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CHAPITRE XIII

Son palais épiscopal — Louis Dazé mort de faim et deTfroid— Le supplice de la charrette — Difficultés des voyages — Les moustiques — Visites diverses — Chiens intelligents — Admiration des protestants — Mort effroyable du frère Alexis — Embryon du séminaire — Une femme abandonnée.

Monseigneur trouva des améliorations à Saint-Albert. L'appel des hommes et des choses témoignait de la bonne volonté de tons. La cathédrale était terminée. Les Pères et les frères donnaient les derniers coups de ciseau à la sculpture de trois autels qui devaient concourir à l'embellissement.

Mais quel palais épiscopal î Le personnel ayant considérablement augmenté, pères et frères étaient entassés dans les cellules et couchaient dans des lits qui étaient organisés comme les cabines des vaisseaux ou comme les rayons d'une bibliothèque.

L'hiver 1874-1875 fut très rude à Saint-Albert. Le thermomètre descendit à 45° centigrades. Un des bons serviteurs de la mission, Louis Dazé, fut victime de ce froid rigoureux, et dans des conditions atroces. Ce brave Canadien, habile menuisier, rendait aux missions d'immenses services, sans vouloir accepter d'autre rétribution que la nourriture et le vêtement. C'était un frère convers, moins les vœux.

En compagnie de deux Pères, il avait accompagné les sauvages à la chasse du buffalo. Le campement était situé à quinze ou vingt milles plus haut que la place où est aujourd'hui situé Calgary. Un soir, les sauvages revinrent au camp avec leurs chevaux chargés de viande, et, presque aussitôt, la neige commença à tomber à gros flocons; la poudrerie devint si vio-

lente, qu'il fut impossible de distinguer le moindre objet à un pas devant soi. Avant de se coucher, un Assiniboine sortit pour essayer de rassembler les chevaux; mais il ne put parvenir qu'à en réunir cinq ou six : la neige/ soulevée en épais tourbillons, remplissait tellement Pair, que le sauvage, aveuglé, se hâta de rentrer dans la -tente. Le Canadien demanda si tous les chevaux étaient là, et, sur la réponse négative du sauvage, il sortit aussitôt pour les aller chercher. " C'est inutile, reprit l' Assiniboine, tu ne les trouveras pas, et tu es mort si tu t'éloignes de la tente." Mais Louis Dazé était un homme que rien n'effrayait. Depuis vingt ans qu'il était dans ces régions, il avait voyagé au milieu de dangers, de difficultés de toute sorte; son énergie, son habileté, son esprit naturel l'avaient sauvé dans toutes les circonstances difficiles; il crut pouvoir se hasarder, cette fois encore, par dévouement à la mission, à laquelle les chevaux appartenaient. Bientôt il se perdit, et lorsque, le lendemain, les sauvages, en s'éveillant, à demi-morts de froid, et ensevelis sous quatre pieds de neige, ne le virent pas à côté d'eux, ils partirent aussitôt à sa recherche ; mais ils ne le trouvèrent point. Pendant quatre jours, ils parcourent la Prairie sans pouvoir rencontrer l'infortuné. Ils revinrent donc à la mission. La douleur des Pères fut bien vive, car ils aimaient ce Canadien si rond, si franc, si bon chrétien. Ils résolurent de retrouver cet infortuné compagnon à quelque prix que ce fût, et pour cela de parcourir la Prairie dans tous les sens. Dix jours plus tard, un sauvage vint leur dire : "Ma femme, en allant chercher du bois, a trouvé votre frère, mort sur les bords de la rivière du Coude." Le malheur prévu n'était que trop réel. Une demi-heure après, la femme du sauvage amenait le traîneau sur lequel était déposé le cadavre du pauvre Louis Dazé. Il avait encore son chapelet à la main. Sur le point de mourir, il avait eu la bonne pensée de tirer son scapulaire

pour le baiser une dernière fois, et, sur ses joues, on voyait encore ses larmes glacées.

Ce Canadien était d'une force et d'un courage extraordinaires; ce qui le prouve, c'est qu'au grand étonnement des sauvages, eux-mêmes, il avait marché, au moins, l'espace de soixante milles de l'endroit où il s'était perdu. On l'avait trouvé mort à un quart de mille d'un camp de sauvages, la face tournée du côté des loges où il espérait arriver. Il n'avait pas eu assez de force pour avancer ou pour crier au secours. La faim et la fatigue s'étaient unies au froid pour le tuer.

