LE LIBÉRALISME DE M^R DUPANLOUP
IDÉES GÉNÉRALES DE M^R DUPANLOUP || LA LIBERTÉ DES ÂMES il OPINIONS POLITIQUES || M^R DUPANLOUP LIBÉRAL || COM- MENT IL EXPOSE SON LIBÉRALISME || LE LIBÉRALISME ET LE SYLLABUS II PIE IX ET LÉON XIII.
LES idées générales de Mgr Dupanloup sont simples et sans raffinement philosophique. Il est chrétien; il est catholique, il croit à tout ce à quoi l'Église catholique croit et il se garde bien d'en chercher plus long, certain qu'il n'y a rien de bon ni en deçà, ni au delà.
Quelquefois, à la vérité, il est amené par son oeuvre perpétuelle, c'est à savoir la défense de l'Église, à aborder un problème d'histoire générale, un problème concernant le genre humain et à réfléchir, comme Bossuet dans son Histoire universelle^ sur la marche universelle des choses. C'est ainsi que dans son très beau livre sur la Pacification religieuse (1845), après avoir demandé la liberté d'enseignement avec tous les arguments sur lesquels s'appuyaient les libéraux d'alors, il se demande comment cette querelle interminable devra finir et il pose cette doctrine :
« Il y a trois choses dont la force est grande ici-bas, trois choses dont il ne faut jamais se moquer parce qu'on ne sait bien ni ce qu'elles sont, ni d'où elles viennent, ni où elles vont : le temps, le hasard, l'opinion. Eh bien,
le temps, le hasard, Topinion sont pour nous et nous apportent la liberté de l'enseignement.
« Le temps. M. de Talleyrand a dit : « En toutes choses, il faut toujours se ménager pour allié le grand ennemi de l'homme, le temps. Le temps a, pour tout modifier, des secrets que le génie même de l'homme ne trouve pas. » Il ajoutait encore : «N'ayons pas la maladresse de demander au présent ce que l'avenir nous apporte sans effort. On n'est pas assez capable de grandes choses quand on ne sait pas attendre. » Le temps, oui, je le répète, le temps est l'allié naturel de la grande cause de la liberté religieuse et, si l'on veut en savoir la raison, c'est que le temps est l'allié providentiel du droit, de la justice, du
bon sens et les fait triompher à la longue Dieu ne
permet pas que l'iniquité triomphe toujours et le temps, qui fait quelquefois tant d'injustices, est condamné par la Providence à les réparer ici-bas même avant le jour de la grande réparation, et il y a la justice du temps avant la justice de l'éternité.... »
On voit la théorie, c'est la théorie de l'optimisme historique, c'est la théorie de la confiance en l'histoire. Elle est contestable; mais je prierai de considérer que la théorie contraire l'est tout autant qu'elle. Que l'on puisse croire qu'il n'y a pas de progrès dans l'humanité, j'y consens et ce n'est pas une idée déraisonnable ; mais elle n'est pas prouvée, et que l'on pense qu'il y a progrès avec arrêts et avec régression, mais progrès définitif, c'est une opinion très soutenable, et que surtout un chrétien qui a toujours devant les yeux le grand progrès réalisé par le Christ doit nécessairement soutenir.
Mgr Dupanloup se plaît à la creuser avec une dextérité ingénieuse : « Pourquoi dans le temps qui est le grand ennemi de l'homme, qui lui manque toujours, qui lui échappe, qui le trahit, le temps qui semble être au service de l'homme, mais qui ne le sert jamais qu'en maître avare, injuste, capricieux, trompeur, le temps qui le ronge, qui le diminue, qui le dévore; comment se fait-il que ce grand ennemi de l'homme et de ses œuvres
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soit cependant à son service une puissance si forte que tout homme, que toute cause qui peut dire : «J'ai le temps pour moi », est sûre de triompher, que tout homme même qui peut dire : «Je ne suis pas pressé, je puis attendre », a une supériorité certaine? Comment se fait-il surtout que le temps soit l'allié naturel de l'homme dans toutes les causes justes et raisonnables, l'allié providentiel du bon droit et de la vérité? Je vais en dire les graves raisons.
«C'est d'abord parce que le temps laisse et fait réfléchir; parce que le temps amène la succession des idées, des intérêts et des lumières, parce que le temps éclaire en donnant le loisir de penser, de considérer, de voir, choses que l'homme ne fait jamais assez. Le temps est à Dieu; mais quand Dieu donne le temps à l'homme, l'homme, s'il sait en profiter, peut immensément : et il y a une profonde sagesse dans ce mot : avec le temps on vient à bout de tout. Non, on ne comprend pas la vie humaine et le secret de sa puissance quand on ignore la puissance du temps. La plus sage des conseillères, l'expérience, est fille du temps. Et voilà pourquoi, au fond, le temps n'est l'ennemi que des causes injustes et des causes précipitées. Et les causes douteuses redoutent le temps parce qu'elles redoutent la réflexion, la lumière, l'expérience.
« Il y a une seconde raison : c'est que le temps lasse et use les mauvaises passions. Elles sont violentes; tout ce qui est violent ne dure pas : à la longue elles se fatiguent, se découragent, ou, ce qui est meilleur encore, elles se corrigent. Les bonnes passions savent attendre et avec le temps elles se dégagent elles-mêmes de ce qu'elles peuvent avoir de trop vif et des mouvements d'un zèle emporté. Elles sentent que la vertu cesse où l'excès commence.... Aussi n'y a-t-il rien de fort, rien de durable parmi les hommes, si le temps n'y est mis.... Les lois immortelles sont filles du temps, comme les lois immuables sont filles de l'éternité. En un mot, le temps est la valeur des choses; elles valent ce qu'elles ont
coûté de temps.... La destruction seule est précipitée : c'est le coup de foudre; mais la création veut toujours du temps. Dieu lui-même a délibéré et a employé six jours quand il est sorti de son éternité pour faire l'homme et le monde dans le temps. Le temps même a comme un sceau qui n'est qu'à lui pour l'imprimer sur les ruines. Celles que la main des hommes a faites sont sans majesté et n'ont jamais l'empreinte auguste des ruines du temps.
« Et ici j'entre dans une raison plus profonde encore : le temps est au service de l'éternité. Voilà pourquoi la justice, la vérité, tout ce qui est éternel, tout ce qui est immuable comme Dieu, trouve dans le temps un allié naturel, un allié puissant, un allié fidèle. Dieu se cache dans le temps pour faire triompher ses conseils à l'heure de sa Providence. Se fier au temps et attendre, c'est donc se fier à Dieu et espérer.... Et la raison suprême, la voici. Dieu a fait l'homme abrégé et la vie courte, et c'est par là que c'est une vie d'épreuve. La vie de l'homme ne suffit pas pour faire triompher la vérité et la justice. Aussi ce n'est jamais le temps présent seul qui décide de leur triomphe. Le temps passé les prépare, le temps présent s'en étonne, l'avenir les accepte, et celui-là seul les fait triompher qui préside à tous les temps et qui domine tous les conseils.
« Ceux qui voient le triomphe de la justice ne l'ont pas préparé et ne peuvent s'en glorifier. Ceux qui l'ont préparé meurent avant de le voir et se confient à la Providence, sûrs de leur cause et saluant de loin son infaillible triomphe.
