CHAPITRE XVII
Le chemin de fer du Pacifique — Rapidité de l'exécution — Massacre des ouvriers empêché par le P. Lacombe — Conséquences — Arpentage — Townships — Homesteads — Immigrations.
Il se préparait alors un événement d'une hante importance et qui devait produire une véritable transformation des territoires du Nord- Ouest.
A cette époque, le lecteur le sait, la région un peu connue du Dominion du Canada ne s'étendait guère au-delà du bassin du Saint-Laurent. Pour se rendre an Nord-Ouest, il n'y avait ni chemin de fer, ni routes. Il fallait traverser les grands lacs, qui couvrent cette région, avant d'atteindre le grand lac Winnipeg. De Fort-Grarry ou de Winnipeg, il fallait de longues semaines d'étapes, à travers une prairie aussi vaste qu'inhabitée, avant d'arriver aux Montagnes Kocheuses ou à l'Athabaska.
Une complète révolution allait s'opérer sur cet immense territoire. Le chemin de fer du Pacifique canadien devait traverser le Dominion dans tonte sa largeur et mettre en communication directe, Montréal, terminus de la navigation sur l'Atlantique, avec Vancouver-City, point de départ de la navigation .sur l'Océan Pacifique.
C'est au mois d'avril 1875 que le gouvernement fédéral avait commencé la construction de la ligne du Pacifique; mais les travaux n'avançant qu'avec lenteur, l'Etat résolut de se substituer une société privée, et la Compagnie du chemin de fer du Pacifique canadien fut créée en 1881. La Compagnie avait un délai de dix ans pour achever les travaux. Un acte du Parle-
ment canadien, du 17 février 1881, lui accordait une subvention de vingt-cinq millions de piastres et lui concédait, en pleine propriété, vingt-cinq millions d'acres de terre, le long de la voie, avec exemption d'impôts pendant vingt ans. Pour la voie ferrée, les stations et le matériel roulant, l'exemption était perpétuelle. Afin d'activer encore la construction de la voie, le gouvernement, par un acte de 1884, avançait à la Compagnie, une somme de 22,500,000 piastres, portant intérêt à 5 % et
Gake Wikdsok (Montréal)
remboursable en 1891; mais la Compagnie n'attendit pas l'échéance et éteignit cette dette en juin 1886. Bans la suite, plusieurs modifications furent apportées à ces conventions. (*) Sur 2,907 milles (4,679 kilomètres) séparant Montréal de "Vancouver, 641 seulement avaient été construits par l'Etat.
y i) Le capital de la. société consistait en 7o millions de piastres d'actions et 35 millions de bons hypothécaires (mortgage bonds), plus des obligations s'élevant à une somme de 26 millions de piastres, provenant de l'achat des lignes d'intérêt local.
La Compagnie se mit à l'œuvre, an mois de février 1881, et sur l'impulsion de ses directeurs, sir GL Stephen, sir Donald Smith, et M. Van-Horne, les travaux furent poussés avec une telle activité que, le 7 novembre 1885, les derniers rails étaient posés. Les 1,909 milles que devait construire la Compagnie avaient été terminés dans une période de quatre ans et sept mois, c'est-àdire en un espace de temps moitié moindre que celui qui avait été primitivement fixé. L'exécution de la voie rencontra de grands obstacles en Colombie, où les montagnes avaient nécessité des travaux de protection très nombreux. On dit, cependant, qu'au nord du lac Supérieur, les travaux furent d'une exécution plus difficile et d'un coût plus élevé — par mille — que dans les Montagnes Rocheuses. Mais, par contre, du lac Supérieur aux Montagnes Rocheuses sur une étendue de plus de 2,000 kilomètres, les travaux d'art et d'infrastructure furent insignifiants. A travers l'immense Prairie du Nord- Ouest, il n'y avait guère qu'à poser les rails. Cependant un remblai fut construit presque partout pour éviter les amoncellements de neige. La facilité de construction de la voie fut telle dans ces régions que l'on pût poser jusqu'à 6 1/3 milles (10 kilomètres) en un seul jour.
Montréal est la tête de ligne du Pacifique canadien. De ce point, le Transcontinental se dirige sur Ottawa, passe au nord des lacs Huron et Supérieur et arrive à Port Arthur. Puis il s'avance, en ligne presque toujours droite, sur Winnipeg, Regina, Calgary, franchit les Montagnes Rocheuses à la passe du " Cheval qui rue," à une hauteur de 5,300 pieds, et après avoir décrit de nombreux méandres, débouche sur l'Océan Pacifique, à Port-Moody, en face de l'île de Vancouver. (x)
La pose des rails, dans la Prairie, donna lieu à un incident qui mérite d'être raconté.
Arrivés près de l'endroit où se trouve aujourd'hui Grleichen,
(I) Démange, Au Canada.
les ouvriers allaient entrer sur la réserve des Pieds-Noirs/ établis à Blackfoot Crossing (gué sur la rivière de l'Arc), et qui avaient pour chef le célèbre Pied-de-corbeau (]Croivfoot) .
Naturellement, ces sauvages n'étaient pas du tout disposés à souffrir qu'on s'emparât d'une lisière de leur réserve. Tout préparés à la résistance, ils pouvaient mettre sur pied quinze cents guerriers bien armés, et massacrer les travailleurs du Pacifique.
Le massacre paraissait inévitable, et il n'y avait pas une heure à perdre pour le prévenir. Le Père Lacombe, mis au courant de ce qui se passait, adressa dépêches sur dépêches aux autorités du Pacifique, et, quand il eut obtenu les réponses qu'il désirait, voici ce qu'il fit.
Il acheta deux cents livres de sucre, autant de tabac et de thé, plusieurs sacs de farine; et, de retour à la mission, il convoqua tous ses Indiens à un grand conseil.
Quand ils furent réunis, il donna toutes ces provisions aux chefs pour être distribués aux familles; et, le partage fait, il prit la parole :
"Maintenant, leur dit-il, j'ai la bouche ouverte, (car pour avoir le droit de parler, d'après les coutumes sauvages, il est bon d'abord de faire un présent), et je vous prie de prêter l'oreille à ma parole.
" S'il y en a un, parmi vous, qui puisse dire que, pendant les quinze années que j'ai passées au milieu de vous, je lui ai donné un mauvais conseil, qu'il se lève et le dise sans crainte." Personne ne se leva.
" Eh ! bien, mes amis, j'ai, aujourd'hui, un conseil à vous donner; laissez passer les blancs sur vos terres, et y faire les travaux nécessaires à leur chemin; ils ne peuvent pas toujours vous les enlever. D'ailleurs, ces blancs qui passent ne sont que des travailleurs, obéissant à des chefs et c'est avec ces chefs qu'il faut régler la difficulté.
