CHAPITRE X
Le nouveau vicariat — Accident de la Saskatchewan — Les missionnaires — Saint-Albert— Les hivernements — La picotte— Amour des âmes— Annexion du Nord-Ouest au Canada — Ottawa— Concile du Vatican — Adresse a Pie IX — Désastres de 1870 — Quel était le patriotisme de Mgr Grandin ?
Le vicariat de la Saskatchewan, à l'arrivée de Mgr Grandin, ne comptait que douze missionnaires, (*) répandus dans six résidences, dont quelques-unes étaient séparées par d'énormes distances. Chacune de ces résidences devait desservir divers postes de missions, ce qui nécessitait des voyages longs et difficiles.
Dans l'intérêt du lecteur et pour une plus claire intelligence des faits que nous avons à relater, nous donnons les noms de ces résidences.
On connaît déjà les missions de Saint-Jean-Baptiste, à l'Ile à la Crosse, et la mission de 'Saint-Pierre, au lac Caribou. De la résidence de Saint-Jean-Baptiste, dépendaient les postes du portage à la Loche, et du lac Vert. Les missionnaires de Saint- Pierre visitaient le poste du lac la Ronge, le poste Charly, à l'extrémité sud du lac Caribou.
A l'ouest de l'Ile à la Crosse, se trouvait la mission de Notre- Dame des Victoires, située sur le bord du lac la Biche, et fréquentée par les Cris. Le poste du fort Pitt était desservi par les missionnaires du lac la Biche.
A l'ouest encore, mais, plus au sud, on voyait la mission du lac Sainte-Anne, fondée par monsieur Thibault, en 1844. (2)
( 1) Sur ce nombre, quatre frères convers.
(2) Le lac Sainte-Anne était appelé précédemment lac Manitou.
C'était, par conséquent, la plus ancienne du vicariat. Là, se trouvaient groupés un grand nombre de Métis entourés d'Assiniboines. Les postes de Jasper, de la Montagne, du fort Assiniboine, du petit lac des Esclaves étaient visités par les missionnaires de Sainte- Anne.
La mission de Saint-Paul des Cri? était établie sur l'une des rives de la branche nord de la Saskatchewan, au-dessous du fort des Prairies. Elle avait été fondée par le Père Lacombe, en 1865. Le missionnaire de Saint-Pau] était chargé des métis qui s'étaient fixés autour du poste du fort Carlton.
Edmonton, ou fort des Prairies, n'était alors qu'un simple poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson, établi sur les bords de la Saskatchewan. La mission avait pour but d'assurer les secours religieux aux serviteurs catholiques du fort, aux métis, et aux sauvages qui venaient, en grand nombre, faire des échanges. Pour s'assurer un nombre suffisant de bons serviteurs catholiques, le bourgeois du district, M. Christie, quoique protestant, avait fait construire la chapelle dans l'intérieur du fort. Dans sa pensée, c'était un paratonnerre contre les dépradations des sauvages.
Enfin, c'était Saint-Albert qui devait être la résidence de l'évêque de Satala. Cette résidence avait été fondée en 1861. Mgr Taché, et le Père Lacombe, partis de Sainte-Anne, cherchaient un emplacement pour fonder une mission qui leur permettrait de desservir l'humble chapelle de Saint-Joachim, à Edmonton. Arrivés sur la gracieuse colline, où se trouve aujourd'hui la cathédrale, Mgr Taché fut frappé de la beauté du site et, plantant son bâton dans la neige, il dit au Père Lacombe : " Ce sera ici. Nous placerons la mission sous le vocable de votre saint patron; nous l'appellerons Saint- Albert." C'était, en effet, un emplacement magnifique. A leurs pieds, serpentait la rivière Esturgeon qui allait, à quelques milles plus
loin, se jeter clans la Saskatehewan ; à droite, un lac baignait la colline, et en face, s'étageait une forêt qui pouvait fournir du bois de construction. Edmonton n'était qu'à huit milles et demi de distance.
Le Père Lacombe se mit à l'œuvre, et sept ans après (1868), déjà près de' quatre ou cinq cents Métis et quelques Sauvages fréquentaient l'humble chapelle de Saint-Albert.
Les sœurs Grises donnaient aux missionnaires un concours
Mission de Saint-Albert en 1869
Evêché Maison des Sœurs
Cathédrale
Monseigneur Grandin ne pouvait y mettre sa mitre qu'entre les solives
efficace et dévoué, soignaient les malades, faisaient l'école.
On instruisait les enfants, non pas de façon à en faire des capacitaires diplômés, mais de bons ouvriers et de bonnes ouvrières.
On leur donnait, outre l'instruction religieuse, une connais-
sance du français et de l'anglais suffisante pour entrer en rapport avec les blancs, on y joignait le secret d'un peu de calcul.
Aux garçons, on apprenait à cultiver, à travailler le bois, à se bâtir une maison.
Les filles apprenaient à coudre, à laver, à repasser, à entretenir un jardin, même à cuisiner, ce qui était très simple dans le Nord-Ouest.
Le ministère des missionnaires leur imposait des occupations variées et pénibles. L'une des plus difficiles était d'accompagner les Sauvages à travers les prairies. C'est ce qu'on appelait aller à la Prairie.
Ces expéditions étaient généralement composées de plusieurs centaines de chasseurs, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, et entraînaient toutes les misères, et toutes les péripéties de la vie des camps.
Les Métis, eux aussi, avaient des places de chasse choisies, où ils allaient passer l'hiver, se construisant des petites baraques provisoires, et même une petite église, quand le prêtre les accompagnait. Ils donnaient à ces expéditions le nom d'hivernements. Pour les instruire, le missionnaire devait les accompagner.
Tel était le futur diocèse de Saint-Albert, lors de l'érection du vicariat religieux. Les premiers établissements n'étaient que des ébauches, et, cependant, tout imparfaits et inachevés qu'ils étaient, Dieu seul connaît les sacrifices qu'ils avaient exigés de la part des missionnaires. " Ces sacrifices sont à peine croyables aujourd'hui, écrivait Mgr Grandin, en 1890 ■dans vingt ans, ils seront à peine vraisemblables."
Ces missions constituaient une prise de possession de l'Eglise dans le pays, mais le zèle de l'Evêque rêvait de donner l'assaut à tout le continent intérieur, et de percer les ténèbres qui enveloppaient la population. Il voulait porter jusqu'au centre de
cet immense continent les vraies lumières d'une civilisation dont l'Evangile est la source et la loi.
Les débuts de son nouveau ministère devaient être marqués de la croix. Le pauvre Evêque avait, l'année précédente, quitté le pays après avoir tout perdu par le feu; à son retour, l'eau allait l'appauvrir encore.
Le 13 août, après plusieurs semaines d'un rude voyage, Mgr Grandin arrivait à Carlton, le premier poste de son nouveau vicariat.
Les nombreuses charrettes qui transportaient les bagages, les provisions de la caravane, etc., devaient passer la branche nord de la Saskatchewan qui, à cet endroit, avait alors un demi mille de largeur. Déjà, au moyen d'un bateau, le difficile passage était franchi sans encombre, les bœufs étaient attelés à nouveau, on se disposait à continuer la route, quand, pris d'épouvante, un bœuf se précipite dans la rivière avec toute sa charge, composée de ce que l'Evêque avait de plus précieux. Le calice, le ciboire donnés par Pie IX, plusieurs ornements sacerdotaux et pontificaux, une belle mitre offerte par le clergé de. Marseille, les ampoules pour les saintes huiles, sa soutane violette, dix ou douze montres pour échanges, son linge, des outils précieux, etc., tout cela fut bientôt au fond des eaux.
Durant plusieurs jours, l'Evêque et ses . compagnons restèrent à la même place, sondant la rivière, cherchant les objets perdus. Tout fut inutile. Des recherches renouvelées plusieurs fois furent aussi infructueuses que les précédentes.
En cette circonstance, Monseigneur fut admirable de résignation. " Plus la croix devient lourde, disait-il, plus il faut nous armer de courage pour la porter jusqu'au bout. Que la main de Dieu qui nous frappe soit bénie ! Mieux vaut avoir subi cette perte que d'avoir commis seulement un péché véniel."
Annonçant l'accident à sa famille, il a la note résignée, presque
gaie. " Dans mon premier malheur, mes chers parents, vous étiez tous brûlés, et aujourd'hui vous êtes tous noyés. Heureusement, vous n'en avez pas souffert, et vous voudrez bien faire en sorte que je n'en souffre pas moi-même en me promettant encore une fois vos photographies. Vous étiez dans mon album en bonne société, je vous assure, avec le Pape, la plupart des membres de l'épiseopat français, bon nombre des bienfaiteurs de mes missions, et tous ont eu le même sort. Mais c'est de toutes mes pertes la plus facile à réparer; vous voudrez bien m'aider pour cela, je l'espère."