« Et c'est par là que, nous autres chrétiens, nous nous séparons profondément de ceux qu'on nomme des révolutionnaires. Comme ils travaillent pour eux, ils ne savent pas attendre : ils veulent recueillir avant que le temps ait fait la maturité de la justice; ils font violence au temps. Nous, nous respectons la loi du temps et nous faisons les changements à la longue. Pour eux, ils arment le temps de leurs passions et le chargent de
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tempêtes. Et voilà pourquoi les œuvres révolutionnaires sont toujours si redoutables; c'est pourquoi aussi, ceux qui aiment les révolutions, plus que nous, et M. Thiers lui-même, déclarent, qu'il en faut faire le moins possible] voilà pourquoi il y a parmi nous tant de révolutionnaires corrigés.... »
Pour cette seconde puissance qui gouverne le monde, à savoir le hasard, l'abbé Dupanloup la caractérisait ainsi : « C'est une force cachée qui se joue dans l'univers, qui s'attaque aux grandes comme aux petites choses.... On demandait, il n'y a pas longtemps, à M. de Talleyrand : « Comment tout celafinira-t-il? — Par hasard », répondait-il, plus sage peut-être qu'il ne pensait. Eh bien, moi aussi, je dirai : c'est par hasard que nous aurons la liberté d'enseignement et la liberté religieuse; c'est par hasard qu'on nous l'a promise, c'est par hasard qu'on nous la donnera. Oui, c'est par hasard que la liberté d'enseignement a été écrite dans la Charte. Vous qui l'avez faite, vous ne savez ni pourquoi ni comment vous y avez mis cette promesse. Elle y a dormi pendant quatorze ans et aujourd'hui qu'elle se réveille comme en sursaut et réclame en sa faveur l'accomplissement sincère d'un serment royal, nul de vous ne sait dire qui en a eu l'inspiration et quelle main en a tracé, sans le comprendre, le droit imprescriptible et la parole désormais ineffaçable. Vous écriviez au hasard; l'inspiration venait d'ailleurs; vous teniez la plume, un plus fort que vous dictait.... Que sais-je? // n'avait peut-être permis ce violent et immense changement^ il n'avait peut-être laissé tomber trois couronnes à la fois, il ne vous avait peut-être laissé faire ime charte nouvelle que pour que ce mot y fût mis, il n'avait peut-être permis que la première fût déchirée que parce que ce mot n'y était pas. Ce qui est un hasard dans nos conseils incertains, dit Bossuet, est un dessein concerté dans un conseil plus haut....
« Certes, en 89, quand on proclamait les droits de l'homme et du citoyen, quand on déclarait la liberté
des cultes et l'abolition des vœux de religion, on ne croyait pas travailler pour la religion même, affranchir l'Église catholique si étrangement opprimée en France depuis deux siècles, et c'est ce qu'on a fait.... Je le dis sans hésiter; on trouvera peut-être cette parole hardie dans la bouche d'un prêtre et je veux l'ajouter : d'un prêtre qui n'est pas révolutionnaire : Vous avez fait la Révolution en 89 sans nous et contre nous, mais pour nous; Dieu le voulait ainsi malgré vous. »
Et sur ropinion enfin, cette reine mobile d'un monde incertain, l'abbé Dupanloup raisonnait ainsi, très ingénieusement et avec élégance : « .... L'opinion, certes, je ne connais rien de plus violent, de plus mobile, de plus redoutable; rien de plus difficile à étudier, à définir, à fixer. C'est le vent.... Il souffle des quatre extrémités du ciel. Il charge l'horizon de nuages ou y fait briller les pures clartés d'un beau jour. Dans les airs c'est la tempête et la foudre; sur la terre l'ouragan et la mort et puis, quelquefois, la sérénité et la vie.... Quoi qu'il en soit, les plus habiles seront à jamais impuissants à m'expliquer les erreurs et les affolements, les violences et la mobilité de l'opinion. Les uns ont dit : « C'est la reine du monde », les autres : « C'est une maîtresse d'erreurs »; les autres : « C'est une superbe puissance, ennemie de la raison ». C'est plus et moins à nos yeux et ni je ne la salue comme une légitime souveraine, ni je ne me révolte aveuglément contre elle.... Or savez-vous qui a changé l'opinion? [contraire longtemps à la liberté de l'enseignement et qui maintenant lui est favorable]. D'abord la mauvaise éducation de la jeunesse depuis quarante années; puis le désenchantement universel de toute théorie qui depuis bientôt un siècle, après avoir tout fait pour éloigner l'esprit humain de la Religion, y ramène aujourd'hui, de guerre lasse, par la force des choses, par la puissance providentielle du temps, du hasard et de l'opinion.
« Et si l'opinion change, c'est que rien n'a plus d'empire sur elle que cet être si faible qui est l'enfant. On a vu
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l'enfant élevé mal, incomplètement au moins et c'est-àdire mal, et l'on a été inquiet et effrayé et de là un de ces revirements d'opinion qui n'étonnent que ceux qui ne prévoient pas parce qu'ils ne voient point. Vous avez lutté contre Dieu; mais, je ne crains pas de le dire, vous avez lutté contre une force plus invincible encore que la sienne : c'est la force de cet enfant. Je vous étonne peut-être; mais cet enfant, savez-vous qu'il est [ce qu'il est], savez-vous ce qui fait sa force? Ce n'est pas seulement une aimable créature, dont la candeur, la simplicité, la naïveté, l'innocence gagnent l'affection. Ce n'est pas seulement cet âge dont l'inexpérience, les faiblesses, les périls et jusqu'aux défauts intéressent le cœur, alarment la tendresse et réclament de l'indifférence elle-même une sollicitude et des soins paternels. Cet enfant, c'est l'espérance de la société et de la famille. C'est la bénédiction de Dieu et le dépôt du ciel. C'est le genre humain qui renaît, la patrie qui se perpétue et comme le renouvellement de l'humanité dans sa fleur; c'est la joie du passé, le trésor du présent et la force de l'avenir. Eh bien, c'est cet enfant qui vous a vaincus, ou plutôt Dieu par lui.... »
Ce mélange de lieux communs naïvement ou hardiment adaptés et d'idées neuves et originales et d'éloquence abondante et largement épandue en vastes nappes est la manière même de Mgr Dupanloup, qu'il changera peu, qu'il ne modifiera que légèrement quand le goût Louis-Philippe aura passé de mode et qui était l'expression même du tour de son esprit.
Mais le plus souvent c'est la seule religion qu'il enseigne, et ses idées générales ne dépassent pas et ne veulent pas dépasser le cercle intellectuel que cette religion a tracé. Mgr Dupanloup est essentiellement un apologiste. Mais encore il y a la manière. Trois méthodes pour défendre et prouver la religion : prouver qu'elle est vraie, et c'est la méthode des dogmatistes, Bossuet, Pascal ; prouver qu'elle est belle, et c'est la méthode des artistes. Chateaubriand; prouver qu'elle est utile, et c'est
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la méthode des moralistes et des sociologues. C'est à ce dernier point de vue que devait se placer Brunetière; c'est à ce point de vue que se plaçait presque toujours Mgr Dupanloup. Le titre d'un de ses volumes renferme toute sa pensée à cet égard et pourrait servir : à lui, de devise, à tous ses ouvrages, d'épigraphe : l'Athéisme et le péril social. L'athéisme est un péril social; il n'y a pas de société sans Dieu; sans Dieu toute société périt; il y aune société divine et une société humaine, et la société humaine est l'image de la société divine en ce sens qu'elle le doit être, comme l'homme est l'image de Dieu en ce sens qu'il doit l'être, et la société humaine s'altère quand elle s'éloigne de la société divine et meurt quand elle devient son contraire; voilà le thème perpétuel de Mgr Dupanloup, thème sur lequel il a été inépuisable en variations.
Il n'a cessé de se poser la question de Bayle : « Une société d'athées serait-elle possible? » et d'y répondre : Non. Il n'a cessé de dire aux Français et du reste à tous les hommes : « M'accordez-vous qu'il faut une autorité? — Oui. — Dès lors vous m'accordez Dieu. Car contre toute autorité il y aura une protestation et légitime, une résistance et légitime, une révolte et légitime si Dieu n'existe pas et s'il n'est pas cru.
« Contre l'autorité royale on dira : Qui t'a fait roi? La force un jour et par conséquent tout coup de force est légitime contre toi et te renverse du même droit que tu as été élevé.
« Contre l'autorité aristocratique on dira : Qui vous fait rois? Vos lumières, votre supériorité intellectuelle, l'éducation qui vous a faits intellectuellement supérieurs? Mais il vous est absolument impossible de prouver que ces prétendues supériorités ne sont pas factices et ne sont pas des préjugés, de prouver que le bon sens du peuple qui n'est pas gâté par des raffinements et des sophismes et que l'expérience du peuple qui vit dans la vie, tandis que vous vivez au-dessus d'elle et n'y comprenez probablement rien, ne soient pas infiniment supérieurs à vos
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prétendues facultés intellectuelles et à vos prétendues connaissances.
