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CHAPITRE XII

Erection du diocèse de Saint-Albert— La cathédrale — Il apprend la mort de son père — Œuvre des écoles du Nord-Ouest— Lettre au PèreLacombe — Déception— Il se rend en France — Ses nombreuses prédications— Ses succès — Visite à Pie IX.

Les bulles érigeant la province ecclésiastique de Saint- Boniface furent signées à Rome, le 22 septembre 1871. Mgr Grandin n'en eut connaissance que le lundi de Pâques, 2 avril 1872. Mgr Taché lui écrivait : " Voilà enfin nos incertitudes fixées. . Vous n'êtes plus évêque de Satala et eoadjuteur de Saint-Boniface, mais bien évêque de Saint-Albert. Votre nouveau diocèse avec les vicariats d'Athabaska-Mackenzie et de la Colombie-Britannique forment la province ecclésiastique de Saint-Boniface. Ces changements ont leur importance, mais ne nous enrichiront pas. Qu'il a. été difficile de nous diviser ! "

Le premier dimanche de Pâques, Mgr Grandin prit solennellement possession du trône de Saint-Albert, dans sa nouvelle cathédrale, et consacra son diocèse au Cœur Immaculé de Marie, sous le titre de Notre-Dame des Victoires. La raison de cette consécration n'était pas seulement la dévotion de l'Evêque à Notre-Dame des Victoires, c'était aussi un acte d'amende honorable pour les profanations récemment commises dans son sanctuaire vénéré à. Paris.

La cathédrale de Saint-Albert était un vrai monument dans le pays. Elle mesurait quatre-vingts pieds de longueur sur trente-deux de largeur. Un frère convers en avait tracé le plan, et tous y avaient travaillé, évêque, pères, frères, novices. Les

planches avaient été sciées à force de bras. " J'ai vu plusieurs fois, écrivait l'Evêque, deux prêtres en soutane, sur le toit de l'église, occupés à clouer le bardeau." Quoique inachevé, cette église était un objet d'admiration pour les sauvages qui faisaient plusieurs journées de marche pour la visiter. C'était un vrai chef-d'œuvre pour ces pauvres Indiens qui n'avaient jamais rien vu de semblable. Le E. P. G-rouard, aujourd'hui Mgr Grouard, vicaire apostolique d'Athabaska, décora le sanctuaire de plusieurs peintures de fort bon goût, qui provoquaient l'admiration de tous.

L'érection de la cathédrale, l'excellence des récoltes avaient relevé le courage de la population, bien abattue par la précédente épidémie. Pour soutenir ce courage, les missionnaires se tirent ingénieurs, et nullement découragés par de premiers insuccès, établirent un moulin qui donnait de la belle et bonne farine aux habitants du pays. Précédemment, payant de leur personne, ils avaient appris le labour aux indigènes et aux métis. Un pont de trois cent soixante pieds de long fut jeté par eux sur la rivière Esturgeon.

Et dire que, dans ces mêmes pays, il viendra peut-être, plus tard, des hommes qui parleront de la fainéantise et des richesses des moines !

Vers cette époque, au mois d'avril 1872, l'évêque de Saint- Albert reçut d'Europe une lettre qui brisa son cœur. Son vieux père venait de mourir. Il écrit à son frère, alors curé de Martigné, près Laval : "... Pauvre père ! Je me souviens qu'encore enfant, je le voyais chaque jour prendre un livre et réciter certaines prières très dévotement. Je lui demandai quelle prière il récitait si assidûment. " Ce sont, me répondit-il, " les litanies de la bonne mort que je récite chaque jour." Il me rit alors plusieurs réflexions sur la certitude de la mort et sur l'incertitude du moment où elle doit nous frapper. Pen-

dant mes vacances de séminaire, je m'aperçus qu'il n'avait pas encore abandonné cette pratique. Enfin, il y a dix-huit ans, quelques jours après mon ordination, après avoir assisté à ma messe et communié de mes mains, il me prit à part et me dit : " Vital, quand tu partiras, j'aurai le cœur trop gros pour te " faire mes recommandations ; écoute-les bien, de suite ; je deviens " vieux, bientôt tu apprendras ma mort. Oh ! alors, prie bien " pour moi ..." Pauvre père, je n'ai pas oublié sa recommandation, j'ai acquitté, pour lui, autant de messes que mes règles me le permettent; je l'ai recommandé aux prières de tous mes missionnaires, et, tous ensemble, nous avons célébré, pour le repos de son âme, un service solennel dans la jeune cathédrale de Saint-Albert. Toute notre bonne population y prenait part dans un saint recueillement."