Cette mort fut une grande douleur pour Mgr Grandin. Il voulut que Louis Dazé fût inhumé à Saint- Albert, et présida lui-même ses obsèques.

Répondant à un besoin de son cœur, et désireux aussi de remplir ce qu'il regardait comme un devoir de sa charge pastorale, Mgr Grandin se disposait à visiter au moins une partie de ses missions. Dès les premiers beaux jours de l'année 1875, il se rendit à l'Ile à la Crosse. Cette mission, où il avait tant travaillé et tant souffert, lui était particulièrement chère.

Nous ne ferons pas une description monotone de ses longs voyages, tantôt en canot d'écorce, tantôt dans de misérables charrettes qui s'embourbent ou qui cahotent sur des troncs d'arbre tombés de vétusté, au milieu des ronces qui déchirent les habits ou qui ensanglantent les mains .et le visage. Ce cahot continue est un supplice à l'état chronique, dans ces longs voyages. Il faudrait, disait quelqu'un, avoir la carapace d'un caïman du Sénégal pour braver l'effet de ces soubresauts.

Souvent le sol était usurpé par des taillis où le bouleau, le tremble, l'épinette, et surtout des halliers de ronces et d'épines d'une dimension et d'une épaisseur formidables, arrêtaient les pas et torturaient les membres des voyageurs.

Avec nos moyens de commotion rapide, nos routes macada-

misées, nous nous rendons difficilement compte de toutes ces difficultés. Qu'on suppose la France, l'Angleterre, le Canada proprement dit, avant toute colonisation, sans aucun chemin, avec des rivières et des fleuves non canalisées, se répandant dans les bas-fonds en marais multiples, sans villes, sans habitations régulières, etc. - Transportez-vous donc avec bagages à travers ces forêts à peu près vierges, à travers des halliers impénétrables, des fondrières, d'inévitables marais, voyageant parfois des semaines entières sans rencontrer une créature humaine ! Quelle lutte de chaque jour !

" Il faut se représenter ces masses de bois, sombres, enchevêtrées, couvrant monts et vallées, les hauts plateaux comme les fonds marécageux; descendant jusqu'aux bords des grands fleuves; creusés ça et là par des cours d'eau qui se frayaient avec peine un chemin à travers les racines et les troncs renversés; sans cesse entrecoupés par des marais et des tourbières où s'engloutissent les bêtes et les hommes.

"... Dans ce qui reste, aujourd'hui, de forêts et de déserts à conquérir en Amérique, l'homme pénètre, armé de toutes les inventions de l'industrie et de la mécanique, pourvu de toutes les ressources de la vie nouvelle."

Mais rien de tout cela ne venait au secours du missionnaire, qui abordait, sans outils suffisants, sans escorte, ces profondeurs sylvestres.

De simples voyageurs, surpris par des tourmentes de neige, sur les Causses, presque en plein centre de la France, dans l'Aveyron, la Lozère, ont été retrouvés morts ; à plus forte raison, pouvait-il en être ainsi dans les profondeurs du Nord-Ouest.

Avant les chemins de fer, le Marseillais qui se rendait à Paris croyait aisément accomplir un grand voyage. Il faisait, parfois, son testament avant de partir et, en tous cas, s'entourait de précautions qui feraient sourire de ce côté de l'Atlantique.

La distance de Marseille à Paris n'est cependant que de huit cents kilomètres ! Les missionnaires du Nord-Ouest devaient parfois accomplir des voyages de deux mille kilomètres.

Le diocèse de Mgr Grandin était plus de deux fois grand comme la France, et habité en grande partie par des peuples nomades qui se déplaçaient avec la plus complète facilité. Cette étendue donne l'intelligence des divergences de température constatées dans ce récit. Du sud au nord du diocèse de Mgr Grandin, il y avait plus de différence qu'il n'y en a entre Dieppe,, Abbeville et l'Islande.

Les moustiques — oh ! les horribles bêtes ! — constituaient un des supplices de ces voyages. Lorsqu'il fait un calme plat, dans les chaleurs de l'été, vous entendez partout, dans les bois, une variété de bourdonnements qui vous donnent, sans doute, une idée de la puissance créatrice de Dieu, mais qui vous préviennent aussi de ne pas trop vous arrêter en ces lieux. Parfois, vous êtes assailli par de vrais bataillons de ces mauvais cousins. Les blancs, surtout les nouveaux-venus dans le pays, sont des victimes de choix. Ces insectes sont parfois si nombreux et si altérés à sang quils donnent la mort aux animaux sauvages de forte taille, comme le caribou et l'orignal. Ils s'introduisent dans leurs naseaux et les étouffent. Il est même arrivé que des chevaux et des bœufs ont succombé sous leurs dards. On dit que par suite de la culture et du dessèchement des marais, le nombre de ces méchants suceurs de sang diminue.