« A l'autorité populaire on dira : Le nombre ne prouve rien; personne n'a enseigné au monde que quinze imbéciles ont raison contre un sage; ils ont raison de lui, ils n'ont pas raison contre lui. Le nombre c'est la force; rien ne prouve que la force soit une sagesse; l'autorité populaire est un préjugé, plus grossier seulement que les autres. Donc aucune autorité n'a de titres et toute anarchie est légitime et ce n'est pas l'autorité qui est légitime, c'est l'anarchie.
« Avec Dieu tout change. Ce n'est pas l'autorité royale qui est légitime par elle-même; ce n'est pas l'autorité aristocratique qui est légitime par elle-même; ce n'est pas l'autorité populaire qui est légitime par elle-même; c'est l'autorité qu'a instituée Dieu parce qu'il en veut une, du moment qu'il a créé l'homme pour vivre en société. C'est l'autorité qu'a instituée Dieu qui est légitime et qui est revêtue par Dieu d'une dignité éminente et qui est comme scellée de son sceau, et qui peut opposer ce titre à toute revendication, à toute résistance et à toute révolte.
« A quel signe voit-on qu'une autorité est instituée de Dieu? A ce qu'elle existe et à ce qu'elle existe depuis longtemps, et à ce qu'elle reconnaît Dieu pour son auteur. Toute puissance vient de Dieu, de sa grâce ou de sa colère, de son dessein de soutenir les hommes ou de les châtier. Celles-là portent un signe plus visible et plus éclatant qui se réclament de Dieu et se confessent instituées « par sa grâce » ; mais à toutes il faut obéir si l'on croit en Dieu; comme, si l'on n'y croyait pas, il serait étrange qu'on leur obéît. Voilà l'autorité, la vraie, la seule. Voilà les conditions où l'autorité existe, comme sans ces conditions, elle a une base si chancelante, un principe si ruineux et un titre si niable qu'en vérité elle n'existe pas du tout.
« Voilà pourquoi l'Église est en principe indifférente à toute forme de gouvernement, toute forme de gouverne-
ment relevant de Dieu et toute forme de gouvernement étant mauvaise si elle se fait étrangère à Dieu et bonne si elle s'en réclame. L'Église préférerait cert9inement une démocratie chrétienne à une monarchie athée. Mais ce qui est à retenir c'est ceci : l'autorité ne peut avoir qu'un fondement mystique et il n'y a pas d'État sans Dieu et les hommes n'ont à choisir qu'entre l'État avec Dieu ou l'anarchie. »
Voilà ce que Mgr Dupanloup a répété dans vingt volumes, cent brochures et mille discours. On peut dire qu'il n'est jamais sorti de là et ajouter qu'il aurait eu tort d'en sortir.
Il avait du reste un très grand respect de la liberté des âmes. Gabriel Monod, tout jeune encore, élève à l'École normale, étant entré en rapports avec lui, l'évêque lui répondit à plusieurs reprises avec un tact charmant, je n'ai pas besoin de le dire, mais aussi avec quelque chose de plus profond, avec le sentiment de la liberté spirituelle et de ce qu'elle a de respectable et comme de sacré : « Il faut que je vous dise tout de suite ce qui sera un peu avec vous l'embarras, non de mon esprit, mais je dirai de mon cœur. Je me reprocherais non pas d'abuser, je ne m'en crois pas capable, mais même d'user de votre bonne amitié. Je ne veux pas dire que le fond de ma pensée vis-à-vis de toute âme que Dieu me fait rencontrer, ne soit pas de souhaiter pour cette âme la vérité pure..., la vérité de Dieu complète, la pleine lumière [en un mot le catholicisme]. Vous ne vous étonnerez pas sans doute que le vœu d'un évêque catholique soit celui de saint Paul devant Agrippa : Opto etiam oinnes fieri qualis ego sum, exceptis his vinciilis. Mais malgré ce vœu que je ne puis cacher, ce que je puis dire c'est que j'ai toujours eu le respect le plus profond pour la liberté des âmes; et plus ce respect est mêlé, comme ici, d'estime et d'affection, plus il prend un caractère tendre et fort qui le rend inviolable.... Je vous verrais chaque jour si vous vouliez... maisj^ n'irais jamais plus
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loin que vous-même et que la grâce et la lufnière dans votre âme. »
Nous touchons ici le fond même de Vâme religieuse de Mgr Dupanloup. Son esprit était autoritaire, son âm,e était tendre, d'abord, et de plus avait une délicatesse, une pudeur qui lui défendait à l'égard d'une autre âme toute violence, toute brusquerie, toute précipitation indiscrète, tout mouvement sentant l'invasion, la conquête ou l'assaut. A la grâce d'être foudroyante quand elle veut l'être, l'instrument de la grâce doit être respectueux de la grâce même en ne prétendant ni la prévenir ni la hâter plus qu'elle ne le veut. Au fond de tout cela il y a un grand libéralisme^ un respect profond de la liberté humaine qu'après tout Dieu a voulue pour que l'homme eût du mérite, de sorte qu'il est très vrai que c'est contrarier les desseins de Dieu que de les aider trop et surtout de les aider d'une manière indiscrète.
Ses idées littéraires étaient, comme ses idées religieuses, très simples. Il était, comme Bossuet, un classique et un biblique. Il aimait Homère, Sophocle et Virgile (et c'est à peu près tout, ce me semble) et il aimait les Livres Saints. Ses citations prouvent que la Bible et les Évangiles, les Évangiles surtout, lui étaient intimement familiers au point d'être passés dans la substance même de son cerveau. Ajoutez ses deux patrons intellectuels, Fénelon et saint François de Sales, qu'il lit sans cesse et qu'il fait lire sans cesse et chez lesquels, très intelligemment, il va chercher l'onction qu'il sait bien qui ne lui manque pas, mais qu'il sait bien aussi qui pourrait être en lui plus abondante. Ajoutez encore les Vies des Saints^ dont il faisait un de ses délices. «J'ai toujours beaucoup aimé les Vies des Saints, disait-il, ce sont mes lectures de prédilection. Après la^Sainte-Écriture, rien ne m'attire, rien ne me repose et me charme davantage. » On peut chercher dans la seconde édition de la Vie de sainte Chantai, par l'abbé Bougaud, une lettre de Mgr Dupanloup sur la manière d'écrire la vie des saints.
Il me semble ne pas s'être entendu beaucoup en beauxarts. Une page de sa correspondance sur les tableaux qu'il admire à Rome prouve sans doute qu'il regardait, mais ne sort guère, tout compte fait, du lieu commun admiratif. En revanche il adorait la nature, les beaux paysages, les grands et majestueux paysages surtout, Dauphiné, Savoie, Alpes. Ce n'était pas pour rien qu'il avait été élevé aux bords d'un lac, voisinant avec des montagnes imposantes. Sa religion elle-même se retrempait dans ces grands spectacles qui, si facilement, parlent aux âmes d'un Dieu puissant créateur et puissant artiste. Il retournait presque annuellement à la Savoie, au Dauphiné et à la Suisse comme à ses sources.
Ses idées politiques sont moins simples, comme sa biographie vous l'a déjà indiqué, que ses idées proprement religieuses et que ses idées littéraires, ou plutôt les circonstances et les entours dont il était obligé de tenir le plus grand compte et qui du reste avaient une influence véritable sur son esprit leur donnent un caractère relativement complexe et elles doivent être examinées avec circonspection, grand scrupule et grand souci de la mesure.
Au fond et comme de naissance et par suite de ses méditations et par effet de certains spectacles et enfin de plus en plus en avançant il était monarchique. Lamennais, le Lamennais de 1840, lui a tout de suite fait horreur. Il est monarchiste en société humaine et en société divine. Les idées que l'Église est une démocratie ou que l'Église est une aristocratie lui sont complètement étrangères. L'Église pour lui est bien une monarchie et doit être une monarchie. Il faut le voir réfuter et repousser l'idée d'une assimilation d'un concile et d'une assemblée parlementaire : « Les diff'érences profondes, radicales entre un concile œcuménique et une assemblée parlementaire frappent tous les yeux ; les conciles œcuméniques font au contraire apparaître dans le plus profond relief la souveraineté pontificale en ce que : 1° c'est le Pape seul qui convoque le concile ; 2" c'est le Pape seul qui le préside,
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en personne ou par ses légats; 3" c'est le Pape qui en dirige les opérations; 4° c'est le Pape qui le transfère, s'il y a lieu; il peut même le dissoudre si c'est nécessaire; 5° c'est le Pape qui le confirme et qui donne aux décisions leur complément essentiel, leur autorité œcuménique et leur valeur définitive. Quoi de plus propre à montrer l'autorité souveraine du pontife romain qui s'exerce non seulement sur chaque évêque en particulier, mais encore sur tous les évêques même réunis ? »
Monarchie religieuse avec conseils à titre seulement consultatif; monarchie civile avec conseils à titre consultatif peut-être, avec coopération limitée des conseils à l'œuvre législative, tel paraît bien avoir été son idéal.
