SYLLABUS II LES COURS DE JEUNES FILLES
A partir de 1851 jusqu'à sa mort, l'évêque d'Orléans avait adopté corame lieux de villégiature le château de La Combe et Menthon.
La Combe est un château en Dauphiné, au milieu des montagnes, à quelques lieues de Grenoble, dans la vallée duGrésivaudan. Il était habité par la famille Du Boys, qui était depuis longtemps liée à Mgr Dupanloup par des relations d'amitié. Le château de La Combe, dit l'abbé Lagrange, est dans une situation incomparable. « De la terrasse qui va d'une tour à l'autre et d'une seconde ter-' rasse qui regarde Grenoble, la vue est merveilleuse. On a sous ses pieds l'Isère qui serpente à travers des prairies parsemées de peupliers; devant soi les âpres sommets de la Chartreuse; à gauche, aux extrémités de l'horizon, Grenoble et ses montagnes, à droite les cimes lointaines de la Savoie. De ce côté, parallèlement à la vallée, se prolonge, horizontale et plane, une grande allée de marronniers et de tilleuls séculaires que d'autres allées continuent jusqu'à une gorge et un précipice profond. » Très fatigué, en 1848, l'abbé Dupanloup y avait accepté l'hospitalité de la famille Du Boys, y avait séjourné pendant deux mois, y avait été très heureux, quoique inquiet des événements politiques, et avait fait une
excursion à la Salette dont le miracle était alors dans sa nouveauté. Il y retourna bien des fois.
C'est l'année suivante qu'il avait découvert Menthon, charmant village à mi-côte, dominant le lac, en face d'Annecy, et qui fut illustré plus tard par les villégiatures de Taine. Il y avait été, en 1849, comme nous venons de le dire, faire visite à Mgr Rendu, évêque d'Annecy. L'évêque d'Annecy lui fit connaître la famille de Menthon. Les Menthon habitaient dans les environs du village le château historique de Menthon, manoir du ix*" siècle où naquit saint Bernard de Menthon. Des fenêtres du château la vue plonge sur le lac. De tous les côtés un magnifique et sévère horizon de montagnes, et Annecy, tout près de son lac, comme à l'ancre.
L'abbé s'était plu en ce séjour dont la beauté le séduisait et qui ramenait en lui tous les souvenirs de son enfance. Il devint l'ami de M. Alexandre de Menthon et î'ami et le directeur de Mme de Menthon avec laquelle il entretint une correspondance très active, et cette liaison ne se termina qu'avec sa vie.
Il se partagea pendant tout son âge mûr et toute sa vieillesse entre ces deux lieux de repos également chéris. Quand il était en l'un d'eux, il écrivait aux habitants de l'autre qu'à cet autre il aspirait de tout son cœur. Dans l'un et l'autre de ces châteaux, sa vie de villégiature, singulièrement occupée encore, était la même. Le matin, levé de très bonne heure comme toujours, il faisait oraison longuement en se promenant sur les terrasses, puis il disait sa messe, puis il travaillait jusqu'à midi. L'après-dînée il se promenait, marcheur intrépide, par la montagne, les dernières années porté sur un petit âne que l'on appelait « le prie-Dieu de Monseigneur », parce que souvent il y lisait son bréviaire.
Il aimait infiniment les montagnes, leur architecture, leurs dessins et aussi leur air et leur flore. Il avait en lui du poète biblique et aussi du poète classique, et il répétait le vers d'Horace :
In reducta valle 7nugientium errantes grèges,
AU CHÂTEAU DE LA COMBE
Il écrivait d'Orléans à Mme de Menthon : « Depuis ma course au sommet des montagnes j'ai fait tant de choses dans la plaine que ce temps me paraît un siècle. En vérité, si la montagne n'était d'Orléans qu'à une journée de chemin de fer elle me verrait trop souvent, tantôt pour y admirer les primevères et les violettes du printemps et tantôt ces jolies petites fleurs d'automne qui sont comme le dernier sourire de la nature à la fin d'un beau jour. Mais il y a quelque chose de meilleur dans tout cela dans la montagne : c'est Dieu qu'on y trouve si présent. »
Il écrivait sur La Combe : « J'ai goûté plus que jamais ce beau lieu, son élévation au-dessus de toutes les basses régions, sa grandeur, les magnificences de Dieu, les matinées et les soirées admirables, la paix et la douceur de la solitude. Rien n'est plus beau que cette grande allée par ce beau soleil et ce vent frais ; la paix y est profonde et splendide. C'est un palais de fraîcheur et de verdure au milieu des plus grandes scènes de la nature. Dieu y paraît si grand ! »
Il notait (comme il notait tout) ses impressions de promenade : « Course magnifique par le Martinet et ces hauteurs et jusqu'au fond de ces montagnes; il y eut sur le bord de ces torrents des passages incomparables, un surtout : le charme ne peut aller plus loin. Comme Dieu est présent en ces beaux lieux! Quelle consolation de le sentir si près et de se sentir si loin du monde! » — « Admirable course à Laval. Retour par le bois; cette vue, cette route si délicieuse, cette ombre si fraîche; puis ces hauteurs et ce chemin par les pelouses et dans ce bois Fontanella, si solitaire, puis ces prés, ces maisons isolées et la découverte de ces hautes montagnes, de ces neiges, de ces glaciers sur nos têtes ; tout cela fut ravissant! » — « Dernière matinée, ces ascensions du matin à pied, à âne, priant, admirant, ont une grande douceur. Cette montée jusqu'au Bausson [il n'est ni à Menthon ni à La Combe; il est à Chamonix] par cette fraîcheur délicieuse; ce retour le long du torrent; ces