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" Je leur ai fait connaître votre mécontentement, et dans quelques jours le gouverneur lui-même viendra vous voir. Il entendra vos plaintes, et, si l'arrangement qu'il vous proposera ne vous convient pas, il sera temps encore de garder vos terres et d'en expulser les travailleurs."
Pied-de-corbeau prit alors la parole, et déclara que le conseil du chef de la prière était bon, et qu'il fallait le suivre.
En conséquence, les projets de résistance furent abandonnés; et les ouvriers du chemin de fer purent traverser la réserve sans être aucunement molestés.
Quelques jours après, comme l'avait annoncé le Père Lacombe, le lieutenant-gouverneur Dewdney vint rendre visite aux sauvages, et leur dit : " Vous avez bien agi, et je vous en remercie. Voici, maintenant, ce que je viens vous proposer : en échange de la terre que le chemin de fer va prendre sur la lisière de votre réserve, je vais vous en donner cent fois autant en arrière de cette réserve ; et, si vous ne voulez pas, nous allons défaire les travaux commencés, et tracer le chemin en dehors."
Tous se déclarèrent satisfaits, et la réserve fut agrandie en conséquence du côté du Sud.
Mais, en même temps, les directeurs du chemin de fer du Pacifique canadien comprirent qu'ils devaient quelque reconnaissance au Père Lacombe, et ils la lui témoignèrent à plusieurs reprises, de diverses manières. (')
Dans cette colossale entreprise du " Canadian Pacific," il faut moins admirer la hardiesse des ingénieurs que la sûreté de vue des hommes qui surent, dès son début, asseoir sur de solides bases l'avenir économique de leur œuvre.
Il n'importait pas seulement de construire, à travers un pays aux trois quarts désert, une voie ferrée de plus de quatre mille kilomètres d'étendue. A coup de millions et de dynamite, il
(l) A. B. Routhier, De Québec à Victoria.
était aisé de surmonter les obstacles naturels. La grosse part des difficultés était ailleurs. La ligne achevée, il fallait en alimenter le trafic en attendant que le pays, auquel elle allait donner la vie, fût en état de pourvoir seul à son entretien.
Il était indispensable, également, de mettre la jeune entreprise à l'abri de -la concurrence américaine, tout en la préparant à lutter avec elle dans un avenir prochain.
Le plus sûr moyen d'atteindre ce double but était de devancer
Le lac Louise (Albekta)
sur son propre terrain la concurrence que Ton redoutait. Le plan était audacieux ; les directeurs du " Canadian Pacific " n'hésitèrent pourtant pas à en poursuivre la réalisation. Le succès le plus complet devait justifier leur hardiesse. La Compagnie entreprit la construction de tout un réseau de lignes secondaires qui devaient alimenter la ligne mère tout en favo-
risant vers le Canada une portion considérable du commerce de l'Ouest américain. Tous ces travaux avancèrent si rapidement que, vers le milieu de 1888, la compagnie du " Canadian Pacific," en dehors des 4,679 kilomètres de sa ligne mère, possédait déjà 3,900 kilomètres de voies secondaires qui pénétraient, de toutes parts, au centre des districts agricoles ou industriels les plus riches des Etats-Unis ! Le bill MeKinley devait être la réponse du peuple américain au défi que lui portait sa jeune mais entreprenante voisine du Nord. (*)
L'inauguration du Pacifique canadien devait avoir, pour conséquence, d'ouvrir une nouvelle et rapide voie de communication entre l'Europe et l'Extrême-Orient. De Liverpool au Pacifique par Montréal- Vancouver, le trajet ne sera plus que de dix à onze jours. Avec un peu plus de vitesse de la part des paquebots de l'Océan Indien,' on pourra faire le tour du monde en quelques semaines. Les rêves de Jules Verne sont réalisés.
Mais, la conséquence la plus frappante de la création de la nouvelle ligne devait être de transformer complètement les riches territoires du Manitoba et du Nord-Ouest, de donner une valeur considérable à des terres qui, naguère, en étaient dépourvue, et de faire affluer, dans ces pays fertiles et si peu peuplés, des convois d'émigrants venus de tous les points du monde. De jeunes cités vont s'élever, comme par enchantement, en deux ou trois ans.
Il est vrai d'ajouter que le génie inventif des Américains a su perfectionner jusqu'à l'invraisemblance les moyens de locomotion, et cinq jours de chemin de fer se supportent plus aisément, en Amérique, que quelques heures passées dans nos boîtes étriquées d'Europe.
Il n'est pas ici seulement question des compartiments de luxe dans lesquels le voyageur trouve buffet, bibliothèque, fumoir,
(1) A travers le Nord-Ouest Canadien — De Bouthillier-Chavigny.
salle de bain et peut vivre aussi confortablement que dans un hôtel de première classe. Mais ce que l'on ignore assez généralement ce sont les soins dont on entoure les immigrants. A vrai 'dire, les wagons, réservés par la Compagnie aux immigrants, sont de véritables " sleeping cars " dépouillés de tout leur appareil de luxe. Mêmes dimensions et distributions identiques. De part et d'autre de l'allée centrale sont fixés des sièges mobiles qui, accouplés deux à deux, forment de vrais lits sur lesquels, vers le soir, roulés dans leurs couvertures, s'endorment les futurs colons pour rêver de la fortune, à la conquête de laquelle ils s'élancent. Aux deux extrémités de ces wagons, et dans des compartiments parfaitement isolés, deux énormes poêles en fonte, sont installés en permanence. L'un sert à chauffer le compartiment d'hiver, le second, toujours allumé, est mis gratuitement, par la Compagnie, à la disposition des ménagères qui auraient quelques provisions à faire cuire. Un réduit spécial est également ménagé pour les fumeurs. (1)
Déjà un tracé de chemin de fer entre Edmonton et la rivière la Paix est en voie d'exécution, ce qui facilitera encore la transformation du pays. (2)
Dans le but de faciliter la colonisation de ces régions, qui peuvent recevoir facilement cent millions d'habitants, le gouvernement canadien fit procéder à l'arpentage des terres, dans presque toute la partie cultivable.
Dans chaque province, les terres furent divisées en blocs de
(\) De Bouthillier-Gha vigny.