Pour ce qui est des rapports entre l'État et l'Église, il n'était pas partisan de la séparation de l'Église et de l'État. Je serais disposé presque à m'en étonner puisque nous l'avons vu parler, en 1845, de l'oppression que l'État français avait fait peser sur l'Église pendant deux siècles et dont la Révolution française, bien malgré elle du reste, l'avait affranchie. Mais enfin il n'était pas partisan de la séparation de l'Église et de l'État, et son attitude à Rome en 1870 tient en grande partie à cela même. Il craignait que des démarches, ou qu'une seule démarche intransigeante et hautaine de la part de Rome n'eût pour résultat, à un délai plus ou moins bref, cette séparation.
Il se rappelait les paroles, à la vérité assez menaçantes, de M. Emile Ollivier (simplement député alors) au 10 juillet 1868 : « La séparation de l'Église et de l'État a été opérée [virtuellement] par le Pape lui-même... On vous a laissés dehors, eh bien, croyez-moi, restez-y, laissez faire ; seulement observez et préparez-vous ! »
Il avait connaissance, évidemment, des déclarations que faisait M. Daru dans les lettres qu'il adressait à Montalembert : « J'aurais pu ne pas me mêler de ce qui se passe à Rome, laisser faire la Papauté et le Concile. Les conseils dans ce sens ne m'ont pas manqué ; c'était le rôle le plus commode et le moins compromettant. Il suffisait de fermer les yeux et d'attendre : je ne l'ai pas voulu.
Une séparation entre l'Église et l'État est une chose si grave et qui entraîne de telles conséquences, qu'un gouvernement sensé me semblerait impardonnable de ne pas faire tous ses efforts pour conjurer ce péril quand il est temps encore... Ces mesures odieuses [retrait des troupes de Rome et séparation de l'Église et de l'État] je les repousse de toutes mes convictions d'homme d'État et de catholique; et si, comme ministre, j'étais appelé à en délibérer, je me couperais plutôt la main que d'y mettre ma signature. »
Ce dont il était le plus question à Rome, au Concile de 1870, c'était donc de la séparation de l'Église et de l'État comme conséquence d'une attitude hautaine de la Papauté ; et si Mgr d'Orléans y a tenu la conduite qu'il y a tenue c'était surtout, c'était peut-être uniquement, dans la crainte d'une séparation qu'il redoutait et qu'il abhorrait.
Sa pensée sur cette question, pensée que l'on peut savoir que je n'ai jamais partagée, était évidemment celle-ci : l'État subventionnant l'Église et ne l'opprimant pas; l'Église payée par l'État et indépendante de l'État; l'État faisant vivre l'Église et n'en prenant pas prétexte pour la gouverner et la faire obéir.
C'est supposer l'État saint; ce n'est pas très raisonnable. Mais remarquez que ce n'est pas non plus une simple absurdité. D'une part précisément Mgr Dupanloup suppose l'État saint, très religieux au moins, fils aîné de l'Église et plein d'un respect pieux pour sa mère; d'autre part, même à supposer l'État irréligieux, il doit encore subventionner l'Église parce que ce n'est pas qu'il la paye, mais le traitement qu'il lui fait est ce qu'il lui doit en compensation des biens de l'Église autrefois confisqués par lui. Il n'y a donc point une absurdité à vouloir l'État payant l'Église et la laissant absolument indépendante, à prétendre que les prêtres reçoivent de l'argent dans l'État sans être, pour autant, ni salariés ni fonctionnaires. Telle était la théorie de Mgr Dupanloup et du reste de presque toute l'Église française pendant tout le XIX' siècle.
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Il est certain pour moi qu'en pratique elle ne vaut pas; que l'on n'est jamais indépendant de celui qui paie et que celui qui paie ne peut jamais se mettre dans l'esprit qu'il ne doit rien exiger en échange; et que si l'Église sous l'ancien régime était opprimée, Mgr Dupanloup l'a dit, par un gouvernement qui ne lui donnait pas d'argent et à qui elle en donnait, à plus forte raison elle devait l'être depuis la Révolution par des gouvernements qu'elle ne subventionnait pas et qui la subventionnaient.
En politique proprement dite, Mgr Dupanloup a été un grand libéral. Il a été partisan de la liberté individuelle, de la liberté de conscience, de la liberté de la pensée, de la liberté d'association, de la liberté d'enseignement. Dans son grand livre la Pacification religieuse^ il se demande quel a été le vrai « esprit de la Révolution » et sa théorie, ingénieuse et où il y a du vrai, est celle-ci. Il faut distinguer les idées d'avec les faits et d'avec les idées qui sont nées des faits ; il faut démêler les grands principes qui ont suscité une Révolution et contre lesquels au cours des événements elle a souvent agi et le plus souvent peut-être. Or les faits de la Révolution et les idées qui, pendant son cours, sont nés des faits sont pour la plupart antilibéraux et despotiques ; mais ses principes sont libéraux et sont des expressions de la justice. Et ces principes où étaient-ils avant elle ? Un peu partout ; mais surtout dans l'Église, surtout dans l'Église depuis les apôtres jusqu'à Fénelon, Bourdaloue, MassillonetBossuet lui-même, depuis les apôtres « qui les premiers du monde ont proclamé dans un langage qui n'avait jamais été parlé avant eux les droits inviolables et sacrés et toutes les libertés légitimes, et l'affranchissement de toutes les servitudes qui peuvent opprimer ici-bas la dignité de l'âme et de la conscience humaine, » jusqu'aux Fénelon, Bourdaloue, Massillon et Bossuet dont Mgr Dupanloup fait de très nombreuses citations très probantes pour la thèse qu'il soutient.
« En fait de liberté, comme en fait de véritable philosophie, nous avons le droit de dire à nos adversaires
ce que Jean-Jacques Rousseau disait à ses contemporains : « Messieurs, tout cela était dans l'Évangile avant d'être dans vos livres ». Voilà pour Mgr Dupanloup l'esprit de la Révolution. Seulement cet esprit, la Révolution, d'une part, n'y a pas été fidèle et, d'autre part, les successeurs et héritiers de la Révolution en ont adopté un qui est tout le contraire de celui-là. « Cet esprit généreux de la Révolution, tous ces principes d'égalité naturelle, de liberté légitime, liberté religieuse, politique, liberté de commerce, liberté paternelle, invoqués en 1789 et consacrés par les Chartes de 18 14 et surtout de 1830, tout cela nos adversaires le désavouent; tous ces principes sont blessés, refoulés dans tous les principaux organes du parti qui se prétend « libéral »... Il y a dans toute cette doctrine comme un panthéisme politique, c'est à savoir une idolâtrie de l'État qui tend à tout absorber; l'individu, l'enfant, le père, la mère ne sont rien; l'Église n'est rien, la conscience, les âmes ne sont rien : l'État est tout, absorbe tout... Est-ce là l'esprit de la Révolution française? Je ne veux point le croire, car autrement il faudrait penser de ceux qui nous combattent qu'ils ont dit en secret dans leur âme ce que M.-J. Chénier disait à Benjamin Constant : « Périsse la liberté; mais pas la Révolution; la Révolution n'a pas été faite pour la liberté ».
