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CHAPITRE XV J

Tournée pastorale— La cloche de Pontmain — Requêtes délicates — Il établit l'œuvre de la Propagation de la Foi et l'œuvre de la Sainte-Enfance — Consolations et tristesses — Noirs pressentiments — Morts imprévues.

Mgr Grandin s'occupa d'abord de visiter son immense diocèse.

Dans un long voyage de six mois, il parcourut la région de l'Ouest, portant partout la bonne parole. Prêtres et fidèles reçurent de lui encouragement et réconfort.

Il note un détail de cette expédition. "Je n'ai jamais tant vu d'animaux sauvages que dans ce voyage. Du portage du fort de la Traite à l'Ile à la Crosse, j'ai vu plus de trente ours, j'en ai rencontré jusqu'à douze dans une seule journée. Nous aurions pu en tuer plusieurs chaque jour; je ne l'ai pas voulu. Nous en avions choisi deux, et n'avons pu prendre que quelques livres de viande; le reste était perdu.

Quelquefois, les deux jeunes gens qui m'accompagnaient, s'amusaient à agacer les ourses nageant devant nous et ne pouvant le faire avec autant de dextérité que notre petit canot d'écorce. L'animal impatienté se détournait, parfois menaçant, mais d'un coup de rame, nos jeunes gens s'éloignaient pour recommencer bientôt leur jeu auquel je ne prenais pas absolument plaisir."

Le voyage dans l'Est et dans le Sud dura sept mois. Piéganes et Gens du Sang lui donnèrent bien des préoccupations. " Mon Dieu ! écrivait-il, comme j'en ai assez, des voyages, et comme je me reposerais volontiers, si le repos, pour moi, pouvait s'accorder avec le devoir ! "

Que de lettres écrites en faveur de ces missions ! On se demande vraiment comment cet évêque malade, qui avait toujours un pied dans la tombe et l'autre sur tous les chemins d'Amérique et d'Europe a pu tant écrire. Il intéressait à son œuvre le Pape, l'Eglise, les évêques, l'opinion catholique par toutes sortes de sollicitation. Mgr Grandin était naturellement timide, mais le désir de faire le bien, la pensée du devoir lui faisaient surmonter tous les obstacles. Il mettait d'ailleurs tant de délicatesse dans ses demandes ! Qu'on lise cette lettre adressée à Mgr Le Hardy du Marais, évêque de Laval. La première partie contient, sur les voyages du missionnaire, quelques détails qui ne sont pas sans intérêt.

" Il y a un an, j'avais l'avantage de vous accompagner dans votre tournée de confirmation; j'avais trop d'agréments à la fois; outre l'honneur de voyager avec Votre Grandeur et son aimable grand vicaire, je rencontrais, à toutes les stations, d'anciens condisciples, des amis que je n'avais pas vus depuis bien des années et que je n'aurais revus qu'en Paradis, si Votre Grandeur ne m'avait procuré ce précieux avantage dont je lui suis vraiment reconnaissant. Je suis, aujourd'hui, en tournée de confirmation, à mon propre compte, et il me faut payer pour tous les agréments que j'avais alors. Ma calèche épiscopale n'est autre qu'une espèce de tilbury que je laisserai, dans quelques semaines, pour voyager par eau en canot d'écorce ; mais, en revanche, j'espère finir ma tournée en bateau à vapeur, ce qu'autrefois je n'aurais jamais supposé possible dans mon diocèse. Je suis en route depuis le 12 avril, et ne serai pas de retour avant la fin de septembre ou le commencement d'octobre ; je ne verrai pas autant de prêtres en six mois que j'en voyais en un jour avec Votre Grandeur; ainsi, hier, je quittais une mission, et je serai au moins trois semaines sans en rencontrer une autre. Je ne puis m'annoncer, à huit jours près, aux missionnaires que je visite; quand j'arrive, on me reçoit