Mgr Grandin fut bien consolé de sa visite à l'Ile à la Crosse. Il pouvait dire qu'il n'y avait presque plus d'infidèles dans ce district. Le " Fils de Dieu " lui-même, jadis sujet de tant d'ennuis, vint à résipiscence, et fut admis à la confirmation. Les Pères plaisentaient, disant à Mgr Grandin, que peu d'évêques pouvaient se flatter d'avoir confirmé le " Fils de Dieu." Appelé auprès d'un malade, l'Evêque ne fut pas peu

surpris de reconnaître le plus fervent adepte de l'ancienne divinité. Quand les coups de bâton pleuvaient sur le Père Grandin, cet homme avait dit tout haut : "Oh ! quel plaisir il me fait de le traiter ainsi ! " Monseigneur se vengea en apôtre, embrassant le moribond et en lui ouvrant le ciel.

Les exercices de la retraite, qu'il eut la joie de présider, furent clôturés par une magnifique plantation de croix, et il pouvait écrire dans les registres des actes de baptêmes et de mariages : " Le 20 juin 1875, Nous, soussigné, avons clôturé la mission des sauvages qui fréquentent la mission de Saint- Jean-Baptiste de l'Ile à la Crosse par la bénédiction solennelle et l'érection d'une belle croix, longue de trente-cinq pieds, sur le coteau qui s'élève à quelques arpents au sud de la mission. Il y a dix^sept ans, nous élevions une croix à la même place et nous sommes heureux de constater aujourd'hui que, depuis ce temps, notre sainte religion a fait, dans le pays, des progrès que vraiment on n'aurait pas osé espérer alors. On peut dire aujourd'hui que tous les sauvages sont chrétiens et catholiques, et généralement bons chrétiens et bons catholiques. Que Dieu en soit à jamais béni ! "

Il eut à surmonter de grandes difficultés pour se rendre à la mission du lac Caribou. Même au mois de juillet, les glaces obstruaient encore le lac. Il dut faire de longs portages sur la glace et la briser souvent pour livrer passage au canot. Qu'on n'oublie pas que le lac Caribou est au nord du diocèse, au 57ème degré de latitude.

Mais là, encore, les heureuses dispositions des sauvages, les progrès de la mission consolent son cœur. " Les huit jours que nous donna Mgr Grandin furent huit jours du ciel, écrivait le Père Gasté." Son départ fit couler des larmes comme partout. Ecoutons un autre de ses missionnaires : "Nous allons, en canot d'écorce, reconduire Monseigneur jusqu'à deux lieues de

la mission ; nous prenons ensemble le dernier repas, et, lorsque nous eûmes reçu une dernière bénédiction de Sa Grandeur, nous demeurâmes bien tristes sur la grève, échangeant, aussi longtemps que possible, des signes d'adieu. Lorsque nous n'aperçûmes plus que l'eau, encore agitée par le mouvement des rames, nous retournâmes à la mission. Nous étions de nouveau orphelins pendant que notre bon Evêque allait porter la joie et le bonheur à d'autres de nos frères, eux aussi, impatients de le revoir."

Vue sue la kivièee Saskatchewan"

Dans cette visite au lac Caribou, il eut l'occasion de reprendre le traîneau à chiens. Ces excellents coursiers sont sensibles au fouet, mais aussi, dit-on, à certains mots terribles, peutêtre simplement parce que ceux-ci sont les précurseurs de la correction. Il paraît donc qu'un Canadien, excellent catholique, avait l'honneur de servir de guide à Monseigneur; plusieurs traîneaux composaient la caravane. Le Canadien passait pour le meilleur coureur et conducteur du pays, et dans cette

