‹ Mgr. Dupanloup, un grand évêqueChapitre 3 sur 15 · LA MORT DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

LA MORT DE TALLEYRAND

d'abord c'est que Dupanloup ne fit rien; mais ce fut précisément son trait de génie diplomatique qu'il vit tout de suite qu'il fallait ne rien faire, être présent et attendre.

Ce que Talleyrand voulait, ce à quoi il tenait pardessus tout, c'est que l'on n'attribuât pas à la faiblesse de l'âge la rétractation qu'il était résigné à faire et sa réconciliation avec l'Église. De là la dernière combinaison diplomatique qu'il imagina : faire un discours à l'Académie des Sciences morales, à laquelle il appartenait, le prononcer; car s'il l'avait fait lire par un autre il aurait pu être soupçonné de ne l'avoir pas écrit; puis dater sa rétractation du jour même de son discours à l'Académie, d'où il faudrait bien conclure que c'avait été en pleine possession de ses facultés que le prince de Talleyrand avait fait sa soumission à l'Église.

C'est ce qui résulte de beaucoup de ses paroles. « Si je tombais sérieusement malade, je demanderais un prêtre et ce serait l'abbé Dupanloup. — Pour qu'il pût vous être utile, répondait Mme de Dino, il faudrait que vous fussiez rentré dans l'ordre commun dont vous êtes malheureusement sorti. — Oui... et je ne dois pas tarder; je ne veux pas que jamais on attribue ce que je ferai à la faiblesse de l'âge ; je dois faire cela dans le mois même de mon discours à l'Académie. »

Vis-à-vis de M. Dupanloup, il fut aimable et distant, comme celui-ci était gracieux, respectueux et discret. M. Dupanloup envoyait à M. le prince, pour sa petite- •nièce, ses Extraits de Fénelon, et le prince répondait à la lettre accompagnant l'envoi : « Tous les souvenirs que vous invoquez, monsieur l'abbé, me sont en. effet bien chers et je vous remercie d'avoir deviné la place qu'ils ont conservée dans ma pensée et dans mon cœur.... Pour me faire apprécier dignement l'ouvrage que vous avez bien voulu m'envoyer pour mon jeune ange gardien, il suffisait, monsieur l'abbé, qu'il me vînt de vous. J'y ai cherché tout de suite les pages dont vous me parlez trop modestement et j'y ai remarqué avec une satisfaction particulière le

passage suivant : « Cet homme extraordinaire sembla apporter ici ce coup d'œil invincible qui le faisait triompher dans les batailles lorsque, jugeant que l'impiété et l'anarchie étaient sœurs, il les fit taire toutes deux à la fois devant sa redoutable épée. » J'espère avoir bientôt, monsieur l'abbé, le plaisir de vous renouveler moimême.... »

Il causait amicalement de la mort avec Dupanloup. Il lui racontait l'anecdote suivante : M. X..., député, avait dit devant Royer-Collard qu'il voudrait mourir de mort subite. Protestations. « Et vous, monsieur Royer- Collard, qu'en pensez-vous ? — Monsieur, avait répondu Royer-Collard, quand on se donne le droit de tout dire on s'expose à tout entendre : le vœu que vous formez est animal... »

Ainsi Talleyrand causait avec Dupanloup ; et il observait la physionomie de son interlocuteur. Il coquetait avec M. Dupanloup et avec la mort comme il avait coqueté avec tout le monde.

Et il venait peu à peu à l'examen de son projet. Il écrivait à l'archevêque de Paris, il écrivait au Pape et disait toujours : « Il faut que la pièce soit datée de la semaine de mon discours à l'Académie ; il ne faut pas qu'on puisse dire que j'étais intellectuellement affaibli ».

Ces lettres étaient des rétractations et condamnations de sa vie passée. Elles furent jugées insuffisantes et l'on proposa des corrections à y faire. Il accepta avec beaucoup de bonne grâce. Restait qu'il signât. Il ne signait pas. Il atermoyait indéfiniment. On était terriblement inquiet. Il s'affaiblissait. On redoutait qu'il ne fût surpris par la mort. Il semblait ne le redouter nullement et être sûr de son heure. Mme de Dino le lui disait aussi discrètement qu'elle le pouvait : « ... Mais, prince, pendant que votre main le peut encore! — Qu'on soit tranquille, ' je ne tarderai pas. » Et il tardait.