et, si par quelques signes, on a pu se douter de mon arrivée, on tire force coups de fusil pour la célébrer. Je revois, parfois encore, d'anciens condisciples et des amis, toujours des frères bien-aimés et je puis dire bien-aimants, avec lesquels je passe huit ou dix jours, afin qu'ils aient le temps de me voir à l'aise, de me faire part de leurs peines, de leurs consolations et de me faire connaître leurs plans. J'ai souvent besoin, moi aussi, d'épancher mon cœur dans le leur; ces fraternelles communications font notre force et notre joie. Je pleure en arrivant, je pleure en partant, on dirait que c'est une partie du cérémonial, tant cela se fait régulièrement. Je passe aussi, de temps en temps, dans des postes, dans des campements où il n'y a pas de prêtres ; je m'efforce alors d'y donner une petite mission, de baptiser des enfants et des adultes, de préparer, à la première communion et à la confirmation, des enfants de quinze à quatre-vingts ans. Ces braves gens, que je visite ainsi, ne manquent jamais de me demander un prêtre et une chapelle. Je promets toujours le tout, et, pour ne pas mentir, j'ajoute : quand je pourrai. Mais, me dira Votre Grandeur, où ditesvous la messe, s'ils n'ont point de chapelle ? Quelquefois, dans une pauvre baraque, le plus souvent, dans une petite tente de toile, que je porte avec moi dans mon voyage d'été. J'y suis seul et les assistants sont dehors; pour les autres cérémonies, je les fais en plein air, si le temps le permet. J'ai alors l'avantage de ne jamais atteindre la voûte avec ma mitre. Et, d'une station à l'autre, où couchez- vous donc ? Toujours au même hôtel. Je me suis mis en voyage quand la neige était à peu près fondue; à peine étais-je parti, qu'il en est tombé de nouveau, et en telle abondance, qu'il y en a maintenant plus d'un pied en moyenne. Je suis arrivé, hier soir, sur les bords d'une rivière; une fois que les bœufs et chevaux ont été dételés, un de mes hommes a pris une planche de charrette et a écarté la

neige le plus possible, sur un espace de six à huit pieds; puis,

je lui ai aidé à couvrir notre parquet de branches de sapin, après avoir d'abord monté la tente; pendant ce temps, mon second engagé bûchait du bois pour la nuit et la journée d'aujourd'hui, car c'est dimanche et nous ne marchons pas. Je ne puis, bien entendu, causer qu'avec mes deux hommes, deux sauvages pur sang, mais sauvages chrétiens et un peu civilisés. L'un d'eux, que je regarde plus particulièrement comme un enfant, parce que je l'ai élevé et tiré de la misère, porte le nom d'un prélat que je vénère : il s'appelle Sébaux; c'est ainsi que nous changeons les Sauvages en Français, même par leurs noms. Après avoir soupe, quand mes sauvages ont eu conté toutes leurs histoires, visité leurs animaux, nous avons étendu une large peau de buffle sur notre matelas de branches de sapin, puis des couvertures de laine, et je me suis blotti sous ©et abri et entre mes deux compagnons.

" Ce matin, à six heures, sans réveiller ces rudes chrétiens que je voulais laisser se reposer, j'ai fait du feu, fait fondre les glaces pour avoir de l'eau, fait ma toilette et mes exercices, et, à huit heures, j'ai dit la sainte messe dans cette tente où nous avons dormi et où j'ai maintenant l'honneur de vous tracer ces lignes, ayant pour table mes deux genoux; les autres jours, nous nous levons plus matin; à part cela, tout se passe comme aujourd'hui. Mais j'ai parlé de bœufs et de charrettes; qu'estce que c'est donc tout cet attirail ? me dira Votre Grandeur. Jusqu'à présent, Monseigneur, les missionnaires du diocèse de Saint- Albert attendent, de leur Evêque, la nourriture et le vêtement. Saint- Albert étant, naturellement, la mission la mieux fournie, c'est elle aussi qui va le plus souvent au secours des autres. J'ai donc trois charrettes, qui, outre ma tente et mes provisions, contiennent différentes choses que je laisserai dans nos premières missions. Si vos bons diocésains pouvaient apercevoir ma caravane, ils ne pourraient croire que c'est un évêque en tournée de confirmation, mais un pauvre paysan qui démé-

nage. En effet, outre les instruments nécessaires à la cuisine du campement, j'emmène des bœufs, des chevaux, etc., et je dois m'occuper, un peu d« tout cela. Aujourd'hui, plus que jamais, dans tout le sud-ouest de mon diocèse, nous devons être colons afin de former nos sauvages à la culture et de les empêcher ainsi de mourir de faim ; car la chasse leur fait complètement défaut. Mon établissement de Saint- Albert n'est autre chose qu'un orphelinat considérable et une ferme modèle ; il faudrait, dans mon diocèse, vingt ou trente établissements de ce genre, et je n'en ai que trois.