circonstance solennelle, il tenait à l'honneur de soutenir sa réputation. Mais les débuts du voyage ne furent pas heureux. Le pauvre homme a beau presser ses chiens, il reste en arrière, dépassé par d'autres guides et d'autres traîneaux. Le cœur gonflé de dépit, il interpelle ses chiens : " Les lâches, les coquins, ils profitent de la présence de Monseigneur pour faire les paresseux : ah ! si Monseigneur n'était pas là, comme je leur en dirais de belles ! — Eh bien ! reprit l'Evêque, souriant de l'embarras de son guide, faites comme si je n'étais pas là, et dites à vos chiens tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il n'y ait pas de jurements. — Je vous remercie de la permission, Monseigneur; vous allez voir maintenant." Aussitôt, le guide a recours à tous les arguments d'une éloquence indignée et accable de reproches les pauvres bêtes, leur faisant subir les plus cruelles injures de son vocabulaire. A l'instant les chiens s'élancent comme les renards de Samson et dévorent l'espace, faisant voler la neige en tourbillons dans leur course effrénée. En peu de temps, le Canadien avait rejoint et dépassé ses concurrents, et disait tout triomphant à l'Evêque : " Voyez- vous, Monseigneur, les belles paroles n'y font rien; c'est ainsi qu'il faut les mener."

Kemontant la rivière Saskatchewan, Mgr Grandin fut frappé de la beauté du site de Prince-Albert, et attristé du flot grossissant de l'immigration protestante : "Je n'avais jamais vu cette place, écrit-il; elle est magnifique et les récoltes ont la plus belle apparence. A en jugei par les maisons que j'ai vues, il peut y avoir trois cents habitants, et déjà il y a trois temples protestants. C'est là que l'évêque protestant de la Saskatchewan a fixé sa résidence. Cette colonie m'a paru pleine d'avenir; elle est établie sur la rive droite de la Saskatchewan, où les terres sont excellentes; sur la rive gauche les terrains sont boisés."

Le retour à Saint-Albert fut pénible. Loin de tout secours, l'essieu de sa charrette fut brisé. Les réparations furent faites difficilement, lentement, sans outil, à l'aide d'un simple couteau de poche, sous une pluie fine qui traversait les vêtements. Pas de pacage pour les chevaux, pas de bois de chauffage, pas d'eau potable ! Monseigneur dut camper sur l'herbe mouillée. Ce fut là le principe de son mal d'oreilles qui le fit horriblement souffrir et qu'il garda jusqu'à la mort, malgré des périodes d'accalmie.

En dépit de sa modestie exaltant sans cesse les vertus des autres et jetant un voile sur ses propres actions, son héroïsme était connu et arrachait des cris d'admiration aux protestants eux-mêmes.

Dans une conférence sur les possessions anglaises de l'Amérique du Nord, Mr. J. M. Mackay, protestant, traçait cette silhouette du missionnaire Oblat et surtout de Mgr Grandin : 1 1

" Dans les prairies inexplorées, à travers le labyrinthe de la forêt, par les marais et les torrents, sous les rayons d'un soleil brûlant, par la pluie, ou par un froid arctique, ici à cheval, là à pied, tantôt portant son frêle canot d'écorce, tantôt marchant à la raquette sur la neige, tirant après lui de hutte en hutte le traîneau qui porte sa maigre nourriture, et les symboles de sa foi, visitant les malades atteints des fièvres ou de la petite vérole, le missionnaire Oblat porte la bannière de son maître et les lumières de la civilisation chrétienne dans les régions les plus reculées de l'Ouest. Pour lui, il n'y a pas d'applaudissements d'auditeurs pour ses paroles, il n'y a pas d'éloges de la presse pour ses travaux : seuls la conscience de son devoir et le dévouement à ses semblables l'animent. Digne successeur de ces illustres apôtres et martyrs de la foi, les Brébœuf, les Hennepin et les Marquette, il ne craint ni le

froid, ni la faim, ni la flèche du sauvage; il semble, au contraire, rechercher la palme du martyre, que tant d'autres de son ordre ont cueillie. Assurément, ce siècle ne peut montrer rien de plus noble, de plus grand que la figure du missionnaire Oblat. Nous pouvons différer avec lui de doctrine, mais nous ne devons pas lui refuser le tribut de notre sympathie et de notre respect."

Un autre publiciste, catholique celui-là, écrivait : " On lit dans l'histoire que le général Kléber, commandant en Afrique, disait à ses soldats : " Etre soldat, c'est être fatigué et mar- " cher, c'est avoir faim et ne pas manger, c'est avoir soif et "ne pas boire, c'est ne pouvoir se porter et porter les autres." Mettons Oblat, au lieu de soldat, ajoutons à la faim, à la fatigue, les travaux du ministère et nous aurons une idée de la vie de nos missionnaires dans le Nord-Ouest américain."

