L'INFAILLIBILITÉ PONTIFICALE
esprits étaient très excités dans la minorité antisyllabiste comme dans la majorité.,
La minorité était si convaincue de l'immensité de la faute qu'on allait commettre qu'elle fit, elle, la première des fautes graves. Elle en appela au bras séculier. Elle pria le gouvernement français de retirer les troupes françaises et de rappeler l'ambassadeur, ou de menacer de retirer l'ambassadeur et les troupes si l'on prenait une décision contraire à ses désirs. Le 17 juillet 1870, l'évêque d'Angers (Mgr Freppel) écrivait de Rome à l'évêque de Strasbourg : « Il est maintenant prouvé que certains évêques de la minorité ont prié le gouvernement français de retirer les troupes et même l'ambassadeur au cas où l'infaillibilité serait définie ».
Et, en effet, le 21 mai 1870, Mgr Darboy avait écrit à l'Empereur des Français : « Sire, je prie Votre Majesté de permettre que j'appelle respectueusement son attention sur l'état présent de l'affaire qui retient ici les évêques français. La marche qu'elle a suivie jusqu'ici a d'abord été signalée avec vérité par le Moniteur du 14 février dernier, article sur la Situation des choses à Rome. Elle vient d'être décrite plus complètement dans une brochure intitulée : Ce qui se passe au Concile et qu'on aura placée sans doute sous les yeux de Votre Majesté. Les détails qu'on pourrait y ajouter sont de nature à confirmer ces révélations si tristes et à fortifier l'impression pénible qui en résulte.... La situation est caractérisée par les deux faits suivants : à la communication du gouvernement français en date du 20 février le gouvernement pontifical a répondu en lançant le schéma ou projet de définition sur l'infaillibilité. Au mémorandum récemment présenté par M. de Banneville [ambassadeur de France auprès du Saint-Siège] il a répondu en mettant à l'ordre du jour la délibération sur ce schéma. Il paraît assez difficile d'en rester là et, si l'on ne peut pas prendre l'agressive, il faut tâcher au moins de faire une retraite à la Moreau. Aussi M. le ministre des Cultes vient-il d'inviter M. de Banneville à ne plus parler du Concile ni au cardinal
Antonelli ni au Pape et à ne point accepter désormais qu'ils lui en parlent. L'ambassadeur m'ayant communiqué confidentiellement cette lettre, la pensée m'est venue que le gouvernement de Votre Majesté pourrait y ajouter un acte qui aurait une portée plus considérable. Il consisterait à rappeler M. de Banneville sans lui donner de successeur à présent, le premier secrétaire de l'ambassade restant chargé par intérim des affaires de France.... Par ce que je viens d'indiquer, Sire, le gouvernement de Votre Majesté maintiendrait et même sanctionnerait ce qu'il a cru devoir faire au sujet du Concile ; il ne contristerait pas, il honorerait au contraire M. de Banneville qui a tiré de Rome le parti qu'on en peut tirer ; il donnerait un appui moral à la minorité engagée dans une lutte où elle se comporte bravement et il contribuerait peut-être efficacement à faire retirer ou ajourner la question malheureuse qui inquiète et divise tout le monde. Depuis huit jours la question sur l'infaillibilité est ouverte; près de cent évêques sont inscrits pour parler sur le schéma en général. Un plus grand nombre encore parleront sur les différents chapitres dont il se compose. Nous ne finirons pas avant le mois de juillet. On peut donc encore arriver à temps pour empêcher ce qui se prépare ici. »
Il est donc certain que la minorité, dont Mgr Dupanloup faisait partie, a sollicité du gouvernement français des mesures d'intimidation à l'égard du Saint-Siège. Mais Mgr Dupanloup fut-il de ceux qui les sollicitèrent? Ceux qui l'en accusent d'abord accumulent les argumentations qui démontrent qu'il e^i vraisemblable qu'il les sollicita; — et cela ne compte pas ; — ensuite rapportent le propos suivant : Mgr Dupanloup, en février 1870, conseillait à M. de Banneville d'intervenir pour écarter cette discussion ; M, de Banneville objectait que cela pourrait conduire au rappel des troupes et à l'abandon de Rome, et Mgr Dupanloup répondait : « Alors nous oublierions tout le reste et nous serions les premiers à nous ranger autour du Pape » ; — ce qui ne démontre rien si ce n'est que Mgr Dupanloup n'aurait jamais sollicité, même indirectement,
LINFAILLIBILITÈ PONTIFICALE