eaux si pures et si vives, ces herbes odorantes, ces ombrages si touffus et si brillants; que tout cela était doux à voir ! »
Il sentait que la nature le reposait et aussi l'inspirait. « Si Dieu l'a pour agréable, je laisserai le poids du jour et de la chaleur à notre coadjuteur et pendant ce tempslà, avec mon chapelet et ma plume, je servirai Dieu et l'Église; ici les bonnes pensées me tomberont drues et menues comme les neiges qui tombent en hiver. »
Et, quand il fallait revenir au travail, je veux dire à un travail plus continuel, il puisait dans sa passion du devoir et aussi dans la sérénité que la nature elle-même lui avait rendue la force de reprendre la chaîne en souriant : «Je serais bien ingrat envers le col de Tamiers si je ne m'en souvenais comme d'une des plus délicieuses courses de ma vie. Hélas ! on voudrait bien habiter dans la sérénité de ces hauteurs et goûter la paix dans cette belle lumière. On dirait volontiers comme saint Pierre : « Bonuin est nos hîc esse ; c'est bien bon d'être là » ; mais le Bon Dieu nous répond par ces paroles de saint Augustin : « In monte requiescere cupiebas^ tu désirais te reposer dans la montagne ; descende laborare, descends travailler ; prœdica veritatem^ prêche la vérité; habe caritatem^ aie la charité ; et sic parvenies ad œternitatein^ et ainsi tu parviendras à l'éternité; ubi inventes seciiritatem, où tu trouveras la sécurité. »
Menthon avait pour lui ce charme particulier qu'il y retrouvait les premiers sites qui avaient attiré ses yeux d'enfant. Il ne séjournait pas à Menthon sans aller revoir Annecy et cette Puya où il avait si délicieusement vagabondé avec sa mère : « 25 septembre 185 1 : Promenade solitaire à la Puya, délicieuse... Comme la confiance renaît toujours là, au milieu de l'attendrissement, de la vue claire de la bonté de Dieu, du souvenir présent de ses innombrables bienfaits et de la reconnaissance sensible.... Je trouve là les deux émotions les plus douces et les plus vives : la plus belle nature et la plus douce grâce. » — «6 octobre 1856 : Je suis monté jusqu'à ces
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sapins, puis à ces maisons si paisibles ; je me reposai dans cette grange, sur ces feuilles de chêne et de châtaignier ; je redescendis à la maison de la Françon et, de là, à Notre-Dame Auxiliatrice. J'ai bien prié et baisé la pierre de cette petite chapelle.... C'est un lieu admirable, d'où je repasse d'un coup d'œil toutes les bontés de Dieu. De là, course toujours chère à cette chaumière [où, sans doute, il avait fréquenté avec sa mère], à ces pauvres gens que j'étonne et qui ne savent pas les secrets de mon âme et quels lointains et ineffaçables souvenirs me viennent là au cœur. »
« Il voulut tout revoir », comme dit Hugo, ou, comme Lamartine fait dire à Jocelyn :
Je voulus sur ces lieux si pleins de tristes charmes Attacher un regard avant que de mourir. Et je passai le soir à les tous parcourir.
Il alla dans les Bauges visiter Saint -François, la paroisse de son oncle le curé. Il s'y dirigea par le Châtelard, où il s'informa de ce qui était arrivé à Saint- François ; demandant si une famille Dumas, où autrefois sa mère était reçue, existait encore. Il s'achemina vers l'humble village.
« Enfin je découvris Saint-François, son église, son presbytère ! Pauvre mère ! Quels souvenirs lointains ! Elle y alla, il y a quarante-sept ans, pour la dernière fois, faire ses adieux à son oncle. Ce départ pour Paris dut attrister celui-ci; mais le Bon Dieu avait ses desseins; il me menait où il voulait.... Ma mère venait là avec joie; c'est le seul souvenir dont je l'ai ouï parler avec épanouissement. Au fait c'est le seul lieu où elle ait été heureuse en ce monde, aimée, recueillie. Son oncle, frère de sa mère, bon, compatissant, généreux, vif, spirituel, plein de foi, lui faisait grand bien à l'âme et au cœur. Elle lui confiait toutes ses peines. Quelles douces et longues conversations ils avaient ensemble! Il l'encourageait, la consolait des ennuis que lui donnaient l'intérieur et l'irréligion de ma tante. Là elle était délivrée d'Annecy et de ses
tristesses. Puis la famille Dumas, si respectable; ces relations si douces, si honorables, si gaies. On l'aimait beaucoup. Je me représentais tout cela. Elle, de sa croisée, regardait cette belle vallée, la belle et verdoyante montagne d'en face, descendant et montant. Avec quelles douces pensées elle partait, faisait la route! On lui envoyait un cheval; je la conduisais un peu; j'allais audevant d'elle au retour. Mon oncle la reconduisait. Je dis là un bon bréviaire avec grande et profonde douceur, priant pour tous ceux par qui Dieu m'a fait mes premiers biens. Domine^ spes tnea a juventuteinea\ Seigneur, vous êtes mon espérance depuis ma jeunesse; comme c'est vrai! In te cantatio mea seinper\ c'est vous qui serez toujours l'objet de mes cantiques; voilà bien ce qui doit être. Ego sum vermis et non liomo\ je suis un ver de terre et non un homme; et abjectio plebis, un pauvre fils du peuple; voilà bien où j'en étais, mais : c'est vous qui m'avez appelé au jour; in te projectus sum ex utero^ du sein de ma mère j'ai été jeté entre vos bras. Puis, après avoir dit et redit ces admirables paroles, j'ai commencé l'office de saint Euverte, mon saint prédécesseur. Voilà le miracle et cette incroyable transformation. Elegit ipsuin Doininiis ab omni viventi^ Dieu Ta choisi entre tous les êtres vivants. Quelle élection fut la mienne!...