(1) Au moment où nous traçons ces lignes, le parlement fédéral vient de voter la construction d'un second transcontinental de l'Atlantique au Pacifique, construction qui sera effectuée en partie par le gouvernement, en partie par la compagnie du Grand-Tronc. Passant plus au nord que le Canadian Pacific, cette voie ouvrira d'immenses contrées à la civilisation en même temps qu'elle offrira à l'Angleterre le trajet le plus court vers le Japon et la Chine.
douze milles carrés. Chaque bloc renferme quatre townships ou cantons, dont chaque côté a six milles de long, formant ainsi une superficie de trente-six milles carrés. Chaque mille carré
Les Trois Sœurs, Canmore (Alberta)
(640 acres) représente une section et porte un numéro d'ordre. De ces trente-six sections, deux sont destinées aux établissements scolaires; deux autres appartiennent à la Compagnie de la Baie d'Hudson qui se les était réservées, lors de la cession au gouvernement fédéral, de ses possessions territoriales; les trente-deux autres sont pour les colons.
Chaque section est divisée en quatre carrés de cent-soixante acres, ou soixante-quatre hectares, et renferme deux homesteads et deux préemptions. Le homestead est le lot que reçoit le colon qui a formé une demande de concession. Cette concession est gratuite et il n'y a qu'à payer un droit de dix piastres (50 francs) pour entrer en possession. Celui qui avait obtenu un homestead avait en outre, au moins, dès le début, un droit de
préemption, de préférence à tout autre, sur les cent-soixante acres qui touchaient à son homestead, moyennant un prix de dix à quinze francs l'acre. Le concessionnaire d'un homestead est obligé d'en mettre en culture une partie déterminée ; il est tenu, en outre, d'y résider six mois de l'année et d'y construire dans le délai de trois ans une maison. Ces conditions, une fois remplies, il devient propriétaire incontesté et incontestable du sol, sans avoir eu à payer autre chose, à l'origine, qu'un droit de dix piastres.
Lorsqu'il fut procédé à cet immense arpentage, on prit, pour base, le quarante-neuvième parallèle qui sert de frontière, entre les Etats-Unis et le Canada, et le méridien le plus rapproché à l'ouest d'Emerson.
Grâce aux encouragements prodigués aux colons par le gouvernement canadien, des milliers d'émigrants accoururent vers le Nord- Ouest. L'appoint principal était incontestablement fourni par la race anglo-saxonne, venue, soit d'Europe, soit de la province d'Ontario. Venaient ensuite, mais dans une moindre proportion, les Canadiens-français de la province de Québec et des Etats-Unis. Le nombre des Français de France était insignifiant.
Les Français émigrent peu. De 1885 à 1896, pendant que l'Angleterre et l'Irlande envoient au loin 2,244,890 habitants; l'Italie, 1,420,916; l'Allemagne, 890,199; l' Autriche-Hongrie, 750,000; la Suède et la Norvège/ 462,270; le Portugal, 213,238; la France ne voit sortir que 125,000 émigrants, c'est-à-dire dix-huit fois moins que la Grande-Bretagne, six fois moins que l'Allemagne, trois fois moins que la Suède et la Norvège.
Les Français émigrent peu; pourquoi ? Est-il vrai qu'ils n'ont pas l'esprit colonisateur ? Mais qu'est-ce que l'esprit colonisateur, sinon l'initiative, l'intrépidité qui s'exalte devant les difficultés, le savoir-faire ingénieux et inventif qui tourne les obstacles,, quand il ne peut les emporter de vive force ? Ce sont là des qualités qui étaient bien françaises.
Peut-être le caractère national a-t-il subi une fâcheuse métamorphose. " On dirait que je ne sais quelle marâtre s'est emparée du jeune Français, et nous l'a changé en nourrice : le jeune homme qu'elle nous présente n'est plus le Français d'autrefois, hardi, entreprenant, plein d'initiative, mais un être timide, banal et étroit clans ses vues." (*)
Cette marâtre, c'est l'influence néfaste de l'Etat. En tout bon Français, écrit M. Aynard, il y a un fonctionnaire qui sommeille. Sur cent élèves, observe M. Demolins, il n'y en a pas vingt-cinq qui rêvent une carrière indépendante. Or, dans les administrations officielles, enseignement, magistrature, armée même, on respire une influence mortelle pour la virilité des caractères et pour les initiatives originales et hardies.
Prenez la nature la plus chaude, la plus généreuse, la mieux douée; pour l'atrophier, il n'y a rien de tel que le laminoir des administrations. C'est pitié de voir ce jeune lion qu'on a muselé, qui ne sait plus rugir, et auquel on a arraché les dents et scié les griffes, pour qu'il devienne cet être correct et insignifiant qu'on appelle un fonctionnaire; cet esclave, auquel on ose dire : voilà le cercle d'idées dans lequel vous emprisonnerez l'âme de vos enfants ; vous n'irez pas à la messe, etc., etc.
Hélas ! même en émigrant dans les colonies françaises, le jeune Français ne pourra pas briser les mailles de ce réseau de fer.
Les Français émigrent peu. La cause ? On pourrait la trouver dans la diminution de la famille. L'atelier, le bureau, l'usine tuent la famille, tandis que la vie des champs en favorise l'épanouissement. L'abbé de Cazalès disait à la Convention: " Ce sont nos cadets qui ont fait nos colonies ; mais bientôt vous n'aurez plus de cadets."
( I ) Forbes, S. J.
Il ne disait que trop vrai. Si la France ne colonise pas, ne serait-ce pas parce qu'elle n'a plus d'enfants ? (*)
Donc, peu de Français de France venaient dans le Nord- Ouest, mais on voyait bon nombre d'Allemands, de Hollandais, de Hongrois, d'Irlandais, d'Italiens, etc.
L'élément français, qui tenait la tête à l'époque où la Compagnie de la Baie d'Hudson fit l'abandon au Canada de ses droits suzerains, tomba vite au second rang. Il aura besoin de toute son énergie pour maintenir ses droits.
Bientôt des villes s'élèveront sur les foins foulés par les camps des guerriers, et les blés se balanceront là où des milliers de bisons mugissaient à l'aspect des chasseurs.
(1) Qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée. Nous nous reprocherions de jeter dans l'illusion des natures inaptes à la colonisation.
Il n'y a pas de place dans le Nord-Ouest pour les employés de bureaux, les commis de magasins, les hommes de professions libérales.
11 n'y a pas de place pour les apathiques, les inertes, les inconstants. Ne doivent émigrer que les amis de la culture. Le succès ne dépendra pas de l'étendue des connaissances agricoles du fermier,mais surtout de son aptitude, de son énergie au travail, de sa persévérance, de son application constante à subordonner la culture avec les exigences du climat.
CHAPITEE XVIII
Sauvages désorientés— Fanatisme du gouvernement — Tracasseries des fermiers et des agents — Riposte de l'Evêque — "Un héros du Nord-Ouest" — Mandement collectif des évêques de la province de Québec — Concessions obtenues — Effervescence de la colonie de Saint-Albert — Fidèles compagnes de Jésus — Jubilé épiscopal.