Mgr Laflèche, l'ancien compagnon de mission, et l'invariable ami lui écrivait : " Il est évident que les démons du Nord tiennent autant à leur empire inhospitalier et glacial que ceux du Midi à leurs bosquets toujours en fleurs et à leurs temples érigés au milieu des bois sacrés. Comme eux, ils soulèvent les éléments contre les envoyés de Dieu, ils appellent à leur secours le feu et l'eau pour les combattre. Le règne de Dieu ne s'établira sur les débris de leur empire qu'après une lutte acharnée et les sacrifices les plus grands de la part de ses missionnaires.
" Courage donc, mon cher Seigneur, cette épreuve, cette perte énorme pour vos pauvres missions, c'est un acompte du prix qu'il faut donner pour le rachat de ces infortunées contrées. C'est à cette condition que s'applique le prix de la rédemption universelle, Ecclesiam quam, acquisivit sanguine suo."
L'évêque des Trois-Eivières fut toujours un ami de cœur pour Mgr Grandin et pour les missionnaires du Nord-Ouest. Il écrivait à l'évêque de Satala : " Je suis vraiment étonné de l'impression profonde qu'a laissée dans mon cœur cette période si agitée de ma vie de missionnaire, et de l'affection que j'ai toujours gardée pour mes confrères et collaborateurs dans ce champ si vaste de la vigne du Seigneur."
Cependant les missionnaires attendaient impatiemment leur
Mgr Laflèche, évêque des Trois-Eivières
Evêque, désireux de le seconder dans la création ou le développement des œuvres. Nommons surtout le Père Lacombe et le Père Leduc. Le Père Lestanc, un autre vaillant apôtre et sage conseiller de Mgr G-randin, devait arriver peu de temps après.
Le Père Lacombe était, avant tout, un pionnier, un conquérant, à qui les batailles coûtaient moins que le repos. Il fut l'apôtre aimé des Métis, des Cris et des Pieds-Noirs. Comme le Christ, dont parle le Seigneur, il ne fallait pas dire de lui qu'il était ici, qu'il était là; on le croyait au Midi, il était au Nord, sicut fulgur. Cet impulsif a trouvé cependant le moyen d'écrire des livres appréciés sur la langue Crise. Aussi hardi que bon, il fascina les tribus des Prairies qui le chantent encore sous la tente.
Comme le Père Lacombe, le Père Leduc fut un des hommes qui ont le mieux servi et le mieux aimé Mgr Grandin. C'est lui que nous verrons à la tête de tous les travaux de construction, d'installation de Saint- Albert, d'Edmonton et d'ailleurs. Homme des grandes conceptions et, en même temps, homme des moindres détails d'exécution, il eut la confiance de son Evêque qui fut payé par une inaltérable fidélité de tendresse et d'admiration.
Le Père Lestanc était un homme de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité, de l'ancienne probité. Ses conseils étaient droits, sa doctrine pure, ses discours simples, ses jugements sûrs, ses résolutions précises, son autorité vénérable. Son savoir ecclésiastique était considérable.
Les autres missionnaires étaient les Pères Kémas, Yégreville, Moulin, Gasté, André et Legofï. " Si j'avais toutes les raisons de me décourager, écrivait Mgr Grandin, vu mes grandes misères personnelles, mon incapacité trop évidente, ma pauvreté absolue, j'avais, le droit de prendre confiance, car outre le secours de Dieu sur lequel, je pouvais d'autant plus compter que j'étais moi-même plus pauvre et plus impuissant, je pouvais m'appuyer sur le dévouement et l'abnégation de mes missionnaires. Depuis le premier des Pères, jusqu'au dernier des Frères convers, aucun n'a reculé devant le sacrifice, tous étaient admi-
rables de zèle et de dévouement. Par leur bon esprit, par leur charité, par toutes leurs vertus religieuses et apostoliques, ils ont fait ma force, et ils ont fondé l'Eglise de Saint-Albert."
Mgr Grandin voulut d'abord se rendre à l'Ile à la Crosse pour la consolation des sinistrés. Avec quelle émotion il revit les ruines de son ancienne résidence ! L'enthousiasme avec lequel il fut reçu ne fit qu'augmenter son émotion. Les Pères y avaient bâti un gîte quelconque et avaient bien souffert. Il leur amenait des compagnons, des effets et une machine à scier le bois dont il espérait un grand secours pour rétablir l'établissement détruit.
Le 26 octobre (1868), fête des saintes Reliques, il arrivait à Saint-Albert. Les Métis à cheval étaient allés l'attendre à trois milles de distance. Il fut reçu au milieu de la plus vive allégresse, sous un arc de triomphe, au bruit de la fusillade et au son, non pas des cloches, mais de l'unique cloche. Le pavillon flottait au-dessus de l'évêché. Monseigneur ne put retenir ses larmes. Prévoyait-il que cette colline devait être son Thabor, mais aussi son Calvaire ? Les fidèles se retirèrent pleins d'espoir et de joie; ils venaient de voir se lever l'aurore d'un brillant épiscopat.
Déjà, à cette époque, l'épanouissement de la mission de Saint- Albert s'annonçait rapide. Des champs spacieux, bien cultivés promettaient d'abondantes moissons. Au pied du monticule, les Métis avaient construit une quarantaine de maisons. Les missionnaires leur avaient appris à cultiver l'orge, les patates.
L'humble chapelle n'avait pas de voûtes aériennes. Mgr Grandin écrivait à ses amis de Marseille qu'il ne pouvait guère y officier avec sa mitre. La pluie, la neige, les vents y pénétraient comme dans leur royaume. Quant au palais épiscopal, c'était une pauvre cabane en bois, simple rez-de-chaussée mesurant soixante pieds sur trente. " Nous sommes huit à l'habiter,
écrivait un des missionnaires à sa famille, et nous sommes les uns sur les autres. Nous sommes sept dans une même chambre qui sert en même temps de parloir, de secrétariat, d'atelier de menuiserie, de couture, etc. Une peau de bête étendue par terre, avec une ou deux couvertures de laine, voilà notre lit. Les matelas et les draps sont un luxe inconnu. Nous ne mangeons du pain qu'aux jours de fête, et en petite quantité. En revanche, nous avons du pêmikan, espèce de viande grasse, pressée dans un sac de cuir depuis dix ou douze mois. On la coupe en morceaux avec une hache. C'est presque aussi bon qu'une chandelle. Nous avons encore une viande séchée au soleil. C'est dur comme du cuir; mais, avec de bonnes dents, on vient à bout de la déchirer. Notre boisson est du thé sans sucre. Avec ces aliments peu recherchés, nous ne laissons pas d'avoir bonne mine. Moi, surtout, je prends de l'embonpoint, en sorte qu'on m'appelle le Chanoine"
L'érection d'une nouvelle église fut décidée.
En même temps, l'Evêque faisait appel à toutes les bonnes volontés pour assurer l'instruction de l'enfance. Les bonnes sœurs de la Charité devaient le seconder efficacement dans cette œuvre primordiale et nécessaire.
Mgr G-randin venait de commencer la visite de son immense vicariat, quand une horrible épidémie, la picotte (petite vérole) s'abattit sur son troupeau et fit éclater l'héroïque dévouement du pasteur. C'était vers la fin de l'année 1869. En arrivant à Carlton, il trouvait les habitants du fort ravagés par la terrible maladie. Chaque jour la mort y fauchait sans trêve ni merci.
Les protestants, aussi bien que les catholiques, le reçurent comme un envoyé de Dieu. Un événement récent rendait cette joie significative. Quelques jours avant l'arrivée de l'Evêque, un commis protestant était mort de la dite maladie. Avant de
mourir, il avait demandé la visite de son ministre, résidant à Prince-Albert. Le révérend avait envoyé une bonne lettreexcitant le patient à la confiance, mais n'était pas venu. L'évêque de Satala se fit l'infirmier des malades que leurs parents et leurs amis n'osaient approcher. Les protestants furent profondément édifiés de la courageuse activité que l'Evêque catholique déploya, jour et nuit, parmi les morts et les mourants. Ils furent frappés de son égalité d'âme et de sa sérénité.
Le fort devenant un foyer d'infection, les habitants, pour échapper à la mort, allèrent camper en plein air. Mgr G-randin les suivit. Sa présence était regardée par tous comme un paratonnerre. Les cadavres étant abandonnés, même par les amis et les parents des défunts, lui-même rendait les derniers devoirs à ces infortunées et hideuses dépouilles. Un jour, il dut mettre sept cadavres dans la même fosse.