De même dans son livre si important par sa date et par les graves circonstances qui l'entourent, La Convention du 1$ septembre et V Encyclique du 8 déceinhre^ il accepte et presque il proclame la liberté des cultes : « En fait, jamais les Papes n'ont entendu condamner les gouvernements qui ont cru devoir, selon la nécessité des temps, écrire dans leurs constitutions cette tolérance, cette liberté. Que dis-je? Le Pape la pratique lui-même à Rome. « C'est l'erreur qui est un mal et non pas la loi qui, dans une bonne intention, tolère l'erreur », voilà ce que je lis dans un livre imprimé récemment à Rome sous les yeux de l'Index. Et c'est ce que Pie IX voulait bien me dire lui-même l'hiver dernier : « Les Juifs et les pro-
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testants sont libres chez moi. Les Juifs ont leur synagogue dans leur Ghetto et les protestants leur temple à la Porte du Peuple. » Mgr Dupanloup ajoutait : « M. Sauzet a pu dire avec vérité : « Rome fut de tout temps le refuge des Juifs et ils la nommèrent eux-mêmes leur paradis, au moyen âge, alors que les Barbares de Tignorance les persécutaient impitoyablement par toute l'Europe ».
Mgr Dupanloup disait encore, faisant les distinctions nécessaires et parfaitement légitimes : « Sans doute l'Église catholique souhaite qu'il n'y ait pas besoin de liberté des cultes, elle souhaite l'unité du genre humain dans le catholicisme. L'idéal du Pape et de l'Église, ce n'est pas l'anarchie, c'est l'harmonie des intelligences; ce n'est pas la division, c'est l'unité des âmes; l'idéal du Pape et de l'Église, c'est unum ovile^ unuspastor; mais... cela veut-il dire que notre foi, nous voulions l'imposer par la violence et vous forcer à croire? Je réponds d'abord que c'est impossible. La force peut-elle persuader les hommes? Peut-elle leur faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Non, dit Fénelon, nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté du cœur. » Et reprenant F énumération de Voltaire dans le Traité sur la Tolérance^ il montrait saint Athanase enseignant que « ce n'est pas avec l'aide des soldats et des javelots qu'on prêche la vérité, mais par la persuasion et le conseil ».
Il montrait Tertullien disant : « Ce n'est pas suivre la religion que d'imposer la religion ; on l'accepte librement, on ne la subit pas par violence; c'est à la volonté, c'est au cœur que les victimes sont demandées ». Il montrait saint Augiistin disant : « Qu'ils sévissent contre vous ceux qui ne savent pas avec quel labeur on trouve la vérité ; pour moi qui n'ai pu qu'après avoir été longtemps et cruellement ballotté par l'erreur, contempler enfin la vraie lumière, il ne m'est pas possible de sévir contre vous ». Il montrait saint Hilaire de Poitiers en son nom et au nom de tout l'épiscopat des Gaules, disant : « Si l'on voulait employer la violence pour servir la vraie foi, la doctrine des évêques s'y opposerait et tous diraient
avec raison : Dieu ne veut pas d'une confession forcée; c'est avec simplicité qu'il faut chercher Dieu ; c'est par la droiture de la volonté qu'il faut s'attacher à lui » ; et s'il avait voulu accumuler tous les textes que Voltaire avait recueillis dans le même sens il aurait gonflé considérablement sa brochure.
Ceci est d'autant plus significatif que ce qu'il avait à expliquer c'était V Encyclique de 1864 et le fameux Syllabus qui l'accompagnait ou qu'elle accompagnait et qui condamnait toutes ces libertés modernes dont précisément Mgr Dupanloup disait que c'était l'Église qui les avait inventées.
Jamais Mgr Dupanloup n'avait été plus loin, tout en gardant toutes les apparences de la pensée de son chef, et on le lui fit bien voir et l'on traita sa brochure à! Antisyllabus et on le traita lui-même d'hérétique. Mais nous examinerons cela plus loin. Continuons à montrer Mgr Dupanloup soutenant les idées libérales.
Il démasquait (dans la même brochure) une des manœuvres les plus intéressantes du second Empire qui a été imité depuis : donner comme satisfaction au parti « avancé » la liberté d'attaquer sans péril l'Église catholique et du reste n'accorder et ne permettre d'autre liberté que celle-ci, « faire de la religion un rempart exposé aux coups pour préserver la politique ; déchaîner les attaques contre le seul maître qu'on ne peut pas détrôner », pour les détourner du maître qu'il était relativement facile de jeter à bas du trône.
Ce fut en effet la tactique (mal suivie du reste et irrégulièrement) de l'Empire à partir de 1860 : émousser les colères jacobines en les satisfaisant par le fait de les jeter contre l'Église, tromper la faim révolutionnaire en lui jetant le catholicisme à ronger. Le Siècle, l'Opinion nationale^ journaux bonapartistes au fond, flattant la démagogie en flattant son anticléricalisme, étaient les maîtresses pièces de cette stratégie.
D'autre part (que j'en ai connus!) de très plats gueux, habitués des préfectures et soldats des antichambres pré-
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fecto raies, se faisaient une réputation de « libéralisme » en attaquant l'Église catholique dans leurs conversations, dans leurs articles et dans leurs cours de Faculté. Ce parti bonapartiste anticatholique, dissimulant son bonapartisme, mais n'attaquant jamais le pouvoir et attaquant toujours l'Église, était un instrtt'mentu'm regni du second Empire.
Sa grosse adresse n^échappait pas à l'œil des vrais ennemis de TEmpire et n'échappait pas, non plus, à celui de Mgr d'Orléans. Au fond, ce que Mgr Dupanloup détestait le plus, après 93, c'était certainement le premier et le second Empire. Quand il fut amené, presque forcé (car il n'avait nullement été provocateur) à flétrir un de ses prédécesseurs qui avait bassement flagorné le premier Empire, il dit, avec une netteté 011 il n'y avait rien à souhaiter : « Tenez! savez-vous pourquoi, entre autres raisons, je n'aime pas le despotisme? C'est qu'il a le funeste pouvoir d'avilir les âmes et, par un juste retour, d'inspirer aux despotes, pour les hommes, un mépris égal à leur servilité. »
Il y aurait à dire par exemple que le despotisme n'avilit que les âmes qui ont beaucoup de penchant à être viles et surexcite et surélève les autres et que les stoïciens, au fond, soyez-en sûrs, aiment le despotisme qui leur permet et qui leur donne l'occasion de déployer toute leur force de résistance et toute la grandeur de leur âme ; mais encore le mot de Mgr Dupanloup est une très belle profession de libéralisme.
