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LE CONCILE ET L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE

LE CONCILE DU VATICAN || OPINION DE M^R DUPANLOUP 1! l'opportunité de la DÉCLARATION DE l'iNFAILLIBILITÉ li PÉRIPÉTIES DU CONCILE || APPEL DE LA MINORITÉ A NAPO- LÉON III II RÔLE DE MGR DUPANLOUP.

LE Concile approchait. Tout le monde chrétien savait qu'il y serait surtout question de l'infaillibilité du pape en matière de dogme, c'est-à-dire de l'illégitimité d'un appel d'une décision dogmatique du pape à un concile. Il est à remarquer que Mgr Dupanloup avait hâte de voir le Concile ouvert et pressait le pape de le convoquer. Pourquoi? Mgr Dupanloup était partisan de l'infaillibilité du pape et s'était prononcé depuis longtemps sur ce point. Cinq ans avant le Concile, en 1865, il avait écrit à Montalembert : « Le chef de l'Église est infaillible quand il parle en son nom [au nom de l'Église], dans les conditions où l'infaillibilité a été promise » ; mais il croyait la proclamation de ce dogme inopportune et il l'a toujours cru jusqu'au moment de la proclamation.

Pourquoi donc voulait-il hâter le moment où le Concile serait réuni ? Peut-être précisément pour que l'idée, assez nouvelle, de faire de l'infaillibilité un dogme n'eût pas le temps de mûrir, de se répandre et de s'implanter dans beaucoup d'esprits. La véritable pensée de Mgr Dupanloup, qui l'a poussé à désirer la convocation la plus rapide possible du Concile, à partir de 1868, nous est du reste inconnue.

Après ces premières démarches sur ce que devait être le Concile et ce qu'il se proposait d'y faire, l'évêque d'Orléans s'imposa un silence qui n'était aucunement dans ses habitudes, sachant très bien que rien n'est désastreux comme ces discussions préalables qui aigrissent et échauffent d'avance les esprits et les empêchent, le moment venu, de délibérer avec sang-froid. Au 7 février 1869, un article de la Cività cattolica vint inquiéter singulièrement un grand nombre d'évêques et de prêtres. Le journal romain annonçait brusquement que le Concile serait très court et que simplement on y définirait par acclamation l'infaillibilité papale. L'article de la Cività cattolica ne fut ni désavoué ni approuvé et l'inquiétude subsista et un état de malaise général.

Le temps marchant, ce dont Mgr Dupanloup ne voulait pas, les discussions préalables, éclatèrent. Nombre d'évêques allemands et belges, gallicans de Belgique et d'Allemagne, si l'on peut s'exprimer ainsi, se prononcèrent contre l'opportunité de la « définition ^ et même, au fond, contre l'infaillibilité elle-même. Mgr Dupanloup, sans se départir de sa réserve et de son silence, fit un voyage en Allemagne pour se rendre compte de l'état d'esprit des catholiques allemands et aussi de l'état d'esprit des protestants; car de quelle manière ils envisageaient ce qui allait se faire c'était aussi, c'était au premier chef une question d'opportunité et, désirant et espérant toujours, comme tout bon catholique, un retour des protestants au catholicisme ou tout au moins d'importantes et nombreuses conversions, tout ce qui allait contre ce but lui paraissait ou mauvais en soi ou marqué d'inopportunité. Il écrivait pour lui-même précisément dans ce temps-là : « Les protestants nous estiment : pourquoi les repousser par des injures au lieu de les attirer par des vertus et de les éclairer par des raisons?... Ils vivent en paix avec les catholiques : n'est-ce pas un meilleur état?... Où l'on s'estime on s'aime, on se respecte, comme étant sincères. Pourquoi ne pas s'en remettre à Dieu pour la question

L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE

de bonne foi? Alors on discute paisiblement, sérieusement, tandis que l'état de guerre éloigne à jamais. »

A son retour d'Allemagne et après une visite à l'Empereur des Français, entrevue dont il a gardé le secret, il trouva la France catholique très divisée sur la grande question qui allait être débattue à Rome et surtout à cause de l'incertitude qui régnait sur ce qui, en dehors de l'affaire de l'infaillibilité, y serait discuté. Le grand organe du catholicisme libéral, le Correspondant^ s'était déclaré contre l'opportunité de la « définition » de l'infaillibilité et r Univers invectivait contre le Correspondant.