Mgr Grandin arrivait à Saint- Albert pour apprendre la mort épouvantable du frère Alexis, ce bon frère convers, longtemps son socius à Athabaska, dans ses voyages du Mackenzie, et que l'Evêque vénérait comme un saint.

Le frère Alexis s'était mis en route pour le lac La Biche, en compagnie d'un Iroquois et d'une orpheline qui retournait chez les sœurs Grises. Le Père Leduc, qui était alors au lac La Biche, ne voyant pas arriver le frère, après plusieurs jours d'attente, fut atterré à la pensée qu'il était perdu dans l'immense forêt, peut-être mort de faim et de fatigue. La réalité était plus cruelle que ne la faisaient ses prévisions. Voulant à tout prix se renseigner sur le sort du frère, il engagea deux hommes, qui partirent à cheval avec des provisions. Ils revinrent au bout de quinze jours. Ils avaient trouvé le pauvre frère recouvert d'une couche de sable sur la grève, à l'embouchure de la rivière des Maisons, dans la grande rivière La Biche. Du guide, pas de nouvelles, ou plutôt des doutes affreux.

" Aussitôt, écrit le Père Leduc, le frère Lambert part en canot avec quatre hommes, pour aller chercher les restes de notre pauvre défunt. Arrivés au lieu indiqué, le frère et ses hommes procèdent à l'exhumation du cadavre. Horreur ! Ils ne trouvent que des ossements desséchés, jetés là pêle-mêle; plusieurs même manquent complètement. Aucun ne porte la trace d'une dent d'animal, mais ils ont été coupés en plusieurs endroits; une hache est à côté portant des traces de sang. La tête de la victime est transpercée de part en part; nul doute : le frère Alexis a été tué. A quelques pas de là, des ossements calcinés indiquent qu'il a dû servir à apaiser la faim de son guide. Le frère Lambert recueille avec respect et avec une émotion qu'on ne saurait dire, ces ossements dispersés. Vingt jours plus tard, nous donnions la sépulture à ces chères dépouilles, après que je les eus examinées, moi-même, et que j'eus constaté l'identité du frère par l'inspection des cheveux et de la barbe, restés intacts. Une omoplate manquait; nous apprîmes qu'elle avait été retrouvée, plus tard, dans la forêt, à une journée de marche du théâtre du crime. Le meurtrier a dû assouvir sa faim sur place; puis, il a sans doute désossé le cadavre et emporté autant de chair qu'il a pu, après l'avoir fait sécher comme on fait sécher, à la Prairie, la chair du buffle."

On crut pouvoir expliquer l'horrible mystère. L'Iroquois était voluptueux, violent, brutal. Un jour, d'un coup de hache, il avait partagé en deux l'un des chiens qui n'obéissait pas assez vite. On suppose qu'ayant, voulu abuser de l' orpheline, le frère Alexis lui en fit des reproches, et le sauvage se vengea.

Que devint l'orpheline ? Nul le sut. Peut-être, après avoir assouvi sa passion, l'Iroquois lui fit-il subir le sort du frère Alexis.

Que devint l'Iroquois ? Quelques années plus tard, les Castors racontaient que, longtemps, un de leurs camps fut visité par

un revenant. Un fantôme rôdait le soir et la nuit autour de leurs tentes. Tout le monde le craignait. Des chiens avaient disparu. Nul n'osait sortir de sa loge dans l'obscurité. Un soir, un sauvage, dont le chien avait été enlevé, chargea son fusil et se mit à l'affût. Il vit le fantôme, tira dessus et se blottit au fond de sa loge. Le lendemain, on trouva, dans le bois, le cadavre d'un homme frappé d'une balle; cet homme était enveloppé d'un lambeau de tente ; c'était l'Iroquois.

" J'estime, disait Mgr G-randin, que le frère Alexis est mort de la mort de saint Jean-Baptiste : martyr de la chasteté. Je conserve ses habits et sa hache comme des reliques."

Dans les semaines qui suivirent, Mgr Grandin eut le bonheur de faire plusieurs ordinations dans sa cathédrale. C'était chose si rare alors dans le Nord- Ouest, que la population de Saint- Albert et des environs se rendait en grand nombre, à ces cérémonies. Les ministres protestants eux-mêmes accouraient. C'est ainsi qu'un ministre méthodiste, ayant remarqué que le neveu de l'Evêque était élevé au diaconat, demanda si cet ordre était plus élevé que le sacerdoce. Il se figurait que le prélat voulait accorder une distinction particulière à son neveu parce que son neveu.