" J'avais, comme je l'ai dit à Votre Grandeur, dans le temps, l'intention de dédier une de mes missions, à Notre-Dame de Pontmain. J'étais à peine de retour dans mon diocèse, qu'un de mes missionnaires, du diocèse de Bennes, chargé d'une nouvelle fondation, me demanda de la dédier à Notre-Dame de l'Espérance. Je me hâtai d'acquiescer à sa demande. La plupart des missionnaires de Saint- Albert sont du Maine et de la Bretagne, et ne peuvent manquer d'avoir une vraie dévotion à Notre-Dame de Pontmain. Les Sauvages, qui habitent cette partie de mon diocèse sont loin d'être des mieux disposés, et l'avenir de cette mission est tout en espérance. Daigne la Très Sainte- Vierge chasser le démon, qui ne quitte nos pays qu'à regret, et semble appeler à son secours des suppôts de partout, pour nous doter d'une civilisation anti-chrétienne ! Pour mettre mieux dans notre intérêt notre Patronne, je voulus de suite montrer la préférence que j'avais pour cette mission, en la dotant d'une cloche, avantage que n'ont pas plusieurs autres missions comptant six ou huit ans d'existence; et, en la donnant au missionnaire, je lui promis d'aller la bénir au mois d'août prochain. Ici, ces bénédictions se font comme tout le reste, c'est-à-dire bien simplement : il n'est, le plus souvent, question ni de parrain, ni de marraine. Le missionnaire réclama une exception en faveur de Notre-Dame de Pontmain

et je fus encore une fois de son avis ; il a voulu faire les choses aussi grandement que possible. J'ai cru, Monseigneur, que je ne pouvais ni ne devais choisir d'autre parrain que Votre Grandeur. L'évêque de Laval, qui peut appeler la Très Sainte- Vierge son aimable diocésaine, voudra bien me permettre de le représenter dans cette cérémonie. J'ose, en même temps, prier Votre Grandeur de bien vouloir trouver une marraine dévouée aussi au culte de Notre-Dame de Pontmain : je tâcherai de la faire représenter par une chrétienne des plus respectables du pays. Outre le titulaire de la mission qui me met dans l'obligation de demander à l'évêque de Laval d'être parrain de la première cloche chrétienne qu'on aura vue dans ces parages, la place elle-même porte un peu le nom de Votre Grandeur; elle n'est connue, jusqu'à présent, que sous le nom de Lac-du-Marais; ce sera maintenant " Notre-Dame de Pontmain du Lac-du-Marais." Si j'avais pu prévoir tout cela, j'aurais fait graver, sur la dite cloche, par le fondeur lui-même, cette partie si intéressante de la chronique de la nouvelle mission; j'espère qu'un de nos frères pourra, avec le burin, réparer cette omission, et les registres compléteront cette importante notice.

" J'ose compter sur votre acceptation, Monseigneur, en même temps que sur votre indulgence pour ma longue missive; ne pouvant plus parler qu'avec des sauvages, il est naturel, qu'au risque d'être indiscret, j'aie prolongé si longtemps mon entretien avec Votre Grandeur."

Monseigneur de Laval lui répondait avec le même esprit :

" Votre bonne missive m'arrive seulement et me surprend à la fin de mes tournées pastorales, que j'ai dû faire hélas ! cette année, sans le digne et saint évêque de Saint- Albert.

"Je vous remercie, de tout cœur, de l'honneur que vous voulez bien me faire, en me choisissant pour parrain de la cloche de Notre-Dame de Pontmain du Marais, au diocèse de Saint-

Albert, et j'ai la joie de vous présenter, pour marraine, madame Emmanuel Turpin de la Théardière, une de mes bonnes et excellentes diocésaines.

" Vous me permettrez, cher et vénéré Seigneur, de mettre, à votre disposition, la somme destinée aux dragées, craignant que celles-ci ne se fondent le long de la route interminable qui me sépare de Saint-Albert. J'ai été ému jusqu'aux larmes en lisant tout ce que vous souffrez pour gagner des âmes à Dieu, et, en même temps, je me sentais humilié d'avoir une part si facile de travail dans la vigne du Seigneur ! Que votre récompense sera belle ! Et nous, qu'avons-nous fait pour gagner le ciel ? 99

Sollicitant des dames de l'adoration perpétuelle des ornements pour les églises de son diocèse, il terminait ainsi sa requête : " Vous me trouverez, sans doute, bien indiscret, mesdames. J e sens, en effet, que je le suis beaucoup. Le désir de faire le bien surmonte les répugnances.