Au point de vue politique, le gouvernement français s'alarmait et manifestait ses alarmes. Il envoyait à la cour de Rome une dépêche contenant ces lignes : « Nous sommes en droit d'attendre que l'Église ne jette pas le trouble dans les sociétés civiles.... Nous espérons de la prudence du Concile qu'il ne soulèvera pas de redoutables orages par des déclarations telles que celles du Syllabus qui était joint à l'Encyclique papale de 1864. Les mesures que le gouvernement de l'Empereur s'est cru obligé de prendre au moment où a paru ce document font assez pressentir la ligne de conduite qu'il adopterait encore si des doctrines analogues étaient proclamées par le Concile. »

Le péril était très clair. Une nouvelle raison s'ajoutait à celles que Mgr Dupanloup avait déjà d'éviter les sujets dangereux. Partisan de l'infaillibilité papale, mais croyant inopportun de la proclamer parce que ce dogme intransigeant et comme impérial pouvait désobliger les « sociétés civiles » par son attitude hautaine, il voyait en outre que d'autres projets, tels que celui d'une affirmation nouvelle et d'une confirmation solennelle des doctrines du 63' //a6î<5, pouvaient, s'ils étaient suivis, n'amener rien de moins que le retrait des troupes françaises de Rome. Il se confirmait dans son dessein à lui qui était de faire du Concile, s'il le pouvait, une assemblée de conciliation, de concorde, de prudence et de pacification et non une Constituante de provocation. Mais il craignait infiniment de ne le point

pouvoir et son âme était aussi désolée qu'elle restait vaillante.

Il prit congé de son peuple en lui disant : « Au moment de me séparer de vous pour aller prendre part aux travaux du Concile... je cède aux besoins de mon cœur en vous exprimant les sentiments qui le remplissent, l'émeuvent, le font déborder, à l'heure des adieux, soit que je pense à vous, à l'Église, à mon pays, soit que je médite à l'avance la portée de ce grand événement, le plus important, sans contredit, et le plus solennel qui se soit présenté à moi dans le cours d'une vie déjà longue, pleine de combats et maintenant bien voisine du terme où l'attendent les jugements de Dieu. Lorsque saint Paul allait partir de Milet pour monter sur le navire qui devait le porter à Rome, il fit venir les anciens de l'église d'Éphèse qu'il avait longtemps gouvernée et, après leur avoir adressé des paroles sublimes, se rendant à lui-même un témoignage que les saints, dont je ne suis pas, ont seuls le droit de répéter, il leur exprima en ces termes sa confiance et ses dernières recommandations : « Les tribulations m'attendent; mais je ne crains rien. Je n'estime pas ma vie plus précieuse que mon âme. Il me suffit que j'achève ma course et que je remplisse le ministère que j'ai reçu du Seigneur Jésus qui est de prêcher l'Évangile. Je sais que vous ne verrez plus ma face. C'est pourquoi prenez garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis. Je vous recommande à Dieu, à celui qui peut achever l'édifice que nous avons commencé et vous donner part à son héritage avec tous les saints. »

« ... Il me semble que ces paroles se présentent d'ellesmêmes à tous les évêques prêts à quitter la terre où ils laissent tant de bons prêtres et des fidèles si dévoués.... Votre évêque vous remercie en vous disant adieu. Ma pensée reconnaissante va vous chercher au fond des villes et de tous nos hameaux. O mes amis et mes frères, prêtres de l'église d'Orléans, je vous bénis, je vous donne le baiser de paix. Songez à moi, aimez-moi, priez

L'INFAILLIBILITE PONTIFICALE

pour moi.... La paix soit avec vous, Pax vobis. La paix soit à cette maison, Paxhuic domui. La paix soit à cette cité, Pax hiiic civitati. La paix, la paix, toujours la paix. La paix dans la vérité, la paix dans la charité. Et voilà, en deux mots divins, l'œuvre de l'Église au futur Concile.... Nous sommes comme les ouvriers dans les champs du père de famille.... A ce siècle qui a besoin de nous et dont nous avons aussi besoin^ il faut frayer les pas vers nous. Il faut que la charité prépare les voies à la vérité. C'est-à-dire qu'il faut ouvrir à ce siècle nos bras; il faut surtout lui ouvrir nos cœurs. Il nous écoutera quand nous saurons lui parler.