Une lettre du Père Lacombe, écrite au crayon, vint l'appeler sur d'autres champs de bataille. " Monseigneur, lui disait le missionnaire, je suis au milieu des morts et des mourants, et cependant je cours à Saint-Albert où les nôtres sont terrassés par le mal. Je crains qu'il n'y ait pas même un Père pour assister les mourants."
Monseigneur part aussitôt. Chemin faisant, il rencontre un camp de sauvages infidèles et s'informe des malades. On lui montre de loin les loges des contaminés. L'Evêque va s'asseoir auprès des abandonnés, les console, les instruit, les baptise.
En route, il voit passer un jeune homme de Saint-Albert, portant, sur son dos, sa couverture, quelques morceaux de viande sèche, et une petite chaudière. " Je m'enfuis, disait-il, tout le monde meurt à Saint- Albert." Pauvre jeune homme ! Il voulait sortir du tombeau, et la mort le suivait de près. Peu de temps après, l'Evêque, repassant dans ce même lieu, rencontrait la ceinture et quelques lambeaux des habits de ce mal-
heureux. A quelque distance de là, on voyait les loups qui avaient enseveli son cadavre. Ce n'était pas l'époque du jeûne pour ces animaux.
A Saint-Albert, Monseigneur trouva les Pères heureusement en convalescence, mais les malades étaient nombreux. A tous,, il porta des paroles d'encouragement et de consolation. Un pauvre sauvage qui, en quelques jours, avait perdu six enfants, se jeta aux pieds du prélat : " Grand chef de la prière, dit-il, prie pour moi, car je fais bien pitié. La maladie m'a enlevé six enfants. Il me reste encore celui-là, mais lui aussi est bien digne de pitié. Je n'ai que lui pour prendre soin de moi, et, tu le vois, il est bien malade. Je ne suis pas fâché contre le Grand Esprit qui a pris cinq de mes garçons et ma fille unique ; mais prie-le pour qu'il me conserve au moins celui-là."
La foi de ce bon sauvage ne fut pas trompée. Son fils, alors à l'extrémité, revint à la vie.
Cependant une bonne partie de la population de Saint- Albert, les hommes surtout, et beaucoup de Métis des environs étaient à la Prairie, et les nouvelles étaient désolantes. Hélas ! la chasse s'était changée en un lamentable convoi funèbre. Déjà le désert comptait trois cimetières improvisés. Malgré la distance, Monseigneur se rend au milieu de ses enfants, parcourt les loges en compagnie du Père Fourmond, bénissant les malades, les servant comme une mère, préparant le feu, les remèdes. Quand une famille entière était atteinte, il se constituait lui-même, pendant la nuit, l'infirmier de ces moribonds. La charité lui était plus chère que la vie. Eien d'étonnant s'il s'attira la vénération universelle.
La maladie promenait ses ravages dans tout le pays. Dans les camps des Cris et des Pieds-Noirs elle enlevait plus de 3,000 sauvages.
Les Métis et les Sauvages chrétiens prenaient soin de leurs
-malades, le© Païens les abandonnaient dans la tente et fuyaient au loin. Un jour, on apporta à l'Evêque un enfant de deux ou trois ans. On Pavait trouvé dans une tente, sur le cadavre de -sa mère, s'efforçant encore de puiser la vie au sein tari de la morte. L'enfant fut recueilli et élevé par le prélat qui lui donna le nom dé Girardin, en souvenir de Mgr de G-irardin, président de la Sainte-Enfance.
Cependant le mal diminua peu à peu d'intensité. Monseigneur revint à Saint- Albert, oublieux de ce qu'il avait fait, plein d'admiration pour le dévouement de ses Pères. " Quelle belle chronique on pourrait écrire, disait-il, avec les actes de .générosité de nos missionnaires ! "
Il est certain que le dévouement de tous, de l'Evêque surtout, fortifia les chrétiens, surprit d'étonnement les infidèles, et servit merveilleusement la diffusion de l'Evangile dans le pays.
Mgr Grandin parcourut ensuite l'immense territoire confié à ses soins, encourageant, dirigeant ses missionnaires. Il visita le pays, non pas en " Robinson," mais en chercheur d'âmes. " Depuis mon retour d'Europe, écrivait-il à ses parents, en novembre 1867, je n'ai pas séjourné quatre mois complets ici. Je suis un véritable Juif-errant." Il avait parcouru son immense vicariat et avait contemplé, d'un regard ardent et passionné, ces pauvres peuples plongés dans l'abrutissement et l'ignorance. Rendant compte de ses impressions au très révérend Père Fabre, il lui parle de sa douleur à la vue des peuplades nombreuses qu'il a vues privées ides lumières et des consolations de la Foi : " Ces nombreux sauvages que nous venons de rencontrer ne sont point chrétiens, ils n'ont pas de missionnaires pour les instruire, et combien sont comme eux ! Mais ils ne manquent pas de commerçants qui les scandalisent et les perdent, tant au physique qu'au moral. Il ne se perd pas une queue de loup dans ces immenses
Prairies, il y a toujours quelqu'un pour les ramasser; mais des âmes créées à l'image de Dieu, rachetées par le sang d'un Dieu, ne trouvent que quelques rares ouvriers. . . "
En 1869, s'accomplit un grand événement qui devait être, pour le Nord-Ouest, le signal d'immenses transformations.
Les hommes d'Etat de la Puissance du Canada jetaient, depuis quelques années, des regards d'envie sur les immenses territoires du Nord-Ouest. Au dire de certains explorateurs, les territoires de chasse de la Compagnie de la Baie d'Hudson, situés à l'ouest des grands lacs, renfermaient une zone fertile de plusieurs centaines de millions d'hectares, destinés à rivaliser avec le Far West américain. Il est certain que, dans les provinces de l'Est, on ne soupçonnait pas les richesses naturelles du Nord-Ouest. La Compagnie, par une diplomatie aussi habile qu'intéressée, avait toujours représenté ce pays comme impropre à la culture. Sa politique avait toujours été de conserver et même de développer l'aspect sauvage de ces contrées. S'opposer à toute tentative de colonisation, telle fut l'œuvre de la Compagnie pendant deux siècles. La légende des quelques arpents de neige était vivace. Ce fut comme une révélation, pour le gouvernement canadien, d'apprendre qu'au delà des lacs Winnipeg et Manitoba, il existait un pays immense, d'une richesse incomparable et susceptible de contenir des millions de familles; aussi s'empressa-t-il d'entrer en négociation avec la puissante Compagnie pour acquérir les droits que celle-ci prétendait posséder en vertu de sa charte. Les négociations aboutirent à la cession au Canada, contre une indemnité de 7,500,000 francs, de cet immense domaine de deux millions de milles carrés. La compagnie se réservait, du reste, tous ses postes commerciaux, ce qui lui laissait la certitude de réaliser encore de beaux profits, dans un pays où elle était installée de façon à défier de longtemps toute sérieuse concurrence.
Les chambres siégeaient à Ottawa depuis 1866, un an avant l'acte qui avait créé la Confédération canadienne. Cette localité, située au confluent de l'Ottawa et du Rideau River, devait sa fortune un peu à sa position stratégique et beaucoup aux prétentions discordantes des trois ou quatre capitales que s'était données successivement le Canada. Voici, en quelques mots, l'histoire de la fortune d'Ottawa.
Les villes de Kingston, de Montréal, de Toronto étaient devenues successivement la résidence du gouverneur et du parlement. Le Bas-Canada réclamant sa part d'hégémonie, il en était résulté un gouvernement nomade qui devait résider par périodes égales à Toronto et à Québec. Vers 1858, chacun réclamait contre les inconvénients de cette constitution bicéphale; mais les localités rivales maintenaient, plus que jamais, leurs prétentions particulières à rester ou à redevenir le siège du gouvernement. En désespoir de cause, on s'adressa à la métropole, et celle-ci, à la grande surprise de tous, trancha le procès en faveur d'une petite ville, Bytown, située dans une région à peine envahie par les défrichements. En 1826, le colonel By, chargé de construire le canal reliant les eaux de l'Outaouais à celles du lac Ontario, en cas de guerre avec les Etats-Unis, avait jeté les fondements de cette bourgade, à laquelle il avait donné son nom, Bytown. On l'appela désormais Ottawa.
Le premier acte de législation du gouvernement canadien,, en prenant possession du territoire, fut d'en détacher une partie, la plus colonisée, pour former une province séparée, à laquelle on donna le nom de Manitoba. (') La nouvelle pro-
(1) Il est probable que le mot Manitoba vient des deux mots sioux : Mine toba. La terminaison loba, assez commune chez les Assiniboines, signifie prairie, et mine veut dire eau. De mine loba, lac des prairies, la prononciation anglaise a fait facilement Manitoba.