Les sauvages s'habituaient difficilement à leurs étroites réserves. Ne. voyant pas, dans la culture, un résultat immédiat comme dans la chasse, ils ne pouvaient se résoudre au travail. D'ailleurs les buffles avaient disparu. Les provisions fournies par le gouvernement et les patates qu'ils pouvaient recueillir étaient vite consumées, et alors c'était la faim. Se tenant auprès des centres habités par les blancs, ils allaient être ravagés par l'immoralité et par tous les désordres qui accompagnent l'oisiveté. Plusieurs allaient jusqu'à prostituer leurs femmes pour se procurer l'eau de feu. " J'en connais, disait Mgr Grandin, de ces personnages décorés du titre de gentilshommes se promenant fièrement aujourd'hui au bras d'une jeune épouse blanche, qui ont, assez longtemps, vécu avec des sauvagesses louées ou achetées, et congédiées depuis avec leurs enfants."
Parqués sur leurs réserves, les sauvages dévoraient avec amertume les répugnances de leur demi-captivité.
" Il faut avoir vu, disait Mgr Taché, il faut avoir vu l'indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies; se draper, avec complaisance, dans sa demi-nudité; promener son regard de feu sur des horizons sans bornes; humer une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part ailleurs;
se complaire dans une sorte de royauté qui n'avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de la dignité !
" Il faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant, jusqu'à une sorte d'enthousiasme religieux, les péripéties, les chances et les succès d'une chasse qui n'a jamais eu de parallèle !
" Oui, il faut avoir vu tout cela et voir le sauvage d'aujourd'hui, traînant sa misère; privé de son .incomparable indépendance; dans un état continuel de gêne et de demi- jeûne; ayant ajouté à ces vices les dégoûtantes conséquences de l'immoralité des blancs !
" Il faut avoir vu tout cela, et l'avoir vu sous l'influence de la sympathie, pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages aujourd'hui."
Les ministres protestants ne craignant plus d'être scalpés, s'établissaient dans toutes les réserves. L'or, les présents, la morale facile, faisaient des adeptes. Le sectarisme se manifestait sous toutes les formes; il était d'ailleurs au pouvoir.
C'était, en effet, principalement l'opinion publique de l'ancien Haut-Canada, devenu province d'Ontario, qui avait poussé le gouvernement canadien à l'acquisition du Nord-Ouest. Cette province, nous l'avons dit, était en grande partie envahie par les loyalistes, c'est-à-dire par ces colons de la Nouvelle-Angleterre qui demeurèrent loyaux et fidèles à l'Angleterre quand leurs concitoyens du Nouveau-Monde s'en séparèrent. Entreprenants, énergiques, âpres au gain, comme leurs voisins les Yankees, mais imbus d'un fanatisme religieux et national fomenté et entretenu par les nombreuses sociétés orangistes, les habitants de cette province voyaient, dans la colonisation du Nord-Ouest par leur race, le moyen d'asseoir définitivement la prépondérance de l'élément anglais et protestant dans la Confédération. Aussi les chefs politiques du Haut-Canada, maîtres de la majorité dans le ministère fédéral, affectaient-ils
un profond dédain pour les droits, les sympathies, les intérêts- I
des anciens habitants, les French half-breeds ou métis français.
C'est ce même fanatisme de race et de religion qui réglementera plus tard le régime scolaire, et qui, dès 1882, multipliait les obstacles à l'évangélisation des sauvages par les prêtres catholiques.
Partant de ce faux principe que presque tous les sauvages étaient protestants, partout, du moins dans le diocèse de Mgr Grandin, des agents ou des fermiers protestants furent préposés à la surveillance des réserves. Un seul fermier était catholique,., et, sous un vain prétexte, on ne tarda pas à le révoquer.
Des réserves presque exclusivement catholiques étaient gratifiées d'une école protestante. Les deux poids et les deux mesures étaient manifestes. Quand il était question d'établir une école catholique, dans une réserve où se trouvait déjà uneécole protestante, la réponse était négative; mais les protestants pouvaient librement dresser leur tente dans une réserve possédant déjà une école catholique.
On voyait ce fait inouï dans certaines réserves : l'école catholique peuplée d'enfants laissée sans ressources, et, à côté, l'instituteur protestant grassement rétribué à la tête d'une école vide.
Les sauvages qui refusaient d'envoyer leurs enfants aux écoles protestantes étaient souvent privés des rations. On leur enlevait leurs outils et leurs animaux. C'était le marchandage non pas du morceau de pain, mais du morceau de bœuf, le crois ou meurs de la secte.
La multiplicité des réserves était un grand obstacle au zèledes missionnaires. Us auraient voulu établir, comme autrefois, des centres où ils auraient convoqué les Sauvages, mais ceux-ci ne pouvaient s'éloigner de leurs réserves sans autorisation.
Les employés subalternes du gouvernement auraient voulu cantonner les missionnaires eux-mêmes, limitant leur action à.
-certaines réserves et confiant les autres aux ministres des différentes églises. " On aurait dit, écrivait Mgr Grandin, qu'une injustice, commise par un membre du gouvernement, devenait justice."
Fatigué du feu continuel de cette petite guerre, il s'en plaignit au commissaire des Sauvages. " Depuis trente ans, Monsieur, nous évangéiisons les Sauvages au prix de bien des souffrances, et au milieu des dangers. Nous sommes habitués aux épreuves. Les tracasseries et les injures dont nous sommes victimes, se changeraient-elles en persécution ouverte, que nous ne reculerions jamais d'un pas." L'agent répondit, simplement, qu'il fallait observer les clauses du traité; mais, précisément, l'Evêque se plaignait de ce qu'on ne les observait pas.
Mgr Grandin n'entendait pas incliner sa houlette pastorale devant les faisceaux des dictateurs. Jl adressa au ministre de l'Intérieur une lettre qui est un monument de justice, d'éloquence et d'honneur.
" Je n'aime pas à constater le mal : c'est seulement lorsque je ne puis plus reculer devant l'évidence que je retire ma confiance. Eh ! bien, Monsieur le Ministre, vous me forcez à croire que j'ai eu tort d'avoir confiance en vous, parce que vous pouvez corriger les griefs dont je me plains, et vous les augmentez. Il ne m'est plus possible de faire supporter la responsabilité aux commissaires, agents et autres officiers. Evidemment, ils reçoivent un mot d'ordre, et ce mot d'ordre, d'où peut-il venir ? Cette persistance à ne tenir que des employés protestants, auprès des réserves, n'est évidemment pas sans arrière-pensée. Il faut bien me rendre à l'évidence. Je constate, par une foule de preuves, dont j'espère vous donner les détails, que c'est un parti pris chez le Département Indien de nous maltraiter, je pourrais dire de nous persécuter; et ce Département se personnifie en vous, parce que vous en êtes la tête.