Comme il le faisait pour sa chère maman, Mgr Grandin ne manquera jamais, au jour anniversaire de la mort de son père, de célébrer la sainte messe pour le repos de son âme, et de lui donner un souvenir particulier dans son journal intime.

La nécessité de former des chrétiens dès l'enfance avait toujours paru évidente à l'évêque de Saint-Albert. Pour lui, l'école chrétienne était le parvis de l'Eglise. Il était déjà question, à cette époque, du fameux chemin de fer qui devait relier les ideux océans, et Monseigneur prévoyait le flot envahissant des immigrations, il prévoyait surtout l'abandon des sauvages. " Si nous pouvions élever les enfants sauvages, disait-il, ce serait la résurrection pour leurs diverses tribus. Nous aurions des pépinières de sauvages chrétiens ! " La nécessité des écoles chrétiennes s'imposait doublement à lui. Mais pour cela, il fallait des ressources.

La pensée d'une œuvre avait germé dans son cœur d'apôtre. Il aurait voulu fonder au Canada, sur le modèle des œuvres d'Orient, une œuvre des écoles du Nord-Ouest qui aurait été

appelée à former, dans ces contrées, comme sa .sœur aînée le fait en Orient, des ressources pour les écoles destinées aux enfants sauvages. " Jusqu'à présent, écrivait un publiciste de Montréal, les missionnaires ont rempli la charge de maîtres d'écoles, de charpentiers, de défricheurs, et les sœurs de la Charité, accourues au secours des prêtres, sont loin d'avoir les moyens de s'étendre et de faire tout le bien qu'elles voudraient faire. Ne serait-il pas temps, pour le Canada, de leur venir en aide, en établissant une œuvre permanente pour fonder des écoles en faveur des sauvages du Nord-Ouest et qu'on appellerait l'Œuvre des Ecoles du Nord-Ouest ?"

C'est dans le but de créer cette œuvre que l'évêque de Saint- Albert se résolut à envoyer le Père Lacombe dans le Canada. Il lui écrivit la lettre suivante que Louis Veuillot eut l'occasion de lire un jour et qui lui arrachait ce cri : " C'est une page digne des plus beaux siècles de l'Eglise."

" Sur les bords de la rivière aux Castors, 21 avril 1872.

" Mon révérend et bien cher Père Lacombe,

" Je passe le dimanche ici, sur la rive gauche de la grande rivière aux Castors. Hier soir, après avoir été dans l'eau jusqu'aux genoux, pendant deux heures, pour traverser la petite rivière, nous sommes arrivés trop tard pour entreprendre une autre traverse. Demain, sans doute, nous serons plus disposés, et, dans quelques jours, je vous rejoindrai, non pas pour rester quelque temps avec vous, mais pour vous donner une autre mission.

" Expliquons-nous. : Le nouveau diocèse de Saint- Albert est érigé, vous le savez, par un pape prisonnier, mais dont le pouvoir spirituel, si solennellement reconnu, se montre plus grand et plus puissant que jamais. Que vont dire les ministres protestants de notre Pays, eux. qui, depuis si longtemps, chantent

l'enterrement du Pape et de l'Eglise, et la destruction complète de nos missions ? C'est positivement quand ils nous croient à l'agonie que Saint-Boniface est élevé à la dignité d'archidiocèse et que nos pauvres missions forment le diocèse de Saint- Albert.

" Il y a en tout cela quelque chose de bien beau, de bien grand, et de bien consolant. Cependant, il faut vous l'avouer, il y a en cela quelque chose de bien inquiétant pour moi, je dirais même de désespérant, si notre œuvre n'était celle de Dieu. Je ne me sens nullement capable de porter le fardeau que le Saint- Père m'a imposé. Je n'ai, vous le savez, d'autre titre au choix qu'il a daigné faire de ma personne que mon impuissance. Mon infirma mundi elegit Deus fait aujourd'hui toute ma force et ma confiance.

" Je ne suis donc pas absolument découragé de mes faiblesses ; omnia possum in eo qui me confortât; puis, enfin, je compte plus que jamais sur toutes les vertus religieuses et apostoliques de nos chers pères et frères, et surtout sur les vôtres, bien cher Père. Comme religieux, vous êtes mon admoniteur et mon premier conseiller. Devenu moi-même titulaire, il faut que vous ayez un nouveau titre, une nouvelle obligation pour m' aider à porter le fardeau que Dieu m'a imposé.