Enfin, un jour, il dit : « Demain, entre cinq et six heures du matin ». On courut porter la nouvelle à l'archevêché. Le soir, il déclinait rapidement. On fut au comble

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de l'angoisse; on craignit qu'il ne passât pas la nuit; on se servit de son « ange gardien » pour essayer de vaincre son obstination : « Bon oncle, tu es calme en ce moment; ne voudrais-tu pas signer?... — Il n'est pas six heures. J'ai promis de signer entre cinq et six heures du matin. » Le lendemain matin, à cinq heures, on était rassemblé autour de lui et M. Dupanloup eut l'inspiration de faire apparaître une petite parente à lui qui faisait sa première communion le jour même. M. de Talleyrand la bénit et dit : « Voilà bien les deux extrémités de la vie. Elle va faire sa première communion et moi.... » Il n'acheva pas. A six heures, on lui présenta les papiers; il se les fit lire et les signa de toute sa signature : Charles-Maurice, prince de Talleyrand, puis il demanda la date de son discours à l'Académie et l'inscrivit. Dans la matinée il reçut le Roi et Mme Adélaïde et les remercia de l'honneur qu'ils faisaient à sa maison, fut absous, reçut l'extrême-onction. L'après-midi, à trois heures et demie, il expira. Royer- Collard, qui était présent, prit congé de M. Dupanloup en lui disant : « Vous êtes un prêtre »...

En 1840, l'abbé Dupanloup fut appelé à professer à la Faculté de théologie de la Sorbonne. Il y parla deux ans, sans un savoir approfondi, sans une grande solidité de doctrine, mais avec cette éloquence entraînante qu'il portait partout. Parlant, par exemple, du génie humain et de sa grandeur et de ses faiblesses, il disait : « Il est dans le monde, il est dans les régions de l'intelligence et de la vérité de vastes mers non encore explorées, des terres inconnues. C'est le génie qui les parcourt, qui les découvre, mais il ne les crée pas; elles existaient avant lui. Les vo3^ageurs audacieux qui découvrirent le monde ne le firent pas; ils le découvrirent.... Christophe Colomb devinait, sentait l'Amérique; il la réclama contre les orages des mers, contre les orages plus redoutables des passions humaines qui s'agitaient contre lui. L'Amérique fut sa conquête; l'Europe entière retentit d'acclations; l'ancien monde donna la main au nouveau. Le

génie, Messieurs, c'est le génie des découvertes; c'est le Christophe Colomb de l'intelligence! »

On s'étouffait à la Sorbonne pour entendre ces grandes choses.

Mais le génie a ses écueils; il les contient en luimême et, laissant ses auditeurs songer à l'abbé Lamennais, l'orateur disait : « Ces chutes du génie, tous les siècles en ont été témoins; le nôtre a reçu à cet égard de grandes et douloureuses leçons. Je n'en raconterai pas l'histoire. Hélas! nous sommes tous solidaires; ces génies ont été quelquefois nos guides; ils sont de notre sang. Loin de nous la pensée d'insulter jamais à de tels malheurs. Ce que je dirai de plus sévère contre eux c'est que je respecte ces grandes infortunes plus qu'elles ne se respectent peut-être elles-mêmes. Chez les anciens, quand la foudre avait frappé quelque lieu élevé de la terre, on ne s'en réjouissait pas. Ce lieu était entouré d'une barrière qui devenait sacrée; on ne pouvait ni le fouler aux pieds ni bâtir sur son sol; le culte d'une frayeur religieuse l'entourait aussitôt et l'on ne montrait que de loin ces lieux funestes marqués par la malédiction des cieux. »

Au contact du public le polémiste était né en Dupanloup, et aux applaudissements de son auditoire et un peu à cause d'eux il partait en guerre contre la littérature pseudo-religieuse d'alors, contre la religiosité romanesque de 1840 :

« Ils ont beau donner à leurs égarements des noms pompeux, attendrissants, héroïques, religieux même; dans le langage nouveau de leur religiosité mystique, dans leurs pieux romans, dans leurs saintes harmonies, ils ont beau nous étaler le spectacle de leur vertueuse sensibilité; ils ont beau réclamer pour leurs doux et irrésistibles penchants nos sympathies, comme ils disent, notre compassion et presque notre enthousiasme; leurs innocentes faiblesses et même leurs passions angéliques trahissent le génie du vice, l'amour effréné du plaisir et les plus honteux raffinements de la volupté. Voilà la vérité sur la douceur et la mélancolie de leurs affections. Ils ont beau