" Constatant ce parti pris de nous maltraiter, nous devons, de
notre côté, prendre le parti de nous défendre. Je ne vois le moyen de le faire qu'en publiant les mille taquineries et injustices dont nous sommes les victimes. Je devrai, dans ce cas, faire connaître l'abus déloyal que vous avez fait d'une de mes lettres en ne la publiant pas en entier et, par là même, en lui donnant un sens tout autre que celui qu'elle avait en réalité. Il me sera pénible d'en venir là, mais je crois, en conscience, que c'est un devoir de ma charge et je reculerai d'autant moins devant ce pénible devoir que ma carrière est plus proche de sa fin. Bientôt, sans doute, je devrai aller rendre compte à Dieu, le seul que je craigne en réalité, de mon administration, et je tremblerais de paraître devant Lui en administrateur infidèle. C'est donc mon plan bien arrêté, et je n'y renoncerai que si on me rend justice."
Il prépara un mémoire détaillé, bien nourri de faits, au sujet des tracasseries du Département Indien, et le soumit à ses confrères dans l'épiseopat. Après l'avoir lu, Mgr Taché lui écrivait :
" Outre les assertions et les preuves fournies par Votre Grandeur, j'en sais assez personnellement pour croire à une volonté bien déterminée du Département, d'enrayer, autant que possible, l'action des missionnaires catholiques au milieu des aborigènes du Nord-Ouest.
" Quand le Canada a pris possession du pays, il n'a trouvé que des sauvages pacifiés entre eux, et prêts à accepter le nouvel ordre de choses.
" Il était impossible, à qui peut joindre deux idées ensemble, de ne pas reconnaître l'action civilisatrice du prêtre au milieu de ces hordes, autrefois si cruelles et si barbares.
" La conjuration du silence a pourtant paru de bon aloi ; puis, après avoir gardé le silence, on a commencé à ise servir des heureux résultats obtenus pour écarter ou détruire l'influence de ceux qui avaient assuré ces résultats au prix des plus grands sacrifices, des plus pénibles labeurs, voire même, des dangers de chaque jour.
<e Pour détruire l'influence catholique, on multiplie, à notre détriment, les faveurs les plus marquées envers des gens qui n'ont jamais eu la pensée de pénétrer dans le pays quand l'accès en était difficile, et qu'il y avait danger. Aujourd'hui, sous l'égide du gouvernement et la protection de ses nombreux employés, ces apôtres du jour sont partout où nous les avons précédés, persuadés qu'on les aidera toujours à nous supplanter ou à nous amoindrir."
La lettre de Mgr Laflèche n'était pas moins significative :
" Les faits nombreux que vous citez prouvent à l'évidence qu'il y a eu deux poids et deux mesures pour les missions protestantes et les missions catholiques. Tandis que l'on favorisait visiblement les premières, on a refusé bien des fois, aux secondes, l'aide et le secours auxquels elles avaient droit.
" Les choses ont été poussées quelquefois jusqu'à une véritable persécution contre vos pauvres sauvages catholiques. C'est là une violation flagrante de la constitution de notre pays, qui garantit, à tous ses sujets, la liberté religieuse. L'ensemble des faits et leur enchaînement font voir qu'il y a eu un véritable plan habilement suivi pour opprimer, peu à peu, et ruiner les missions que vous avez fondées avec l'aide de vos dignes et zélés coopérateurs depuis plus de quarante ans, au prix de tant de dures privations et de tant de dangers, au milieu de ces nations barbares. Vous avez largement contribué à adoucir les mœurs cruelles de ceux mêmes qui sont demeurés infidèles jusqu'à ce jour.
" Vous êtes, naturellement, le père et le protecteur de ces pauvres enfants du désert qui ont embrassé la foi catholique, et je comprends combien cette conduite, de la part d'hommes, à qui, avec vos missionnaires, vous avez rendu de si grands services pour l'administration gouvernementale de ces vastes régions, a dû affliger votre cœur d'évêque et d'apôtre ! Vous avez
donc rempli un devoir sacré devant Dieu et devant les hommes en prenant, avec tant de courage et de constance, la déf ense des droits religieux de ces infortunés sauvages, en réclamant devant les autorités fédérales l'observation fidèle des engagements contractés solennellement envers eux par les traités et par des lettres ofnci elles."
Pour calmer l'évêque de Saint- Albert, on lai promit une enquête. Le Père Gendreau, procureur à l'Université d'Ottawa, fut délégué à cet effet dans le Nord-Ouest. Il n'eut pas de peine à constater la vérité du mal, mais son rapport resta lettre morte dans la poussièret des cartons.
L'âme de Monseigneur gémissait. Ses chères écoles ! Comment les multiplier ? Comment même les soutenir ? Et, cependant, elles étaient nécessaires. Pour sauvegarder l'enfance, et pour la sauvegarder pratiquement, il fallait même des écoles industrielles où les enfants n'apprendraient pas seulement à lire, écrire et compter, mais où ils prendraient, le goût du travail et d'une vie stable en maniant l'outil et en cultivant la terre. Quelque prospères que furent les écoles de Saint-Albert et de l'Ile à la Crosse, elles ne suffisaient pas. Les missionnaires se multipliaient, se créaient instituteurs, mais ce ministère ne pouvait être que transitoire. Se serait-il donc usé dans tant de labeurs pour voir maintenant la plus tendre partie de son troupeau livré à la gueule du loup ? Non, il n'en sera pas ainsi, il ne livrera pas ces âmes qu'il a conquises par tant de labeurs, tant de prières et tant de larmes.
*" Si c'est un crime d'aimer son troupeau, c'est le mien," écrivait-il au très révérend Père Fabre. Si notre mission est de souffrir pour consoler ceux qui souffrent, il y en a une autre non moins noble, c'est de conserver la justice aux faibles en résistant à ceux qui sont forts."
" Cet agneau devient lion." disait-on. Il disputera, en effet,
pied à pied, son cher troupeau à l'envahisseur. Pour la création d'écoles nouvelles il faut des ressources, et son cœur n'est pas encore guéri de l'insuccès de l'œuvre qu'il avait rêvée; il tentera un nouvel essai, et ira lui-même plaider sa cause auprès du gouvernement.
Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa
Et il partit plein de confiance, mais aussi d'abandon à la volonté de Dieu. " Je veux le bien, écrivait-il, par tous les moyens en mon pouvoir. Si ces moyens me manquent, je les demande; si on me les accorde, je suis reconnaissant; si on me
les refuse, je ne m'en attriste pas outre mesure, car je ne travaille que pour le bon Dieu et le bien de mon diocèse; et je sais que je serai récompensé, non suivant mes succès, mais suivant mes efforts et ma bonne volonté. Je demande, avant tout, le droit de passer en faisant le bien."