"Je vous nomme, par les présentes, mon grand vicaire.

" Ce n'est pas un titre d'honneur que je veux vous donner, c'est une charge que je vous impose, charge dont vous éprouverez de suite les difficultés; mais avec la grâce de Dieu, vous les surmonterez.

" Dans le moment présent, vous savez, aussi bien que moi, ce que nous pouvons faire, avec les ressources que nous avons entre les mains.

"Nous pouvons, il est vrai, vivoter ; mais nous ne pouvons rien entreprendre. Vous me sollicitez pour commencer la mission

de Notre-Dame de la Paix parmi les Pieds-Noirs, aussi un autre établissement parmi les Cris.

" Et combien d'autres places, où nos missionnaires sont à la gêne et qui demandent des secours à grands cris ! J'en vois comme vous la nécessité et le besoin. Vous connaissez tous les besoins de la Saskatchewan ; ceux de la rivière aux Anglais sont au moins aussi grands, et nous n'avons encore pu nous occuper des autres districts qui forment le diocèse de Saint-Albert.

" Il faut donc se procurer des ressources de quelque façon ; notre zèle va se trouver paralysé, faute de moyens suffisants.

" Malgré tant de missions qu'il nous faudrait fonder, nous en sommes réduits à employer plusieurs Pères, comme simples maîtres d'école, n'est-ce pas désolant ! Qu'allons-nous donc faire ? Il faut, mon cher, abandonner vos sauvages pour cette année : j'irai moi-même, autant que je pourrai, leur distribuer, en votre place, le pain de la parole divine.

" Et vous, où allez-vous aller ? Allez, je vous prie, tendre la main, dans votre patrie, auprès de vos amis et des miens. Il m'en coûte singulièrement de vous confier une si pénible mission. C'est, je le sais, une indiscrétion envers le Canada, qui nous porte tant d'intérêt; mais il me semble qu'on ne doit pas tenir compte des convenances quand il s'agit de vivre et de ne pas laisser mourir la jeune Eglise de Saint-Albert aussitôt après sa naissance. Il nous faudrait, à tout prix, de puissants secours : je vois dans certains pays des fondations considérables, qui sont l'œuvre de simples particuliers; j'espère que le bon Dieu nous trouvera un jour des bienfaiteurs de ce genre. Ce ne sera pas en vain que je me suis adressé à sa Mère ; le bon Dieu se servira sans doute de vous pour cela.

" Lorsque, au dernier Concile de Québec, il a été question de demander à Eome l'érection de la province ecclésiastique de Saint-Boniface, je m'y suis opposé alors, craignant, qu'une fois

séparés de la province mère, nous ne fussions un peu abandonnés par elle. Les RKmes PP. du Concile me rassurèrent sur ce point ; je suis convaincu qu'ils daigneront tous vous être favorables.

" Je vous conseille et je vous prie beaucoup de prendre avec vous vos ouvrages en langue sauvage. Qui sait si certaines bonnes âmes, comprenant notre position, ne vous procureront pas la chance de trouver les moyens de les faire imprimer, car vous savez que nous ne pouvons employer le produit de nos aumônes pour faire cette impression. Je demanderai encore une autre chose. C'est pour ce qui regarde les besoins de nos écoles. C'est une œuvre importante, le seul moyen de civiliser nos sauvages.

" J'ai remarqué, en France, Y Œuvre des écoles d'Orient. C'est une association spéciale, qui opère un si grand bien, dans ce pays. Il nous faudrait une Œuvre de ce genre en faveur des écoles du Nord-Ouest. Avec l'approbation des évêques, il me semble que, dans votre voyage, vous pourriez la faire naître, trouver, au moins, quelques bons amis, qui voulussent bien se charger de patronner une semblable entreprise, qui deviendrait une Œuvre canadienne en faveur des écoles de notre immense territoire.

" Cette Œuvre bénie par NN". S S. les évêques, par notre saintpère le Pape, serait aussi bénie de Dieu et pourrait être un des plus puissants moyens, tout en conservant les races sauvages, de les civiliser, en s'emparant, au moyen des écoles, de la génération qui commence. Avec la permission de l'Ordinaire, tâchez aussi de nous trouver quelques bons missionnaires et quelques jeunes gens qui aimeraient à venir à notre secours, en entrant dans notre congrégation. Enfin, faites beaucoup prier pour nous ; si Dieu est avec nous, nous réussirons quand même.