le rappel des troupes et n'aurait jamais demandé qu'une intervention morale; — rapportent un propos de Mgr Wicart, évêque de Laval, disant « qu'il aimerait mieux mourir que de suivre l'évêque d'Orléans dans les voies où il marche aujourd'hui et de prêter la main à ses manœuvres inqualifiables », — ce qui prouve que Mgr Wicart n'était pas du même avis que Mgr Dupanloup et ce qui laisse dans une complète incertitude et une complète ignorance sur les manœuvres reprochées à l'évêque d'Orléans; — rapportent un propos de l'estimable historien de Mgr Dupanloup, M. Lagrange, disant que Mgr Dupanloup a désiré le rappel de M. de Banneville, — ce qui prouve que Mgr Dupanloup a désiré le rappel de M. de Banneville; — que Mgr Dupanloup désira la prorogation du Concile, — ce qui prouve qu'il désira une mesure de pacification ou du moins ce qui ne prouve pas qu'il désira une mesure de guerre; — que, dans son livre VEglise et l'État au Concile du Vatican^ M. Emile Ollivier rapporte ce fragment de lettre de Mgr Dupanloup à M. Emile Ollivier : « Ah ! Monsieur le ministre, étant ce que vous êtes, il me paraît assez difficile que vous ne sentiez pas comme nous, en ce moment, ce qu'il faut sentir et quel honneur est engagé ici », — ce qui prouve que Mgr Dupanloup écrivait à M. Emile Ollivier et lui confiait les amertumes de son cœur; — que M. Emile Ollivier a écrit à M. l'abbé Maynard une lettre où il lui disait : « Ce que dit M. Lagrange pour justifier la passion avec laquelle Mgr Dupanloup a poussé à une intervention du gouvernement français est d'une parfaite mauvaise foi », — ce qui prouve que • Mgr Dupanloup a poussé le gouvernement français à une intervention ; mais ce qui laisse dans une complète incertitude et dans une complète ignorance sur la mesure et la nature de cette intervention; — que M. Emile Ollivier a déclaré qu'aucun évêque de la minorité, et pas plus Mgr Dupanloup qu'un autre, n'a réclamé l'évacuation du territoire pontifical, — ce qui prouve que ni Mgr Dupanloup ni personne n'ont été plus loin qu'à demander, plus ou moins formellement, plus ou moins vaguement, une
intervention morale dont le maximum semble avoir été, dans leur pensée, le rappel momentané de l'ambassadeur.
On peut conclure de tout cela, d'abord que jusqu'à présent on ne sait rien de précis sur la mesure dans laquelle Mgr Dupanloup demandait, ou même désirait que le gouvernement français intervînt; ensuite que tout ce que l'on sait c'est qu'il désira et demanda que le gouvernement fît un geste d'intervention morale ou plutôt un geste de mécontentement.
Je trouve du reste que cette seule demande et ce seul désir sont de trop et que jamais une partie de l'Église ne doit demander au gouvernement ne fût-ce que son avis sur une question religieuse sur laquelle elle est en désaccord avec une autre partie de l'Église. Je trouve le désir et la demande d'un geste de mécontentement de la part du gouvernement français peu convenables et mal excusés par des intentions du reste excellentes, mais mon blâme à l'égard de Mgr Dupanloup ne saurait aller plus loin.
L'infaillibilité fut votée.
Mgr Dupanloup et un certain nombre d'autres évêques quittèrent Rome précipitamment avant la promulgation officielle et solennelle du nouveau dogme.
Cette attitude a été diversement appréciée. Je ne connais pas assez les coutumes de l'Église pour me prononcer sur ce point. Il me semble seulement, en thèse générale, qu'on ne se diminue pas en assistant à sa défaite et que c'est une manière d'affirmer dignement sa soumission, sa docilité, son obéissance et son adhésion, après la lutte loyale, à la décision de la majorité que d'y assister en effet.
Je n'ai pas besoin de dire, du reste, que tous les conciliaires dissidents se soumirent, sinon sans douleur, du moins sans réserve, et que Mgr Dupanloup fut des tout premiers. A ses fidèles il dit : « Ces graves discussions ne ressemblent guère aux luttes de la terre parce qu'elles ne se terminent pas par des triomphes personnels, mais par la victoire de la foi et de Dieu seul dans sa volonté sainte ». Au Pape il écrivit aussitôt que les événements
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de cette affreuse année le lui permirent : « Je n'ai écrit et parlé que contre l'opportunité de la définition : quant à la doctrine, je l'ai toujours professée non seulement dans mon cœur, mais dans mes écrits publics, et j'y adhère de nouveau sans difficulté, trop heureux si je puis par cette adhésion offrir à Votre Sainteté quelque consolation au milieu de ses amères tristesses.... »
Dans toute cette affaire, la conduite générale de Mgr Dupanloup lui fait le plus grand honneur.
Pour ce qui est de son opinion, je tiens qu'il avait raison : que proclamer l'infaillibilité du Pape six ans après le Syllabiis était très inopportun et qu'il était aussi rationnel de ne pas proclamer l'infaillibilité, y croyant, en 1870, que, n'y croyant pas, de ne la proclamer jamais. Pour ce qui est de ses démarches, encore qu'elles n'aient pas été absolument ce que je voudrais qu'elles eussent été, elles furent telles qu'il ne mérite qu'une légère et respectueuse désapprobation.
Dans les années 1869- 1870 il avait publié : De la vie cofiiinune et des associations sacerdotales, Histoire de Notre-Seigneiir Jésus-Christ, la Femme studieuse, V Enfant, Panégyrique de Jeanne d'Arc, Réponse à Mgr Deschamps, archevêque de Matines, Allocution sur l'honneur à la chapelle Saint-Mesmin, etc.