Un autre ministre protestant fut sur le point de se lever à l'imposition des mains et de se joindre aux prêtres présents. Il eut pourtant le bon esprit de ne pas le faire.

La nécessité de former un clergé indigène préoccupait beaucoup Mgr Grandin. Il prévoyait que les immenses solitudes allaient se peupler et qu'il ne pourrait plus compter sur la mère-patrie. Quelques enfants métis, appartenant aux familles les plus respectables du pays, furent choisis pour fonder un séminaire, base de toutes les espérances pour la religion d'un pays. Le Père Grandin, neveu de l'Evêque, fut chargé 'de les former à la science et à la piété. Ce fut l'embryon du séminaire de Saint-Albert.

Cette œuvre était d'autant plus difficile qu'au mois d'août un orage effroyable avait presque ruiné le pays. On aurait dit qu'une grêle de balles s'était abattue sur la contrée. Les récoltes étaient broyées; les débris des arbres jonchaient le sol.

Par suite de ce désastre et de la précédente épidémie, le nombre des orphelins s'était accru. Et que de vieillards étrangers au pays, même protestants, Monseigneur recevait dans sa maison ! Il est vrai que dans la maladie ces étrangers étaient plus abandonnés que les sauvages eux-mêmes. Son cœur ne pouvait résister à l'appel du souffrant. Il suffisait de lui montrer unesouffrance pour qu'il ouvrît son cœur, la porte de son humble toit, sa pauvre bourse, et qu'il partageât non pas son pain — il n'en avait pas souvent alors — mais les vivres qu'il pouvait avoir.

Les sœurs s'ingéniaient, utilisaient le son d'orge, en faisaient une sorte de galette qui servait de dessert. Avec le même son,, elles faisaient une soupe très épaisse, qu'elles assaisonnaient de patates, de choux, de navets et, quelquefois, d'un peu de viande. Evêque, prêtres, frères et sœurs, orphelins et orphelines, etc.,. tous mangeaient à leur appétit et ne semblaient pas trop souffrir.

La plupart des vieillards ou des orphelins recueillis, soit dans le palais épiscopal, soit chez les bonnes sœurs Grises, avaient une histoire attendrissante. Le lecteur connaît déjà le jeune Girardin, trouvé sur le cadavre de sa mère. Le récit suivant nous dira l'infortune d'une jeune femme Crise et de son enfant. (*)

Le Père Lacombe avait quitté Saint-Albert pour rejoindre un campement de chasseurs Cris dans les prairies du sud. Il était accompagné d'un sauvage, bon chrétien, bien dévoué, du

( 1 ) Nous empruntons ce récit au beau livre de M. Routhier : De Québec à Victoria.

nom d'Alexis, comme le frère convers, dont nous avons raconté la mort tragique. Depuis plusieurs jours, les voyageurs fran- -chissaient la plaine interminable, couverte de neige.

Un soir, ils résolurent de camper aux abords d'une petite forêt. La première chose à faire était d'y allumer un bon feu, et Alexis is'y entendait à merveille. On fit chaudière, ce qui signifie, chez les sauvages et les métis, camper dans un endroit -où l'on peut allumer du feu et faire un dîner chaud.

— Père, dit Alexis, j'ai remarqué que vos jambes faiblissaient, vous traîniez vos raquettes; mais vous allez retrouver '^os forces dans une bonne chaudière de pémikan.

— Crois-tu que nous puissions rejoindre nos gens demain, Alexis ?

— Certainement, car ils ne peuvent pas aller vite avec des iemmes, des enfants et des bagages.

Et la nuit fut organisée. On tira du traîneau les provisions, les ustensiles, la couverture; et, pendant que la marmite, suspendue au-dessus du feu, chantait ce petit air qui réjouit l'oreille de l'affamé, on suspendait à côté, pour les faire sécher, les vêtements mouillés par la neige, et on préparait des branches de sapin pour en faire les lits.

On soupa de bon appétit; puis, à demi couché sur son lit de branches, chacun commença à fumer.

Les deux amis étaient redevenus muets. Le grand silence de la nature n'était rompu que par les craquements des arbres et le pétillement du feu.

Les chiens sommeillaient, la nuit était noire, le froid grandissait. Tout à coup, un faible gémissement se fit entendre.

Alexis dressa l'oreille; mais il n'entendit plus rien.

Une demi-heure s'écoula, et le silence solennel, imperturbable de la nuit se prolongea.