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emprunter à la religion ses voiles les plus sacrés, pour couvrir leurs honteux mystères ; ils ont beau nous parler dans leur prose et dans leurs vers de foi, d'espérance, d'amour, de charité même; on sait ce que tout cela veut dire. Ils n'en sont pas moins, leurs poèmes et leurs romans religieux n'en sont pas moins l'école de l'immoralité la pkis honteuse et la plus efFrénée qui fut jamais. Et après cela on viendra gravement nous dire que dans cet admirable siècle tout est sérieux, philosophique et religieux, jusqu'au roman, jusqu'à ces feuilles périodiques et légères qui, chaque matin, nous amusent et nous corrompent. Oui, il y a de la philosophie, du christianisme et du sérieux dans leurs livres et, sous ce sérieux, ils sapent, avec art et méthode, les fondements de toute vertu; ils brisent tous les liens du devoir; ils donnent à la jeunesse la liberté de tout faire avec le triste courage de ne rougir de rien. Ils ne respectent ni la sainteté de ]a foi conjugale, ni la candeur du jeune âge, ni la dignité de la vieillesse. Et parce que le nom de la plus sainte des créatures, de Notre- Dame^ de Marie ; parce que le nom adorable du Christ luimême, parce que la croix, comme ornement mélancolique d'une passion malheureuse, apparaissent quelquefois au frontispice de leurs œuvres, ils prétendent nous interdire l'examen et la réprobation de ces scandales ? Non ! Non!... Mais c'est assez : je veux commander la réserve à ma bouche. Ils ne me trouveront pas trop sévère et je me borne à prononcer contre eux la sentence que Platon, ce philosophe si poète, ce mathématicien si harmonieux, prononçait contre eux autrefois. Je leur dirai donc et ce sera mon dernier mot : poètes, romanciers et chanteurs de toute espèce, continuez à chanter. Quelques femmes peut-être vous couvriront de fleurs; mais nous, nous vous bannirons de notre République ! »

Contre la philosophie spiritualiste de cette époque, il disait, sans dissimuler la pitié profonde qu'elle lui inspirait : « Les anciens cherchaient une vérité qui n'était pas révélée; mais vous qui, par une préoccupation déplorable, détournez les yeux de la lumière et cherchez

toujours, vous cherchez à faux; vous n'êtes pas en lutte contre la vérité, mais en recherche auprès d'elle. Vous la côtoyez toujours et vous n'y abordez jamais, heureux quand les coups de vent ne vous rejettent pas en pleine mer au milieu des abîmes. Quand vous arrivez à conquérir laborieusement l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, vous êtes à bout. Le génie du crime en fit autant que vous; il fit plus, car vous proclamez l'être suprême et lui il le fit décréter.... Certes, Messieurs, avant Jésus- Christ, j'aurais été platonicien, ou, si j'avais connu la Judée, je me serais fait probablement encore prosélyte hébreu; mais après Jésus-Christ, je suis chrétien; je sens qu'il y a dans la philosophie évangélique tout ce qui convient aux plus hautes exigences de la raison ; mais après trois mille ans se faire platonicien, certes. Messieurs, pour des gens qui parlent de progrès, c'est être trop retardataires. C'est un anachronisme, une violence faite au progrès réel de l'humanité, et je suis plus dans le progrès que vous quand je me déclare philosophe chrétien. » C'est après cette page convaincante que M. l'abbé Lagrange, qui la cite, ajoute : « Creusant encore plus ce sujets il montrait dans sa troisième leçon la faiblesse du génie dans sa force même... »

Ce cours se termina par un incident qui n'était pas très inattendu. Une minorité d'auditeurs s'insurgea. L'occasion fut celle-ci. Citant la lettre connue de Voltaire à Thiriot : « Mentez, mon ami, mentez; je vous le rendrai à l'occasion », l'orateur s'écria : « Qu'en dites-vous. Messieurs? N'est-ce pas de ces hommes encore plus que des spinozistes et des panthéistes de son temps que Fénelon aurait pu dire : « Ce n'est [pas] une secte de philosophes, mais de menteurs » ?

Des coups de sifflet éclatèrent auxquels l'orateur tint tête avec esprit.

Mais les journaux s'emparèrent de l'affaire . Pour assurer la tranquillité du professeur, il aurait fallu des mesures d'ordre que M. Dupanloup demanda et que Villemain, alors ministre de l'Instruction publique, se

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refusa à prendre. Dupanloup ne reparut plus dans sa chaire.

L'anecdote a son intérêt, parce que ce texte, que Dupanloup avait cité et qui est très exact, a été depuis rapporté dix mille fois par les orateurs et les écrivains ecclésiastiques. Je l'ai entendu tomber de la chaire; je l'ai rencontré continuellement dans les journaux; je l'ai trouvé dans une thèse de doctorat à la Faculté des lettres de Paris. Or il est exact; mais pour lui donner, je veux dire pour lui laisser tout son caractère, il aurait fallu dire dans quelles circonstances et dans quel esprit et de quel ton et dans quel dessein et à propos de quoi Voltaire avait donné ce conseil et ces instructions. Il s'agissait d'une comédie que Voltaire voulait faire représenter et qu'il ne voulait pas qui fût dite être de lui : « Ne dites pas qu'elle est de moi et si l'on vous assure que j'en suis l'auteur, dites que ce n'est pas vrai. Mentez, mes amis, mentez. ...» On comprend qu'il y a quelque différence entre donner ce conseil à propos d'une comédie et le donner à propos d'une vérité philosophique ou historique. Dupanloup aurait pu avertir son auditoire ; il y aurait même eu à cela quelque loyauté.