" Je ne vous donne pas de celëbret, cette lettre prouvera à ceux qui auront la patience de la lire que vous n'êtes ni interdit, ni

suspens et que vous avez toute la confiance de votre supérieur et de votre évêque.

" Allez, bien cher père; Dieu sera avec vous. Ne regardez pas l'œuvre de Dieu, dans le diocèse de Saint-Albert, comme mon œuvre exclusive, c'est aussi la vôtre. Enfin, c'est l'œuvre du Seigneur, et nous sommes ses hommes.

" Bon voyage ! cher père, je vous embrasse et je vous bénis bien affectueusement.

" Votre frère tout dévoué, etc.,

t Vital- J., "Evêque de Saint- Albert."

Et il écrivait aux évêques pour recommander le messager de sa pauvreté.

L'œuvre rêvée était encouragée par les évêques du Canada et par le cardinal préfet de la Propagande. Pie IX et Léon XIII l'approuvèrent successivement. Le cardinal Manning, plus tard, lui promit l'appui de sa parole afin de la faire connaître et apprécier en Angleterre.

Pour ne pas nuire à l'œuvre de la Propagation de la Foi, Mgr G-randin dut renoncer à ses projets. Ce lui fut un grand sacrifice. " Je n'avais qu'un but, disait-il plus tard, étendre le règne de Dieu. J'espère qu'il me sera tenu compte de mes démarches, de toutes mes courses pénibles, et surtout de mes déboires."

Par qui fut remplacé le Père Lacombe dans l'évangélisation des Cris ? Par Monseigneur lui-même. Peu habitué à cette nouvelle langue, il prend, avec lui, un jeune sous-diacre qui la parlait facilement et passe plusieurs mois au milieu des sauvages.

Dans une lettre à ses parents, il décrit leur docilité à ses conseils, leur correspondance à la grâce, leurs mœurs, les longs

campements, leurs privations, la chasse, l'abondance; il raconte avec quelle facilité sont franchis les torrents les plus rapides.

" Le lendemain de notre départ, écrit-il, nous arrivions à une rivière^ ordinairement fort aisée à traverser, mais alors trèsprofonde et passablement débordée. Les sauvages la traversèrent cependant et en assez peu de temps, les uns à la nage, les autres en radeau. Quinze jours avant, la rivière était encore bien plus haute. Une pauvre sauvagesse, partie de Saint-Paul pour aller rejoindre sa famille au loin, de l'autre côté de cette rivière, était seule avec quelques chiens pour traîner son bagage et portait sur son dos un enfant de quelques mois. L'eau, alors, par suite des neiges et des glaces fondantes, était extrêmement froide. Arrivée sur le bord de cette rivière, sans aucun moyen de la traverser, cette mère qui, avant de s'éloigner de nous, avait eu soin de se confesser et de se munir d'un scapulaire, fut chercher quelques branches sèches dont elle fit un petit radeau ; elle le fixe et l'arrange solidement, attache dessus son petit enfant, et traverse ensuite la rivière à la nage, ayant à la bouche une extrémité de la corde qu'elle avait attachée au radeau. Arrivée de l'autre côté, elle tire à elle ce berceau d'un nouveau genre et continue sa marche pas plus étonnée que vous ne le seriez vous-même après avoir passé un ruisseau où vous vous seriez un peu mouillé le bout des pieds. Le soir, cette femme campait toute seule auprès de son petit feu, elle entendait les loups et les ours peut-être et n'en était pas plus inquiète que nous ne le sommes d'entendre trotiner les souris dans nos greniers.

" Nous n'avions pas seulement des rivières à traverser ; presque tous ces sauvages devaient trouver de quoi vivre, car à peu près tous étaient sans provisions. Les hommes, tantôt à pied, tantôt à cheval, au travers des marais et des broussailles, trottaient dans tous les sens et revenaient le soir au campement,

apportant des canards, des œufs, des écureuils, des racines, du jonc, de la sève de tremble; quelquefois, ils avaient eu la chance de ,tuer un chevreuil ; qu'il y eût peu ou beaucoup, il fallait, bien entendu, s'en contenter."

