CHAPITRE XIV
Sourde agitation des Sauvages — Traités — Réserves — Chassés d'Edmonton — Protestation de l'Evêque— Manœuvres de la Compagnie — Lac la Biche — Toujours souffrant — Départ pour l'Europe.
Le courant d'émigration se portait, de plus en plus, vers le Nord- Ouest. Le colon suivait le chasseur et s'installait souve- Tainement sur les terres qui lui convenaient, non sans avoir maille à partir avec les Sauvages. Ceux-ci, de leur côté, voyaient leur principale ressource, le buffle, diminuer d'une façon inquiétante et se demandaient s'ils ne seraient pas bientôt réduits à la famine.
Dans une réunion de Cris, un vieillard avait tenu ce discours à Mgr Grandin : "... Grand Prêtre, puisque te voilà au milieu de nous, juge par toi-même de notre situation. Si tu étais venu lorsque j'étais jeune homme, tu aurais vu sur les deux rives de la Saskatchewan et partout, dans le large, des troupeaux de buffalos qui t'auraient presque barré le passage. Dans tous les marais que tu as traversés, tu as vu les travaux qu'ont faits autrefois les castors. Où sont aujourd'hui tous ces animaux ? Nous n'avons plus que cfuelques castors; les bufîalos ne sortent plus de terre. Encore quelques années et nous n'en verrons plus. Qu'allons-nous devenir ? Je ne crains pas pour moi; je suis vieux et ne suis bon que pour la terre. Peu m'importe la place où l'on jettera mes os. Mais, je ne vois pas d'espérance pour mes enfants et les enfants de mes enfants.
u Les blancs nous disent de travailler. Si on ne nous aide pas,
que pouvons-nous faire ? Nous ne sommes pas capables de faire un jardin grand comme la tente ! etc."
L'excitation était grande; Forage grondait sourdement. Une étincelle pouvait produire l'explosion. Et il était déjà question du chemin de fer !
Pour le maintien de l'ordre, le gouvernement établissait des postes de police sur divers points du territoire, à MacLeod, à Battleford, etc. Dès le début, ce poste de Battleford comptait de cent à cent-vingt soldats.
Il fallait, à tout prix, établir un système quelconque d'administration dans le pays.
Pour éviter des conflits sanglants, le gouvernement d'Ottawa entreprit de traiter avec les Sauvages. Il s'agissait d'amener les tribus, jusqu'à présent libres et indépendantes, à reconnaître l'autorité du gouvernement et à lui abandonner leurs droits sur leurs terres, en recevant, en retour, certaine somme d'argent •?t autres avantages à titre de compensation. Le gouvernement d'Ottawa n'était pas sans inquiétude sur le succès de son entreprise. Les journaux représentaient les sauvages comme indisposés, mécontents, hostiles. Il importait donc au gouvernement d'employer tous les moyens de réussir, et sachant l'influence de l'Evêque catholique, il lui fit savoir combien son concours serait apprécié.
Ce concours, Mgr Grandin ne pouvait le refuser, l'immigration rendant nécessaire un nouveau mode d'administration. Il en coûtait, on le comprend, aux pauvres Sauvages de voir un long passé de liberté et d'indépendance disparaître pour toujours. Mais que pouvaient-ils faire ? Ils ne pouvaient pas empêcher le gouvernement de s'établir dans le pays, et ils pouvaient perdre les avantages considérables qu'on leur promettait.
Malgré son mal d'oreilles qui lui occasionnait d'incessantes
migraines et de longues insomnies, Monseigneur se mit en route pour rencontrer le lieutenant-gouverneur Morris.
Au fort Pitt, s'étaient déjà rendus, avec le lieutenant-gouverneur, des soldats, des officiers de tous grades, de nombreux commerçants. C'était un rendez-vous considérable dont les habitants jusqu'alors n'avaient pas d'idée. Le lieutenantgouverneur reçut l'Evêque avec courtoisie et voulut lui donner l'hospitalité dans le fort.
Les Cris et les Montagnais avaient répondu à l'appel du gouvernement. A la vue de Monseigneur, ils l'entourent, les Montagnais surtout, que l'Evêque connaît presque tous personnellement, et lui demandent des conseils, etc. Un des chefs des Cris, Sweet Grass, intelligent, énergique, insiste pour obtenir des missionnaires en faveur des réserves que le gouvernement doit leur donner.
A l'heure dite, le lieutenant-gouverneur se rend très solennellement, musique en tête, à la place où doit se conclure le traité II fallait frapper l'imagination des Sauvages.
Les Montagnais, remarquant l'absence de l'Evêque, l'envoient chercher. Ils ne veulent ni s'occuper du traité, ni consentir à rien, en son absence. Ils ont remis leurs intérêts à Sweet Grass, mais, eux, n'ont pas de chefs, ne veulent pas en avoir, et prient Monseigneur de faire part de leurs dispositions au gouverneur. Celui-ci répondit qu'en réalité le chef n'avait pas une grande importance, mais que les Sauvages devaient donner leur confiance à l'un d'entre eux, le gouverneur ne pouvant pas traiter avec les individus. Uldaïe (le Brochet) fut élu chef des Montagnais.
Quand les projets du gouvernement furent connus, Sweet Grass demanda en outre des missionnaires pour chaque réserve, et des écoles où les enfants apprendraient à parler, à prier sur les livres, et à écrire.
Le gouverneur répondit : " Vous avez ici des ministres catholiques et protestants de diverses dénominations. Vous êtes libres de choisir. Quant aux écoles, vous en aurez dans toutes les réserves."
Mgr Grandin et Sweet G-rass avaient insisté beaucoup sur le mot prier dont il ne fut pas tenu compte dans la rédaction du traité. Ce mot prier, en effet, ne supposait pas des écoles neutres.
Les chefs reçurent un costume brillant, avec parements dorés, grande médaille de Sa Majesté, etc.
Ayant rencontré Uldaïé sous les insignes de sa dignité qu'il avait acceptée avec tant de répugnance, l'Evêque le félicita en lui donnant le titre de chef : a Je suis un bien triste chef, répondit-il, ne pouvant être distingué des autres que par le vêtement et non par l'esprit."
Grâce à l'influence du Père Lacombe, le traité avec les Pieds- Noirs fut conclu l'année suivante.