Il s'empressa d'annoncer son arrivée au gouvernement et aux évêques du Canada, voulant attirer, sur les misères de son diocèse, le secours officiel de l'un et la charité des autres.
Le Pacifique canadien n'arrivait encore qu'à la place connue par les Métis sous le nom de Tas d'os, aujourd'hui Régina, capitale du Nord-Ouest. Monseigneur s'y rendit pour prendre le train, et arriva bientôt à Ottawa.
Il descendit au collège, chez les Oblats, ses frères en religion, mais Mgr Duhamel le réclama chez lui. " Ce cher prélat, disait-il, a vraiment fait déverser la bonté à mon égard." En effet, l'évêque d'Ottawa et le Père Tabaret, supérieur du collège, l'accompagnèrent dans presque toutes ses démarches, et elles furent nombreuses. Il multiplia ses visites, intéressant les ministres à sa cause ou plutôt à la cause de ses chers abandonnés. Il vit, plusieurs fois, l'honorable premier ministre, sir J. Macdonald, le lieutenant-gouverneur du Nord-Ouest, sir Edgar Dewdney, et même le très honorable marquis de Lorne, gouverneur général du Canada. Le mémoire qu'il leur remitfit impression. L'honorable sir Hector Langevin, ministre des Travaux publics, lui fut d'un inappréciable secours.
Sous ce titre, " Un héros du Nord-Ouest," YEtendard, journal de Montréal, traçait ce saisissant portrait de l'Evêque missionnaire.
" Depuis plusieurs jours, les divers bureaux du Parlement, à Ottawa, sont quelque peu surpris des visites fréquentes d'un inconnu qui ne devrait point l'être. Jeune encore, il porte déjà une glorieuse couronne de cheveux blancs, marche péniblement et semble avoir beaucoup souffert. Ses traits respirent la paix
d'une conscience pure, sa voix module des sentiments vrais et sincères, son cœur est droit et désintéressé, toutes choses rares, il faut l'avouer, dans les froides régions de la politique. Aussi, surpris d'abord et intrigués, tous bientôt, protestants comme catholiques, s'inclinent sur son passage et cherchent, dans son regard franc et limpide, comme un repos de tant d'œillades tortueuses et même fausses dont ils sont les témoins journaliers.
" Qui est-il ? que veut-il ? à quoi s'obstine-t-il ? Vous n'avez qu'à l'approcher, vous le saurez. Il n'est point un diplomate, il n'est point un homme politique, il n'est point un entrepreneur à la piste d'un contrat avantageux pour lui : il n'a donc point de mystères et, ce qu'il cherche au prix de visites cent fois plus pénibles que les travaux les plus durs, il le dit à tout le monde avec une conviction et une noble simplicité qui vous séduisent, vous enchaînent et vous captivent.
" Séduit moi-même, enchaîné et captivé, je me suis promis de faire partager quelque peu mes sentiments aux lecteurs de l'Etendard.
" Quand les barbares se ruèrent sur l'empire romain, ils firent bien des ruines; ils en eussent fait plus encore, si les papes et les évêques ne leur eussent opposé, au nom de Dieu, des paroles de paix et de miséricorde. Une croix à la main, ils protégèrent leurs persécuteurs d'hier et leur assurèrent une demeure tranquille.
"Aujourd'hui, dans le Nord-Ouest, non plus la barbarie, mais, ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation, refoule de plus en plus les pauvres tribus sauvages. On leur prend' leur terrain de chasse; on les force, par la famine, à changer leurs mœurs et leurs habitudes de vie; quelquefois, même, en dépit du gouverneur, on leur apporte, avec l'immoralité, des injustices contre lesquelles elles se récrient. Qui viendra plaider leur cause ? qui intercédera pour elles ? qui fera entendre
leurs plaintes trop justifiées ? qui, sinon encore l'évêque, le missionnaire-martyr ?
" Vingt-sept ans durant, il a souffert comme les Sauvages, il a pleuré avec eux; il les a suivis dans leurs chasses d'été, visités dans leurs campements d'hiver. Il était là, alors qu'ils scalpaient encore, et s'ils ne le font plus, c'est grâce à la parole de charité qu'il leur a fait entendre. Comment son cœur ne serait-il pas devenu celui d'un père pour eux ? Comment ne battrait-il pas à l'unisson avec le leur et comment ne ressentirait-il pas vivement leurs privations, leurs besoins et leurs anxiétés ?
" Espérons que nos ministres comprendront ces sentiments, qu'ils continueront, sous ce rapport, les glorieuses traditions de nos pères et donneront à l'Evêque-missionnaire plus que de simples espérances : des actes marqués au double sceau de la justice et de la sympathie.
" Au reste, s'ils ont vraiment à cœur la colonisation rapide et sûre du Nord-Ouest et s'ils ne veulent pas se mettre dans la honteuse nécessité d'exterminer les Sauvages, comme nos voisins le font, ils ne sauraient mieux faire que de favoriser les missions catholiques."
Tout en visitant les personnages officiels, Mgr G-randin se prodiguait pour ses missions. Cet incorrigible du zèle prêchait partout où il trouvait une chaire pour y porter la parole, un peuple pour l'entendre.
Le 1er janvier 1883, Son Eminence, le cardinal de Québec, voyait ses suffragants réunis autour de lui. Mgr Grandin sollicita d'être entendu. Il parla si bien en faveur de ses pauvres sauvages, Mgr Duhamel et Mgr Lanèche furent, pour lui, de si bons avocats, qu'on décida l'envoi, dans toute la province, d'une lettre collective signée du cardinal et de tous les évêques du Canada, pour recommander une quête annuelle en faveur des écoles du Nord-Ouest. Mgr Grandin fut prié de préparer
lui-même le mandement. En outre, par une lettre commune, les évêques voulurent bien recommander l'évêque de Saint- Albert et ses œuvres au gouvernement fédéral.
Le mandement parut, écrit de bonne encre, avec cette simplicité naturelle et pénétrante qui est l'éloquence des choses. On y. lisait : . . . Autrefois, la France pouvait faire beaucoup pour ces missions du Nord-Ouest. Non seulement, elle envoyait de dévoués missionnaires, mais encore elle y faisait parvenir l'or de sa merveilleuse charité. Aujourd'hui, par suite d'événements pénibles que tous connaissent, elle ne peut plus faire autant, et peut-être le jour n'est pas éloigné où les Oblats missionnaires du Nord-Ouest ne pourront guère compter que sur les catholiques du Canada. Suppléons à ce que ne peut accomplir notre ancienne mère-patrie et habituonsnous à prélever sur nos ressources l'obole du missionnaire et l'impôt du sauvage."