" Quand les Sauvages me fatiguent, je me dis : il faut pardonner, ce sont des sauvages. Je vous en prie, faites-le même raisonnement à mon occasion, car je me dis et suis en effet un évêque sauvage, excepté pourtant par le cœur."

L'amour des âmes le soutenait. C'est cet amour des âmes qui lui inspirait, dès 1880, une circulaire en faveur des œuvres de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance qu'il voulait établir dans son diocèse. N'était-ce pas une présomptueuse exagération ? Un diocèse si pauvre ! Un évêque mendiant !

Il prévoit les objections et y répond avec son admirable esprit de foi.

Dans le courant de ces deux années 1880-1881, Mgr Grandin eut quelques joies et bien des tristesses.

Ce lui fut une consolation de recevoir de nouvelles recrues et d'élever au sacerdoce plusieurs frères scolastiques venus de

France à la suite des expulsions des religieux. Parmi les nouveaux venus, se trouvait le Père Légal, prêtre du diocèse de Nantes, qui avait commencé son noviciat à Nancy et Pavait achevé au Canada. Le E. P. Antoine lui écrivait : " C'est un beau cadeau que vous fait le très révérend Père Général." L'esprit observateur de Mgr Taché ne portait pas un autre jugement : " Le Père Légal, écrivait-il, est en route pour Saint- Albert. Je serais bien désappointé si ce sujet ne vous donnait pas toute satisfaction."

Mgr Grandin ne manifestait-il pas une sorte de pressentiment dans sa lettre du 6 février 1882, au très révérend Père Fabre : " Parmi les sujets que vous m'avez envoyés, l'an dernier, deux sont des sujets d'élite. S'ils continuaient à être ce qu'ils s'annoncent, je croirais que l'un d'eux doit être mon successeur."

Sa joie, il savait la cueillir dans l'instruction des enfants et des pauvres Les plus abandonnés avaient sa préférence. Dans sa pauvreté, en 1881, il trouva le moyen de donner jusqu'à soixante repas par jour aux pauvres sauvages. Il ne leur distribuait pas que le pain matériel. Nous lisons dans l'Evangile que Jésus a donné deux fois du pain aux pauvres, mais son cœur toujours. Ainsi faisait l'évêque de Saint- Albert. Il ne donnait pas seulement, il se donnait.

Le dévouement de ses missionnaires lui était aussi une source de consolation. Il en était fier ! Mais comme il veillait à entretenir ce feu sacré par sa correspondance, par ses avis, par les retraites annuelles ! C'est dans ces retraites qu'il aimait à leur ouvrir son cœur, à recevoir leurs confidences. Dans ces circonstances, il était heureux de servir à table et de faire la lecture comme le dernier de ses frères.

N'était-ce pas aussi une douce satisfaction pour son cœur de constater que la vérité avait pénétré profondément chez son " peuple d'acquisition " et que c'était le sacrifice qui en avait ouvert les portes ?

C'est en Tannée 1881 qu'il fut nommé chanoine d'honneur de la cathédrale d'Angoulême. Mgr Sébaux lui 'écrivait : "Quand cette lettre, après avoir traversé l'Océan, vous arrivera dans vos solitudes glacées, vous serez inscrit parmi les chanoines d'honneur de la cathédrale d'Angoulême. Je n'attends pas votre adhésion, parce que je suis une inclination, un besoin de mon cœur.

" Votre nom, qui dit piété et parfait dévouement, honorera notre Eglise, et nous y gagnerons, car vous serez plus obligé de prier pour le diocèse et pour moi."

Il y avait, cependant, bien des épines à sa couronne.

Les épreuves de la France avaient un douloureux contre-coup dans son cœur. L'expulsion des ordres religieux frappés d'ostracisme lui fut particulièrement pénible. Ne serait-ce pas la ruine de ses missions ? Il croyait déjà voir le personnel de ses missionnaires tari dans sa source. L'heure était sombre. Il écrivait sa douleur à Mgr Perraud, évêque d'Autun : " Nous sommes affligés de toute persécution qui atteint notre sainte mère l'Eglise, mais nous sommes, en outre, profondément humiliés quand cette persécution sévit en notre patrie pour laquelle nous nous sentons d'autant plus d'amour que nous en sommes plus éloignés."

Et l'éminent évêque d'Autun lui répondait :

" Votre douleur et votre indignation sont l'écho bien fidèle de nos propres sentiments.