D'après ces traités, les Sauvages sont, pour ainsi 'dire, parqués sur des étendues de terrain trop restreintes pour y subsister, s'ils ne vivaient pas de chasse, mais suffisantes pour s'y livrer à la culture et à l'élevage. C'est ce qu'on appelle une réserve. Il est défendu aux colons de s'y installer, mais la tribu qui s'y trouve ne doit pas en sortir non plus, sous peine de se voir retirer tout subside, toute subsistance et d'amener l'intervention, toujours désagréable, de la police à cheval.
En revanche l'Etat s'engage à aider les Indiens et à leur apprendre la culture de la terre. Le fermier installé sur chaque réserve est l'intermédiaire par lequel vivres et subsides sont distribués. Les sauvages ont bien un chef, mais celui-ci n'a guère d'attributions et, souvent, n'a pas d'influence. Choisi par ses compagnons, sa nomination doit être ratifiée par le gouvernement. Il reçoit vingt-cinq piastres par an, tandis qu'un
simple membre de la tribu n'en reçoit que cinq. Chaque semaine, des bœufs sont envoyés à la réserve pour assurer la subsistance de la tribu. Le fermier distribue le bétail aux Indiens. En dehors de cela, les Sauvages parviennent à tuer des canards^ des poules de prairie, etc., derniers débris des grandes chasses d'autrefois.
Aux Etats-Unis, le même système est en vigueur; mais, dit-on, les agents du gouvernement, véritables souverains au petit-pied, n'abusent que trop souvent de leur situation pour détourner à leur profit une bonne part des envois destinés aux Sauvages, et leur donner trop souvent des marchandises avariées. Les réclamations, quand il y en a, ne parviennent généralement pas à destination, et leurs auteurs ont souvent à s'en repentir. En outre, chasseurs et mineurs ne se gêneraient pas, paraît-il, pour envahir les réserves qui leur plaisent et en chasser les Indiens à coups de carabine. Le bon droit est incontestablement du côté du Sauvage contre l'homme civilisé, mais c'est ce dernier qui a gain de cause.
Au Canada, on rencontre plus d'humanité. " Il faut dire, ajoute un explorateur, qu'il y a aussi, au Canada, un élément de pacification et de justice qui n'existe pas de la même façon, aux Etats-Unis : je veux parler des missionnaires catholiques. Presque seuls, ils ont pu acquérir une influence sur les Sauvages, par leur esprit conciliateur et tolérant. Faisant plus de civilisation que de prosélytisme, voyant dans les Peaux- Kouges des hommes et non des parias, s'efforçant de redresser toutes les injustices qui leur sont faites, ils ont acquis sur eux une influence infiniment supérieure à celles de tous les représentants de YIndian Office/'
La Compagnie de la Baie d'Hudson, comme d'ailleurs le gouvernement d'Ottawa, a quelquefois oublié les services rendus par les missionnaires.
Le lecteur se souvient, peut-être, que M. J. W. Christie, agent de la Compagnie, dans le district d'Edmonton, avait fait bâtir, dans l'intérieur même du fort, une chapelle et une habitation pour le prêtre. C'était, sans doute, un acte de bienveillance qui méritait la reconnaissance du missionnaire; c'était aussi une habile manœuvre. L'église et l'école constituaient une sauvegarde pour le Bourgeois en charge. Le missionnaire était un vrai paratonnerre contre les dépradations et les fureurs des Sauvages, des Pieds-Noirs surtout. Que de fois, à la vue des Sauvages mécontents, excités par la boisson, la compagnie avait dû quérir le Père Lacombe ! Celui-ci seul, sans armes, était toujours écouté, même des infidèles. Les missionnaires s'étaient fixés au milieu de ces tribus. Jamais, alors, aucun commerçant n'aurait osé en faire autant. C'est l'apôtre de l'Evangile qui avait battu le chemin à la civilisation.
Mais quand la Compagnie n'eut plus rien à redouter des Sauvages, malgré des promesses formelles, faites au Père Lacombe, elle mit les missionnaires hors du fort. Elle se crut fort généreuse en leur laissant emporter le mobilier de l'église, mais ne voulut pas leur céder un pouce de terrain. Le successeur de M. Christie réussit à mettre la mission catholique dans l'impossibilité de prendre une terre près d'Edmonton. Un arpenteur, du gouvernement 4ui demandait, un jour, pourquoi les catholiques avaient bâti leur église si loin des maisons : " C'est moi, répondit-il, qui ai réussi à les éloigner d'ici."
Monseigneur sentit le coup et s'en plaignit énergiquement dans une lettre au gouverneur de Rupert's land. Il rappelait les services rendus par les missionnaires, les promesses faites, le déni de justice et demandait réparation. La réparation ne vint pas.
Sans doute, dès le début surtout, la Compagnie de la Baie d'Hudson avait rendu quelques services aux missionnaires.
Dans les voyages, ceux-ci recevaient, dans les forts, une hospitalité cordiale — à part quelques exceptions — et dans certaines occasions pénibles, des secours signalés, par exemple dans le désastre de l'Ile à la Crosse. Mais ces services, elle les faisait payer cher.
La grande difficulté des missions, à l'origine, était de se procurer les choses indispensables à la vie. La monnaie n'avait pas cours, toutes les transactions se faisaient par échanges : de là, la nécessité de transports assez considérables dont la Compagnie seule pouvait se charger. Elle ne rendait que difficilement ce service. Bien plus, elle limitait le nombre de pièces à transporter et ne voulait répondre de rien. Quelquefois, des colis, dont l'expédition était urgente, le vin de messe par exemple, restaient en souffrance à cinq et six cent lieues de la mission. Bien souvent les missionnaires ont éprouvé de pénibles déboires en déballant de précieux envois dont le contenu était absolument avarié, perdu.
Et cependant les prix de transport étaient formidables !
La susceptibilité commerciale de la Compagnie était outrée, ridicule et parfois tyrannique. Qu'un missionnaire reçût des Sauvages une fourrure quelconque, pour l'envoyer à ses parents, à ses amis ou à ses bienfaiteurs, qu'il disposât de la peau d'un loup ou d'un renard, après l'avoir tué, c'était un crime irrémissible. On le voyait, avec déplaisir, employer les peaux d'animaux pour ses vêtements. Pour la moindre infraction, l'Evêque recevait un avis du gouverneur lui-même. " Aussi, écrivait Mgr Grandin, tout en étant reconnaissant à la Compagnie des services qu'elle nous rendait, nous souffrions de cette tutelle fort désagréable et approchant parfois la tyrannie."