« Il ne s'agit pas de lui sacrifier une parcelle quelconque de la vérité éternelle; il ne s'agit pas de concessions ou de complaisances indignes ; il s'agit seulement de l'aimer et en l'aimant de le comprendre, de l'éclairer, de le relever, de l'amener doucement à la vérité. Voilà ce que veut, voilà ce que fait l'Église; voilà ce qu'elle vous demande, voilà ce que fera le Concile. Ne craignez pas, hommes de ce siècle : sans doute le Concile vous dira la vérité, la vérité tout entière, mais rien que la vérité; il ne songe en aucune sorte à vous imposer, sous le nom de la vérité, des fardeaux qui ne seraient ni dans la foi, ni dans la loi et que vous ne pourriez pas porter. Il ne condamnera, il n'insultera aucun des dons de Dieu aux hommes, même ceux dont le siècle a abusé. Hélas! n'estce pas l'éternel malheur de l'homme d'abuser de ce qui est bon? N'y a-t-il pas eu sur la terre le despotisme, abus de l'autorité; l'illuminisme, abus de la raison; la licence, abus de la liberté? Et cependant la raison, l'autorité et la liberté sont des dons de Dieu. La religion ne veut que purifier ces dons, les élever, les ennoblir, les sauver de leurs propres excès. »

Telles étaient les dispositions de l'évêque d'Orléans en se rendant à Rome. Pour ce qui était de la question d'infaillibilité, il en traita à part dans une brochure intitulée : Observations sur la controverse soulevée relativeinent à la définition de V infaillibilité au futur Concile,

Il s'y déclarait convaincu de l'infaillibilité du pape, mais également convaincu que le moment était mal choisi pour la proclamer. Au fond (c'est moi qui parle), au fond, et personne ne s'y trompait à cette époque, la question n'était pas l'infaillibilité; la question c'était le Syllabiis. Ce que voulaient affirmer ceux qui penchaient pour la proclamation de l'infaillibilité, c'est que le pape, en rédigeant le Syllabus, ne s'était pas trompé et n'avait pas pu se tromper, et donc la proclamation de l'infaillibilité à cette époque^ c'était la confirmation du Syllabus par l'Église tout entière.

Voilà pourquoi cette question d'opportunité, qui peut sembler vaine ou qui peut sembler une défaite (car enfin vous y croyez ou vous n'y croyez pas ; si vous y croyez, que vous importe de la déclarer à un moment ou à un autre?), était de toute première importance, était toute l'affaire. « Je crois à l'infaillibilité, pouvait dire un antisyllabiste; mais, à un moment où la proclamer n'est qu'une manière de contresigner le Syllabus^ je crois que la proclamer est un acte de défi, de provocation et une déclaration de guerre, et je suis pour déclarer l'infaillibilité n'importe quand dans le cours des siècles, excepté au moment où nous sommes. »

Je doute très peu que ce ne fût là la pensée intime de Mgr Dupanloup.

Ses Observations su7' la controverse... furent par conséquent attaquées avec la dernière violence par l'Univers^ et aux articles de l'Univers il répondit, bien à tort, selon moi, par son Avertissement à M. Veuillot.

Il n'avait plus qu'à partir. Mais auparavant il n'oublia pas, ce qui était presque de règle et ce qui était de conscience, de déclarer que, quelle que fût la décision du Concile, il s'y soumettait par avance pleinement et sans réserve : « D'avance et obéissant jusqu'à la mort, j'adhère aux décisions du chef de l'Église et du Concile. J'y adhère du fond du cœur et de toute mon âme, quelles que soient ces décisions, conformes ou contraires à ma pensée particulière, qu'elles viennent la confirmer ou la contre-

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