Bientôt, les buffles parurent; ce fut alors l'abondance. Au premier repas, Monseigneur voulut fournir le thé.

" Au signal donné, dit-il, notre tente fut entourée d'un demicercle d'hommes et d'un demi-cercle de femmes, tous assis sur l'herbe, pendant que la viande et le thé se préparaient. Une large pipe, dont le tube, assez long pour faire un manche à balai, passait de bouche en bouche, excepté dans la mienne pourtant. Ce serait une erreur, en pareil cas, de croire que le missionnaire est obligé ide fumer.

" Quand tout fut préparé, un sauvage, à moitié nu, prit, dans une grande chaudière, un morceau de viande bouillie pour chacun. Il n'y avait pas une fourchette dans toute la compagnie. Plusieurs avaient pour assiette une planche de charrette, d'autres n'avaient que leurs mains, et pour couteau que leurs dents. Us n'en étaient ni plus gênés, ni moins expéditif s.

" Puis, les discours commencèrent, en même temps que la pipe tournait."

Les Cris parlent avec tant de facilité et de faconde, que, s'ils étaient en Europe, ils seraient tous avocats.

Mais l'Evêque parlait à son tour, il parlait de Dieu, épelait patiemment la prière et le catéchisme, rompait, comme une mère, le pain de la vérité, en un mot, faisait matériellement sentir aux sauvages l'œuvre de la Rédemption.

Cependant, l'époque fixée pour le Chapitre général des Oblats approchait et Mgr Grandin devait y prendre part.

Les chapitres généraux sont, pour les congrégations religieuses, ce qu'est le Concile œcuménique à l'Eglise universelle. C'est la réunion des chefs, des pasteurs, de ceux qui ont reçu

]e mandat de représenter leurs frères et de traiter de leurs plus précieux intérêts. Dans la congrégation des missionnaires Oblats, ces chapitres ont lieu tous les six ans.

Malgré l'ennui que lui causait toujours l'abandon, même momentané de ses missions, Mgr G-randin se rendait volontiers à ces assemblées pour le bien de sa famille religieuse, répandue sur tous les continents, et aussi dans l'espérance de se procurer des ressources et de recruter des sujets.

Il arrivait en France à la fin de juillet 1873. Une grande mission l'attendait. L'Œuvre de la Propagation de la Foi le pria de mettre, à son service, le talent de sa parole et l'activité de son zèle. Par le fait de son acceptation, il devait négliger un peu l'intérêt particulier de son diocèse, mais, comptant sur Dieu, il accepta. Vingt-trois cathédrales entendirent sa parole, et dans combien d'églises paroissiales, de séminaires, d'écoles, de collèges, de pensionnats, de cercles catholiques, on l'entendit célébrer la beauté de l'apostolat, affirmer la nécessité de l'œuvre de la Propagation de la Foi, cette merveille de la charité chrétienne au XIXème siècle, faire l'éloquent parallèle, au point de vue moral, entre les peuples chrétiens et ceux qui ne l'étaient pas. Que de courses ! quelle activité dévorante ! Souvent il prêcha trois, quatre et cinq fois par jour. Ce fut une mission laborieuse, et pleine de fatigues.

Dans le diocèse de Laval, il revit sa famille, ses frères, ses sœurs, la bonne sœur Anne-Marie, la sœur Françoise, ses anciennes protectrices. Il avait hâte de se rendre à Angoulême.

Monsieur l'abbé Sébaux, qu'il aimait toujours à honorer comme son père, avait été sacré évêque de cette ville le 21 mars 1873. L' évêque de Saint- Albert s'était vivement réjoui de cette nomination. " Voilà un choix selon le cœur de Dieu, s'était-il écrié. Vertus, science, zèle, prudence, longue expérience, rien ne lui manque pour gouverner la portion de la

maison de Dieu qui lui est confiée." La Providence, en effet, semblait avoir préparé de longue main monsieur Sébaux à la charge de l'épiscopat. Secrétaire de Mgr Bouvier pendant plus de douze ans, puis curé de Notre-Dame de Laval pendant cinq ans, enfin, supérieur du grand séminaire depuis 1860, monsieur Sébaux avait occupé les divers enplois qui pouvaient le mieux l'initier à toutes les connaissances que demande le gouvernement d'un diocèse. Les deux prélats se revirent avec émotion. C'était une vision du passé. Que d'événements depuis que le jeune homme maladif de 1845 était accueilli par le secrétaire de l'évêque du Mans !