Mais voici qu'un nouveau gémissement traversa l'épaisseur <du bois, et fit tressaillir les deux amis.

— As-tu entendu, Alexis ?

— Oui.

— Qu'est-ce que c'est ?

— C'est la plainte d'un lièvre saisi par un hibou.

— Tu crois ?

— Oui.

— Ton lièvre me semble avoir une voix humaine ?

— Il y a beaucoup de ressemblance, en effet ; je l'ai remarqué lorsque. . .

Une plainte plus forte et plus prolongée empêcha Alexis de finir sa phrase

— Il paraît que ton lièvre à la vie dure, hein ?

— Ce n'est pas un lièvre.

— Qu'est-ce que c'est alors ?

— C'est un revenant.

— Mon cher Alexis, les revenants ne sortent pas dans un froid pareil.

— C'est pourtant bien ça, père; et demain matin, nous trouverons le cadavre de quelque sauvage suspendu dans un arbre. Il a besoin de quelque chose, et il vient nous le demander.

— Si c'est une voix humaine, c'est un homme vivant et non pas un mort.

Mais Alexis hocha la tête et il prêta l'oreille d'un air peu rassuré. Les gémissements avaient cessé et le Père Lacombe proposa de faire la prière du soir. Quand ils eurent récité le chapelet, ils s'étendirent sur leurs lits de branches pour dormir.

Us allaient fermer l'œil lorsque les plaintes recommencèrent plus distinctes et plus lamentables qu'auparavant.

Le missionnaire se leva.

— Alexis, dit-il, lève-toi. Il y là quelqu'un qui a peut-être besoin de nous ; il faut aller voir.

Mais Alexis, très courageux en face d'un vivant, ne se croyait

pas de taille à lutter contre un mort, et il ne voulut pas aller demander au revenant la raison de sa plainte.

— Eh ! bien, dit le Père Lacombe, j'irai seul. Mais tienstoi prêt avec ton fusil, et si je me trouve en face de quelque danger je t'appellerai à mon secours.

Le missionnaire marcha alors dans la direction d'où les plaintes étaient venues. L'obscurité était profonde et c'est à tâtons qu'il avançait lentement. De temps à autre, les gémissements cessaient, puis recommençaient, tellement lugubres que, malgré sa détermination énergique, le missionnaire en frissonnait d'horreur. L'effrayant, c'est qu'il ne voyait absolument rien.

Tout à coup, il sentit sous ses pieds, non plus de la neige, mais les cendres et, en même temps, une voix lamentable gémit lugubrement tout près de lui. Il se pencha, et tendit les mains en avant pour toucher l'être vivant qui était évidemment à ses pieds. L'objet qu'il toucha était une peau de buffle^ mais, sous cette peau, il sentit quelqu'un se mouvoir.

Alors il remua les cendres encore chaudes, et il y retrouva un reste de feu qu'il ranima. La flamme jaillit; et, relevant la peau de buffle, il trouva une femme demi-nue, pressant un enfant contre sa poitrine.

On comprend l'étonnement du missionnaire.

— Qui es-tu ? Et que fais-tu ici ? demanda-t-il.

— Je suis une femme abandonnée, et je ne puis plus marcher ; j'ai les pieds gelés.

Le missionnaire se releva, fit quelques pas dans la direction de son compagnon, et lui cria de venir et d'emporter une couverture.

Quand Alexis comprit qu'il n'avait pas affaire à un revenant, il retrouva tout son dévouement et son courage. La femme fut étendue dans la couverture avec son enfant, et.

transportée auprès du feu qu'Alexis eut soin d'attiser de son mieux.

Il fit de nouveau chauffer l'eau et prépara à manger pour la malheureuse femme.

De son côté, le Père Lacombe lui fit une couche aussi confortable qu'il pût, auprès du feu, et il défit les lambeaux de fourrures qui enveloppaient ses pieds, espérant qu'il pourrait peut-être les réchauffer et les sauver.

Mais il était trop tard. La décomposition était déjà commencée, et l'amputation était inévitable. C'était une femme de vingt ans, et qui paraissait en avoir cinquante, tant la souffrance l'avait accablée !

Quand elle eut mangé un peu, et repris quelque force, le Père Lacombe lui fit raconter son histoire.

— Il n'y avait pas encore deux ans qu'elle était mariée; et elle faisait partie de l'expédition de chasse avec son mari. Mais le misérable avait cessé de l'aimer et il la maltraitait horriblement.

La veille encore, il l'avait outrageusement battue; et dans son extrême douleur elle avait résolu de se suicider.