A moins que Dupanloup ne fût convaincu, comme les stoïciens, que toutes les fautes sont égales et que dire « mentez » à propos d'une comédie est aussi grave que de le dire à propos de la Saint-Barthélémy et il est possible que Dupanloup ait eu cette doctrine. A moins, encore, que Dupanloup n'eût point découvert ce texte et l'ait eu de seconde main. Un écrivain à qui l'on reprochait d'avoir cité ce texte, lui aussi, sans le replacer dans son cadre, répondit : « J'avais trouvé cela dans Dupanloup ». Il est possible que Dupanloup lui-même l'eût trouvé déjà dans un autre.

Quoi qu'il en soit, le cours cessa et vous connaissez l'origine de la légende de Voltaire recommandant le mensonge. Il est vrai que s'il ne l'a jamais recommandé sérieusement il l'a pratiqué de tout son cœur. Il faut rendre justice à tout le monde.

Dupanloup rentra dans son séminaire et continua son œuvre de merveilleux éducateur. Il publia, en 1841, la Méthode p-énérale de catéchisme et les Eléments de rhétorique sacrée \ en 1843, le Manuel des petits séminaires.

Ces petits séminaires en particulier et toutes les maisons d'éducation religieuse en général, l'occasion se présenta à lui de les défendre en 1844. Depuis 1830, les catholiques réclamaient la liberté d'enseignement qui avait été proclamée dans la Charte. Elle n'existait que dans l'enseignement primaire; elle n'existait pas pour l'enseignement supérieur; elle n'existait dans l'enseignement secondaire qu'en ceci que les petits séminaires étaient tolérés comme écoles préparatoires aux grands séminaires et que les jésuites, plus ou moins déguisés, tenaient quelques maisons d'éducation. Or, à gauche, on menait campagne contre les jésuites et l'on dénonçait les petits séminaires, d'une part, comme méprisables pour ce qui était du niveau des études, d'autre part, comme pénétrés de l'esprit jésuitique ; et, à droite, on invectivait contre l'Université considérée comme donnant un enseignement antireligieux et immoral.

C'est dans ces circonstances et pendant que Montalembert, en toute occasion, réclamait éloquemment la liberté de l'enseignement, que fut présenté par le gouvernement le projet de loi de 1844.

Ce projet donnait une liberté très limitée, ne touchant pas aux petits séminaires, mais exigeant pour l'obtention des grades un « certificat d'études » qui constatait que l'on avait reçu l'instruction, pour les hautes classes, dans un lycée ou collège de l'État et, d'autre part, exigeant des professeurs de toute maison ecclésiastique une déclaration de n'appartenir à aucune congrégation non autorisée, ce qui visait les jésuites.

Le rapporteur de cette loi était M. le duc de Broglie. Dans son rapport il avait marqué un certain mépris pour les petits séminaires. M. Dupanloup s'émut, obtint l'autorisation d'écrire sur ce sujet et publia deux Lettres à M. de Broglie où il offrait de faire concourir ses élèves

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de Saint-Nicolas du Chardonnet avec les élèves des lycées de Paris et où, du reste, élargissant le débat, il soutenait brillamment, comme Montalembert, la cause de la liberté de l'enseignement. Les deux Lettres à M. de Broglie (1844), la hvochwvQ Les Associatio7is religieuses^ véritable état de la question (1845), L'Instruction (1845), De la Pacification religieuse (1845), la Lettre au P. de Ravignan (1845), témoignent de la part très considérable qu'il a prise à la lutte pour la liberté d'enseigner qu'à côté de lui Ravignan, Montalembert et trente évêques soutenaient à cette époque avec la dernière énergie.

En même temps il prêchait : jubilé de Liège, carême de Saint- Vincent de Paul, avent de Saint-Sulpice.

Pendant ce temps l'Université multipliait les brochures et les livres pour la défense de son monopole et de la civilisation menacée, et Eugène Sue publiait son Juif errant pour montrer l'immense péril que les jésuites, en particulier, et l'Église catholique, en général, faisaient courir au monde, et Louis-Philippe disait, paraît-il : «C'est une querelle de bedeaux et de cuistres ».

En 1846, Dupanloup publia : La vraie et solide vertu sacerdotale^ par Fénelon, textes et commentaires, et réimprima, plus étendu, son Christianisme présenté aux hommes du monde^ qui lui aussi est un recueil de textes de Fénelon encadrés de commentaires.

