La monarchie héréditaire est si nécessaire à la France qu'en 1804, en 1830, en 1851, après avoir renversé l'hérédité, toujours on a dû la rétablir. Et si l'on n'aboutissait en ce moment qu'à un fait révolutionnaire comme un autre, l'hérédité serait de nouveau blessée en sa racine. Vous n'auriez rien fait pour vous, rien pour le pays.... La monarchie de Juillet, elle-même, n'a-t-elle pas senti, malgré les hommes éminents qui la soutenaient, malgré les services qu'elle avait rendus, les faiblesses qui venaient des contradictions de son origine? La contradiction un jour a été la plus forte et l'hérédité blessée s'est trouvée impuissante à protéger le gouvernement. Donnez-nous une maison de Bourbon respectant en ellemême^ et non pas violant par des compétitions de personnes^ le principe qiielle représente.... /?
La Commune vint, qui fut pour les monarchistes un immense espoir; car ils pensaient que de même que les journées de Juin avaient tué la République de 1848 et fait l'Empire, de même l'insurrection du 18 mars tuerait la République de 1870 et ferait la royauté. Ce fut le contraire : l'énergie de la répression (je ne parle pas de la férocité, qui était inutile) donna à Thiers une popularité immense et de cette popularité sortirent les élections partielles de juillet 1871 qui, modifiant l'Assemblée de telle sorte qu'elle était à quelques voix près mi-républicaine mi-monarchiste, sauva la République, d'où il suit que quand le^ apologistes de la Commune disent que la Commune a sauvé la République ils ont raison, mais en ce sens qu'elle a été sauvée non par la Commune s'insurgeant, mais par la Commune vaincue.
On me dira que même après les élections partielles de juillet 1871 la monarchie aurait encore pu être faite; je dis que non, parce que, en admettant que la fusion eût été faite, la monarchie n'aurait pu être votée qu'à dix voix de majorité, ce qui lui donnait une base si faible
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qu'elle serait née morte. La République a été faite à partir de juillet 1871.
Mgr Dupanloup parut pour la preraière fois à la tribune française, même y remontant à trois reprises, pour réclamer du gouvernement des engagements relativement à la défense et à la protection de l'indépendance du Saint- Père. Il fut éloquent comme toujours; mais d'une éloquence à la fois plus concentrée et plus vibrante que dans la chaire chrétienne : « La France attend Dieu et Dieu attend la France aussi. Il est son premier prétendant et son drapeau est incontesté ; c'est la croix, la croix secourable pour tous, la croix qui a sauvé le monde.... Vous vous plaignez quelquefois que la religion vous menace; non, elle vous manque! »
En 1872, l'Académie française réclama un instant l'attention de Mgr Dupanloup. A nouveau M. Littré était candidat. A nouveau l'évêque le combattit passionnément : « ... Une peine très vive pour moi, disait-il, c'est d'être obligé de parler encore contre M. Littré et sa candidature. Les relations qui avaient eu lieu entre M. Littré et moi il y a huit ans, à l'occasion du vote de l'Académie, m'avaient laissé pour son caractère une estime et, il me permettra de l'ajouter, pour sa personne une affection triste qui m'ont fait éviter depuis de prononcer son nom dans une polémique pour la défense de la religion, là même où ses doctrines étaient en cause. Voilà pourquoi il m'est singulièrement pénible d'être forcé de nouveau de le combattre. Mais je le ferai parce que c'est pour moi un devoir impérieux.... J'avais combattu en lui l'athéisme, le matérialisme, le socialisme.... Il m'avait paru impossible que l'Académie pût admettre aux premiers honneurs de l'esprit français un écrivain dont toutes les œuvres n'étaient qu'une propagande infatigable au profit de ces erreurs fondamentales et une guerre permanente contre toutes ces vérités premières sans lesquelles aucune société ne peut
vivre Que la France soit républicaine ou monarchique,
ce qui importe c'est que, république ou monarchie, elle