« Puis, après un déjeuner paisible dans cette chère cure de Saint^François, avec de bons œufs sur le plat, de la crème et des poires, avec les goûts d'autrefois, je redescendis par la route que suivait ma mère.... Et je m'en allai seul avec mes pensées, avec Dieu et ma pauvre mère! »
Dans ces deux châteaux de La Combe et de Menthon, il était, comme on peut croire, un centre d'attraction. Ici ou là se rendaient le savant et spirituel baron d'Eckstein ; M... Sauzet, aimable, gracieux et grave penseur; Mgr Ginouilhac, évêque de Grenoble, le Père Lacordaire, l'abbé Gratry, Mgr de Marguery, évêque d'Autun; le Père Perraud, oratorien, plus tard évêque d'Autun, cardinal et membre de l'Académie française; M. l'abbé Turinaz, depuis évêque de Nancy, bien d'autres.
AU CHÂTEAU DE LA COMBE
Les soirées, en Tune ou l'autre de ces résidences, se passaient en longues conversations spirituelles sous la clarté religieuse des étoiles, et le grand prédicateur y était souvent aussi bien inspiré par ce temple que par les ogives de sa cathédrale. Naturellement, il continuait là comme partout son rôle d'apologiste et de confesseur.
C'est ainsi qu'à La Combe il rencontra jeune homme cet enfant de douze ans qu'on lui avait amené en voiture à quatre chevaux à son catéchisme de la Madeleine et qui lui avait dit de prime abord : « Monsieur, il faut que vous sachiez tout d'abord que je suis un athée y?. Il l'avait converti assez vite; mais depuis ce temps le jeune homme avait perdu la foi. L'évêque l'entreprit à nouveau, le convertit une seconde fois et il fit à peu de temps de là une mort chrétienne.
C'est à La Combe qu'il vit encore l'heureuse fin d'une lente conversion qu'il avait préparée avec des soins paternels, celle de la jeune Anglaise Harriett Shiletto. Il l'avait rencontrée en Orléanais, au cours d'une de ses tournées pastorales, dans une famille où elle était institutrice. Elle était protestante et pénétrée d'un sentiment religieux très profond. Elle regardait le catholicisme avec curiosité. Il avait été très simple comme toujours. Il lui avait simplement dit que le protestantisme était la mobilité et le catholicisme la stabilité dans le port. Il avait laissé en elle une inquiétude et un attrait. Méditant sur ces grandes choses, il avait écrit pour elle : « Nous allons toujours; mais où? Au catholicisme peut-être dont nous sommes sortis. Lui, il demeure sur la pierre qui le porte, toujours le même. Nous, qu'étions-nous hier et que serons-nous demain? »
Il était parti pour Rome et, ne l'oubliant pas, il avait correspondu avec elle très fréquemment. Comme c'était sa méthode, comme il en avait usé avec Talleyrand, il n'obsédait pas, il ne pressait pas, il parlait doucement et attendait; il laissait venir et opérer la grâce, en laquelle il croyait profondément, et se contentait d'y aider discrètement. A Rome, il reçut la nouvelle de la conversion; à
La Combe, où, revenant, il s'était arrêté, la longue relation des étapes successives du retour. Les conclusions de la jeune fille, en tout cas très éloquentes, étaient celles-ci : « L'Église catholique a l'Eucharistie, don total de Dieu à l'homme; l'Église enfante la virginité, don total de l'homme à Dieu. Je crois qu'il y a la plus grande vérité là où il y a le plus grand amour. »
Ce fut pour l'évêque une immense joie. Tout aussitôt il appela la jeune fille à La Combe. Il lui imposa une retraite préparatoire qu'elle fit avec la plus grande piété et la plus vive exaltation intérieure. Elle entra dans la religion catholique avec une sorte d'ivresse. Elle retourna en Angleterre, où elle se retira dans un couvent de Clarisses.
Tels étaient les repos, les travaux et les joies de Mgr Dupanloup aux mois d'août et de septembre dans les montagnes du Dauphiné et de la Savoie; c'est à La Combe qu'il devait mourir en regardant ces piliers magnifiques qui semblent soutenir le ciel.