De grand matin, elle avait quitté le camp pour n'y plus revenir, après en avoir averti son mari. Mais loin de la retenir, il lui avait dit : Va-t-en, je ne veux plus te voir et je vais en prendre une autre.

Elle avait marché bien loin dans la prairie, déterminée à se laisser geler pour en finir avec la vie; et bientôt elle avait senti que ses pieds devenaient graduellement insensibles. Mais alors, son enfant s'était mis à pleurer, et, quand elle avait vu le pauvre petit être cherchant encore un reste de vie dans le sein que le froid envahissait, l'indestructible sentiment de la maternité s'était réveillé en elle. " Si ma vie m'appartient, et si je puis en disposer, avait-elle pensé, la vie de ce petit être

n'est pas à moi, et je n'ai pas le droit de la lui enlever. Je veux me tuer, mais je ne veux pas tuer mon enfant."

Et alors l'infortunée avait rebroussé chemin. Toute la nuit elle avait marché douloureusement, et lentement, avec ses pieds gelés. Mais en dépit de ses efforts, elle n'avait pas eu la force de marcher plus loin. Elle s'était traînée péniblement jusque sur les cendres encore chaudes du foyer éteint; et elle s'était dit : " C'est ici que je vais mourir ; mais si le Grand-Esprit veut sauver mon enfant, il enverra quelqu'un le prendre avant que mon corps ne soit entièrement gelé."

Dieu avait entendu le gémissement de cette mère, et avait envoyé son prêtre pour la sauver !

Mais qu'allait-on faire maintenant pour les arracher à la mort ? Comment transporter cette femme et son enfant' ? Et comment rejoindre avec ce double fardeau la caravane des chasseurs qui continuait sa course ?

— Ecoutez, Père, dit Alexis. Vous allez vous coucher et dormir tranquille. Moi, je vais entretenir le feu, et organiser, pendant la nuit, notre course de demain. Laissez-moi faire.

Epuisé de fatigue, le missionnaire se jeta sur son lit de branches, et dormit d'un profond sommeil. Quand il s'éveilla, il faisait grand jour, et il trouva Alexis sur pied, de bonne humeur et content de sa nuit. Ce brave compagnon n'avait pas fermé l'œil. Il avait entretenu le feu, et transformé le traîneau en une espèce de carriole pour y installer la femme sauvage et son enfant.

Le déjeuner fut bientôt pris, et l'on se mit en route.

Sur un siège confortable, la malheureuse mère et son enfant furent installés; et, comme la charge se trouvait très lourde pour les chiens, Alexis leur vint en aide en marchant devant eux, et en tirant de toutes ses forces une longue corde attachée à la carriole. Le Père Lacombe suivait, poussant le traîneau dans les endroits difficiles, et le maintenant en équilibre.

Le voyage fut long et pénible; mais, enfin, le missionnaireet son serviteur y apportèrent tant de courage et d'efforts qu'ils rejoignirent le camp des Cris, vers le soir.

Les chefs de l'expédition furent étonnés et quelque peu honteux quand le prêtre leur montra la malheureuse victime de leur abandon, et leur reprocha leur conduite. Mais ils rejetèrent la faute sur le mari, qui, suivant leur coutume, était le maître absolu de sa femme.

Celui-ci fut sans pudeur.

— " Je ne veux plus de cette femme, dit-il au Père, et tu aurais bien mieux fait de la laisser où elle était. J'en ai une autre maintenant, et tu peux faire de celle-là ce que tu voudras.

— "Eh ! bien, reprit le Père, tu es un misérable chien. Tu aurais dû au moins songer à ton enfant, comme les chiens s'occupent de leurs petits. Tu peux rentrer dans ta tente et cacher ton déshonneur. Je trouverai quelqu'un qui prendra soin de ton enfant."

Le missionnaire ne tarda pas à trouver, en effet, une famille qui eut pitié de la malheureuse abandonnée, et qui se chargea d'en prendre soin.

L'amputation des pieds fut inévitable, et l'on imagine facilement quelle voie douloureuse ce fut, pour elle, que cette série d'étapes qui termina l'expédition.

Elle ne mourut pas, cependant, car Dieu lui réservait des jours meilleurs. Elle guérit, reçut le baptême, et vécut longtemps encore, en fervente néophyte. Sa fille, elle aussi, fut recueillie par les sœurs de la Charité, à Saint-Albert, y reçut, une éducation chrétienne et des soins vraiment maternels.

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