Plusieurs cependant font dériver Manitoba des deux mots sauteux, manilowapan, détroit surnaturel.
vince fut dotée d'un gouvernement distinct, avec des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires.
Le reste du territoire ne reçut une organisation que dix ans plus tard, en 1880, alors que le gouvernement lui indiqua les divisions actuelles, et lui donna un gouvernement calqué sur celui des autres provinces, avec des pouvoirs un peu plus restreints cependant. (x)
Mgr Grandin ne voyait pas l'avenir sans préoccupa-
(1) Les Territoires du Nord-Ouest furent gouvernés: 1° par le lieutenant-gouverneur du Manitoba ; 2° après cinq ans d'expérience, par un lieutenant-gouverneur et un Conseil exécutif ; 3° par un lieutenant-gouverneur aidé d'un Conseil dont les membres sont en partie éligibles ; 4° par un lieutenant-gouverneur et quatre conseillers choisis par ce dernier parmi les 22 membres de l'Assemblée législative ; ce Conseil s'occupait des affaires de finances et est révocable suivant son bon plaisir. Des légistes furent nommés par le gouverneur en conseil pour éclairer Son Excellence sur les questions de droit ; 5° par un li* utenant-gouverneur et l'Assemblée législative, avec les mêmes pouvoirs conférés aux autres provinces par l'Acte d'Union de 1867, sauf le droit d'effectuer des emprunts affectant le crédit des Territoires. L'Exécutif se composait du lieutenant-gouverneur et de quatre membres nommés par Son Excellence ; 6° par un lieutenant-gouverneur et un Conseil exécutif, choisi par ce dernier parmi les représentants de l'Assemblée législative. Les membres ainsi cnoisis devaient se faire élire par ie peuple pour obtenir la confirmation de leur nomination par la Couronne. Le dernier changement politique, plaçant la Législature des Territoires du Nord-Ouest presque sur le même pied d'égalité que les autres législatures, fut effectué 27 ans après la création du premier gouvernement. A cette époque les Territoires du Nord-Ouest obtinrent, en même temps que leur émancipation, la jouissance du Home Rule et le gouvernement responsable. Ces Territoires ont été sans représentants au Parlement fédéral jusqu'en 1887, quand, par un acte du Parlement, ils eurent droit à deux sénateurs et à quatre représentants électifs.
Aujourd'hui (1903) la Puissance du Canada se compose : 1° des provinces Ontario, Québec, Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswick, organisées en fédération le 1er juillet 1867, en vertu d'un acte impprial du Parlement ; 2° d& la province du Manitoba, admise le 15 juillet 1870 ; de la province de la Colombie Britannique, admise le 20 juillet 1871, et défile du Prince-Edouard, admise le 1er juillet 1873 ; 3° des districts Assiniboïa, Saskatchewan, Alberto, Athabaska qui ressemblent en quelque sorte aux territoires américains ; 4° des territoires Mackenzie, Ungava, Franklin, Yukon qui sont administrés par le gouvernement général, et du district de Keewatin qui est sous la direction du lieutenant-gouverneur du Manitoba.
tions. Le Nord-Ouest n'allait-il pas devenir un exutoire des vieux pays, une sorte de pénitencier pour les indisciplinés du Canada ? Il écrivait à sa famille : " Nous faisons des progrès dans la civilisation. Peut-être la monnaie prendra-t-elle un cours régulier ; nous aurons des bureaux de poste ; nous n'aurons plus autant d'achats et de transports à faire. L'expérience prouvera ce que nous aurons gagné ou perdu. Notre population va s'accroître; mais, s'il faut en juger par les hommes qui nous arrivent déjà, il est à craindre que le Canada et les Etats- Unis ne nous envoient guère que leur écume. Il paraît que, dans notre siècle de progrès, ce sont de tels hommes qu'il faut pour civiliser les peuples."
En cette même année 1869, la pensée de Mgr Grandin se portait souvent vers Rome où allait se tenir la grande assemblée du Concile général. Son trop récent voyage le privait de la joie de s'unir à ses frères, mais le Nord-Ouest était représenté par deux évêques, Mgr Taché et Mgr Clut. (x) Ses notes intimes mettent en pleine lumière sa foi touchant les droits et les prérogatives du Vicaire de Jésus-Christ. Tous ceux qui l'ont connu savent quelle ligne de conduite il aurait suivie dans la question de l'Infaillibilité personnelle du Pape. Il avait le culte de l'Eglise et du Souverain Pontife. Toute parole venue du Vatican, ordre, conseil ou simple direction, allait droit à son cœur, et rencontrait immédiatement la soumission de l'âme.
Dès qu'il eut connaissance de la proclamation du dogme, de l'invasion de Rome par l'assaut sacrilège de la Porta Fia, il écrivit au Saint-Père : " Nous venons nous prosterner aux pieds de Votre Sainteté, pour lui. dire, et notre foi et notreamour; notre foi ferme et inébranlable dans les divines préro-
(1) Le Père Clut avait été nommé évêque d'Arindèle, le 3 août 1864, et sacré le 15 août 1865. Mgr Taché fut appelé de Rome avant la fin du Concile pour apaiser les Métis dont nous raconterons plus loin le soulèvement.
.gatives du Vicaire de Jésus- Christ, et notre amour pour sa personne sacrée.
" Nous voulons témoigner aussi à Votre Sainteté, et de la foi
Mgr Clttt, évêqtte d'Arindèle
«et de l'amour de nos frères trop éloignés. Nous voulons lui dire enfin la foi vive, inaltérable, de nos chrétiens au dogme de l'Infaillibilité.
" Si nous avons tressailli d'allégresse à la réception du Pastor ceternus, nous avons ressenti une arrière douleur en apprenant, ce même jour, l'abandon de Eome par la fille aînée de l'Eglise, et la spoliation sacrilège de la Ville Eternelle. Nous protestons de tout notre pouvoir contre cette injustice inouïe, dont nos sauvages les plus barbares seraient incapables. La plupart d'entre nous, nous aimons la France parce qu'elle est notre patrie. Tous, nous l'aimons comme missionnaires, parce que c'est grâce à sa charité surtout que nous faisons ici l'œuvre de Dieu.
" Nous étions légitimement fiers de voir le drapeau français flotter encore à Eome après la spoliation des Etats de Votre Sainteté. C'était pour nous un motif d'espérance. Aujourd'hui, la France semble avoir abandonné le Vicaire de Jésus- Christ au milieu du danger. Nous regardons comme conséquence de cet abandon les revers qui viennent de fondre sur elle.
" Mais, Pontife bien-aimé, vous êtes Pierre, et sur cette pierre a été bâtie l'Eglise de Jésus-Christ, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. Après l'épreuve viendra le triomphe.
" Disciple chéri du Sauveur, saint Jean, dont nous célébrons aujourd'hui la fête, patron de Jean Mastaï Ferretti, aujourd'hui l'immortel Pie IX, du haut du ciel, protégez le vicaire de Jésus-Christ; veillez sur isa personne sacrée !
"Comme l'infaillible successeur de Pierre, qui gouverne aujourd'hui l'Eglise, vous connaissez les rigueurs de l'exil et les douleurs de la persécution; une fois de plus, reposez votre tête sur le cœur de Jésus et demandez-lui, pour votre auguste client, protection, secours et triomphe ! "
Pie IX voulut bien lui écrire lui-même pour le remercier. " Vous ne sauriez croire, écrivait t'Evêque au très révérend Père Fabre, combien j'en suis heureux pour moi et pour vous-même,
bien aimé Père, pour mes chers frères des missions, et pour les bonnes sœurs qui nous aident à faire le bien."
Mgr G-randin racontant, à ses Montagnais de File à la Crosse, les malheurs de Eome, avait nommé Victor Emmanuel. " Ce grand chef -là, dit vivement un des sauvages, est-il de la société des chefs qui viennent échanger nos fourrures ici ? "
Et sur la réponse négative du prélat : " C'est fâcheux, dit-il, nous n'aurions plus donné nos f ourrures à ses associés."
Hélas ! que cette année 1870 cachait de désastres dans ses flancs ! Les deuils de la patrie se joignirent à ceux de l'Eglise. Les désastres de l'armée française, les ignominies de la Commune atteignirent profondément l'Evêque missionnaire dans son âme de patriote. Mgr Grandin n'avait pas ce chauvinisme bruyant, tapageur, qui est la caricature du patriotisme, mais il savait qu'aucun pays au monde n'avait, plus que le sien, dépensé ses ressources, son génie, son sang pour les biens immatériels : la foi, la liberté, la justice, la vérité. Pour lui, aimer son pays, c'était en cultiver en soi le génie et se garder avec soin des défauts et des travers qui menacent de la ternir. C'est dire qu'il fut profondément blessé par nos revers et nos malheurs.