Très peu de temps après sa réception à l'Académie française, Mgr Dupanloup prit part, à Rome, avec deux cents évêques, à la proclamation, comme dogme, de l'Immaculée Conception, c'est-à-dire de ce fait que Marie, mère de Dieu, a été exempte du péché originel. Il écrivit à ce sujet et sur ce sujet une grande instruction pastorale. En 1855, il prononça dans son église cathédrale le panégyrique de Jeanne d'Arc et rétablit l'institution des fêtes de Jeanne d'Arc à Orléans. En 1857, il donnait les deux derniers volumes (ce qui faisait trois en tout) de son grand ouvrage sur l'éducation.
La période historique 1859- 1860 allait le rejeter pleinement dans la politique. Dès que la guerre contre l'Empire d'Autriche fut déclarée l'évêque comprit, comme beaucoup d'autres, que le pouvoir temporel du Pape était menacé et que, quoique ce ne fût pas le dessein de Napoléon III, la direction des événements lui échappant, l'effervescence italienne aboutirait à l'unité italienne au
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détriment de la Papauté. Cette unité était secrètement désirée par l'Angleterre et la Prusse, toutes les deux souhaitant que nous ayons, à notre frontière sud-est, un voisin puissant qui pourrait un jour nous entraver, plutôt qu'un voisin très faible qui ne nous serait jamais une gêne.
Napoléon III, selon son habitude constante, avait une politique étrangère directement contraire aux intérêts de la nation. Comme Français donc et comme catholique, Mgr Dupanloup était très nettement défavorable à l'expédition. En vain l'Empereur fit-il dire au Corps législatif que « le gouvernement prendrait toutes les mesures nécessaires pour que l'indépendance et la sécuVité du Saint- Père fussent assurés »; en vain il fit dire aux évêques par son ministre des Cultes qu' « il voulait que le chef suprême de l'Église fût respecté dans tous ses droits de souveraineté », l'évêque d'Orléans avait peu de confiance dans la puissance que l'Empire pourrait avoir d'exécuter ses imprudentes promesses.
Aussitôt que fut conclue la paix, après la courte campagne de 1859, l'évêque lança un Mandement sur la paix ^ où il ne dissimulait pas ses alarmes : « Ce que nous pouvons démêler de plus assuré c'est que, si l'avenir répond au passé, la partie capitale de la vocation de la France c'est d'être le bouclier de la sainte Église catholique, la filiale protectrice du Saint-Siège et l'apôtre armé de la civilisation pour ouvrir les voies à l'Évangile par toute la terre ». Et il ajoutait afin de faire connaître sa pensée, respectueusement, mais tout entière, que « tous les vrais politiques avaient toujours entouré la papauté d'amour et de respect et que ceux qui ont besoin de la protection divine pour leur avenir pourront la trouver là».
En septembre 1859, il fit paraître une Protestation de Mgr révêque d'Orléans contre les attentats dont notre Saint-Père le Pape et le Saint-Siège apostolique sont menacés et frappés en ce moment (les Romagnes venaient d'être enlevées violemment au Saint-Siège et
l'on pouvait prévoir que promptement le reste suivrait) : « ... Je proteste comme Français : qui n'est humilié comme Français de voir, malgré les conseils contraires et les protestations de l'Empereur, cette misérable suite de nos victoires et du sang précieux de nos soldats?... Je proteste au nom du bon sens et de l'honneur qui s'indignent de la complicité d'une souveraineté italienne avec les insurrections et les révoltes, et de cette conjuration des basses et inintelligentes passions contre des principes reconnus et proclamés dans le monde chrétien par tous les vrais et grands politiques.... Je proteste au nom de la bonne foi contre cette ambition mal contenue, mal déguisée, ces réponses évasives, cette politique déloyale dont nous avons le triste spectacle. Je proteste au nom de la justice contre la spoliation à main armée, au nom de la vérité contre le mensonge, au nom de l'ordre contre l'anarchie, au nom du respect contre le mépris de tous les droits. Je proteste dans ma conscience et devant Dieu, à la face de mon pays, à la face de l'Église et à la face du monde. Que ma protestation trouve ou non de l'écho, je remplis mon devoir. »
Puis vint la fameuse brochure le Pape et le Congrès (1861), écrite très probablement par M. de la Guéronnière, inspirée très certainement par Napoléon III. Dans cette brochure, l'auteur, après avoir posé en principe la nécessité du pouvoir temporel, démontrait que cette souveraineté était du reste incompatible avec les idées et les besoins modernes et concluait que, non seulement il fallait accepter les faits accomplis, mais qu'encore il conviendrait un jour de réduire la souveraineté matérielle du Pape à la possession de la ville de Rome. Dans les quarante-huit heures, l'évêque publiait une Lettre à un catholique sur la brochure : le Pape et le Congrès. Puis il lançait une Seconde lettre à un catholique où se trouve cette phrase qui résume si nettement toute la question : « C'est la Révolution qui entre triomphante dans le droit public européen.... Si c'est là servir la liberté et le progrès du genre humain, à votre aise, poursuivez. »
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En 1 861-1862, il parle, en Italie, devant les zouaves pontificaux, il prononce l'éloge funèbre de Mgr Menjaud, archevêque de Bourges; il publie sa Lettre sur l'esclavage ; il prononce le panégyrique de saint Martin; il publie les Souvenirs sur la canonisation de vingt-six martyrs^ les Souvenirs de Rome.