Immédiatement après l'érection du diocèse de Saint-Albert, Mgr G-randin s'était empressé d'offrir, à son ancien maître et bienfaiteur, le titre de vicaire général. Monsieur Sébaux avait répondu : " Toujours votre excellent cœur. Certainement j'accepte et avec reconnaissance, et je me trouve aussi honoré, par ce lien avec l'Eglise naissante et tout apostolique de Saint- Albert, que par un titre semblable d'un de nos diocèses français."

L'évêque et la population d'Angoulême se partagèrent les loisirs du prélat missionnaire, s'édifièrent de sa parole, lui donnèrent les plus touchants témoignages de sympathie.

A Poitiers, où Mgr Pie lui fit cadeau de ses ouvrages; à Bordeaux, à Nevers, à Autun, à Tours, à Lyon, à Grenoble, à Marseille, à Montpellier, à Mende, à Eodez, à Clermont-Ferrand, à Besançon, à Nancy, à Saint-Dié, etc., etc., l'ardent missionnaire prêchait l'amour des âmes, l'héroïsme, le sacrifice, le zèle, toutes les généreuses pensées qui portent l'âme plus haut. Son éloquence était surtout communicative. Il ne prêchait pas, il racontait. Et quels accents de tendresse pénétrante il savait trouver, quand il parlait de ses chers sauvages ! Comme on sentait qu'il les portait dans son cœur ! que c'étaient ses enfants privilégiés !

Mgr Grandin mettait toute son âme dans sa parole. C'était le secret de ses succès. En fait d'éloquence il n'eut jamais d'autre maître que son cœur. Parfois, le feu sacré d'ambition apostolique, faisait explosion sur ses lèvres.

" On ne me marchande pas les compliments, écrivait-il. Je les prends pour ce qu'ils valent. Si le bon Dieu est content de moi, et si je fais le bien, c'est l'essentiel, c'est tout."

Les Missions Catholiques (mars 1874) affirmaient que la bonne parole de l'Evêque missionnaire avait produit des résultats même immédiats. Dans la seule ville de Marseille, il avait recueilli les noms de trente-huit nouveaux chefs de dizaines.

La Semaine religieuse, de Nancy, rendait ainsi compte d'un de ses discours prononcé à la cathédrale :

" Pendant plus de trois quarts d'heure, Sa Grandeur a tenu suspendu, à ses lèvres, un nombreux auditoire, frémissant sous sa parole à la fois si simple et si pittoresque. Bien des larmes ont coulé quand l'orateur peignait, d'une voix émue, le sacrifice du missionnaire s'arrachant à sa patrie, à sa famille, aux baisers de sa mère, qu'il ne doit plus revoir, pour aller porter l'Evangile à des barbares qui, peut-être, l' égorgeront sans pitié. Par quelques traits saisissants, il a tracé, avec les couleurs les plus vraies, le tableau des labeurs, des privations et des dangers de l'apôtre, et celui de l'inhumanité, de la cruauté du sauvage qui, privé de la lumière du christianisme, s'endort dans les ténèbres de la mort, s'enferme dans le plus étroit égoïsme, brise, comme il lui plaît, les liens de la famille, et perd tout ce qui fait la grandeur et la dignité de l'homme.

" Nous avons vu ce qu'il faut penser de Y admirable simplicité du sauvage, dont parlent si légèrement nos libres-penseurs, ce que deviennent l'amour maternel et l'amour filial dans ces régions désolées, dans quel affreux abîme tombe l'homme quand il n'est pas soutenu par le bras puissant de la religion, et ce

que nous deviendrions, nous-mêmes, si elle cessait de nous éclairer de son divin flambeau."

Ses prédications furent marquées de plusieurs incidents. A Tournus, Saône-et-Loire, il eut, pour auditeurs, le fameux Barodet, le général Guillemant et un autre rouge de distinction. Ces "citoyens" avaient cru, sur un faux bruit, venir entendre Mgr Mermillod. Ils se flattaient, sans doute, de tirer grand parti du " fanatisme " de ce prélat, chassé de son diocèse, par leurs frères et amis. Un petit scandale eut été de leur goût. Mais, au lieu du vaillant athlète de Genève, ils eurent affaire à un évêque des sauvages qui ne leur ménagea pas les rudes vérités. Il leur apprit, entre autres, la haute supériorité des Peaux-Bouges, comme dignité morale, et comme respect des droits et de la dignité d'autrui, sur toute la séquelle révolutionnaire, socialiste, libres-penseurs et communards. On dit qu'ils sortirent de l'église déçus et peu contents. Il est vrai qu'ils furent vengés par le chant de la Marseillaise, qu'une bande des leurs vociféra dans la soirée. L'Evêque n'y prit garde et dormit parfaitement.