Après avoir imploré la charité des fidèles, l'Evêque faisait un appel à tous les laïques de bonne volonté susceptibles de devenir frères coadjuteurs.
" Mgr Grandin, au nom de tous les évêques du Nord-Ouest, ose espérer qu'il se rencontrera, au Canada, de braves jeunes gens qui voudront s'associer à l'œuvre des missionnaires en qualité de frères convers. Si, après avoir éprouvé leur vocation, messieurs les curés les trouvent aptes, par leur vertu, leur énergie et leur courage, à remplir un jour ce ministère humble, mais méritoire, ils sont priés de les diriger sans crainte vers le noviciat des EE. PP. Oblats de Lachine. Ces jeunes élus du Seigneur y seront reçus à bras ouverts et apprendront, dans le silence, l'humilité et l'abnégation, à se dévouer au salut des pauvres sauvages. Après un an, passé dans cette sainte maison, ils seront envoyés dans le Nord-Ouest, et y deviendront des auxiliaires précieux pour le missionnaire, en enseignant à l'enfant de la forêt à travailler sous le regard de Dieu et à se rendre utiles à eux-mêmes et à la société."
Qu'on ne s'étonne pas de l'insistance du prélat en faveur des frères coadjuteurs. Dans les pays civilisés on peut difficilement se rendre compte de leur rôle. Le missionnaire, quelquefois seul, durant des années, au milieu des peuplades sauvages,, trouvait dans ces humbles collaborateurs un inappréciable secours. " Nos frères convers, disait l'Evêque, sont des missionnaires bien humbles, sans prétention, et qui, dans leur sphère, ont. concouru et concourent encore beaucoup à l'avancement des missions et de la civilisation. Quelques-uns d'entre eux excellent comme charpentiers, forgerons, mécaniciens, tailleurs, cordonniers, etc.; tous ont du dévouement et de l'esprit de sacrifice; tous travaillent comme -des mercenaires et, comme le prêtre et l'Evêque lui-même, n'attendent que du bon Dieu le prix de leurs services."
Mgr Grandin avait un faible pour ces humbles serviteurs du Christ. Il aimait à prendre ses récréations avec eux, les entourait de son respect, et leur témoignait la charité la plus délicate..
Le mandement eut des résultats fort appréciables. La quêteproduisit 6,648 piastres qui furent partagées entre les diocèses du Nord-Ouest et le vicariat apostolique de Pontiac.
Dans une > lettre publique adressée au journal l'Etendard,. Mgr Grandin, après avoir remercié les évêques, le clergé et les fidèles de la province de Québec, résumait ainsi les concessions obtenues du gouvernement : "Le gouvernement, près duquel j'étais venu plaider la même cause, s'est, lui aussi,, décidé à venir aider l'abnégation et les sacrifices surhumains de mes missionnaires. Il va fonder des écoles industrielles dans le Nord-Ouest et m'aider à soutenir un de mes établissements. J'emporte, de plus, l'espérance qu'il ne s'arrêtera pasen si bon chemin et que, devant les résultats que nous obtiendrons par la grâce de Dieu, il ne tardera pas à assurer ce bienfait à un plus grand nombre de nos pauvres enfants sauvages.
" Outre cela, le gouvernement a bien voulu nous assurer la possession des terres que nous défrichons depuis tant d'années •et sur lesquelles nous nous proposons d'habituer nos petits orphelins au travail des champs et à la vie civilisée. Un magistrat, partageant notre foi et parlant notre langue, nous a été aussi promis et c'est, dans ces régions éloignées, un avantage plus précieux que beaucoup pourraient s'imaginer et dont pourtant nous avons été privés jusqu'à ce jour.
"Plusieurs des documents officiels ont déjà été signés; les autres, je l'espère, le seront bientôt. L'honorable sir Hector Langevin a été assez bon pour se charger de me les obtenir; et, en ses mains, je le sais, mes intérêts, ou mieux, les intérêts de Dieu et du pays ne sauraient péricliter."
Pendant que Mgr Grandin s'occupait à Ottawa de ses chers sauvages, la colonie de Saint-Albert était en ébullition.
Des experts envoyés par le gouvernement fédéral étaient arrivés dans la colonie afin •d'arpenter ces immenses territoires. Deux sortes d'arpentages étaient reconnus: l'un général à tout le Canada, et l'autre particulier à certaines localités. L'arpentage général consistait à diviser tous les territoires en townships, sections et quarts de section. Ces townships comprenaient une étendue de six milles carrés ou trente-six milles de superficie, les lignes allant toujours du nord au sud et de l'est à l'ouest. Mais là où existaient des colonies, établies longtemps avant qu'aucun arpentage ait eu lieu, lorsque ces colonies surtout avaient pris naissance et s'étaient développées sur le bord d'un lac ou d'un cours d'eau, à moins de tout bouleverser, un arpentage spécial était requis. Il fallait, ou ruiner ces colonies, ou leur accorder une division de terres en rapport avec les premières prises de possession, avec la topographie du pays, avec les droits péniblement et courageusement acquis.
Le gouvernement, donc, avait envoyé des arpenteurs dans le îsTord-Ouest. Ces messieurs, comprenant de suite que la colo-
nie de Saint- Albert ne pourrait jamais admettre un système général d' arpentage par townships, prièrent le Père Leduc de •donner avis à la population de Saint- Albert qu'ils ne voulaient nullement; par leur travail, méconnaître ses droits à un arpentage spécial subséquent. Ils demandaient, par son entremise, que la population ne s'inquiétât nullement de les voir tirer leurs lignes nord et sud, est et ouest, à travers ses champs et ses propriétés. C'était, selon eux, uniquement affaire de formalité, et le moyen de continuer plus facilement leur arpentage par townships, une fois en dehors de la colonie. Après eux, un arpenteur spécial viendrait à Edmonton. Effectivement, •quelques semaines plus tard, cet arpenteur établissait ses premiers jalons. Les gens étaient contents, les choses allaient pour le mieux, lorsqu'arriva d'Ottawa l'ordre de cesser ce travail, avec avis à la colonie de Saint-Albert de se contenter de l'arpentage général.
Cet ordre injuste ne fut pas plutôt connu que le mécontentement fut à son comble. Les habitants ne parlaient de rien moins que de repousser l'injustice par les armes. La plupart de ces terrains étaient possédés même avant l'annexion des territoires au Canada. Qui défendra leurs droits ? Qui empêchera la ruine de la colonie ? Deux délégués, dont le Père Leduc, furent •envoyés au gouvernement d'Ottawa pour plaider leur cause. Une souscription fut ouverte, et la population, malgré sa pauvreté réelle, souscrivit généreusement une somme de six cents piastres, soit environ trois mille francs, pour les frais du voyage.