Depuis quelques années déjà, il était question de céder la mission du lac la Biche au vicariat de Mackenzie, dans le but de faciliter le transport des provisions dans l'extrême Nord.
Cette mission devait être comme la procure du vicariat de Mgr Faraud. Du lac la Biche, en effet, il devenait relativement facile, par la rivière Athabaska, par la rivière des Esclaves, et par le fleuve Maokenzie d'approvisionner les diverses missions jusqu'à G-ood Hope et plus loin.
Après bien des pourparlers et même après quelques malentendus, il fut décidé que les missions du lac la Biche et du petit lac des Esclaves, tout en faisant partie du diocèse de- Saint- Albert, seraient desservies au matériel et au spirituel parle vicariat d'Athabaska-Mackenzie.
Le lac la Biche est un des plus beaux lacs du Nord-Ouest, nous ne disons pas un des plus grands, quoiqu'il ait une longueur de vingt-quatre milles. Son aspect est pittoresque avec son immense ceinture de baies, de presqu'îles, de collines et de vallons. Quelques grandes îles, jetées dans son sein, ça et là, quelques maisonnettes d'une simplicité primitive, bâties sur les coteaux, avec leur petit champ autour, forment un ravissant tableau. Le voyageur qui arrive sur les bords du lac, après avoir traversé bois et marécages, rivières et torrents, est vraiment émerveillé. La mission, assise majestueusement sur le déclin d'un riche coteau, au pied duquel serpente une rivière, apparaît comme la reine de ce beau lac.
Ces splendeurs de la nature sont, il est vrai, un peu voilées, pendant l'hiver, par le manteau de neige qui s'étend de tous côtés.
Mgr Grandin voulut porter, lui-même, cette bonne nouvelle à Mgr Faraud. Nous ne pouvons pas dire qu'il fit le voyage saus accidents, car en descendant les côtes de la rivière la Carpe, cheval, voiture et Evêque furent précipités dans le vide, d'une hauteur de vingt pieds. Les trembles qui croissaient au bas de la côte, plièrent sous le poids de la voiture. Monseigneur tomba de branche en branche jusqu'à terre. Il en fut quitte pour une foulure du poignet.
Après quelques jours, passés en compagnie de Mgr Faraud, il revint à Saint-Albert plus souffrant que jamais. Son mal d'oreilles ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit; les douleurs étaient lancinantes, intolérables. Toute la figure était enflée par suite de la douleur. Malgré ses souffrances, il avait la régularité d'un novice. Sa force d'âme demeurait toujours; elle lui servait beaucoup à garder sa lucidité, en traitant les affaires du diocèse. Il écrivait et prêchait avec une activité plus forte que la souffrance.
Ce furent, pendant plusieurs semaines, des alternatives de mieux et de souffrances aiguës, supportées avec une admirable patience. " On ne peut s'empêcher de pleurer en le voyant tant souffrir," disait un bon frère convers.
Le Père Lestane, premier consulteur, crut devoir adresser la lettre suivante à tous les Pères du diocèse :
" J'ai une bien triste nouvelle à vous annoncer. L'état de Monseigneur ne fait qu'empirer. Le terrible mal d'oreilles s'aggrave. Jusqu'à ce moment, tous les soins des médecins, des bonnes sœurs, toutes nos prières privées et publiques sont restées sans résultat. Notre cher malade souffre des douleurs atroces. C'est un spectacle navrant que de le voir se tordre dans les crises si fréquentes ! Nous faisons depuis plus d'un mois neuvaines sur neuvaines; nous avons fait une procession solennelle avec l'image de Notre-Dame de Lourdes; nous avons ajouté, à la messe, l'oraison de l'Immaculée Conception; tous les dimanches, nous avons recommandé notre bien aimé Père aux prières de la paroisse. Jusqu'à ce jour, tout a été inutile, du moins en apparence. Qui sait ce que le bon Dieu nous réserve !
" De son lit de douleur, Monseigneur pense souvent à 'vous, parle souvent de tous ses enfants. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce cher malade nous donne, plus que jamais, l'exemple de toutes les vertus les plus héroïques.
" Le peu que je vous dis, mes cliers Pères, suffira pour vous dicter ce que vous avez à faire. Nous avons passé une grande partie de la nuit à écrire."
Mgr Taché supposait que la maladie venait de la carie des os, et conseillait à Mgr Grandin une opération pénible mais nécessaire.
Plusieurs docteurs de Paris, qu'il avait consultés, lui conseillaient de faire le voyage d'Europe.
Le très révérend Père Fabre lui écrivait, de son côté : " Vos missions ont encore besoin de vous. Si, pour vous guérir, le voyage d'Europe est nécessaire, n'hésitez pas."
Tous ces conseils le jetaient dans de grandes perplexités.
Il n'aurait pas voulu contrarier les desseins de Dieu, mais il craignait de mourir loin de son poste. Il écrivait à son frère, l'abbé Jean :
"Je suis revenu bien souffrant, l'automne dernier, d'un grand voyage de quatre mois. J'ai cru longtemps, et d'autres le ■croyaient aussi, qu'il me faudrait prochainement rendre compte de mon administration, et je m'y suis préparé de mon mieux. Le bon Dieu, paraît-il, m'a remis à plus tard. Les douleurs de tête et d'oreilles, qui m'ont fait tant souffrir, ont diminué au point de me faire croire parfois à une disparition complète; mais, à la moindre fatigue, elles reparaissent. Les forces ne reviennent pas, et je me trouve plus vieux à quarante-sept ans •que l'était mon père à soixante et dix ans.