Son autorité grandissait. Les hautes approbations lui venaient de partout, de Belgique, d'Allemagne, de Rome. Lamartine, qui aurait pu se croire visé dans la furieuse attaque de Dupanloup contre la religiosité du xix® siècle, lui adressait une de ces lettres qui alors sacraient un homme : « Monsieur, je connaissais par la renommée le manifeste de paix [la Pacification religieuse] que vous venez de publier. Je suis fier de savoir mon nom inscrit parmi les plénipotentiaires du traité. La paix en tout genre est de Dieu; la guerre est des hommes. Or la paix ne peut être que dans la liberté. Quand on possède tous ses droits on n'a rien à empiéter sur les droits d'autrui. Vouloir plus c'est tyrannie; accepter moins c'est servitude. Vous me

rappelez les temps éloignés et les jours sereins de la Roche- Guy on [où Lamartine, chez M. le duc de Rohan, s'était rencontré avec Dupanloup tout jeune alors]. Nous étions des enfants, nous voilà des hommes. Bientôt nous serons des vieillards. Ainsi passe la vie; mais Dieu ne passe pas. Voilà pourquoi il est si beau de s'occuper de lui comme vous le faites et de se préparer aux jours éternels en illuminant et sanctifiant les jours présents. Alph. de Lamartine. Saint-Point, 25 juillet 1845. »

C'est précisément en 1845 que M. Dupanloup quitta pour n'y plus revenir son cher petit séminaire de Saint- Nicolas du Chardonnet. Entre le nouvel archevêque, Mgr Affre, et lui, il y avait, et précisément au point de vue pédagogique, de très sensibles divergences. Déjà en 1842 M. Dupanloup avait été un peu invité à se préparer à se séparer de ses élèves chéris. Il avait résiste avec douceur et fermeté. Il avait écrit : « L'œuvre du petit séminaire, conçue et constituée comme elle l'est actuellement, est trop près de son commencement pour avoir eu le temps encore de se fonder.... Cinq années ne peuvent suffire qu'à ébaucher une telle œuvre. Peut-être les premiers essais en sont-ils assez heureux; mais ils ne sont pas assez éprouvés, affermis; peut-être celui qui a entrepris l'œuvre est-il plus qu'un autre dans l'obligation ou en position de la poursuivre et de l'achever; et quelques années encore paraissent indispensables pour la mettre en pleine voie de sécurité, pour la rendre capable d'être transmise, pour la laisser à l'état de fait accompli, de tradition, pour lui imprimer enfin la solidité et l'autorité de l'expérience et du temps. Il reste des règles à rédiger, des instructions à fixer, la théorie et la pratique à établir; il n'y a rien de tout cela pour la direction des petits collèges en général et il serait honorable pour le petit séminaire de Paris, en même temps qu'utile à ses propres intérêts, d'avoir le temps de donner tout à la fois la leçon et l'exemple. »

En 1845, les différences de vues ayant augmenté, peut-

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être aussi étant intervenues des questions de personne, l'abbé Dupanloup dut se retirer de lui-même pour n'être pas obligé de le faire et quitta le petit séminaire après des adieux déchirants, de ses élèves à lui, et de lui à eux. Il était nommé chanoine de Notre-Dame, et, par le Pape, protonotaire apostolique. Nous pourrons désormais l'appeler Monseigneur.

Il fut vraiment ému et désolé jusqu'au fond de son être. Il écrivait à la princesse Borghèse : «... Je tâche de regarder la Providence en face et de marcher ».

Une destinée très brillante s'offrit immédiatement à lui. Prévenu et instruit par son ambassadeur, M. deBrignole, le roi de Sardaigne offrit à l'abbé Dupanloup, né Français, mais né en Savoie... tout ce qu'il voudrait, évêché, archevêché, direction de l'instruction publique. M. Dupanloup refusa tout. D'abord il avait, comme il l'écrivait luimême à la princesse Borghèse, « la plus extrême répugnance pour l'épiscopat, même en France, même à Versailles »; ensuite il s'en jugeait « plus indigne que tout autre », ce qu'il nous permettra de ne pas croire absolument; enfin il avait « ses liens de Providence à Paris », ce qui veut dire que quitter ce grand théâtre et ce grand champ de bataille lui était impossible. Il répondit donc : « Sire, j'ai été plusieurs fois confus et profondément touché des témoignages de bonté que Votre Majesté a bien voulu faire parvenir jusqu'à moi. Mais je ne saurais exprimer combien ajoute à ma confusion et à mon attendrissement le nouveau témoignage de si haute et si bienveillante confiance que Votre Majesté vient de me faire offrir par M. le marquis de Brignole, son ambassadeur à Paris. Les circonstances mêmes où je me trouve y ajoutent un prix d'une délicatesse vraiment royale. Pourquoi la force des choses et du temps semble-t-elle aujourd'hui me condamner. Sire, à ne pouvoir répondre à une si auguste confiance? J'ai dit ma peine à M. le marquis de Brignole ; il a bien voulu l'accueillir avec une bonté digne de représenter celle de Votre Majesté; il est sûr que la Providence m'avait attaché à l'Église de France