A propos de son attitude à Rome, il reçut du ministre de l'Instruction publique, M. Rouland, une lettre assez inattendue et qui était un acte faisant partie de la politique d'équilibre, où le ministre le félicitait. Il le félicitait des choses les plus opposées : « d'avoir défendu contre des doctrines exagérées les grandes et sages traditions de l'Église;... d'avoir proclamé la loyale protection dont la France et l'Empereur ont donné tant de preuves à la religion et au Saint-Père... ». La lettre ne laissait pas, qu'elle le voulût ou non, de compromettre l'évêque d'Orléans, et très spirituellement M. Cochin écrivait à Mgr d'Orléans : « On ne m'ôtera pas de l'esprit que la politique de M. Rouland soit de vous embrasser trop fort ». En conséquence, il fallait répondre pour se dégager de l'étreinte trop étroite. L'évêque répondit qu'il n'avait rien fait à Rome que ce qu'il avait fait partout depuis trois ans et que sa ligne de conduite était toujours la même.
En 1863, Mgr Dupanloup publie le volume, la Charité chrétienne et ses œuvres; il intervient en faveur des ouvriers rouennais écrasés par le chômage; il écrit sa lettre sur la Pologne ; il a une polémique avec Quinet sur la question de l'insurrection de la Pologne ; il publie son Avertissement à la jeunesse et aux pères de famille; il part en campagne contre la candidature de Littré à l'Académie française, M. Littré, malgré sa vertu et malgré les services qu'il avait rendus et rendait à la langue française, lui paraissant, à cause de ses idées philosophiques, ne pas pouvoir être accepté dans l'Académie.
Les protestations des journaux contre cette attitude furent nombreuses et véhémentes. Elles ne firent, comm^ toujours, qu'enfoncer davantage l'évêque dans son dessein.
Il redoubla et réussit à faire écarter M. Littré; mais aussitôt après la victoire sa générosité naturelle lui fit un devoir d'adresser au vaincu la lettre suivante : « Monsieur, si vous me rendez justice, vous croirez à la sincérité du mouvement qui me porte à vous écrire. Je n'ai pas voulu que cette journée finît sans que je vous eusse exprimé quelle tristesse m'en reste et quels sentiments partagent mon âme. Ne croyez pas que cette tristesse ait pour cause les accusations qui s'élèvent contre moi. Je les avais prévues et ne ferai rien pour les détourner. Il me suffit de ne pas les mériter. Mais je suis triste. Monsieur, en pensant à vous, en me disant qu'il m'a fallu combattre un homme dont les qualités méritent mon hommage, blesser un homme que je voudrais toucher, augmenter l'affliction de ceux qui vous aiment. Laissez-moi vous tendre la main ; laissez-moi vous prier de ne pas délaisser, à cause des souvenirs de ce jour, la religieuse recherche du vrai dans ces capitales questions qui sont le suprême intérêt de toute vie humaine. Ce noble labeur est bien au-dessus de tout le reste. Souffrez donc, Monsieur, que j'invoque ardemment ce Dieu en qui j'adore notre commun père, afin qu'il vous éclaire sur ce qui est la vérité et sur la fragilité de vos doutes, afin qu'il vous manifeste aussi, permettez-moi de l'ajouter, la pureté de mes intentions et la sincérité de l'estime que je conserve pour votre caractère. Agréez, Monsieur, tous mes respects. »
L'année suivante (1864), nouvelle occasion, non évitée, de lutte contre la philosophie qui n'était pas la sienne. Il s'agissait, en cette même Académie française, de couronner le grand ouvrage d'un jeune homme sur l'histoire de la littérature anglaise. Ce jeune homme s'appelait Hippolyte Taine. Tout le monde reconnaissait la très grande valeur de ce candidat comme savant, comme critique et comme écrivain. Mais il avait écrit que le vice et la vertu sont de simples produits comme le vitriol et le sucre, sur quoi un certain notobre d'académiciens admettaient de le couronner en faisant des réserves sur les
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opinions émises, un certain nombre proposaient de ne point le récompenser. La commission, par l'organe de M. Villemain, s'exprima ainsi : «... la commission a donc pensé que l'ouvrage de M. Taine, considérable par l'étendue des recherches, l'importance du sujet dans son ensemble, le mérite éminent de quelques parties, était hors de comparaison et qu'en blâmant quelques fausses théories de Vauteur on pouvait honorer d'une récompense son vaste et savant travail. Elle a pensé que ces fausses et dangereuses théories, ces tendances matérialistes d'une philosophie étrangère, il les discrédite souvent lui-même par les démentis qu'il leur donne en raisonnements et en exemples et qu'ainsi reste une œuvre abondante en idées et d'un style expressif, non sans quelque monotonie, mais avec une force souvent originale.... La commission propose donc, sans dissentiment et avec les réserves qu'elle a exprimées, de décerner le prix Bordin à M. Taine. »