" Je pensais pouvoir reprendre au printemps, ma vie de voyage; j'espérais même que ce serait le meilleur moyen de reoouvrer mes forces. J'ai dû, avant de partir, écrire beaucoup, ■ce qui m'a valu quelques atteintes de fièvre que j'ai dissimulées pour ne pas trop inquiéter mon entourage. Les préparatifs du départ ont achevé de m'abattre. J'ai pu me rendre à peine jusqu'à Edmonton où nous avons une mission, à trois heures
d'ici. Il m'a fallu y garder le lit trois jours, et enfin revenir à Saint-Albert. J'ai vu dernièrement un médecin qui se trouve ici de passage. Il m'engage à aller voir à Toronto un docteur renommé. Pour le moment, je me borne à le faire consulter. Mes missionnaires me pressent d'aller me faire soigner en France. Je ne sais à quoi je me déciderai. Je n'ai point de dévotion à aller me faire soigner ni à Toronto ni ailleurs. Je tiens beaucoup à donner mes dernières instructions à mes diocésains et à mes missionnaires en mourant à mon poste. Je suis convaincu, du reste, que maintenant ma mort serait un vrai bien pour mon pauvre diocèse. Moins que jamais je suis l'homme qu'il faut à la tête de cette jeune Eglise. Le pays change tous les jours; nous allons avoir un gouverneur; bientôt il faudra nous occuper d'élections. Je crains vraiment de compromettre la gloire de Dieu, et tout autre fera mieux que moi."
Enfin, le 15 août, les Pères de Saint- Albert apprenant le prochain passage d'un unique steamboat qui devait arriver à Edmonton, et redescendre à Winnipeg, se rendent ensemble auprès de Sa Grandeur et le supplient de profiter de cette occasion pour aller à Saint-Boniface, et de là au Canada et même en France. Depuis plus d'un an, ils le conjuraient de partir pour l'Europe, afin de recevoir les soins d'un spécialiste. Monseigneur hésitait et écrivait au Père Soulier : " Tous mes Pères me pressent de faire le voyage de France; suivant eux,, j'ai grand tort de différer. Mais que d'inconvénients à m'absenter encore ! 99
Enfin, il se laissa fléchir, et partit laissant l'administration du diocèse à la direction du Père Leduc.
Le 27 septembre, il arrivait à Saint-Boniface. Grande fut sa surprise de voir, à Winnipeg, une ville naissante, avec télégraphe, maisons de banque, etc., là où vingt ans auparavant ne
se trouvaient que le fort Garry et quelques loges dans les environs.
Le gouverneur général du Canada, le comte de Dufferin, était alors dans cette ville. Un banquet public lui fut offert, et l'évêque de Saint -Albert dut y assister en compagnie de Mgr Taché. Le discours qu'y prononça le gouverneur général lui déplut : "Son Honneur, écrivait-il, se montra très aimable avec nous. N'empêche que, dans son discours, il loua très haut la Compagnie de la Baie d'Hudson de ses efforts pour faire avancer la civilisation du pays, et sembla ignorer absolument les missionnaires. Cependant, un fait bien avéré et constaté par tous les habitants un peu anciens dans le pays, c'est que la Compagnie n'avait cherché autre chose que ses profits. Prévoyant que la civilisation ferait disparaître son influence, elle avait fait l'impossible pour la retarder, s'opposant à l'ouverture des chemins et entretenant soigneusement la légende des arpents de neige et de la stérilité de la contrée. Le gouverneur avait visité le nouveau collège de Saint-Boniface, le pensionnat et l'orphelinat des sœurs, il avait vu là des preuves manifestes des efforts de l'Eglise pour le progrès, mais, je m'en souviens bien, tout fut oublié dans le discours."
A Montréal, l'évêque de Saint-Albert rencontrait, au noviciat des sœurs Grises, une nièce, fille d'une de ses sœurs, mademoiselle Marie Anne Heurtebize, en religion sœur Grandin. Elle avait voulu, comme son oncle, se dévouer au bien des âmes dans l'Amérique du Nord, et elle lui sera d'un grand secours dans sa dernière maladie.
La mer, mare sœvum de Salluste, lui fut cruelle. . Il débarquait au Havre, le 18 novembre, après avoir essuyé une vraie tempête.
Une petite mésaventure l'attendait à l'église Notre-Dame. Un vicaire hésitait à lui permettre de dire la sainte messe, sous
prétexte qu'il n'avait pas de celebret. Monsieur le curé consulté,, et ne connaissant pas Saint- Albert, pria l'Evêque de lui nommer quelqu' autre ville de son diocèse.
— " Monsieur le curé, répondit Monseigneur, dans mon diocèse on ne sait pas ce que c'est qu'une ville." Un vicaire alla consulter les annales de la Propagation de la Foi, tandis que le curé à genoux, au bout de l'autel, observait le célébrant. Il fut vite rassuré, et, durant toute la journée, combla l'Evêque de respectueuses prévenances.
Cette mésaventure fut, entre Mgr G-randin et le curé de Notre-Dame du Havre, M. Duval, devenu, quelques années plus tard, évêque de Soissons, l'origine d'une correspondance pleine d'estime et même d'affection.
CHAPITEE XV
Travaux dans les diocèses de Paris, de Laval, de Séez— On lui offre une situation en France ; son refus — Cérémonie d'Alençon — Visites aux séminaires—Son esprit de pauvreté— Mort de Pie IX — Visite à Léon XIII — " Ici le pape n'est pas infaillible " — Réception triomphale à Saint-Albert.
Mgr Granclin venait en France pour se guérir. Il se mit d'abord entre les mains d'un spécialiste, à l'hôpital la Riboisière, mais le résultat fut assez anodin.
D'autres célébrités médicales lui- sondèrent les oreilles, prescrivirent des traitements, promirent de le guérir et finalement provoquèrent ou du moins n'empêcihèrent pas des progrès en surdité.
D'ailleurs, tout en se soumettant aux traitements qui lui étaient imposés, il ne prenait pas le temps de guérir. C'est ainsi qu'à Paris, il remplaçait le cardinal Guibert pour les tournées de confirmation et parcourait successivement les paroisses de la capitale et de la banlieue. Dominant sa souffrance, il prêchait deux et trois fois par jour.
Les évêques de Laval et de Séez, malades, lui demandèrent les mêmes services que le cardinal de Paris.
A Laval, il assista aux obsèques de Mgr Wicart. Ce saint évêque, usé par les fatigues et par l'âge, avait voulu remettre, à des mains plus jeunes, la houlette pastorale et s'était retiré dans un modeste hôtel de la ville pour se préparer à la mort. Son successeur, Mgr Le Hardy du Marais, fut frappé de l'aimable simplicité de Pévêque de Saint-Albert et songea à se l'attacher, au moins comme auxiliaire. Il pria un des amis de Mgr Grandin de lui en faire la première ouverture.