CHAPITEE XI
Evangéli?ation des Cris et des Pieds-Noîrs — Le Père Lacombe — Combat sanglant— Espérances de Mgr Grandin — L'herbe odoriférante — Pie IX — Pied du Corbeau — " Si je l'avais connu plus lôt" — Visite de l'Evêque aux Pieds-Noirs et aux Montagnais.
Dès son arrivée à Saint- Albert, Mgr Grandin, nous Pavons dit, s'était vivement préoccupé de l'évangélisation des sauvages de la Prairie. Il fallait, pour l'évangélisation de ces tribus, un homme de zèle, de grand cœur et d'indomptable énergie. Monseigneur désigna le Père Lacombe que les Cris et les Pieds-Noirs connaissaient et aimaient déjà. Le Père Lacombe avait déjà jeté les premiers fondements de la mission de Saint-Paul des Cris, sur les bords de la Saskatchewan, à quatre-vingt-dix milles d'Edmonton. Lui-même avait conduit la charrue et ouvert le sillon où les sauvages avaient déposé la semence que pour la première fois ils confiaient à la terre. Par son dévouement, dans la dernière épidémie, il avait aussi gagné la sympathie des Pieds-Noirs.
Mieux que tout ce que nous pourrions dire, un fait prouve l'ascendant qu'il avait pris sur ces tribus sauvages.
C'est un drame sanglant, dont lui-même a raconté les épisodes dans une lettre au très révérend Père Fabre, supérieur général des Oblats :
" Au camp des Pieds-Noirs, je fus logé dans la demeure même du grand chef de la tribu. Ce chef s'appelait Natous, c'est-à-dire le Soleil.
" Les Pieds-Noirs avaient formé trois camps. Celui dans
E. P. Lacombe, 0. M. I.
lequel je me trouvais, et où j'espérais me reposer un peu, tout en étudiant la langue des Indiens que je venais évangéliser, se composait de quarante-cinq ioges. Un autre en possédait cinquante et le troisième soixante.
" Le jour même de mon arrivée, j'avais engagé fortement les Pieds-Noirs à se réunir en un seul camp, parce qu'il était important, pour eux, de se tenir en garde contre les ennemis. Soit par négligence, soit pour quelque autre motif, je ne fus pas écouté, et les camps restèrent divisés.
" Le 4 décembre au soir, j'avais terminé la réunion des hommes; nous avions récité la prière et chanté des cantiques. Chacun était retourné à sa loge pour se reposer. Besté seul avec le chef et sa famille, étendu sur ma modeste couche, j'allais aussi prendre mon repos. Je ne me doutais pas qu'une foule d'ennemis, cachés tout près de nous, au milieu des arbres, n'attendaient que le moment où le feu de toutes les loges serait éteint pour attaquer le camp. On dit que leur nombre s'élevait à plus d'un millier d'hommes et se composait d'Assiniboines, de Sauteux et de Cris.
" Tout le monde dormait profondément. Tout à coup Natous se lève avec précipitation, et saisissant son fusil, il crie en piednoir d'un ton lugubre : " Assinaw ! Assinaw." Les Cris ! Les Cris ! Il n'avait pas achevé ces mots qu'une terrible détonation se fait entendre, et que les balles viennent percer nos loges. C'était celle du chef qui était la plus exposée. Mais je dois' dire que les ennemis ignoraient que je fusse au milieu des Pieds- Noirs; jamais nos Indiens n'auraient osé attaqué le camp, s'ils avaient su ma présence, tant ils ont de respect pour le prêtre, lors même qu'ils sont encore infidèles.
"Je me sens incapable d'exprimer tout ce que j'ai vu et ressenti dans cette épouvantable nuit du 4 au 5 décembre. Mon chef s'était jeté, avec sa famille, hors de la loge qu'il habitait
et il encourageait ses hommes à se défendre vaillamment. Dès la première décharge, deux perches de notre loge avaient été brisées, et je voyais les bourres de fusil enflammées, tomber à mes pieds. Je revêtis prompt ement ma soutane, je baisai ma croix, faisant à Dieu, de bon cœur, le sacrifice de ma vie. Je suspendis à mon côté le sac qui soutenait les saintes huiles et je sortis de la loge. Me tournant vers les ennemis, je tâchai de me faire entendre et reconnaître; ce fut impossible, le tumulte était à son comble.
" Imaginez-vous une nuit obscure, éclairée seulement par la lueur sinistre de la fusillade; ajoutez à cela les chants de guerre, les discours des chefs qui encouragent les jeunes gens, les cris de désespoir des mourants et des blessés, les lamentations des femmes, et les pleurs des enfants qui ne savent où s'enfuir, le hennissement des chevaux et les aboiements sourds et prolongés des chiens. Ce qui ajoutait à l'horreur de cette scène, c'est que nous étions presque sans défense, car le plus -grand nombre de nos hommes étaient, depuis deux jours, partis pour la chasse. Si Dieu ne nous avait protégés d'une manière toute spéciale, il est sûr que personne d'entre nous n'eût échappé à la mort !
" Lorsque je vis qu'il était impossible de me faire entendre des assaillants et d'arrêter le combat, j'encourageai les chefs à donner, s'il le fallait, leur vie pour le salut de leur nation. Je courus ensuite vers les mourants et les blessés. Ces pauvres sauvages me prenaient par les habits, me serraient les mains qu'ils ne voulaient plus lâcher et me disaient : " Kimmokinnan, djinio-MJclcat" Prends pitié de nous, prie pour nous !
" La première victime que je rencontrai fut une jeune femme qui venait ie recevoir une balle dans le front, tout près de moi, au moment où elle sortait de sa loge. En voulant, moimême, entrer dans cette loge, je pressai sous mes pieds le corps
de cette malheureuse baignée dans son sang. Je lui demandai si elle voulait mourir chrétienne. Sur sa réponse affirmative je saisis un vase d'eau qui se trouvait près de là et la baptisai. Quelques minutes plus tard, les ennemis s'emparaient de la loge de cette femme, à qui ils enlevèrent la chevelure, et égorgèrent un enfant à la mamelle. Vingt-cinq loges furent mises en pièces, tout ce que je possédais fut enlevé et porté je ne sais où. Mon bréviaire seul me fut laissé. Un Assiniboine s'en était déjà emparé, m'a-t-on dit, lorsqu'une balle rétendit mort tout près du lit ou je reposais un instant auparavant. Un Pied-Noir, qui l'avait aperçu, s'était élancé sur lui, lui avait enlevé la chevelure et pris mon bréviaire qu'il me remit un peu plus tard.
" Cependant les guerriers des autres camps Pieds-Noirs, ayant entendu la fusillade, ne tardèrent pas à arriver pour porter secours à leurs frères. Le feu ne discontinua point. Trois fois, les ennemis essayèrent de s'emparer de tout notre camp, trois fois ils furent repoussés. Enfin l'aurore parut. Je pris alors mon surplis et mon étole; et, tenant d'une main un drapeau de parlementaire et de l'autre ma croix, je m'avançai vers les combattants. Les Pieds-Noirs cessèrent le feu, car ils pouvaient, eux, facilement me voir et m' entendre ; mais un épais brouillard et la fumée me dérobaient à la vue des Cris. J'avais beau leur faire des signes, le feu continuait, les balles tombaient à mes pieds ou sifflaient à mes oreilles. Les combattants, dont j'avais arrêté le feu, me criaient de me retirer, lorsqu'une balle qui, sans doute, avait déjà touché terre, rebondissant sur mon épaule gauche, vint me frapper au front. Je faillis être renversé; je crus alors devoir me retirer et revenir près des Pieds-Noirs.
" Le combat recommença avec une nouvelle ardeur, mais les combattants étaient à distance les uns des autres. Ce ne fut qu'à onze heures du matin que nos ennemis commencèrent à
reculer définitivement. Un Pied-Noir 'leur avait crié, paraît-il: — " Vous avez blessé le Père, c'est assez." Et les Cris répondirent : " Nous ne savions pas que le prêtre était au milieu de vous. Puisqu'il en est ainsi, nous ne voulons plus nous battre."