Le débat fut très vif. M. Cousin, toujours autoritaire et toujours emporté malgré son grand âge, déclara que peu importait que l'auteur eût quelques moments de saine justice, telle approbation d'un écrivain religieux, telle sévérité sur Byron ; que ce n'étaient là que des contradictions éparses et secondaires ; que le bien était dans l'accessoire, le mal dans les principes; que ces principes opposés à la spiritualité, à la dignité de l'homme, l'auteur les exposait avec un contentement glorieux ; qu'il ne s'en ikumiliait pas; qu'il s'en vantait; qu'en cela l'ouvrage était d'un triste et fâcheux exemple.... L'évêque d'Orléans s'étonna qu'on relevât les contradictions de l'auteur pour lui en faire un mérite et un titre à la récompense ; puis il s'attacha à démontrer que sous ces variations il y avait un fond philosophique permanent, qui n'était point dissimulé le moins du monde et qui était un matérialisme et un fatalisme analogue à celui des philosophes les plus tristement célèbres du xviif siècle ; que l'auteur poussait la scandaleuse négation de la philosophie orthodoxe et de la religion jusqu'à manifester l'espoir de l'avènement
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d'une nouvelle morale et d'une nouvelle religion ; que ce qui prouvait la véritable préoccupation de l'auteur à l'égard de certaines idées antispiritualistes c'étaient précisément ces idées toutes différentes où il se laissait aller de temps en temps, et qui ne l'empêchaient point de revenir à ces détestables principes qui aboutissaient au matérialisme le plus provocateur; qu'on ne saurait accuser M. Dupanloup d'étroitesse d'esprit et d'impuissance à admettre une idée autre que la sienne, qu'il avait assez énergiquement défendu les droits par exemple des lettres païennes; mais qu'ici il s'agissait du hideux matérialisme relevant la tête et d'un matérialisme, qu'on le remarquât, qui avait été réfuté, condamné et méprisé par la sagesse antique elle-même. Après quelques échanges de vues encore, l'Académie, par treize voix contre onze, décida que l'ouvrage de M. Taine ne serait pas couronné par elle.
En 1864, après un nouveau voyage à Rome, Mgr Dupanloup prononça au congrès de Malines un discours retentissant sur l'enseignement laïque et l'enseignement religieux, et du reste sur toutes les questions générales qui s'agitaient alors en Europe.
Il dénonçait par avance et condamnait l'école sans Dieu, l'école obligatoire que l'on ne voulait obligatoire que pour que l'école sans Dieu fût obligatoire. Il suppliait que l'on ne se fît pas un épouvantail et un spectre de la société moderne, mais que l'on s'appliquât de toutes ses forces intellectuelles à y distinguer le bien et le mal et à combattre le mal et à mettre en lumière le bien ; il constatait le mouvement très rapide qui entraînait le monde moderne vers le progrès matériel et il tirait cette conclusion qu'il ne faut nullement repousser le progrès matériel, mais qu'il faut proportionnellement cultiver, agrandir et fortifier le sens moral pour résister à ce que le bien-être matériel contient de séductions dangereuses.
Il conviait avec une profonde émotion les catholiques à la concorde, à l'union, à l'unanimité, insistant sur ceci
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que plus les temps sont mauvais, plus il est nécessaire de serrer les rangs du bataillon sacré, et il terminait par ces paroles enflammées : « Soldats, rappelez-vous qu'on doit aimer son drapeau d'autant plus qu'il est attaqué et criblé! O mon pays, ô France, dit le soldat, comme je t'aime depuis que je me suis battu pour toi ! O drapeau percé, noirci, déchiré, comme je te presse sur mon cœur! Et nous, sachons redire : O vertu, ô conscience, ô religion, ô foi chrétienne, ô probité, ô justice, ô Église de Jésus-Christ, ô Rome, ô successeur de Saint-Pierre, comme je vous aime, car j'ai souffert pour vous! »
M. Cochin, pour ce discours de Malines, avait donné des notes à Mgr Dupanloup en lui disant gentiment : « Vous mettrez le feu à mes brins de paille. — C'est donc un feu de paille que vous prévoyez que sera mon discours ? » avait répondu l'évêque. Ce fut bien autre chose et la grande clarté qu'il répandit par le monde ne s'est pas encore éteinte.
La fin de l'année 1864 vit éclater le fameux Syllabus et l'Encyclique Quanta cura qui l'accompagnait. L'Encyclique Quanta cura, du 8 décembre 1864, et le Syllabus , c'est-à-dire le résumé (résumé des erreurs condamnées) qui l'accompagne, domineront toute la suite de la biographie de Mgr Dupanloup.
Le Syllabus fut déclaré par le gouvernement français « contraire à nos institutions fondamentales », ce qui était exact, et défense fut faite aux évoques de l'expliquer aux fidèles, tandis que toute la presse libérale ou gouvernementale l'attaquait furieusement, et cette double mesure manquait peut-être d'équité. Mgr Dupanloup était certainement plus libéral que le Syllabus; mais il se rallia au drapeau et défendit le Syllabus avec énergie et une extrême habileté. Il multiplia les distinctions pour prouver que ce que Rome condamnait c'étaient les excès de la liberté d'opinion, de la liberté politique, de la liberté de conscience, et tout le mal enfin et non le bien que contenaient en elles les idées modernes. Il adoucissait le Syllabus et
le libéralisait autant et aussi bien qu'il était possible de le faire.