A Louhans, comme d'ailleurs dans la plupart des villes, Monseigneur s'était multiplié. A huit heures, le matin, il avait réuni les dames; le soir, à deux heures, les enfants. Les hommes étaient convoqués pour huit heures du soir.

Ce dernier auditoire est immense. On voit que les femmes et les enfants ont bien parlé de l'Evêque missionnaire. Pendant le isermon, un grand tapage éclate au fond de l'église; Monseigneur est obligé de s'interrompre. Monsieur le curé se lève, avise le lieutenant de gendarmerie et le requiert de rétablir l'ordre. Sur un signe du lieutenant, deux gendarmes se dirigent vers le lieu du vacarme et ont grand'peine à percer la foule. Monseigneur profite de cet incident pour placer une morale importante : il ne veut point faire de peine à ses audi-

teurs; mais, pourtant, il ne peut leur dissimuler l'impression qui le saisit en ce moment. Depuis vingt ans qu'il évangélise les sauvage», il a prêché devant les chrétiens et les infidèles, dans des églises, dans des logements particuliers, en plein air, et c'est la première fois qu'il lui arrive d'être ainsi interrompu par la malveillance, et cela, en France !

L'auditoire sentit le trait et aurait fait un mauvais parti aux auteurs de la brutale interruption, si déjà les gendarmes n'avaient mis la main sur eux. Après le sermon, le sous-préfet, accompagné de dix ou douze messieurs de Louhans, vint au presbytère pour faire des excuses à Monseigneur au nom de la ville, en protestant que le scandale n'était que le fait de deux particuliers entièrement étrangers aux vrais sentiments de la ville. Monseigneur voulut, à son tour, s'excuser d'avoir fait son observation; mais tous s'empressèrent d'en reconnaître la parfaite justesse, en regrettant seulement ce qui l'avait occasionnée. Ils passèrent la soirée au presbytère, et comblèrent l'Evêque de leurs témoignages respectueux et de leur chrétienne courtoisie.

Dieu est admirable dans ses serviteurs. Qui eut dit, il y avait vingt ans, quand le Père Grandin quittait la France sans espoir de retour, que Dieu le jetait, comme un grain de froment, dans les neiges du Nord, qu'il sortirait évêque de ce sillon glacé, et que son caractère épiscopal, greffé sur sa vocation religieuse, lui conférerait l'invraisemblable courage de monter dans les chaires de nos cathédrales, de porter la parole devant les princes de l'Eglise et les auditoires lettrés de nos grandes villes, et lui assurerait d'universelles sympathies ?

Tout en répandant la bonne parole, il jetait, dans toutes les communautés, dans les séminaires, des écrits enflammés. Il écrivait à M. le supérieur du grand séminaire de Rodez : "... Donnez-nous des jeunes gens animés de l'esprit apostolique, de foi ardente et d'abnégation. Je leur promets, dans

mon diocèse, des privations sans nombre, et partant de nombreux mérites."

C'est toujours une joie pour lui de rendre service et de faire plaisir. Sait-il, d'ailleurs, ce que c'est que le repos ? A Nancy, à Avignon, il remplace l'évêque du diocèse pour les ordinations, les confirmations, diverses cérémonies.

Au scolasticat des Oblats, il accepte de prêcher la retraite de la communauté. Excellente retraite dont le souvenir s'est conservé longtemps. " Je ne saurais assez vous remercier, lui écrivait le T. E. P. Fabre, de votre dévouement. Vous avez bien voulu prêcher la retraite de notre scolasticat. Le bon Dieu a béni surabondamment la générosité avec laquelle vous avez accepté ce travail. Votre parole si religieuse a produit une impression profonde sur tous ceux qui ont eu le bonheur de vous entendre. Je suis convaincu que les fruits de cette précieuse retraite seront aussi durables que nombreux. Nous finissons par voir que, dans la famille, le caractère épiscopal ne fait que rehausser l'amour de nos saintes Eègles, et qu'on peut être évêque et ne pas cesser d'être un excellent religieux. Je ne saurais vous dire toute la joie dont mon âme est inondée en apprenant les résultats si consolants de cette retraite. Ces résultats, je les attendais, mais ils ne me réjouissent pas moins, et c'est pour moi un besoin aussi bien qu'un devoir de vous dire merci dans toute l'effusion de mon âme. Que le Seigneur vous rende au centuple tout le bien que vous avez fait à nos retraitants."