" Barbaras lias segetes !

" La barbarie, sous sa forme raffinée et la plus odieuse, a dispersé, non seulement les moissons, mais les germes des moissons de votre lointain et si rude apostolat. Aucune considération, tirée même de l'honneur de la France et de sa mission civilisatrice dans le monde, n'a pu arrêter des haines sectaires et aveugles ! Et nous pleurons sur des ruines ! "

Quelques jours auparavant, dans une lettre publique sur

" l'ineptie des persécuteurs/' Mgr Perraud avait fait allusion à l'évêque de Saint-Albert. La lettre était adressée aux Oblats chassés d'Àutun : " Il y a un an, disait-il, par reconnaissance pour les grands services rendus par vos Pères, à la mission civilisatrice dont ils sont les intrépides ouvriers dans les glaces du pôle Nord, le gouvernement de la reine Victoria donnait le nom d'un de vos missionnaires, Mgr Grandin, à une des stations britanniques de l'Amérique septentrionale ! Voilà ce qu'ont su faire, en dépit de tous les préjugés nationaux ou religieux, des Anglais protestants. Mais, chez vous, dans votre propre patrie, dans cette France que vous faites respecter et aimer, un gouvernement de liberté, qui s'est engagé à protéger tous les droits, et à sauvegarder tous les intérêts, ce gouvernement a fait marcher contre vous, hier, son infanterie et sa cavalerie. Il a fait cerner votre maison comme on cerne un repaire de malfaiteurs. Il a obligé de braves soldats à lever sur vos personnes consacrées leur main tremblante, tandis qu'ils se défendaient mal de leur humiliation et ne savaient pas cacher leurs larmes !

" J'ai vu tout cela

. . . quœque ipsa miserrima vidi !

" Et l'on m'empêcherait de dire qu'en dehors même de toutes les considérations de conscience et de foi, cette brutale expulsion est le fait de la plus inexplicable et de la plus inexcusable ineptie ! "

A cette époque, l'âme de Mgr Grandin était assiégée de noirs pressentiments. La civilisation qui montait vers ces régions, inaccessibles jusqu'alors, lui inspirait de secrètes terreurs. Ces steamboats qui sifflaient sur les rivières, ces locomotives, dont la fumée allait assombrir l'horizon, tous ces engins nouveaux, dont le bruit se rapprochait, il en avait peur. En vain, lui disait-on, que les distancies s'effaceraient, que l'apostolat serait plus facile, il n'était pas rassuré. Pour lui, la civilisation

violente, c'était la mort de ses Sauvages, mort temporelle et spirituelle. Les chemins de fer et les bateaux à vapeur lui apparaissaient comme les colporteurs du vice; ces machines recèleraient de mauvaises doctrines, des journaux perfides, de l'eau de feu, du poison dans leurs flancs. Les Sauvages, refoulés dans leurs réserves, s'en iraient peu à peu, familles par familles, tribus par tribus; les blancs les remplaceraient, et, on entendrait des blasphèmes là où il pouvait chanter des cantiques en montagnais et en langue crise. Jusqu'alors, il avait lutté contre la sauvagerie, ne devrait-il pas bientôt lutter contre la barbarie d'une civilisation anti-chrétienne ? Ses plus grands ennemis ne seraient-ils pas ses frères d'Europe ?

Mgr Sébaux cherchait à le rassurer : " Laissez-moi vous dire, lui écrivait-il, de ne pas vous effrayer outre mesure, des changements qui s'opèrent dans votre diocèse. L'homme de Dieu est toujours à sa place; c'est l'esprit apostolique qui a transformé le monde." 1

Mgr Taché lui envoyait les mêmes encouragements : " Mais, cher Seigneur, malgré nos misères personnelles, ne voyez-vous donc pas l'action miséricordieuse de Dieu en vous et par vous ? Avez-vous oublié ce qu'était le pays quand vous y êtes venu ? Voyez les changements prodigieux qui s'y sont accomplis dans les âmes et pour les âmes. Dieu est avec nous. Courage et confiance ! "