Quand il s'est appliqué à l'élaboration de la « Loi Falloux », il a voulu travailler, selon la très belle parole de Lacordaire mourant, à un « Édit de Nantes » intellectuel, duquel il est certain que la France de 1850 avait autant besoin que celle d'Henri IV de l'Édit de Nantes de 1598. Sur la liberté d'enseignement qui est une liberté capitale, qui est même comme la pierre de touche où l'on connaît le vrai libéral de celui qui ne l'est que de façade, il abonde en formules nettes, précises eiqui vont au fond. Il prend à son compte toutes les déclarations affirmatives
faites sur ce sujet et il y ajoute. Il écrit : « La liberté religieuse et la liberté de l'enseignement sont sœurs, dit M. Portalis. Tous ont proclamé que le monopole blesse la liberté religieuse tout à la fois dans la conscience du père de famille, dans la conscience de son fils et je ne crains pas de l'ajouter dans la conscience même des instituteurs de la jeunesse. Lamartine a dit : « C'est un sacrilège contre la religion, contre la raison, contre le père de famille et contre l'enfant tout à la fois. » M. le duc de Broglie, aussi bien que Lamartine, a proclamé ce principe : là où la liberté de conscience a pris rang au nombre des principes constitutionnels, la liberté d'enseignement est de stricte justice et de sage politique. M. de Tracy dit de son côté en 1837 : « Ainsi que la liberté de conscience et la liberté de la presse, la liberté d'enseignement est un droit primitif qui se proclame et qui ne se concède pas... Le clergé n'a demandé ni liberté illimitée, ni monopole, ni privilège; on l'a accusé d'y prétendre, mais c'est une calomnie; ce que nous demandons, c'est une liberté vraie, sincère, égale pour tous... »
Mgr Dupanloup faisait à ce propos cette curieuse citation de Ledru-Rollin : « Y a-t-il une souffrance plus grande pour l'individu que l'oppression de sa conscience, que la déportation de ses fils dans des écoles qu'il regarde comme des lieux de perdition, que cette conscription de l'enfance traînée violemment dans le camp ennemi pour servir l'ennemi ? »
Il définissait admirablement, à ce propos, l'éducation nationale, comme on disait alors (1845) et comme on a continué de dire : « L'éducation nationale est un mot que tout le monde s'accorde à prononcer, mais dont il s'agit de fixer le sens. Je regarde comme un devoir sacré pour tout instituteur d'élever les enfants dans l'amour de leur patrie, dans le respect pour ses institutions et ses lois; de leur inspirer le zèle pour ses intérêts, le dévouement pour sa gloire. Je considérerais comme un crime je ne dis pas seulement d'étouffer, mais même d'altérer, de près ou de loin, ces nobles sentiments dans le cœur de la
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jeunesse... Mais l'éducation ne doit pas être politique. On ne parle politique aux enfants que quand on veut les égarer. Il faut, pour que l'éducation de la jeunesse soit vraiment nationale, qu'elle soit placée dans une région littéraire, morale et religieuse si haute et par là même si paisible et si pure, que le triste écho des querelles politiques n'y puisse jamais parvenir. La patrie, c'est la famille. Eh! qui a jamais ouï dire qu'un enfant dût être initié aux tristes discussions qui divisent un père, une mère, des frères et des sœurs venus avant lui dans la vie? Ce serait une immoralité ; ce serait blesser à plaisir cette jeune âme. Non! Non ! Il faut que les enfants de la patrie soient élevés dans une heureuse ignorance de tout ce qui irrite et divise. Ils n'y seront initiés que trop tôt. Heureux si, quand leur tour viendra de prendre leur place dans ce monde et d'y jouer un rôle, ils trouvent que les haines sont éteintes, les irritations apaisées et la paix à la veille de se faire. Ils y contribueront s'ils ont été élevés comme ils doivent l'être.... :»
Il est assez curieux de rapprocher ces excellentes paroles de celles que, en 1882, prononçait Jules Ferry, sur la même question : « Vous voulez enlever aux prêtres le droit d'enseigner. Quant à moi, je ne vois jamais reparaître cette tendance sans une certaine inquiétude.... C'est la persécution du clergé qui a perdu la Révolution française.... Nous avons créé les écoles laïques, mais ne touchons pas aux écoles libres.... Vous vous débarrasserez du clergé enseignant; mais il faudra aussi vous débarrasser des laïques catholiques enseignants. C'est donc au catholicisme que vous aurez à faire la guerre.... »
En 1845, et en 1882, la question est la même et c'est en effet à tout le catholicisme et même à tout le christianisme qu'on est amené à faire la guerre dès que l'on touche à la liberté d'enseignement, ou du moins dès qu'on l'entame.
Sur la liberté en général, sur la vraie doctrine, selon lui, de l'Église en choses de gouvernement civil, c'est dans sa grande brochure relativement à l'Encyclique de
1864 qu'il écrivait ce commentaire et, en vérité, ce très beau commentaire de la Déclaration des Droits de Vkomme : « A qui ferez-vous croire, parce que le Pape condamne la violence brutale du nombre et ne veut pas que l'on réduise tout le droit à un pur fait de majorité quelconque, qu'il condamne les constitutions fondées sur le suffrage universel? Non. Le Pape, de sa voix souveraine, proclame et revêt de l'autorité la plus haute la grande vérité sociale et morale, que des sophistes comme Jean-Jacques Rousseau ont pu méconnaître, mais que les sages de tous les temps ont saluée : le nombre seul ne fait pas le droit. Est-ce que les plus effroyables tyrannies n'ont pas été exercées souvent sur la terre au nom des majorités? Et s'il y a le despotisme des souverains, n'y a-t-il pas aussi le despotisme plus tyrannique et plus cruel quelquefois des assemblées? »
Dans ce même ouvrage il écrivait : « La vérité est que l'Église n'est inféodée, par sa nature, à aucune forme de gouvernement et les accepte tous, pourvu qu'ils soient justes.... L'Église habite une région supérieure à ces discussions : républiques, monarchies, empires, elle n'entre pas dans ces questions ; toutes ces diverses formes politiques sont laissées au libre choix de ses enfants; j'ose dire qu'il n'y a pas, à cet égard, d'esprit plus libéral que le sien.... Soyez de toutes les formes politiques que vous voudrez, de tous les régimes sociaux que vous voudrez, l'unité catholique vous reste ouverte. »
Et par conséquent l'Eglise ne peut pas être l'ennemie de la liberté politique. Elle ne le peut pas, parce que, si elle l'était, elle mentirait à son esprit. « Comment, avec un esprit aussi libéral, une constitution aussi large, l'Église serait-elle l'ennemie de la liberté politique?... Où en êtes- vous vous-mêmes en fait de liberté? Souffrez que je vous le demande. Pour moi, j'ai horreur des révolutions violentes et l'étude que j'en ai faite a saisi mon âme jusque dans ses profondeurs. Et toutefois, je le dis hautement, je suis de ceux qui ont confiance dans les libertés civiles et politiques et de ceux qui en
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espèrent le progrès pacifique dans mon pays. Je suis de ceux qui tentent loyalement cette expérience laborieuse, péril et gloire du xix* siècle. Mais soyons modestes! Est-ce que cette expérience est terminée? Est-ce qu'elle a réussi? Je compte, au cours de ma vie, dix révolutions, et dans mon diocèse au moins six partis opposés. On lit tous les jours dans les journaux que la moindre liberté est un péril. Le plus fort des gouvernements, sur le territoire le plus militaire, ne laisse pas s'assembler vingt et un citoyens, ni se concerter trois évoques, ni se fonder sans difficulté une école de petits enfants, ni passer entre les lèvres d'un prêtre la bulle d'un pape. Nous en sommes là soixante-seize ans après 89. Les fameux principes de cette année-là sont toujours, sous bien des rapports, à l'état d'idéal encensé, mais inappliqué. . « Vous-mêmes, avocats bruyants de la liberté, dans quels étranges oublis de la liberté tombez-vous sans cesse en ce qui nous regarde! Si quelques citoyens s'assemblent pour s'occuper d'opérations électorales et tombent sous le coup de la loi qui interdit la réunion de plus de vingt personnes, nous, catholiques, nous gémissons de cette défaillance de la liberté. Vous, si l'on nous frappe, si l'on nous prescrit le silence, si l'on nous condamne en Conseil d'État, les blessures de la liberté en nos personnes ne vous touchent guère et on surprend quelquefois vos applaudissements. Je pourrais vous dire ici en détail toutes les mesures peu libérales que vous avez demandées ou approuvées contre nous. Voilà où vous en êtes, vous, en fait de libéralisme.
« Puis vous vous étonnez que le Pape, attaqué, bafoué, menacé chaque jour au nom de la liberté, se retourne contre ce mot à double entente. Saint Pierre, son immortel prédécesseur, ne stigmatisait-il pas déjà cette fausse liberté qu'il appelait veîamen malitiœ ?. . . Vous vous écriez : «Non, ses principes sont incompatibles avec les nôtres ; ils sont inapplicables 1^. Est-ce que les vôtres sont appliqués?... Et aux chrétiens et à tous les hommes sages et non prévenus je dirai : Rappelez-vous que celui qui parle est le vicaire
M»' DUPANLOU». II
de Dieu sur la terre; respectez même ce qui vous embarrasse; consultez les évêques et non les journaux et, vous soumettant de cœur et avec respect à ce que dit le Saint- Père, rappelez- vous avec reconnaissance ce qu'il ne dit pas. Il ne dit pas qu'il a béni les efforts de ses enfants qui se sont servis de la tribune et de la presse pour obtenir la liberté religieuse et entraîner la France à la défense du Saint-Siège. Il ne dit pas qu'il a béni O'Connel, béni le Père de Ravignan et le Père Lacordaire qui ont fait rentrer les ordres religieux en France en invoquant les droits de la liberté et du citoyen. Il ne dit pas qu'il a ressuscité l'Église d'Angleterre et l'Église de Hollande et fondé plus de vingt diocèses aux Etats-Unis et dans les missions lointaines au sein et sous la protection des libertés publiques. Il ne dit pas qu'il a toujours considéré parmi ses meilleurs serviteurs les écrivains, les députés, les orateurs de la France, de la Belgique, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne qui ont loyalement tenu les serments loyalement prêtés aux constitutions de leurs pays : Félix de Mérode, Charles de Montalembert, Alfred de Falloux, Albert de Broglie, de Riancey, Augustin Cochin.... »
Voilà le Dupanloup libéral et grand libéral; voilà l'homme qui, non seulement a réclamé le bénéfice des principes libéraux mais se réclame d'eux, et qui non seulement se réclame d'eux mais « met en eux sa confiance » et « espère en leur triomphe ». Voilà l'évêque qui certainement accepterait et accepte et demande qu'on applique la fameuse formule : « l'Église libre dans l'État libre ».