Sa brochure, conciliant autant que faire se pouvait le catholicisme libéral et le Syllabus, répondit à un besoin que sentaient vivement une foule de catholiques français et belges et eut un immense succès dans l'un et l'autre pays et plus loin encore. Six cent trente évêqiies de toutes les parties du monde y adhérèrent avec ferveur. Le Pape enfin, dans un bref très étudié, très nuancé, oii l'on peut voir des contradictions peut-être volontaires, avec des circonlocutions et des réticences, disant ici : « Vous avez réprouvé les erreurs de ce temps au sens oîi nous les avons réprouvées nous-fiiême » et là : « nous sommes assuré que vous transmettrez à votre peuple le sens vrai de nos lettres avec d'autant plus de soin que vous en avez réfuté avec plus d'énergie les interprétations calomnieuses », félicitant l'évêque plus que Vapprouvant, en somme le couvrait et empêchait ses ennemis de pouvoir affirmer qu'il avait travesti la pensée pontificale.
D'autre part, le futur Léon XIII, l'archevêque de Pérouse, Mgr Pecci, avait énergiquement approuvé Mgr Dupanloup en cette circonstance et, si Mgr Dupanloup était traité paternellement par le pape présent, il était pleinement approuvé par le pape de l'avenir.
En cette même année 1865, Mgr Dupanloup publiait sa Lettre sur Vétude du Droit^ prononçait son oraison funèbre du général Lamoricière, publiait Quelques conseils à un jeune militaire^ et entamait sa campagne contre, le ministre Victor Duruy relativement à l'enseignement des jeunes filles.
Considérant que l'enseignement des jeunes filles avait jusque-là appartenu presque exclusivement au clergé, catholique par l'intermédiaire des religieuses enseignantes' et voulant les soustraire à cette influence, Victor Duruy avait organisé des cours et conférences pour jeunes filles et les avait confiés à des professeurs de l'Université. Le plus en vue de ces professeurs était Paul Albert et ce
LES POLÉMIQUES
choix indiquait suffisamment le but anticatholique et même antichrétien qui était poursuivi.
L'épiscopat s'émut et plus encore Mgr Dupanloup, qui s'émouvait toujours plus que tous les autres. 11 multiplia les lettres, brochures et ouvrages sur ce sujet de 1865 à 1868. Duruy se défendit personnellement et se fit défendre par plusieurs écrivains universitaires, particulièrement par le spirituel et superficiel Goumy. Sainte-Beuve luimême entra dans la lutte et publia sur Paul Albert un article qui eut un grand retentissement et où Mgr Dupanloup était représenté comme « jetant des cris d'aigle comme s'il se fût agi de sauver le Capitole ».
Mgr Dupanloup fut très énergique et très passionné dans cette campagne. Comme livres dogmatiques il en sortit les Quelques conseils aux femines chrétiennes sur le travail intellectuel qui leur convient et Conseils aux femmes chrétiennes et Femmes savantes et Femmes studieuses. Comme écrits de polémique, il faut citer sa. Lettre à un de ses confrères où il montrait le danger, pour la religion, pour la morale, pour la dignité du foyer domestique, de l'instruction donnée aux jeunes filles en cours publics, ou quasi publics, par des hommes non revêtus du caractère sacerdotal. Il faisait un vibrant appel à ses confrères : « C'est à nous surtout, pasteurs des peuples et dépositaires de la foi, qu'il appartient de redoubler de vigilance pour défendre ce dépôt et protéger les âmes. A nous de voir venir les périls, de repousser les attaques, manifestes et avouées, ou cachées et profondes. Notre-Seigneur nous avertit que c'est pendant la nuit et le sommeil que l'ennemi sème l'ivraie dans les champs. A nous donc de veiller toujours. Notre vie n'est qu'une longue veille. Nous sommes d'ailleurs bien placés pourvoir. Gardiens des doctrines, nous avons l'œil ouvert sur les courants de l'opinion, sur les erreurs semées à petit bruit et qui germent peu à peu, sur ce que l'on appelle l'état général des esprits et des idées. Et en même temps, pasteurs des peuples, obligés de passer sans cesse de l'étude des théories aux détails de la pratique, nous
voyons lever l'ivraie, grandir la mauvaise semence ; nous prenons sur le fait les doctrines dangereuses appliquées, colportées, implantées peu à peu jusque dans le fond des plus petits villages. Et, après avoir vu, notre devoir est de dire tout haut ce que nous voyons, sans crainte de déplaire aux hommes, sans ménagements timides; nous n'avons à ménager que la vérité et, pour parler comme Notre-Seigneur, nous devons faire passer avant tout ces jeunes âmes qu'il nous a confiées et « dont les anges voient dans le ciel la face de Dieu y^.