L'intermédiaire voulut s'acquitter habilement de sa mission, fit valoir les avantages de la situation, les maladies de l'Evêquemissionnaire, la surdité dont il était menacé, etc. " Dites à votre Evêque, répondit Mgr Grandin, que je lui suis bien reconnaissant de ses bonnes intentions, mais que sans hésiter, je refuse. Ma mission, dans le Nord, ne finira qu'à la mort. Si je savais devoir mourir dans un mois, je partirais de suite pour avoir la consolation de mourir à mon poste."
Cet énergique refus ne fit qu'augmenter l'admiration et l'estime de Mgr Le Hardy du Marais qui se dédommagea en nommant chanoine le frère de Mgr Grandin, l'abbé Jean, curé de Martigué. Il ne pouvait toucher plus délicatement le cœur du prélat.
Frappé de la confiance que les prêtres témoignaient à Mgr Grandin, il lui demanda, un jour, de lui dire, bien simplement, ce que le clergé de Laval pensait de son évêque. Mgr Grandin hésita, mais pressé par son interlocuteur, lui répondit :
— " Monseigneur, je vous avouerai qu'on Vous trouve trop Parisien/'
L' évêque de Laval était, en effet, doué d'un excellent cœur, animé de bonne volonté, mais son éducation aristocratique et son premier ministère ne lui avaient pas donné les leçons de choses.
L'impression que Mgr Grandin produisit dans le diocèse de Séez fut profonde. La cérémonie qui clôtura sa tournée de confirmation est significative.
Le mardi, 22 juillet, le prélat venait de donner la confirmation dans l'église de Saint-Léonard d'Alençon à huit cents enfants. Il prit place au trône, et M. l'abbé Lebreton monta en chaire. Témoin, depuis vingt-cinq jours, des éminentes vertus de l'évêque de Saint-Albert, le vicaire général de Séez crut devoir, pour l'édification du clergé et des fidèles, révéler
quelques-uns des trésors spirituels renfermés dans Pâme de ce véritable apôtre. Après avoir fait quelques recommandations aux petits enfants, il adressa à Mgr Grandin, cette touchante allocution d'adieu :
" Au moment où Votre Grandeur vient de terminer son ministère de charité, parmi nous, je vous exprime toute la reconnaissance dont le vénérable évêque du diocèse est pénétré pour le service que vous lui avez rendu. Les prêtres et les fidèles qui ont reçu votre visite vous remercient par ma bouche. Je vous dois aussi, Monseigneur, une reconnaissance toute particulière. Pendant les jours où j'ai pu jouir de votre douce et sainte conversation, j'ai mieux compris toute la vérité de la parole de saint Paul : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona ! (Eom. c. 10, v. 15) . . . En recherchant dans le séjour des bienheureux un modèle dont la vie pût me rappeler votre souvenir, j'ai arrêté mes regards sur le Eoi éternel, le Seigneur Jésus. Dans la splendeur de l'éternité, le Verbe de Dieu quitta, un jour, le sein de son Père; il descendit sur la terre, non seulement pour racheter l'homme qu'il avait créé, mais encore, par un amour ineffable, pour se faire homme comme nous.
" Vous aussi, Monseigneur, vous avez quitté, il a vingtcinq ans, la maison de votre père, vous êtes allé chez les Sauvages, et par amour pour eux vous vous êtes fait sauvage comme eux.
" Entendez-le bien, mes chers frères, Mgr Grandin s'est fait sauvage dans la bonne acception du mot : vivant de la vie des Sauvages, se nourrissant de leur nourriture plus que grossière, se revêtant de peaux de bêtes comme les Sauvages, habitant sous leurs tentes de cuir, couchant en plein air avec eux, se laissant dévorer par leur vermine ... et tout cela pour gagner des âmes à Jésus-Christ, les conduire au ciel, et
procurer à ces peuples malheureux un peu de bien-être ici-bas.
" Les traits que nous venons d'énumérer ont été connus de tous; c'est, pour ainsi dire, l'extérieur du Pontife. Les circonstances m'ont permis de contempler un spectacle plus ravissant encore. J'ai pu voir, comme à découvert, l'âme de Mgr Grandin, j'y ai- contemplé une humilité profonde, et, ce qui est le vrai cachet de la sainteté, une obéissance complète.
" L'Evangile a résumé trente ans de la vie de Notre Seigneur Jésus-Christ en trois mots : Erat subditus Mis. Que faisait Jésus à Nazareth ? Il obéissait à Marie et à Joseph. Il savait que Marie et Joseph lui étaient inférieurs en science, en dignité, en sainteté; mais il leur obéissait en tout : car, il respectait en eux l'autorité du Père éternel. Pendant les vingt-cinq jours qu'il a passés au milieu de nous, on a pu croire que Mgr l'évêque de Saint-Albert s'occupait de prédications, de confirmations. Non, mes très chers frères, son cœur avait un autre soin. Comme Jésus de Nazareth, il obéissait, regardant et respectant l'autorité de Mgr l'évêque de Séez dans le prêtre qui l'accompagnait.
" Combien de fois, Monseigneur, je vous ai prié de commencer une cérémonie, de faire une allocution, de rendre visite aux enfants des écoles, aux pauvres des hôpitaux, à des personnages constitués en dignité ! Vous laissiez à l'instant votre travail; une lettre était interrompue; votre âme voulait obéir. Combien de fois, lorsque vous parliez en public, vous m'avez demandé s'il fallait continuer encore ou arrêter le fil du discours. Et lorsque la distance ne permettait pas à votre voix de me faire cette question, votre regard se chargeait de m'exprimer votre pensée. Dieu et ses anges ont admiré tant d'humilité, et nous ne sommes que l'écho de leur voix en publiant votre obéissance.
" Daignez, Monseigneur, donner au peuple présent, dans cette
église, une nouvelle preuve de cette insigne vertu qui vous est familière.
" Vous voyez tous ces prêtres rangés autour de votre trône. Eux et moi, nous avons formé le dessein de baiser vos pieds avant de nous séparer de vous. Ils sont beaux ces pieds qui ont parcouru les forêts de l'Amérique, qui ont tant voyagé dans les neiges et sur les étangs glacés ! Quam speciosi pedes evangelizantium ! Aujourd'hui fatigués, ils ne peuvent que difficilement soutenir votre corps épuisé. Il est juste que nous leur rendions honneur. Nous baiserons vos pieds en notre nom, au nom de tous les prêtres et de tous les fidèles de notre diocèse qui ont eu le bonheur de recevoir votre visite.