En face même et je me permettrai de dire en face surtout du Syllabîùs et de l'Encyclique de 1864, il reste le libéral que vous venez de voir et, so3^ons donc francs, il fait du Syllabiis et de l'Encyclique un commentaire qui est une condamnation respectueuse de rEnc3^clique et du Syllabus; et, sans perdre un instant le sens du respect ni celui de l'habileté, il met en opposition le Pape qui condamne les libertés modernes et le Pape qui les a acceptées et en a béni les défenseurs.
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Et encore entre le gouvernement français de 1864 et le gouvernement romain de 1864, il indique à celui-ci, par les réserves significatives que nous avons vues, que son antilibéralisme « l'embarrasse » et il dit à celui-là qu'il est le dernier qui puisse se plaindre que quelqu'un soit antilibéral, et donc des deux côtés, à tout le monde, il demande le respect de cette liberté dont l'homme social a besoin, dont tous les groupements humains ont besoin, dont l'Église a besoin et elle n'a besoin que de cela, et dont, en ses années, "en ses siècles de formation et de constitution, elle a donné leçon au monde.
Ce libéralisme de Mgr Dupanloup, on a pieusement voulu l'en disculper et l'on a protesté énergiquement qu'il n'avait jamais commis le crime d'être libéral. Pour le laver de cette accusation on a dit : 1° qu'il n'avait jamais demandé ni dit qu'il fût bon qu'il n'y eût aucune liberté illimitée; 2° que bien des prêtres, bien des évêques, bien des cardinaux ont dit dans le sens de la liberté des choses beaucoup plus fortes que celles qu'a dites Mgr Dupanloup; 3° que Mgr Dupanloup a professé le libéralisme comme hypothèse et non pas comme thèse, c'est-à-dire a demandé la liberté en considération des circonstances, mais non pas comme un principe qui fût le sien et auquel il crût.
Sur le premier point je suis tout à fait d'accord avec les défenseurs de Mgr Dupanloup. Jamais Mgr Dupanloup n'a demandé une liberté illimitée; mais on peut être extrêmement libéral et ne point demander une liberté illimitée, et je crois bien qu'il n'y a pas un libéral qui la demande telle. Le libéral le plus radical, que je croie connaître, n'admet pas la liberté de professer l'antipatriotisme et de prêcher la désertion devant l'ennemi, ni la liberté de former une association ayant pour but l'abolition de la patrie et la désertion devant l'ennemi. C'est sa limite. Donc il n'est pas libéral radical. Je le confesse. Pour d'autres libéraux la limite peut être autre; mais tous en ont une et les déclarer despotistes pour autant serait un sophisme assez fort. Il suffit pour que l'on soit dit
libéral d'accepter et de réclamer la liberté individuelle, la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la pensée et de la parole, la liberté d'association et d'enseignement dans la mesure où elles ne peuvent pas nuire à la patrie et où elles ne peuvent contrarier que le désir qu'a toujours l'État de tout confisquer. Or il est évident pour moi que Mgr Dupanloup a réclamé ces libertés et les a défendues et les a aimées et a eu « confiance en elles > et en a « espéré la victoire » dans la mesure que je viens de dire.
Sur le second point, que d'autres que Mgr Dupanloup aient fait des déclarations libérales plus fortes et plus vives que Mgr Dupanloup lui-même et n'aient point vu leur orthodoxie soupçonnée et n'aient point subi les attaques dont il a été l'objet, c'est intéressant et beaucoup ; mais cela ne prouve point du tout que Mgr Dupanloup ait été réactionnaire et despotiste, et cela prouve simplement que plus en vue et toujours au poste de combat et en posture de combattant, il était naturel qu'il fût plus attaqué qu'un autre. Le raisonnement ne vaut qui consiste à dire : « D'autres en disent bien d'autres; donc vous ne le dites pas. — Si bien! Je le dis et que d'autres en disent plus, cela ne prouve pas que je ne le dis point. On n'est point d'une opinion par comparaison; on en est quand on la professe et, par exemple, de ce qu'il y a des gens qui crient plus fort que moi qu'ils sont républicains, ce n'est pas une raison pour que je ne le sois point quand je me contente de dire que je le suis. »
Sur le troisième point, les défenseurs de Mgr Dupanloup qui prétendent qu'il n'a été libéral que par hypothèse, c'est-à-dire circonstanciellement et sous le poids des circonstances et par tactique, mais qu'il ne l'était point en thèse, c'est-à-dire au fond et par principe, accusent Mgr Dupanloup d'avoir été un homme à double fond. Ils l'accusent d'avoir été un homme qui, l'Église opprimée, réclamait la liberté et le droit commun pour qu'elle en bénéficiât, et qui, l'Église triomphante, les
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aurait refusés, en disant : « Oh! maintenant, non! La liberté n'est pas notre principe; mon libéralisme d'hier n'était qu'une opération stratégique ».
Cela peut être, me dira-t-on; Mgr Dupanloup pouvait être cet homme-là; tant d'autres le sont! Je ne crois pas que Mgr Dupanloup ait été cet homme-là. Ce n'est pas seulement par respect et par charité que je ne le crois point; c'est à cause de l'impression que font sur moi ses paroles. Elles respirent la sincérité; elles sont de fonds et de tréfonds; elles donnent la conviction intime; elles n'ont pas le son, assez facile à distinguer, je crois, de la conviction circonstantielle, de la conviction de barre et de la conviction pro tempore et des convictions successives. Je puis me tromper; je ne crois pas me tromper; Mgr Dupanloup me paraît avoir été sincèrement et profondément libéral.
— Mais que ses déclarations libérales ne fussent que circonstancielles, ne fussent que positions prises eu égard à l'état actuel des choses, ne fussent en un mot qu' « hypothèse », et c'est-à-dire choses au-dessous et en dehors de l'opinion vraie que l'on a, il l'a dit lui-même et par conséquent ce n'est pas nous qui l'accusons d'hypocrisie quand il défend les libertés publiques, c'est vous qui l'en accusez quand il dit qu'il ne les a défendues que par « hypothèse ».
— Il est très vrai que Mgr Dupanloup a dit qu'il n'avait défendu les libertés publiques que par « hypothèse » ; mais c'était une nécessité de situation, douloureuse sans doute, à quoi il était impossible de ne point se soumettre et il est peut-être permis d'opposer cent ouvrages et le ton dont ils sont écrits à une déclaration, qu'à un moment donné, sous peine de rompre avec l'Église, il était impossible de se refuser à faire.
Je ne puis conclure sur ce point autrement qu'ainsi : s'il était prouvé que Mgr Dupanloup a soutenu les principes libéraux sans y croire foncièrement et en donnant l'illusion continuelle qu'il y croit du plus profond de son âme, si cela était prouvé, il le serait aussi que
Mgr Dupanloup est le plus habile sophiste que j'aie jamais connu; or rien au monde ne donne moins l'impression du sophisme que les ouvrages de Mgr Dupanloup.
— Mais précisément la perfection du sophisme c'est d'être à mille lieues de donner l'impression du sophisme.
— Je sais bien; mais ici la perfection même serait dépassée.
Une autre manière encore qu'ont certains défenseurs de Mgr Dupanloup de démontrer qu'il ne fut jamais libéral, c'est de le couvrir après coup de l'autorité de Léon XIII et de faire voir que les fameuses Encycliques de Léon XIII Immortale Dei et Libertas sont en parfaite concordance avec la pensée et les paroles de Mgr Dupanloup, à ce point même que les propres textes de Mgr Dupanloup sont quelquefois littéralement reproduits dans l'une ou l'autre de ces Encycliques.
En effet, l'Encyclique Libertas dit en propres termes : « La merveilleuse puissance de l'Église pour le maintien de la liberté civile et politique des peuples a toujours éclaté ». Elle dit encore : « Pour toutes les libertés civiles exemptes d'excès l'Église a toujours été et demeurera toujours une fidèle protectrice ».