C'est à Rome que l'attendait le plus consolant réconfort. Mgr Grandin se présentait au Vatican pour l'audience, quand Pie IX lui fit dire que, s'il voulait l'accompagner dans sa promenade, cela lui ferait plaisir. On devine aisément la joyeuse surprise du pauvre évêque de Saint-Albert, admis ainsi dans le cortège du Vicaire de Jésus-Christ, et comblé par Sa Sainteté

des plus touchants témoignages d'une paternelle affection. Au retour du jardin, on s'assit dans la bibliothèque vaticane, chacun selon son rang. Mgr Grandin se tenait modestement à sa place, au milieu des prélats, quand, tout à coup, le Pape lui dit, en le désignant du geste et du regard : "Monseigneur de Saint- Albert, venez vous mettre ici, à côté de moi." Monseigneur, tout rouge d'émotion, alla se placer à la droite du Pape, n'étant séparé de lui que par un cardinal. A ce moment, le cardinal Barnabo se pencha vers Pie IX, et dut lui parler de Mgr de Mazenod, car aussitôt le Pape dit à Mgr Grandin : " En 1854, le bon Mazenod est venu bien des fois pour me voir, sans pouvoir me rencontrer. Je le vis au Quirinal, en allant visiter l'évêque du Mans, qui était mourant . . . C'était votre fondateur . . . En ce temps-là, j'allais au Quirinal ; maintenant je ne le puis plus." Monseigneur, qui n'était pas préparé à cet incident, ne put répondre que par les larmes de sa reconnaissance et de sa joie.

Laissons-le nous raconter, lui-même, les détails de ces entrevues : " Dans cette première audience, j'avais osé offrir à Sa Sainteté une paire de mitaines sauvages, les plus belles que j'avais pu me procurer. Le Saint-Père les accepta et se les passa aux mains immédiatement.

"Je lui fis, ensuite, plusieurs demandes d'indulgence plénière in articulo mortis pour différentes personnes. Tout fut accordé avec bonté. Il voulut bien aussi écrire de sa main une bénédiction particulière sur quatre images que je destinais à mes trois frères et à ma sœur. Enfin il m'accorda une faveur plus grande encore.

" J'avais parlé à Mgr Nardi de l'éloignement où nous sommes de nos pauvres chrétiens, et je lui avais dit que la plupart étaient privés des secours de la religion en mourant. " Demandez donc, pour eux, au pape, me dit ce prélat, qu'il

" leur accorde l'indulgence plénière in articulo mortis" N'ayant point de supplique écrite, je fis ma demande de vive voix, pour les sauvages et pour les missionnaires eux-mêmes, qui mourraient sans être assistés par le prêtre.

" Vos sauvages, me demanda-t-il, sont-ils capables de faire " quelque acte de piété dans ce moment-là ?

— " Très Saint-Père, lui répondis- je, bon nombre de nos " chrétiens sont très ignorants, et ne sont capables, n'étant pas " assistés par un prêtre, d'aucun acte particulier de piété."

" Le Saint-Père voulut bien accorder l'indulgence à tous, pourvu qu'ils soient dans les conditions strictement voulues, et que l'absence du prêtre ne puisse pas leur être imputée.

" Le lendemain, je revins encore au Vatican et remis au pape une offrande de cinq cents francs. Le Saint-Père parut on ne peut plus surpris et touché de cette aumône. " Mais, que " pourrais-je donc donner à ces bons sauvages ? " dit-il ; et ce disant, il tenait mes deux mains dans les siennes, et semblait me prodiguer les caresses qu'il aurait voulu faire à nos chrétiens."

Il obtint encore du pape une décoration pour M. le président du comité diocésain de la Propagation de la Foi, à Lyon.

Le cœur inondé de joie, fortifié par les bénédictions du Vicaire de Jésus-Christ, Mgr Grandin quittait la France, dans les premiers jours de mai (1874). Il emmenait dix-sept ouvriers évangéliques, parmi lesquels son propre neveu, M. l'abbé Henri G«randin.

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