par des liens d'une ancienneté et d'une force bien difficiles à briser. Si votre royale bienveillance ne peut les rompre, Sire, c'est qu'ils ne sauraient être rompus.... »

Mgr Dupanloup restait à Paris, prêchant, dirigeant des âmes avec une sollicitude infinie dont nous aurons à parler plus loin et occupant dans Paris une grande situation personnelle qu'au fond il préférait à tout.

1848 survint. Comme il arrive souvent, le destin se plaisant à se jouer des hommes, cette révolution anticléricale prépara et assura la victoire de la liberté de l'enseignement poursuivie en vain pendant les dix-huit ans du gouvernement de Juillet, et il est à remarquer que c'est 1848 qui donna au parti catholique la liberté de l'enseignement secondaire et 1870 qui donna au parti catholique la liberté de l'enseignement supérieur.

Dès 1848, Dupanloup, sentant combien la situation était grave et voulant s'assurer un organe pour la libre propagation de ses idées, acheta VAfiti de la Religion^ où il écrivait déjà depuis un an et peut-être plus.

Mais, avant de le suivre dans le rôle politique très important qu'il joua sous la seconde République, nous avons à le considérer dans une circonstance domestique très douloureuse. En 1849, il perdit sa mère. C'est lui, comme il sied, que nous laisserons parler en ces heures tragiques :

« Mon séjour à la Combe [maison de campagne d'un de ses amis du Dauphiné] avait été d'une profonde tristesse. Mes courses aux alentours d'Annecy étaient pénétrées du même sentiment de mélancolie chrétienne et cependant d'une grande reconnaissance envers Dieu. J'avais hâte de revenir voir ma mère.

« Je revins le i" septembre : je ne devais plus passer que cinq mois avec elle. Elle eut en me revoyant un de ces saisissements de joie comme à mes retours de Rome en 1842 et en 1846, à en mourir. Tout son cœur éclatait.... Le 8 novembre, octave de la Toussaint, fête des saintes reliques, elle fut frappée à mort : une douleur de côté affreuse. Les saints, le ciel la rappelaient. M. Guillot, M. Récamier [médecins], vinrent de suite; Antoinette

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passa la nuit. Le lendemain une sœur vint. Je pus, le samedi, partir pour ce triste voyage d'Arras et de Bruxelles. Je reçus de ses nouvelles chaque jour. Je revins le 15, le soir. Je la trouvai à l'extrémité.... J'aurais pu la perdre cette nuit. Dieu me la garda. Mais, le lendemain, ce fut affreux. Ce jour-là, elle avait déjà voulu voir M. Guesnier, son confesseur. Le lendemain, elle reçut avec une joie extraordinaire, dont ma misère fut étonnée et pourtant consolée, les sacrements. Elle alla depuis beaucoup mieux....

« Le I" et le 2 janvier, elle me parut très mal. Je fislaneuvaine à sainte Geneviève; elle en fut très touchée; elle m'appelait son ange. Puis vint la neuvaine à saint François de Sales. M. Récamier la trouva si bien qu'il me dit : « Dans trois jours nous pourrons la transporter dans son nouveau logement ». Dieu en avait disposé autrement. Il voulait mieux faire.

« Le 28 au soir, elle fut très fatiguée, la nuit fut très mauvaise ; je fus consterné. Le 30, je compris qu'il n'y avait plus d'espoir; le 31, niercredi, je dis ma messe en pleurant. J'allai chercher M. Guesnier; quand je revins, elle communia avec une extrême joie; elle avait montré le plus grand empressement : elle était toute en Dieu.

« Le jeudi i" février, à deux heures du matin, j'entendis ma pauvre mère qui priait et gémissait; j'accourus : « Filiy ne obliviscaris gemiUis niatris tuœ » ... Quand je lui rappelais combien Dieu avait été bon pour elle et pour moi, elle disait : « Oh! oui, j'ai bien confiance en mon bon Dieu ». Elle ajoutait : « et en la bonne Sainte Vierge. Oh! la bonne Sainte Vierge! » Quand je lui dis : « C'est moi, votre cher enfant. — Oui, c'est mon fils, reprit-elle, je me suis confessée à mon fils. » C'était vrai; une fois, pendant sa maladie. Cela lui avait fait grand plaisir. Elle se souvenait sans doute de saint François de Sales et de sa mère ; je remarquai qu'elle semblait heureuse de me nommer son père....