L'Encyclique Immortale Dei dit avec la dernière netteté : « Aucun des enseignements de l'Église, aucune de ses décisions, si l'on veut les interpréter sainement, ne proscrit en soi telle ou telle des différentes formes de gouvernement, nul régime n'étant incompatible avec la doctrine catholique et tous, pourvu qu'on les administre selon la sagesse et l'équité, pouvant garantir la prospérité de l'État. Bien plus, la participation, plus ou moins grande, du peuple aux affaires n'a rien en soi de blâmable et même à certaines époques et sous l'empire de certaines lois cette participation peut être, non seulement un avantage, mais un devoir pour tous les cito3^ens. En outre, il ne serait pas juste de se prévaloir des doctrines mentionnées plus haut pour accuser l'Église d'être plus sévère et plus difficile qu'il ne convient ou ennemie de la saine et
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légitime liberté. La vérité est que, si l'Église juge que les divers cultes ne ^peuvent être mis sur un pied d'égalité avec la vraie religion, elle ne condamne pas pour cela les chefs détenteurs du pouvoir, qui, en vue, soit de procurer un grand bien, soit d'éviter un grand mal, tolèrent dans la pratique que les divers cultes aient leur place dans l'État. C'est d'ailleurs la coutume de l'Église de veiller avec le plus grand soin à ce que nul ne soit forcé malgré soi d'embrasser la foi catholique et elle n'a garde d'oublier ce sage avertissement donné par saint Augustin : « L'homme ne peut croire que de son plein gré ». De même l'Église ne peut approuver une liberté qui engendre le dégoût pour les saintes lois de Dieu et se résout en un refus d'obéissance à l'égard de l'autorité légitime. Une telle liberté mérite plutôt le nom de licence et elle est justement appelée par saint Augustin liberté de perdition et par l'apôtre saint Pierre le masque de perversité. Bien plus, cette prétendue liberté étant opposée à la raison est une véritable servitude. Celui qui commet le péché est esclave du péché. En opposition à celle-là il faut mettre la vraie et légitime liberté, laquelle, envisagée dans l'individu, ne permet pas à l'homme de se faire esclave des passions et de leur impitoyable tyrannie, envisagée dans la vie publique, trace de sages règles au citoyen, augmente dans de larges proportions les ressources et les avantages de la vie sociale et défend l'intérêt de tous contre l'arbitraire d'autrui. Cette liberté honnête et digne de l'homme, l'Église la patronne ouvertement et c'est pour en garantir au peuple la jouissance et le bienfait intégral qu'elle n'a jamais cessé de combattre. Oui, en vérité, les institutions les plus capables de contribuer au bien général dans l'État, toutes celles qui ont pour but soit de protéger les peuples contre les caprices tyranniques des princes, soit d'empêcher le pouvoir central d'intervenir d'une façon importune dans les affaires municipales ou domestiques, toutes celles qui relèvent la dignité de la personne humaine ou sont de nature à garantir l'égalité des droits, l'Église catholique les a ou
établies ou prises sous sa protection ou conservées. Les monuments historiques des âges précédents sont là pour l'attester. D'ailleurs, toujours conséquente avec elle-même, si, d'une part, elle proscrit une liberté immodérée se traduisant pour les individus et pour les peuples en licence ou en servitude, elle accepte de grand cœur les progrès que chaque jour fait naître lorsqu'ils contribuent réellement au progrès de la vie présente, laquelle n'est qu'une étape sur le chemin qui conduit à la vie future et immortelle. Ainsi accuser l'Église de voir d'un mauvais œil les formes les plus modernes des systèmes politiques et de repousser en bloc toutes les découvertes du génie contemporain, c'est une vaine calomnie qui ne repose sur rien. >
Dans la même Encyclique on lisait encore : « Nous proclamons librement la vérité selon notre devoir, non pas que nous prétendions ne tenir aucun compte du temps où nous sommes ou que nous prétendions proscrire les honnêtes et utiles progrès de notre âge; mais parce que nous voudrions voir les affaires publiques suivre des voies moins périlleuses et reposer sur de plus solides fondements, et cela en laissant intacte la liberté légitime des peuples, cette liberté dont la vérité est, parmi les hommes, la source et la meilleure sauvegarde. » Dans la même Encyclique on lisait encore : « S'il s'agit de questions purement politiques comme de se prononcer sur le meilleur système de gouvernement ou sur telle ou telle manière d'organiser les États, on peut se livrer à de libres et honnêtes discussions. Incriminer les catholiques dont la piété et la résolution d'obéir filialement au Saint- Siège sont d'ailleurs notoires, parce qu'ils professeraient, sur divers points, des sentiments différents des nôtres, cela constituerait une véritable injustice. On se rendrait plus coupable encore si, comme nous avons le regret de le voir faire en plusieurs circonstances, on allait jusqu'à déclarer leur foi suspecte et pervertie. Les écrivains, et particulièrement les journalistes, ne devront pas perdre cette règle de vue. »
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Telles étaient, après la mort de Mgr Dupanloup, les déclarations du Saint-Siège. On s'en sert pour couvrir Mgr Dupanloup, en montrant, ce qui n'est pas difficile, qu'elles sont la doctrine même de Mgr Dupanloup et que par conséquent il a toujours été en intime union intellectuelle avec le Saint-Siège. Le raisonnement est celui-ci : l'Église romaine ne varie jamais; or Mgr Dupanloup s'est trouvé après sa mort en parfait accord avec l'Église romaine, donc il l'avait toujours été.
Il n'est pas impossible que le raisonnement soit juste.
On le pousse même un peu plus loin ou plutôt on le précise ainsi : « L'Encyclique Inunortale Dei n'est qu'une nouvelle affirmation du Syllabus. A nos yeux, elle est plus encore; c'est bien l'œuvre de Léon XIII, un nouvel épanouissement, un nouveau développement de la doctrine, dans une ampleur et une beauté croissantes; mais nul doute que les assertions du Syllabus n'y soient contenues et affirmées de nouveau. » Or la doctrine de l'Encyclique Immortale Dei est, tout le monde en conviendra, la doctrine même de Mgr d'Orléans ; et elle est aussi, « il n'y a nul doute », une « nouvelle affirmation du Syllabus ». Donc Mgr Dupanloup n'a jamais professé autre chose que, strictement et rigoureusement, le Syllabus lui-même.
Il est possible cependant, — s'il serait téméraire dédire que V Immortale Dei et la, Libertas soient la condamnation radicale de l'Encyclique de 1864 et du Syllabus, — qu'on puisse à la grande rigueur, entre l'Encyclique de 1864 et le Syllabus d'une part et la Libertas et VImmortale Dei d'autre part, voir au moins quelques nuances, quelques légères nuances, et si on les voit, si, en conscience, on croit les apercevoir, on est bien forcé de conclure que Mgr Dupanloup n'a été rigoureusement orthodoxe qu'après sa mort et qu'il n'a pas assez vécu pour être en parfaite, en étroite communion intellectuelle avec le Saint-Siège. C'est ce qui lui faisait dire presque mourant et lisant les premiers écrits pontificaux de Léon XIII, tout récemment nommé : « Voilà la vraie doctrine », paroles
qui laissent à penser qu'il mettait lui-même quelque différence entre la doctrine de Léon XIII et celle de son prédécesseur et que, si la doctrine de Pie IX lui paraissait vraie, ce dont il ne faut pas douter, celle de Léon XIII lui paraissait d'une vérité moins embarrassante.
Oui, tout compte fait et en dernière analyse, Mgr Dupanloup fut libéral toute sa vie, libéral comme Léon XIII, c'est parfaitement exact, et c'est-à-dire libéral dans une très large mesure et avec une profonde sincérité, et il a vécu, de 1850 environ à 1878, dans des circonstances où le libéralisme n'était pas d'une adéquate, d'une absolue orthodoxie. Un de ses ennemis a dit de lui : « Hérétique par tendance, par sentiment et par tempérament ». Ce sont des hyperboles de combat. Gela voulait dire à une certaine époque : « Il est libéral et un peu plus que par hypothèse ». C'est sur cette traduction, qui nous paraît exacte, que nous terminerons cette partie de l'examen que nous faisons de lui.