" Du côté des Pieds-Noirs, douze personnes ont été tuées, deux enfants faits prisonniers, quinze hommes ou femmes blessés, dont trois dangereusement; deux cents chevaux au moins ont été tués ou enlevés par les Cris. Du côté de leurs ennemis, il y a eu dix hommes tués et cinquante blessés. Telle a été cette triste affaire clans laquelle j'ai failli perdre la vie. Après la bataille, les sauvages venaient m' embrasser, me remercier et me dire que j'étais divin, puisque les balles n'avaient rien pu sur moi. Je n'ai jamais moins redouté la mort que pendant le combat dont je viens de parler. Dieu n'a pas encore voulu de moi; son but a été peut-être cle montrer à mes pauvres infidèles sa puissance et sa bonté à l'égard de ceux qui mettent en lui leur confiance.
" Natous et autres chefs Pieds-Noirs ont montré, pendant tout le temps du danger, un grand courage, et un sang-froid qui leur font honneur. Ce n'est qu'après avoir eu la jambe fracassée d'un coup de fusil que Natous a cessé de faire entendre à ses hommes des paroles encourageantes.
"J'ai perdu au pillage du camp tout ce que je possédais, habits, couvertures, etc, etc. ; mes chevaux aussi m'avaient été enlevés. De ma vie je n'avais été si pauvre qu'à l'issue de ce combat nocturne entre les Pieds-Noirs et les Cris.
u Le lendemain, malgré l'épuisement de tous et la rigueur du temps, nous nous mîmes en route pour aller rejoindre, à vingt milles de là, un autre camp de Pieds-Noirs. On me prêta quelques couvertures pour m'empêcher de geler. Je passai encore une douzaine de jours avec mes chers sauvages, puis
je me préparai à retourner an fort de la Montagne. La chose n'était pas facile, dans l'état de dénuement où je me trouvais; il faisait très froid; il y avait beaucoup de neige. Il fallut -cependant partir. Trois Pieds-Noirs s'offrirent de m'aecompagner. J'avais promis de me rendre à la mission pour la fête de Noël, mais tous mes plans se trouvaient dérangés par les événements dont j'ai parlé. Pendant six jours, que dura le voyage, qui me ramena au fort, le froid, la faim, et la lassitude m'éprouvèrent tour à tour. J'arrivai enfin, mais épuisé."
Le Père Lacombe était donc tout désigné pour la mission que lui confiait son Evêque.
Il partit, retrouva les Cris, les suivit dans leurs campements pour les instruire, partageant leur pauvreté, leurs jeûnes f orcés, •et put en baptiser un certain nombre. Il avait une manière à lui de toucher le cœur des sauvages. Quelquefois, à la vue des superstitions dont il était témoin, il ne pouvait s'empêcher de verser des larmes. " Pourquoi pleures-tu, venaient-ils lui dire alors ? Est-ce que quelqu'un d'entre nous t'a causé de la peine ? — Non, disait-il, et cependant je pleure sur vous. Je pleure de voir que vous- ne connaissez pas encore la prière."
Mgr Grandin vint encourager la chrétienté naissante, et il pouvait écrire à messieurs les membres des conseils centraux de la Propagation de la Foi : " Quant aux Cris de la Prairie, on avait toujours cru qu'il était inutile de s'en occuper; nous les trouvions si mal disposés que, ne pouvant suffire à tout, nous les laissions pour aller trouver d'autres nations mieux disposées. Un de nos Pères a ' obtenu, à force d'instances, d'aller passer quelques mois de l'année avec eux. Accoutumé à mes paisibles Montagnais, je ne pouvais croire à la conversion des Cris. Il y a aujourd'hui, parmi eux, plus de cinq cents chrétiens, enfants ou adultes. J'ai moi-même confessé les adultes cet automne, et
( l) Janvier 1870.
j'étais stupéfait en voyant leur instruction et leurs vertus chrétiennes, bien que vivant au milieu de parents infidèles. Cette mission est bien commencée, et promet des fruits abondants."
Un soir, le Père Lacombe, venait de recevoir sa correspondance qu'il dépouillait en toute hâte, car, à cette époque, on ne la recevait guère qu'une fois par an. Les sauvages lui voyant verser des larmes, à la lecture d'une des lettres, le grand chef appelé Y Herbe odoriférante lui en demanda la raison: — " C'est parce que, répondit le missionnaire, cette lettre m'apprend la mort de mon père et plusieurs autres nouvelles tristes et affligeantes. — Mais, mon Père, reprit le chef, tu nous as dit que dans de telles circonstances, il ne fallait pas pleurer, mais se soumettre avec résignation à la volonté du Grand-Esprit. Eh ! bien, pour nous donner l'exemple, tire quelques bouffées de ce calumet." (Chez les tribus sauvages, on fume le calumet pour montrer qu'on se résigne à la divine Providence.)
Le missionnaire se garda bien de ne pas répondre à cette invitation, qu'il considéra comme une excellente leçon que lui •donnait son intelligent catéchumène.
Puis, continuant à développer son paquet de lettres, la bulle •de convocation du prochain Concile œcuménique lui tomba sous la main. En la lisant, sa figure devint rayonnante de joie, si bien que les sauvages en furent frappés, Alors le grand chef lui dit :
— " Le papier que tu lis, mon Père, doit te donner de bien bonnes nouvelles pour que tu paraisses si content ?
— En effet, répond le missionnaire, j'y trouve une bonne et grande nouvelle, c'est que le grand, maître de la prière appelle, auprès de lui, tous les autres maîtres de la prière. — Comment se nomme-t-il, ce grand maître de la prière ? — Il se nomme Pie IX. — Suis- je digne de prononcer ce nom du grand maître de la prière ? — Oui, tu le peux, car tu es catéchumène, et vous serez tous avant peu les enfants de Pie IX.
— Eh bien ! répète le 'donc, ce nom du grand chef de la prière, pour que nous rapprenions."
Le missionnaire, ému, prononça le nom auguste de Pie IX, à plusieurs reprises.
" Alors, dit le Père Lacom.be, je vis un spectacle unique dans ma vie : le vieux chef se leva avec les siens, son visage parut se transfigurer, et avec une expression extraordinaire de respect, il répéta deux fois d'une voix forte : Pie IX ! Pie IX ! Puis, s'adressant aux sauvages : " Levez-vous, leur dit-il d'un ton pénétré, et dites : Pie IX ! " Et tous de répéter après lui : Pie IX ! "
— " Maintenant, reprit Y Herbe odoriférante, Wikaskokiseyin, montre-moi la place où le chef des Français divins a mis la main et fait son signe."
Le missionnaire lui indiqua la signature du Saint-Père : le vieux chef la baisa avec amour et vénération, et tous firent comme lui.
u Je pleurais, racontait le Père Lacombe, en voyant l'auguste nom de notre Père commun, toucher si profondément le cœur et l'esprit de nos sauvages, et je ne pouvais m'empêcher de songer que c'était peut-être un dédommagement aux blasphèmes dont ce nom vénéré est l'objet parmi les nations qui se disent civilisées."
Quelques années plus tard, le Père Lacombe conduisait ce^ grand chef à Saint-Boniface, où, dans la cathédrale, il recevait le sacrement de confirmation des mains de Mgr Taché.
A l'époque des traités avec les sauvages, beaucoup ne voulaient pas en entendre parler. U Herbe odoriférante, dans une harangue sage et persuasive, fit comprendre aux siens que c'était leur intérêt de bien s'entendre avec les blancs. Il les persuada,, et le traité fut conclu.
Le représentant de la reine l'embrassa, lui remit un habit
de chef et un beau pistolet. Wikaskokiseyin s'était acquis l'amitié et l'admiration de tout le monde. Hélas ! il ne devait pas jouir longtemps de ces marques de distinction. Quelques mois après, ce même pistolet lui donnait la mort. Pendant une réunion dans sa loge, on examinait cette arme, qu'on remuait en tous sens, sans précaution. Tout à coup, une détonation se fait entendre, et le chef des Cris est frappé mortellement, à la grande désolation de tous. Il était chrétien.
Bossue t a bien nommé la grâce quand il l'a appelée une excellente ouvrière. Elle travaillait bien sur les lèvres du vaillant catéchiste nommé par les Cris Kamigo-Atchakwet, celui qui a l'âme belle.
Pied-de-Corbeau, le grand chef des Pieds-Noirs rivalisait avec YHerbe odoriférante d'affection pour le missionnaire.
Après la rébellion de 1885, félicité sur sa fidélité par les autorités, en Canada, Pied-de-Corbeau disait : " Notre grand' mère la reine nous donne du pain; mais le Père Lacombe nous donne plus encore, il nous donne la consolation."
Nous ne résistons pas au plaisir d'insérer ici un trait bien touchant, souvent raconté par le missionnaire, et que monsieur Eouthier a délicieusement reproduit :
" Un jour, le E. P. Lacombe chevauchait en compagnie de deux Pieds-Noirs dans la direction d'un campement qui, d'après leurs calculs, devait se trouver à deux jours de marche de distance.