" Nous n'avons plus qu'une prière à vous adresser. Ce soir, vous serez ravi à nos regards, non* pas comme Elie sur un char de feu;' cependant le char qui vous emportera, traîné par une machine de feu, nous rappelle la disparition du saint prophète. Nous vous adressons la prière d'Elisée :
" Père, laissez-nous, comme gage de votre affection, votre double vertu : " Votre esprit d'humilité profonde et de géné- " rosité au service de Dieu." Obsecro te ut fiât in me duplex spiritus tuus."
En entendant ces paroles, le pieux évêque était profondément ému; sa figure pâle indiquait assez la grandeur du sacrifice que l'on imposait à son humilité. La foule qui remplissait l'église se trouva sous le coup d'une vive impression, lorsqu'elle vit les trente prêtres qui assistaient à la cérémonie se prosterner chacun à son tour et baiser les pieds du Pontife. Parmi eux, on remarquait le frère aîné de Monseigneur, l'abbé Jean. Touchée de ce spectacle, une mère de famille, ayant l'un de ses petits garçons auprès d'elle, criait assez haut : " Comme je bénirai le bon Dieu, si mon fils devient missionnaire ! " Dans la soirée, rappelant l'honneur qu'on avait voulu lui rendre, Mgr Grandin disait : "J'ai récité le psaume Miserere mei,
DeuSj tout le temps que l'on m'a baisé les pieds. Les prêtres d'Alençon s'unirent à messieurs Lebreton, vicaire général, et Girard, pro-secrétaire de l'évêché, et tous accompagnèrent Sa Grandeur à la gare. En lui adressant leurs derniers adieux, ils assurèrent qu'eux et tout le clergé du diocèse gardait l'impérissable souvenir de sa parole et de ses éminentes vertus.
Mgr Grandin devait paraître, quelquefois, dans les salons aristocratiques. Il ne s'y plaisait pas. Ces cérémonies de parade, ces courbettes étalonnées, ces conversations oiseuses, affectées, ces témoignages d'admiration exagérés lui étaient en horreur. Il y faisait cependant grande figure. Sa haute taille, sa physionomie ouverte, son maintien simple, digne, sans prétention, le mettaient en relief. On se demandait où cet évêque des Sauvages, avait appris cette distinction si naturelle et si vraie.
Dans ces milieux, il ne courait pas après l'esprit, mais il savait s'en servir au moment voulu. Un jour, à table, un publiciste, placé vis à vis de lui, s'oublia jusqu'à ' lui poser cette question : " Monseigneur, quelle différence y a-t-il entre Grandin et gredin ? "
Souriant, sans s'émouvoir, il répondit :
" Mon cher ami, il pourrait bien y avoir la largeur de la table."
Dans une autre famille, c'était jour de réception. On l'introduisait au salon où les dames étaient nombreuses. Les toilettes étaient chatoyantes et le décolletage exagéré.
La maîtresse 'de maison s'apercevant de la surprise de l'Evêque lui fait des excuses.
— " Madame, répondit-il, je ne devrais pas cependant être trop surpris. Voilà trente ans que je vis au milieu des Sauvages ! "
Toujours en dépit de sa maladie, il parcourut aussi les grands et petits séminaires de France et de Belgique, et il fut l'instru-
ment dont Dieu se servait pour susciter des vocations religieuses, non seulement pour la congrégation des Oblats, mais aussi pour les Missions étrangères, pour la Compagnie de Jésus, et pour d'autres sociétés. " Contribuer à faire connaître et aimer le bon Dieu, même par d'autres sociétés que celle à laquelle j'ai l'avantage d'appartenir, ce n'est pas perdre son temps," disait-il. Nous l'avons déjà dit, dans ses conférences aux jeunes âmes, il avait horreur du charlatanisme. Il leur répétait souvent : "Nous pouvons bien, dans nos missions du Nord, mourir de faim et de froid, nous n'avons pas la chance de mourir martyrs. Nos pauvres missions n'ont pas même cette poésie-là. Notre vie est un long martyre, mais un martyre des plus prosaïques, connu de Dieu seul et de celui qui souffre. C'est un martyre peu apprécié. Ce qui vous attend dans l'apostolat, c'est le vrai et long martyre de tous les jours, le martyre des privations, de l'isolement, de la maladie, le martyre des injures, des outrages, des calomnies. Examinez si Dieu vous appelle. Si vous ne deviez céder qu'aux entraînements d'une imagination frivole, qu'à l'attrait de la curiosité, si vous ne cherchiez qu'un moyen de dépenser l'activité bouillante de votre jeunesse dans des entreprises aventureuses, restez chez vous; mais, si vous avez faim et soif de la souffrance, si vous voulez vous sanctifier par le sacrifice de tout vous-même, venez, vous trouverez, dans nos missions, le moyen de vous rendre utiles pour la gloire de Dieu et le salut des âmes."
Plusieurs séminaristes d'alors qui l'ont entendu, aujourd'hui prêtres blanchis par l'âge et les labeurs, nous ont dit ressentir encore, dans leur être, comme les vibrations de cette âme apostolique.
A un jeune homme qui lui manifestait le vif désir de l'accompagner, l'Evêque écrivait : " A en juger, par votre lettre, vous avez toutes les qualités requises. Cependant votre grand désir me fait craindre l'enthousiasme et ce n'est pas ce qu'il faut au
missionnaire. La vacation, pour être solide, doit être appuyée sur un grand amour de Dieu. Vous pourriez regretter les oignons d'Egypte.
" Les Annales sont belles, édifiantes ; elles sont d'ailleurs écrites pour édifier. On voit dans les missionnaires que des hommes de -Dieu, des saints. Il ne faut pas l'oublier, le sacerdoce et même i'épiscopat n'empêchent pas que nous soyons des hommes. Au ciel seulement, nous serons parfaits. Si donc, vous vous décidez à venir, que ce soit pour Dieu et uniquement pour Dieu; n'attendez que de lui votre récompense. Je préfère laisser certaines chrétientés sans prêtres que de leur donner un prêtre douteux. Vous voyez que je m'explique franchement."
Et ainsi agissait-il toujours.
Son éminence, le cardinal Deschamps, archevêque de Malines, voulut bien lui céder une relique insigne de saint Albert.
Entre temps, il ordonnait prêtre un de ses neveux, Vital Grandin, assistait à Fréjus au sacre d'un de ses frères en religion, Mgr Balaïn, évêque de Nice.