Dans une seconde Lettre, il s'écriait : « Quelle France voulez-vous nous faire? [C'était la question.] Je vous le demande. Vous gémissez, non de ce qu'il n'y a pas assez de maisons d'éducation pour les jeunes filles; mais de ce qu'il y en a trop et que vous n'y êtes pas. On y fait des femmes chrétiennes et vous n'en voulez pas. »
Le ministre n'en convenait point; mais ses défenseurs en convenaient parfaitement et ce qu'il y a de curieux dans cette querelle c'est que les adversaires y disent très précisément les mêmes choses et que, si Mgr Dupanloup écrivait que le but poursuivi était la déchristianisation de la France, le Temps déclarait : « Enlever définitivement la direction des esprits à l'Église, consommer la sécularisation des intelligences, telle est la portée de cette circulaire »; et le Siècle : « Pour vaincre l'ennemi qui fait obstacle à tout progrès il n'y a qu'un moyen : instruire les femmes pour qu'elles instruisent les filles et forment des libres penseurs ».
C'est à tout cela que Mgr Dupanloup répondit par la Femme chrétienne et française, où il disait : « Vous n'en voulez plus! vous voulez que l'épouse, que la femme, que la mère chrétienne disparaisse du milieu de la Société française! Mais qui donc la remplacera au foyer domestique? Et qui dans la société? Ne voyez-vous pas ce qui disparaîtrait du milieu de vous, tout à coup, si, avec elle, disparaissaient tout ce que sa vertu maintient encore, tout ce que sa dignité, tempérée par la grâce, conserve pour votre bonheur dans les mœurs publiques
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si attaquées, de réserve, de bienséance et de respect.... Mais, me diront les meilleurs d'entre vous, peut-être, ce n'est pas la foi en Dieu que nous voulons leur enlever, ce n'est pas toute la religion. Ah! vous croyez que votre froid déisme, si vous en êtes encore là [si vous n'allez pas plus loin dans la négation], que cette religion sans culte, sans prière, sans sacerdoce, sans sacrement, sans autels et, dans la pratique, sans Dieu^ leur suffira! Détrompezvous : vous leur ôtez la réalité pour ne leur laisser qu'une ombre : ce n'est pas assez; il faut plus; et ce n'est pas cette foi vague, ce sentiment vide, cette vaine religion qui remplacera jamais pour elle la religion vivante, la religion de Jésus-Christ.... Malheureux! Vous n'avez pas la première idée des âmes et de leurs profonds besoins ni des vôtres et vous voulez tarir aveuglément les plus abondantes sources de la vertu près de vous! Non, croyez-moi, celui qui, connaissant le cœur de l'homme parce qu'il l'a fait, a jugé qu'une religion positive, réelle, vivante divinement révélée était nécessaire à l'humanité, s'y entendait mieux que vous et ce qu'il a fait est bien fait.... C'est là au pied du crucifix qu'elles trouvent pour vous cet inépuisable et généreux amour que rien ne lasse ; qu'elles vont chercher le courage de devenir bonnes pour vous quand vous êtes mauvais et ingrats pour elles ; et quand vous les avez abandonnées, trahies, la force de tout oublier, de vous pardonner et de vous plaindre. Insensés! Voilà le joug dont vous les voulez affranchir. Vous ne réussirez pas!
« Tenez, Messieurs de la libre pensée, laissez-moi vous le dire : vous avez de l'audace, vous êtes nombreux, habiles, et surtout acharnés; vous pouvez faire et vous faites beaucoup de mal. Et néanmoins il y a une chose en France contre laquelle vous serez toujours impuissants: c'est cette religion, l'éternel objet de vos attaques. Vous avez eu la chance belle au xvili^ siècle et le christianisme vous a vaincus. On vous la donne belle encore aujourd'hui ; mais vous ne réussirez pas mieux et, quels que soient vos nouveaux efforts, vous n'aurez fait qu'une
pauvre, ingrate et déshonorante besogne. Et quand vous seriez parvenus à diminuer, à détruire, s'il se pouvait, la somme de foi et d'espérance qui reste encore sur la terre, seriez- vous bien avancés, vous et l'humanité? Mais non, la religion vous usera tous. Écrivains éphémères, elle reste et vous passez. »
On dira peut-être que tout cela n'a pas le sens commun, puisque le gouvernement n'avait fermé aucun couvent et par conséquent n'avait ni capté ni tari aucune source, se bornant à créer à côté de l'enseignement religieux un enseignement universitaire sans forcer personne à venir se stériliser auprès de celui-ci; mais il faut entendre que l'évêque traite la question générale, à savoir la déchristianisation de la France, et que cette question générale il l'expose avec beaucoup d'élévation et d'éloquence. L'éloquence consiste souvent à élargir une question pour ne pas la traiter.
Cette affaire nous a conduits jusqu'en 1868. Revenons un peu en arrière.
En 1865, il publia De la haute éducation intellectuelle^ Entretiens sur la prédication populaire; V Athéisme et le péril social^ où il attaquait les doctrines de Renan et de Taine ; Lettre à un ami sur V ouvrage de M, de Beauchesney Lettre pastorale sur les malheurs et les signes du temps. En 1867, il donna au public la Lettre à l'occasion des fêtes de Rome, où il annonçait le futur Concile œcuménique et les questions qui devaient y être traitées. Il prononça, au 3^ congrès de Malines, un important discours sur la lutte chrétienne. En 1868, il donna la Liberté de renseignement supérieur^ le Mariage chrétien, les Alarmes de VLpiscopat justifiées par les faits, la Lettre à Ratazzi, V Œuvre par excellence ou entretiens sur le catéchisine; Paroles prononcées aux funérailles de Berryer.