« Deux heures aprèsje me réveillai avec un serrement de tête affreux. Mon malheur m'apparut. Je fus saisi surtout,

d'une manière extraordinaire et toute divine, de la pensée si vraie, si juste, si pénible que je n'avais pas été pour elle ce que je devais être et que mille fois j'avais fait souffrir son cœur : avant mon sacerdoce par mon indifférence, depuis par des duretés de caractère.

«Je passai la matinée auprès de son lit, priant douloureusement. Elle priait toujours, parlait plus péniblement. M. Récamier et M. Guillot me rassurèrent encore ou du moins l'essayèrent. M. Récamier m'envoya confesser [des pénitents]. Je ne me suis pas repenti d'avoir fait alors cet office de charité; ma pauvre mère m'y aurait engagé; mais il fut cause que je ne lui ai pas reparlé. Quand je revins je la trouvai calme, comme on me l'avait dit et fait savoir plusieurs fois dans l'après-midi; mais c'était le calme de la fin et de toutes ses forces anéanties. Je fus consterné. M. Guesnier dit les prières des agonisants. Ces derniers moments furent cruels. Le Père de Ravignan vint et m'entraîna.

« Dès lors, au milieu de ma très amère douleur, il y eut un sentiment qui domina dans mon âme, le sentiment de la reconnaissance envers la bonté de Dieu, dont je repassai les ineffables bienfaits pour ma mère et pour moi depuis le jour de mon baptême jusqu'à ce triste jour de la m.ort de ma mère. D'une seule vue je voyais : ma naissance à Noël, mon baptême le même jour, l'adoption de sainte Geneviève; Paris, qui devait nous perdre, Saint-Sulpice qui nous sauva, M. Borderies, l'ange de Dieu, le sacerdoce, les catéchismes, le petit séminaire, tant de grâces et de croix ! . . .

«J'avais un secret désir de ne la perdre que le 2 février, qu'elle mourût dans la fête, qu'elle la célébrât au ciel; qu'après avoir été purifiée pendant quarante-sept années sur la terre elle fût présentée au temple éternel par Marie elle-même : purificatis tibi mentibiis prœsentari 7nereatur. Dieu a exaucé ce vœu. A minuit moins un quart j'ai commencé auprès d'elle les prières des agonisants. Je ne puis exprimer ce qu'ont été pour moi ces prières. Je sentais que chaque parole était vraie, qu'elle s'accomplissait,

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que rien de ce que demandaient ces prières n'était refusé. Je n'aurais jamais pensé que la prière avait une puissance si ferme, si absolue. [Gela dura] jusqu'à minuit et demi où ma pauvre chère mère rendit le dernier soupir, dans la fête du 2 février, un vendredi, jour de tristesse, jour de la mort de Notre-Seigneur. Rien ne peut rendre la consolation avec laquelle je dis deux fois de suite les vêpres des Morts. Les espérances, les assurances de ces saints cantiques sont toutes divines ; mon cœur en était pénétré. Je me levai enfin; je baisai son front et ses yeux fermés. Puis je m'éloignai. »

Je ne songe pas à commenter cet admirable poème de piété et de piété filiale ; rentrons dans la triste politique.

En 1849, Mgr Dupanloup insista de toutes ses forces pour que M. de Falloux acceptât un ministère et ce fut lui qui triompha de sa résistance par son éloquence impétueuse, et particulièrement par cette citation de saint François Xavier : Satius est Dei causa servitutem, su^ bire quant ^ crucis fuga, perfrui liber tate. Sous le ministère Falloux, une commission parlementaire et extraparlementaire pour préparer l'organisation de la liberté de l'enseignement fut nommée. Mgr Dupanloup en faisait partie; M. Thiers en fut nommé président. Mgr Dupanloup prit la part la plus active aux travaux de cette commission. Il séduisit Thiers. Il argumenta victorieusement contre Cousin. Il devint comme l'âme ardente et cependant très avisée de cette compagnie. Il y montra une intelligence très vive du réel, de l'utile et du possible. Il fut, dans la presse, attaqué avec la dernière violence par la gauche et par la droite, par les partisans du monopole universitaire et par les catholiques intransigeants, partisans du monopole ecclésiastique. De ces travaux, la loi Falloux sortit, très libérale, très sage, parfaitement accommodée à une nation qui, ayant plusieurs religions et plusieurs conceptions générales des choses, a droit au choix entre plusieurs enseignements et a droit d'exiger que ce choix lui soit permis par la loi.