Quelques semaines furent accordées aux joies de la famille, auprès de ses frères, de sa sœur, de ses nombreux amis. Mais, pour lui, travailler c'était vivre. Dans un diocèse où l'évêque le traitait comme un frère, mais clans le diocèse duquel toute quête était interdite, il souffre horriblement et écrit, dans son journal : " Je suis ici bien soigné, trop bien soigné, mais je dois utiliser mon repos, et puisque je ne puis travailler pour mes missions, je pars." Le repos lui était odieux.
Par esprit de pauvreté, quand il voyageait seul, il prenait les troisièmes. Quand il se rendit à Angoulême, le bon Mgr Sébaux l'attendait à la gare avec sa voiture, et le pressa dans ses bras. La foule se demandait, avec étonnement, quel était ce pauvre prêtre descendant d'un wagon de troisième et reçu avec tant de vénération et de bonté par un évêque en violet.
C'est en France, qu'il apprit la mort de Pie IX. Il pleura.
Qui n'a pleuré Pie IX ? S'entretenant avec Louis Veuillot, des événements à prévoir, il reçut cette confidence de Tardent publiciste : " Je suis sans inquiétude sur l'issue du Conclave. Le nouveau pape, quel qu'il soit, sera l'élu de l'Esprit-Saint. Et, demain, le nom de Mgr Dupanloup sortirait de l'urne, que je n'aurais aucune peine à incliner devant lui ma foi, ma raison et mon cœur."
Mgr Grandin envoya immédiatement une circulaire à ses Pères, exaltant ce glorieux Pontife mort plein de jours et de gloire, et leur recommandant de prier et de faire prier pour son successeur : le pape est mort; vive le pape ! Puis il partit pour Eome afin d'assister à la cérémonie du couronnement de Léon XIII. Son entrevue avec le nouveau Souverain-Pontife fut touchante. " Je ne puis vous dire, écrivait-il, combien il a été bon et condescendant." Il aimait à raconter une distraction de Léon XIII. Celui-ci voulant offrir à l'évêque de Saint- Albert son portrait et y apposer sa signature, prit son encrier et aspergea généreusement la photographie et son bureau. " Dans les cas semblables, dit Léon XIII, en souriant, le pape n'est pas infaillible."
Mgr Grandin n'était pas guéri, mais il avait hâte de reprendre le chemin de ses missions.
Vers la mi-septembre nous le trouvons à Saint-Boniface, à la tête d'une nombreuse caravane.
Il serait oiseux de retracer les incidents du voyage. Toujours les mêmes difficultés et les mêmes privations : chevaux perdus ou morts de fatigue, charges renversées dans les rivières, longs campements clans la Prairie, tempêtes violentes, acharnement des maringouins, etc., etc. Le seul voyage de Saint-Boniface à Saint-Albert dura soixante-six jours. Sur le parcours, Monsei- 1 gneur s'était arrêté au lac Canard, mission fondée depuis peu. Laissons le Père Fourmond raconter la réception qui fut faite à PEvêque :
" Les fatigues d'un voyage aussi long que celui de France jusque dans ces contrées septentrionales de 1' Amérique, ont été pénibles pour la santé déjà ébranlée de Mgr Grandin. Aussi nous est-il arrivé bien affaibli, et, malheureusement, la saison avancée ne lui permettait pas de prendre le repos qui lui eut été bien nécessaire. Déjà la neige couvrait la terre, quoique nous ne fussions encore qu'au mois d'octobre. Ce n'était pas là une des moindres épreuves de nos chers voyageurs. S'il ne se fût agi que de leurs personnes, on eût pu, peut-être, leur procurer à chacun une paire de raquettes et leur souhaiter bon courage pour arpenter joyeusement, avec ces beaux petits souliers, les blanches et froides solitudes qui nous séparent de Saint- Albert. Mais les chers voyageurs étaient nombreux, environ quinze, et ils avaient leurs bagages et leurs vivres. Il fallait donc, nécessairement, organiser une caravane. La difficulté était telle que les plus hardis de nos métis refusaient d'entreprendre ce périlleux voyage.
" Sa Grandeur, tenant cependant à se rendre à Saint- Albert, où sa présence était si nécessaire et si désirée, eut recours, selon sa coutume, à la prière. Monseigneur pria beaucoup et nous engagea à prier. Il se recommanda en particulier à l'archange Eaphaël, compagnon de voyage du jeune Tobie : ce ne fut pas en vain. La température s'adoucit, la neige se fondit et laissa bien vite à découvert la route de nos voyageurs. Que le Seigneur en soit loué et béni !
" A l'entrée de son diocèse, Sa Grandeur avait pris les devants, avec le E. P. Leduc et la sœur Charlebois, qui venait visiter les établissements des sœurs Grises dans nos contrées. J'étais à la mission du Sacré-Cœur (lac Canard), occupé à finir la chapelle, lorsque, tout à coup, au moment où j'allais prendre mon humble repas, arriva Sa Grandeur. Avec quelle joie je courus me jeter à ses pieds et lui demander sa sainte bénédiction ! C'était un tendre ami et un ami d'enfance; c'était
plus encore, c'était un Père bien-aimé que je revoyais enfin après de longues années d'absence. Nous étions surpris, au milieu de nos travaux, et nous n'avions rien pour recevoir et fêter dignement notre saint Evêque, notre bon Père. Pas même un siège à lui offrir. Les chambres étaient faites, il est vrai, et blanchies à la chaux; la grande chapelle, qui sert d'église, était à peu près terminée; mais les premières étaient encore sans aucun meuble, et la seconde, sans autel.
" Pendant nos travaux, nous prenions nos repas assis sur le plancher, à la façon des Sauvages. Afin d'épargner à Sa Grandeur cette position pénible, je fus obliger de lui improviser un siège avec un baril. Pour table, nous plaçâmes, sur d'autres barils, une porte de chambre qui n'était pas encore montée. Heureux encore, si j'avais pu, aussi facilement, improviser un dîner et dédommager Sa Grandeur des rudes privations et fatigues du voyage. Mais je n'avais, à lui offrir, qu'un pain grossier et l'appétissant pémikan qui faisait notre petit repas ordinaire ; je manquais même de vaisselle pour le service. Monseigneur accepta, avec bonheur, notre pauvre repas, se trouvant plus heureux de partager l'indigence et les mets grossiers de ses enfants, que l'abondance et les délices des grands du monde.