C'est le même langage que lui tient Mgr Lanèche : " J'ai toujours eu comme un pressentiment que l'avenir des missions sauvages du Nord-Ouest était très important, non pas à cause de ces sauvages eux-mêmes, qui semblent condamnés à disparaître partout, mais à cause de ceux qui viendraient après eux et que je croyais devoir être la race métisse qui leur est certainement supérieure. Mais voici que l'on voit, plus clairement, les plans de la Providence : c'est à la race blanche qu'elle livre, aujourd'hui, ces vastes territoires et les missionnaires

qu'elle a envoyés d'avance sont là prêts à jeter les semences dela divine parole au milieu de ces populations qui arrivent de tout côté. Je ne crains pas de le dire, l'organisation de l'Eglise

catholique en ces contrées est un fait tout providentiel, préparé pour le salut d'un grand nombre d'âmes, et pour l'avenir religieux de ce pays. Courage, cher Seigneur, vous verrez, de vos

yeux, cette transformation, et vous serez le Joseph chargé de distribuer le froment de la vie éternelle à ces nombreuses populations. Ce sera un bonheur pour moi, j'espère, de pouvoir y contribuer en vous envoyant du secours.

" Je crois bien, comme vous, que les sauvages , doivent disparaître, lui répondait Mgr Grandin, mais je voudrais pouvoir les envoyer en Paradis."

Nous le verrons bientôt lutter vaillamment pour Famé et la liberté de ses pauvres chrétiens. Ne pouvant refouler l'invasion, il ne cédera le terrain que pied à pied et, pressant sur son cœur ses Sauvages pourchassés, comme autrefois Las Casas ses Indiens, il disputera ce cher troupeau à l'envahisseur, demandant à mourir avec ceux qu'il aime.

" Forts pugnœ, intus timorés ! que voilà bien l'image de ma vie ! " écrivait-il.

La mort inopinée d'un jeune missionnaire, plein d'avenir, sur lequel il comptait beaucoup, le Père Hert, lui fit verser bien des larmes. Ce jeune Père était mort dans une courte expédition de chasse, seul, victime sans doute d'un anévrisme. Mgr Grandin raconte, lui-même, qu'il courut à la chapelle pour se plaindre à Notre-Seigneur. Il écrivait dans son journal, le 31 décembre 1881 : " Voilà l'année finie. Elle a été l'une des plus pénibles de ma vie et la suivante s'annonce assez péniblement : Fiat voluntas Dei in me et in omnibus ! "

Il passait toujours du Thabor au Calvaire, mais les stations au Calvaire étaient les plus longues. La plaie faite à son cœur par la mort du Père Hert n'était pas encore cicatrisée qu'on lui apprend la fin, tout aussi tragique, du Père Chapelière (25 juillet 1882).

Ce religieux avait la charge de la mission de Notre-Dame de Pontmain, au lac des Marais.

Chaque hiver, il lui fallait nourrir tous les enfants et il ne pouvait leur donner que de l'orge pilée et bouillie, ses res-

sources ne lui permettant pas de se procurer autre chose pour le festin de ses ehers petits anges. L'agent du gouvernement qui, aux termes du traité avec les Sauvages, devait les nourrir, refusa de le faire. Protestations, réclamations, prières, tout fut inutile.

Quand le Père faisait bonne chasse, quelques pièces de gibier relevaient un peu le menu de ses protégés. C'est dans une de ces excursions cynégétiques que le charitable et zélé pourvoyeur perdit la vie. Il était parti le 10 juillet avec des enfants et plusieurs de leurs parents pour chasser les oies sauvages, qui, à cette époque, perdent leurs plumes et sont par là plus faciles à tuer ou à capturer. Le lendemain, nos chasseurs arrivèrent sur le petit lac Salé, à vingt milles de la mission. Le gibier était abondant, et tout le monde en gaieté. La chasse commença aussitôt et promettait d'être superbe lorsque une forte tempête s'éleva sur le lac : le pauvre missionnaire, accoutumé à braver tous les dangers, se mit en devoir de rejoindre son monde qui était sur l'autre rive. Six sauvages se trouvaient dans le canot avec lui; la tourmente en ayant jeté deux hors de l'embarcation, le Père s'empressa de se porter à leur secours et c''3ist dans cet acte d'héroïque dévouement qu'il a trouvé la mort. Tous les chrétiens l'ont pleuré; tous proclamèrent le Père Chapelière, martyr de sa charité.

" On a dit, en France, écrivait Mgr Grandin, que ce cher Père était mort dans une partie de chasse. Oui, mais non pas dans une chasse comme on l'entend dans les vieux pays. Le Père Chapelière, voulant profiter de toutes les circonstances pour instruire ses chrétiens, les suivait dans leurs campements. Il est mort victime de son zèle."

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