Bientôt, au milieu des vapeurs irisées qui montaient à l'horizon, ils virent flotter des formes blanches. Etait-ce les voiles des navires dans un lac inconnu ? Etait-ce l'effet du mirage ? Les cavaliers eurent bientôt compris qu'il y avait là un campement à la distance de quelques milles. Mais quel était ce campement ?
— Allons voir, dit le Père Lacombe.
— Oh ! non, dirent les deux Pieds-Noirs. Ce sont probablement des Cris, et nous sommes en guerre avec eux. Ils nous tueraient.
— Je réponds de votre vie, reprit le Père ; et je ferai en sorte qu'on prenne la mienne avant de toucher à la vôtre.
— C'est bien; allons, dirent les Pieds-Noirs. Et les trois cavaliers galopèrent dans la direction des blanches apparitions.
Bientôt, ils distinguèrent les tentes et leurs habitants. C'étaient des Pieds-Noirs qui venaient de solitudes lointaines, et qui n'avaient jamais vu le prêtre. Mais ils savaient qu'il existait, et ils l'appelaient l'homme divin, Natoya-piJcowan
Ce fut avec de grandes démonstrations de joie et de vénération qu'ils l'accueillirent. Hommes, femmes, enfants l'entourèrent comme un être surnaturel, en montrant le ciel; et, s'approchant de lui, ils passaient leurs mains sur sa "poitrine et ses bras, puis sur leurs propres membres, comme pour lui enlever quelque vertu surnaturelle et se l'approprier — ou comme si l'homme divin eût été un aimant capable de leur communiquer l'attraction céleste.
Il était près de midi, et ce fut bientôt l'heure du dîner. Le buffle ne manquait pas alors, et de grandes tranches rôties à la broche fournirent un plat succulent.
Le missionnaire mangea avec eux, fuma avec eux le calumet, et leur parla de Dieu et de la vie future.
Les trois voyageurs allaient remonter à cheval pour continuer leur route, lorsqu'un jeune homme s'approcha du Père Lacombe et lui dit : " Mon vieux père est bien malade, veux-tu le voir ? *
— Sans doute ; pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ? " Et le prêtre se dirigea vers la tente que le jeune homme indiquait.
( I ) Routhier, De Québec à Victoria.
En entrant, il aperçut, an fond de la tente, étendu par terre,., presque nu, un grand vieillard pâle, décharné.
— Je suis bien content de te voir, dit le vieillard; il y a longtemps que je demande au Maître de la Vie de me faire rencontrer l'homme divin. J'avais appris que tu devais passer dans nos Prairies, mais je n'espérais pas beaucoup avoir lebonheur de te voir. Mon cœur est content.
— Eli ! bien, moi aussi, dit le prêtre, je suis heureux de te voir; et si j'avais su que tu étais dans cette tente, je serais venu te saluer le premier puisque tu es le plus vieux, ét malade.
— Oui, je suis bien malade. Mes hivers sont finis, et je m'en vais vers mes pères. Tu es le premier homme de la prière que je vois, et j'avais peur de mourir sans en avoir jamais vu.
— C'est le Grand-Esprit qui m'a envoyé vers toi, parce que tu le lui as demandé. Mais ce n'est pas tout de voir l'homme de Dieu. Il faut maintenant que tu apprennes comment tu peux t'en aller vers le Maître de la Vie.
Le vieillard soupira profondément : " Ah ! je n'ai pas le temps d'apprendre tout ce qu'il faudrait pour cela.
— Mais oui, cher vieux, tu as le temps. Dieu est bon, et il ne demande pas grand'chose, va. Le désir et la volonté de le connaître suffisent.
— Eh ! bien, tu sais mieux que moi . . . Fais de moi ce que tu veux.
Alors le Père Lacombe sortit de la tente, et dit à ses compagnons qui étaient montés à cheval et qui l'attendaient : "Vous pouvez descendre et laisser paître les chevaux; nous allonscoucher ici.
— Mais, Père, si nous couchons ici, nous ne rejoindrons jamais le campement demain.
— N'importe, je veux passer la nuit avec ce pauvre vieillard qui va mourir. Qu'on me laisse seul avec lui : je soignerai s®n corps et son âme.
Et le missionnaire se renferma avec le moribond.
C'était un des plus beaux types de sa race, grand, bien fait, •avec de grands cheveux blanchis, et toutes ses dents claires comme des perles. Il n'avait jamais mangé autre chose que du buffle, ni goûté d'autre breuvage que l'eau claire. Il avait été un des sages de' sa tribu.
Le Père Lacombe l'interrogea sur ses croyances.
Il croyait en un Dieu unique. Mais il croyait aussi en deux esprits, un bon et un mauvais.
Le missionnaire lui expliqua qu'il y avait, en effet, deux esprits, et un seul Dieu ; mais que ce Dieu unique était en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit; que l'esprit bon était ainsi la troisième personne divine, et que le mauvais n'était qu'une créature de Dieu, révoltée contre lui.
— " Mais c'est Dieu le Fils surtout que tu ne connais pas, et que je viens te faire connaître; car il est venu sur terre pour racheter tous les hommes, toi aussi bien que moi. Il était dans le ciel, avec son Père, pour l'éternité; mais, il y a 1.800 ans, il est descendu du ciel, il s'est fait homme comme nous, il a vécu et souffert pour nous pendant trente-trois ans; puis, il s'est offert à -son Père comme une victime, pour obtenir le pardon des péchés des hommes, et il est mort, pour nous, sur une croix. Tiens, regarde son image, et vois combien il nous a tous aimés ! . . .
Et le Père Lacombe, tirant son crucifix de sa ceinture, le lui présenta.
Le vieillard y fixa ses grands yeux noirs que la fièvre rendait plus brillants. Il prit le crucifix dans ses mains décharnées, et il le considéra longtemps.
Puis, il se mit à interroger le missionnaire sur ce grand et consolant mystère de la Rédemption.
Il fallut lui raconter la naissance de Jésus-Christ, sa vie
étonnante, ses miracles bienfaisants, sa mort, sa résurrection glorieuse et son ascension.
Pendant ces récits, le vieil Indien regardait le crucifix, et disait : " Oh ! que je l'aurais aimé si je l'avais connu plus tôt ! "
Il voulut savoir ensuite comment le missionnaire avait appris toutes ces choses, et qui l'avait chargé de les enseigner; et le prêtre lui raconta brièvement l'établissement de l'Eglise, son expansion dans tout l'univers, l'institution du sacerdoce, et comment il avait reçu le pouvoir de lui pardonner ses péchés, et de lui ouvrir la porte du ciel.
De temps en temps, le missionnaire interrompait son récit, pour laisser reposer le malade, ou lui offrir quelque nourriture; mais le vieillard, avide de l'entendre, disait : " Encore, parlemoi encore de lui." Et quand le Père s'approchait, pour arranger la peau de buffle qui lui servait d'oreiller, l'ardent néophyte saisissait le crucifix à la ceinture du missionnaire et lui demandait : " Comment le nommes-tu donc ? "
— Jésus ! répondait le missionnaire.
Et l'Indien l'embrassait en disant :
" J ésus ! Jésus ! je t'ai connu bien tard ; et il me reste bien peu de temps pour t'aimer ! "
Ces colloques se prolongèrent toute la nuit; et quand l'aurore parut, l'admirable vieillard connaissait les principales vérités de notre religion, et voulut être baptisé.
Le Père Lacombe sortit alors de sa tente, et convoqua tout le camp à assister à la cérémonie du baptême. Il en fit tous les préparatifs et se procura l'eau, l'huile .et le sel nécessaires.
Mais il n'avait ni cierge, ni bougie, et il proposa à l'un des sauvages présents de tremper un morceau de coton dans la graisse fondue, pour en faire une espèce de mèche qu'il tiendrait allumée pendant la cérémonie.
Le sauvage, qui ne connaissait pas le sens symbolique de cette lumière, et qui crut que le missionnaire craignait de ne pas voir assez clair, lui montra le soleil qui se levait, et fit un geste qui voulait dire : avec une pareille lumière, la mèche est bien inutile.
Le Père Lacombe sourit et pensa : cet homme a raison, voilà le vrai flambeau qui convient pour éclairer cette scène.
Au moment où le Soleil de justice et de vérité va se lever sur cette âme, il est juste que le grand astre qui en est l'image devienne son témoin.
Et pendant que le disque du soleil émergeait des collines voisines, la Eédemption consommée par le Christ arrivait jusqu'à ce vieillard.
Nous ne saurions peindre la sainte allégresse du vieux sauvage quand la cérémonie du baptême fut terminée.