" Après cette réception, si peu confortable, mais, en revanche, si pleine de douces émotions, nous partîmes pour la mission de Saint-Laurent, où nous attendaient quatre Pères : les EE. PP. Lestanc, André, Moulins et Legoff. J'avais préalablement expédié un courrier en avant pour prévenir tout le monde de la mission. Aussi, à notre arrivée, la cloche sonnait ses plus gracieuses volées, le pavillon était au clocher, et tous les révérends Pères, à la porte de l'église, en surplis, pour recevoir le vénéré Pontife, le Père bien-aimé. Les cœurs étaient si émus, que l'on pouvait à peine chanter l'antienne prescrite. Sa Grandeur donna la bénédiction du Saint-Sacrement.
Après la bénédiction, et en attendant le souper, un libre cours fut donné aux conversations; on avait tant de choses à se dire de part et d'autre depuis deux ans qu'on ne s'était vu. Sa Grandeur, surtout, avait tant à nous raconter sur son voyage, sur notre si chère et malheureuse patrie, sur notre sainte et bien-aimée mère la sainte Eglise, sur le Saint-Père, que les heures passaient vite et que le reste du jour n'y put suffire. La veillée dut être prolongée bien avant dans la nuit, malgré la fatigue de Sa Grandeur, qui semblait puiser de nouvelles forces dans le bonheur de s'entretenir avec ses enfants.
" Le lendemain, Sa Grandeur nous réunit en conférence spirituelle, et commenta, avec cette simplicité et ces accents si paternels qui ont déjà tant de fois ravi les cœurs de ceux qui l'écoutaient, ces belles paroles que lui avait adressées un jour Pie IX pour l'encourager et nous encourager tous dans les rudes travaux de notre apostolat : " En Chine, on a le vrai " martyre du sang, martyre glorieux, martyre, en quelque sorte, " poétique ; vous, mes enf ants, dans ces glaciales et sauvages " contrées, si vous n'avez pas le glorieux martyre du sang, avec u sa poésie, vous n'en êtes pas moins martyrs aux yeux du Sei- " gneur. Vous trouvez toute la réalité du martyre dans les sacri- ( fices journaliers de votre pénible apostolat ; et ce martyre, qui
est de tous les jours, de tous les instants, pourrait-il vous méri- " ter une moins belle couronne au ciel ?" Avec quel bonheur nous reçûmes ces saintes paroles comme le précieux testament du grand Pontife ! . . . "
Un autre missionnaire raconte l'entrée de Mgr Grandin dans sa résidence de Saint-Albert :
" Le jeudi, 20 novembre, nous prîmes la route de Saint- Albert. Le temps était doux : c'était une magnifique journée d'automne. Après trois ou quatre milles de marche, nous vîmes arriver deux voitures que je reconnues pour appartenir, l'une à un vieil ami de la mission, l'autre à un Irlandais établi
depuis deux an? à Saint-Albert. Je quittai alors le gros de la caravane et je partis à la suite de Monseigneur pour assister à sa réception. Tout à coup, comme nous arrivions au sommet d'une colline, d'où Ton peut apercevoir la mission, j'entendis une fusillade bien nourrie. C'étaient nos métis qui venaient escorter leur Evêque et le saluer au retour. Je pressai mon cheval, car j'étais en arrière, et je rejoignis bientôt la voiture de Monseigneur. De cinq minutes en cinq minutes recommençait la fusillade, que dominait le bruit lointain encore de la pièce de canon, que le Bourgeois du fort avait prêtée pour la circonstance. J'aimais le spectacle qu'offraient les fusils dont les canons brillaient au soleil, ces cavaliers galoppant autour de Monseigneur et tirant à cheval avec la même aisance que nos meilleurs soldats. Tout témoignait de l'allégresse dont les cœurs étaient remplis. Enfin, au son des cloches et clochettes, au bruit majestueux du canon et de la fusillade, nous arrivâmes au pont qu'il faut traverser pour gravir ensuite la côte, sur laquelle est bâtie la mission. Là, les pères et les frères, en surplis, attendaient Monseigneur. Notre population toute entière, était à genoux pour recevoir la bénédiction du Père, si longtemps et si impatiemment attendu. Pendant le chant de l'antienne Sacerdos et Bontifex, Sa Grandeur revêtit les ornements pontificaux, et les huit principaux de la place prirent le dais, sous- lequel vint ensuite se placer Monseigneur, La procession se mit en marche, gravit le coteau, en chantant le Benedictus. Quel enthousiasme ! A mi-chemin, s'élevait un bel arc de triomphe. Le E. P. Kemas, à cet endroit, adressa, avec émotion, quelques paroles à Sa Grandeur, qui, aussitôt après, entonna le Te Deum, et, toujours au bruit du canon, nous continuâmes notre route. Les bannières, les drapeaux, les oriflammes flottaient au vent; le soleil lui-même s'était mis de la partie et rayonnait comme aux jours de l'été, nous avions, ce jour-là, sur ces plages ordinairement si tristes et si deshéritées,
tout à souhait. Les cavaliers firent une dernière décharge, lorsque Monseigneur entra dans sa cathédrale, et après les prières d'usage, Sa Grandeur donna la bénédiction du Très Saint- Sacrement. Le salut fini, la procession se reforma pour conduire Monseigneur au nouvel évêché, que le bon Evêque voulut bénir avant d'en prendre possession. . .
"Après la bénédiction de l' évêché, Monseigneur, toujours en habits pontificaux, adressa la parole au peuple qui se trouvait au bas du perron. Il nous dit le bonheur qu'il ressentait de se retrouver au milieu de ses enfants, et que son plus grand désir était, maintenant, de toujours vivre et de mourir au milieu de nous. Que de larmes, larmes de joie et de reconnaissance envers le bon Dieu qui nous a ramené notre Père, ont coulé dans cette heureuse journée ! La nuit même de son arrivée, Monseigneur a beaucoup souffert de la tête; mais un abcès, venant à crever, a soulagé considérablement le cher malade, qui n'a pas eu de nouvelle attaque grave. Espérons que nos soins affectueux et aussi surtout la protection d'en haut éloigneront, de notre bien-aimé Père, les souffrances si longues et si aiguës qu'il endurait avant son voyage en France.