C'est dans ces circonstances que Mgr Dupanloup fut nommé évêque. « Cet homme doit être évêque », était depuis longtemps le mot de tous. Il était, particulièrement en 1849, celui de M. de Falloux, de M. Thiers. Mgr Dupanloup résista longtemps. On sait qu'il avait manifesté déjà quelques années auparavant ses « répugnances invincibles » à l'égard de l'épiscopat. Il n'aimait pas l'administration, bien que, quand il y était forcé, il s'en tirât à merveille; et surtout, qu'il s'en rendît compte ou non, il voulait rester à Paris, au centre des influences et des luttes, au lieu où l'on reçoit les coups de plus près, et il ne se plaisait que là. Il résista avec sincérité et obstination. On dut lui retourner sa citation de saint François Xavier : il trouva le mo3^en de démontrer qu'elle ne s'appliquait pas à lui. M. de Falloux dit au Prince président et dut répéter à Mgr Dupanloup : « Il y a des prêtres qu'il faut faire évêques pour un diocèse et il 3^ en a qu'il faut faire évêques pour l'Église ». Il résistait. M. de Ravignan venait le voir et lui disait : « Mon ami, quel jour est-ce aujourd'hui? — Mais le Vendredi Saint. Que voulez-vous dire? — : Le Vendredi Saint, le jour de la croix, n'est-ce pas? — Oui. — Eh bien, je vous l'apporte ou plutôt Dieu vous l'envoie, et il faut accepter ; il faut être évêque. » Il répondait : « C'est impossible. M. de Falloux doit bien le savoir. C'est une chose décidée; il ne faut plus m'en parler. » Il consultait son amiM.Mollevaut qui, lui, disait à Mgr Dupanloup précisément ce que Mgr Dupanloup pensait : « On trouvera un autre évêque d'Orléans; mais qui trouvera-t-on pour faire à Paris ce que vous y faites? » Il se disait, car il l'a écrit : « Il faut rompre encore une fois ma vie, mon ministère et plus que jamais renoncer au peu de bien que je fais et à celui de l'avenir, prendre une charge effroyable, effroyable comme administration, effroyable comme charge d'âmes. Je me connais ; je me croirai obligé à faire par moi-même tout ce qu'on n'aura pas réussi.... J'aime mieux mille fois m^ourir simple prêtre qu'évêque.... Si c'était un devoir,... si j'y voyais clairement le bon plaisir de Dieu.... Autrement, non. »

LA SORBONNE

C'est peut-être à cette époque qu'il a écrit, à coup sûr à cette époque qu'il a pensé ceci : « Les affaires administratives, le gouvernement d'un diocèse, les règlements qu'on fait, l'exécution qu'on presse, tout cela est bon, sans doute, vient du surnaturel et y mène, mais on n'y voit pas les âmes de près, la grâce de près, la lumière de Dieu de près; la confession, la prédication, voilà ïopus ministerii; le reste est bie^t aride ».

Ainsi c'est avec une parfaite sincérité qu'après son sacrifice fait il écrivait à une dame romaine : « Je me hâte de vous dire qu'après huit jours de la lutte la plus affreuse, on vient de m'arracher violemment mon consentement à l'évêchô d'Orléans. Je n'ai pas le temps et je n'aurais probablement pas le courage de vous dire ce que m'ont fait souffrir mes meilleurs amis en cette circonstance. » Et encore : «... Je n'ai pas accepté Orléans; on m'a fait une violence brutale; je ne puis pas me servir d'un autre mot ».

Oui donc ou quoi l'avait décidé? L'incident suivant. Le cardinal Giraud, archevêque de Cambrai, revenait de Gaète où le pape était encore réfugié. Après lui avoir parlé des résultats de sa mission, M. de Falloux lui parla de l'évêché d'Orléans : « Dupanloup! lui dit le cardinal. — Évidemment; mais il ne veut pas. — Envoyez-lui Ravignan. — C'a été fait et inutilement. — J'y vais, je lui peindrai les malheurs de l'Église et l'acceptation comme un devoir. — Je vous en supplie ! » Le cardinal fit comme il avait dit. Il parla le langage de la sévérité. Il parla sans doute de désertion. Dupanloup céda le lendemain, écrivant au ministre : « Le mot qui vous a décidé me décide. Satius est Dei causa servitutefit sttbire qîcafu, crucis fiiga, perfrui libertate. C'est donc fini; je vous donne ma triste mais certaine parole : oui. Malgré la douloureuse influence que vous aurez eue sur la fin de ma vie, vous n'en êtes pas moins très avant dans mon cœur et vous savez tout ce que Dieu y a mis pour vous de tendresse et de respect. »

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