" Maintenant, lui dit le Père, en embrassant ce vieil enfant de la nature, tu peux mourir joyeux : le ciel est ouvert pour te recevoir. J'envie ton sort; car dans quelques heures, peutêtre, tu verras face à face ce Jésus que tu as voulu connaître, et qui est venu vers toi î . . . Je vais te quitter, car il y a là-bas un grand nombre de tes frères qui m'attendent; mais nous nous reverrons là-haut."
Le vieillard mourut le jour même.
Notons, en passant, que le Père Lacombe composa, à l'intention des sauvages, un catéchisme en images, fort goûté des Indiens, et que Pie IX lui-même apprécia vivement.
La première visite que Mgr Grandin fit au camp des Pieds- Noirs lui donna quelque espérance. La réception fut triomphale. " Dès que nous fûmes en vue du camp, raconte-t-il, notre marche devint tout à fait solennelle. Je fis prendre, à mon coursier une allure lente et grave. Les Pères qui m'accompagnaient m'imitèrent. L'un d'eux portait une bannière déployée.
" De distance en distance, nons étions reçus par des chefs inférieurs, aux costumes plus ou moins bizarres. Ils venaient m'embrasser, baiser mon anneau, me passer les mains sur les bras et la poitrine, puis faisaient sur eux les mêmes attouchements, comme pour s'approprier une vertu qu'ils croyaient avoir tirée de ma pauvre personne. Mes compagnons subissaient ensuite le même cérémonial.
" Enfin, le grand chef arriva à cheval. Il nous embrassa, sans mettre pied à terre.
" Pendant ces réceptions, les jeunes sauvages chantaient et dansaient ; faute de tambours pour s'accompagner, ils frappaient leurs fusils de leurs baguettes. Mais bientôt, on leur apporta des tambours du camp, et alors la musique fut complète.
" Après la réception du chef, vint celle des femmes et des enfants. Une troupe de femmes hideusement tatouées venaient me baiser la main. Plusieurs portaient leurs petits enfants entre les bras; je marquai les enfants du signe de la croix. Toutes aussitôt allèrent chercher les leurs; j'en eus plusieurs centaines à bénir.
" Autour de moi, on chantait, on dansait, on tirait des coups de fusil en signe de joie; je ne pouvais répondre que par mes larmes. Je faisais connaissance avec une des nations sauvages les plus nombreuses de mon diocèse, une nation qui me demande un pain spirituel que je serais heureux de lui distribuer, et que, jusqu'à présent, j'ai été, faute de ressources suffisantes, contraint de lui refuser.
" Lorsque les réceptions furent finies, nous plantâmes notre bannière au milieu du camp : c'était tout simplement un morceau de calicot sur lequel étaient dessinées la lettre M et une croix rouge. Tous les visiteurs furent alors reçus dans les différentes tentes. Pour nous, nous fûmes reçus dans celle du chef. Je n'eus aucune peine à convaincre celui-ci de la nécessité de la paix; après quoi, j'abordai la question religieuse.
" Les Pieds-Noirs sont on ne peut pins enthousiastes pour la religion, et tout porte à croire que, comme les Montagnais, ils se feront chrétiens en masse. J'ignore cependant s'ils auront, comme les Montagnais, le courage de renoncer à la polygamie. Notre vieux chef n'a, pour sa part, que quatre femmes, parce qu'il n'a pas un grand nombre de chevaux; les femmes ne sont, en effet, chez les Pieds-Noirs, que des esclaves ou des servantes.
" Je dis au chef que j'étais tout décidé à donner, dès que je le pourrais, des missionnaires à sa nation.
" — Si vos jeunes gens qui se marient, a joutai- je, ne prenaient qu'une seule femme, nous viendrions chez vous avec " plus de confiance.
" — Jusqu'à présent, répondit-il, nous n'avons point vu, " chez nous, d'hommes n'ayant qu'une femme, tant il y a d'ou- "vrage à faire dans le camp. Mais si les Cris, qui prient, "peuvent faire tout leur ouvrage avec une seule femme, pour- " quoi ne pourrions-nous pas ce qu'ils peuvent ? 1 Quant à nos " jeunes gens, ils sont passionnés pour faire la guerre aux Cris " et voler leurs chevaux. Mais à présent que nous sommes en " paix, si une seule femme est autorisée, nous les empêcherons " bien d'en prendre plusieurs."
" Je demandai ensuite, si on voulait me faire baptiser leurs enfants. On m'en apporta quarante-six, probablement tous ceux qui étaient nés depuis le passage du Père Lacombe. Leur empressement à faire baptiser leurs enfants me fait espérer leur conversion.
" A mon départ du camp, le vieux chef me fit cadeau d'un cheval. Cette politesse témoignait de bonnes dispositions; mais elle m'embarrassa, car il fallait reconnaître ce cadeau par un autre cadeau, et je n'avais rien. En attendant mieux, j'offris ma bannière, ce dont le chef fut très fier, je vous assure."
Les belles résolutions des Pieds-Noirs devaient être bien
ce
éphémères. On peut dire de ces sauvages ce qu'on dit parfois de quelques Gascons : leurs paroles ne sont pas nécessairement fallacieuses.
Après les Pieds-Noirs, les Montagnais du Nord reçurent la visite de l'Evêque et lui donnèrent de plus sérieuses consolations.
Le voyage faillit coûter la vie à l'un des frères convers qui accompagnaient Monseigneur.
" Au commencement d'août 1870, écrit-il, après avoir marié mon Jean-Baptiste avec une de nos orphelines, nous partîmes de l'Ile à la Crosse, lui et sa femme, les frères convers Péréard, Lalican, Leriche, et Alexis, un vieil ami des missionnaires, qui nous servait de guide. Arrivés à la rivière Castor, nous la trouvâmes excessivement gonflée par des pluies récentes. Constatant que la rivière n'était pas guéable, nous eûmes recours aux expédients ordinaires. Après avoir traversé, sur un radeau, les différents colis, il fallait songer aux bœufs et aux charrettes. Pour cela, sur l'avis d'Alexis, on attela trois bœufs aux trois charrettes vides. Alexis en conduisait deux, le frère Péréard, la troisième. Les bœufs nageaient, les charrettes flottaient. Mais le bœuf du frère, trouvant qu'il était plus facile de nager dans le sens du courant, suivait le courant au lieu de le traverser. Pour mieux le diriger, le frère se porta sur le côté de la charrette flottante qui tourna aussitôt. Le frère tomba au fond de la rivière et disparut entraîné par le courant; il paraissait quelquefois à la surface, poussant des cris, mais disparaissait encore. Je lui envo}^ais une absolution.
" Alexis s'occupait de ses bœufs et il était le seul qui sût nager et pût sauver le frère. Je le pressai d'aller à son secours.
Dès que les bœufs eurent pris pied, il sauta à l'eau et nous ramena le frère Péréard à moitié asphyxié.
" J'éclatai en sanglots. C'est ainsi que je fais dans mes
voyages. Tant que le danger persiste, je suis assez maître de moi; dès qu'il cesse, il me faut pleurer.
" Cependant, le bœuf et la charrette flottaient toujours ; le courant les avait entraînés loin. Le bœuf, tombé sur le dos, ne remuait plus, la tête était dans l'eau. Alexis le rejoignit, et tout en nageant put diriger la charrette et le bœuf vers le rivage.
" Je me jette à l'eau, et me tenant à quelques branches j'attire le pauvre bœuf qui, ne pouvant pins respirer, avait cessé de vivre. J'eus beau lui tenir la tête soulevée, c'était peine perdue."
Une tribu d'Assiniboines et d'Iroquois se trouvait à l'ouest du diocèse, vivant de la chasse dans les déniés des Montagnes Kocheuses. A eux aussi, Mgr Grandin voulait porter la bonne nouvelle de l'Evangile. Voyant son Evêque s'ouffrant, épuisé, le Père Leduc s'opposa de toutes ses forces à cette dure mission, qu'il voulut entreprendre lui-même. Deux fois, en trois ans, en 1870 et en 1872, il se rendit au fort Jasper et, durant vingt jours, il dut chevaucher par des sentiers souvent inextricables, à travers d'immenses épinettières. "Je me souviendrai toute ma vie de ce voyage, écrivait-il. J'ai manqué plusieurs fois mourir comme Absalon. Ma mule me passait entre les jambes, me laissant suspendu aux arbres demi-renversés qui barraient le chemin, si on peut donner ce nom à un sentier invisible, perdu dans la forêt, dans des bourbiers sans fond, dans des marais sans fin. . . "
Les Assiniboines et les Iroquois ouvrirent largement leur cœur à la parole du missionnaire et le dédommagèrent amplement de ses fatigues et de ses souffrances.