Mgr G-randin appuya de toute son influence les réclamations des délégués et finalement l'arpentage spécial fut accordé. Les colons ne devaient pas être troublés.
Encore au Canada, Monseigneur reçut une nouvelle qui le réjouit vivement. L'immigration envahissante rendait nécessaire l'établissement de pensionnats, d'écoles un peu supérieures
où l'on pût enseigner l'anglais. Les sœurs Grises, qui se dévouaient avec tant de zèle, ayant surtout pour but les œuvres de charité, n'acceptaient les écoles et les écoles supérieures surtout qu'avec répugnance. Prévoyant le nombre d'écoles à fonder, elles avaient prié Monseigneur de s'adresser à d'autres congrégations. •
Le pauvre Evêque avait frappé à bien des portes et n'avaient reçu que d'honnêtes refus. Les missions en perspective étaient si lointaines, si difficiles, si pénibles !
Enfin, le 26 mars 1882, il avait écrit en France à la révérende Mère Petit, supérieure générale des Dames dites Fidèles compagnes de Jésus. Après un tableau fidèle, peu encourageant, des difficultés présentes, Monseigneur ajoutait : " Je ne vous demande pas de faire un sacrifice pour moi, ma bonne mère, je ne demande pas cela même à mes frères en religion. Vos filles •se sacrifieront pour Dieu et pour le salut des âmes."
Cette lettre et les conditions peu engageantes n'épouvantèrent pas cette digne supérieure qui répondit simplement : " Monseigneur, vous nous demandez un sacrifice, nous le ferons."
Ces religieuses arrivèrent à Ottawa vers la fin du mois de mai 1883. Avec elles se trouvait le R. P. Soulier, assistant général des Oblats, envoyé par son supérieur général comme visiteur des missions du Nord-Ouest.
Laissant la nombreuse caravane d'ouvriers apostoliques se diriger directement sur Saint-Albert. Monseigneur et le R, P. Soulier visitèrent la partie Est du diocèse.
Dans ce long voyage, le Père visiteur put savourer, sinon les poudreries d'hiver, du moins les amabilités des maringouins, les campements nocturnes, la saveur du pémilcan, etc. On dit même que pour traverser un certain marais, l'évêque de Saint- Albert était tout heureux de porter sur ses épaules son compagnon souffrant.
Le Père Soulier, habitué aux chemins de fer et aux voitures publiques, supportait difficilement les lenteurs du voyage. Mgr Grandin avait beau lui dire que des chevaux toujours attelés et ne mangeant -que l'herbe des prairies ne résisteraient pas à une course constante, il fallait se hâter. Or, il arriva que les chevaux tombèrent et qu'il fallut camper au milieu de la forêt, sans eau et sans pâturage. Un repos de plusieurs jours s'imposa. (£ Nous voilà bien avancés d'avoir voulu aller trop vite," disait gaiement l'Evêque. Plus tard, il ajoutait : " Ce bon Père était autrement habile pour conduire les religieux et les missionnaires que pour conduire les chevaux dans un long voyage."
Il y avait déjà vingt-cinq ans que le Père Grandin avait reçu, à Marseille, le caractère épisciopal. Cet anniversaire ne pouvait passer inaperçu.
De quelle joie fut salué son retour à Saint-Albert ! Quarante missionnaires Oblats s'étaient réunis pour célébrer les noces d'argent de celui qu'ils aimaient comme le plus tendre des pères, et qu'ils vénéraient comme un saint.
Le soir, 15 septembre, toutes les cloches de la cathédrale et du couvent furent mises en branle, puis eut lieu, dans la grande salle de l'évêché, une réunion d'une suave intimité. Monseigneur fut visiblement ému quand il se trouva en présence de quarante missionnaires à genoux.
Dominant son émotion, le Père Leduc lui offrit les vœux de tous et termina ainsi :
" Cette fête est notre joie, notre gloire à nous : la gloire du Père rejaillit si bien sur les enfants ! Mais ces enfants, qu'offrent-ils à leur père dans ce jour à jamais béni que nous donne le Seigneur : " Hœc dies quam fecit Dominus ? "
"Nous vous offrons, Monseigneur, nos cœurs avec toute l'affection dont ils sont capables ; nous mettons à vos pieds notre dévouement le -plus complet à l'œuvre qui vous est confiée et
qui est l'œuvre de Dieu par excellence, et nous vous remettons l'obole que nous avons pu recueillir de nos parents, de nos bienfaiteurs, de nos amis.
" Maintenant, Monseigneur, voyez ces ornements pontificaux : chasubles, chapes, dalmatiques, grémial, splendide humerai, ce magnifique missel et son indispensable accessoire, car rien n'a été oublié. Ces ornements sont tout brillants de l'or le plus pur, et décorés de délicieuses broderies. Voyez inscrite votre devise favorite : Infirma mundi elegit Deus; la devise de notre famille religieuse : Pauperes evangelizantur; et ce cri du cœur : Vitali optimo Patri. Ce présent vraiment digne d'un prince de l'Eglise et de l'anniversaire que nous célébrons, vous est offert par l'affection toute filiale d'un neveu, en tout, digne de son oncle vénéré. Honneur, action de grâces à monsieur l'abbé Augustin Grandin, qui s'est imposé de grands sacrifices personnels, et a su intéresser à cette œuvre nombre d'amis généreux, dont les noms seront religieusement conservés. A vous, Pontife vénéré, au neveu pieux et dévoué, à tous ces généreux auxiliaires, nous disons de tout cœur : Ad multos annos !
" Ces superbes lampes, ce magnifique ostensoir, d'où viennentils ? D'un ami généreux, d'un bienfaiteur insigne de la cathédrale, de votre vicaire général honoraire, monsieur l'abbé Piron qui dit avec nous : Ad multos annos !
" A présent, Monseigneur et bien-aimé père, rendons-nous au pied du tabernacle; deux anges adorateurs nous y ont précédés. Ils sont l'image fidèle de votre ange gardien et de celui du diocèse. Ce chef-d'œuvre est né de l'affection, du travail humble, persévérant, dévoué d'un membre de la communauté, d'un bon frère convers, véritable Oblat de Marie Immaculée. Ces anges ont pris naissance dans le cœur de l'excellent frère Brochard; son amour pour son Evêque a dirigé son ciseau. Il vous offre ces anges en répétant avec nous ces cris de tous nos cœurs : Ad multos annos !
"Enfin, jetez un dernier regard autour de vous, Monseigneur; tout vous rappellera le dévouement sans bornes des chers frères convers. Ces constructions, objet de tant de travaux, de peines, de fatigues, ces champs que le bon Dieu a vaillamment bénis, ce moulin, ressource de la mission, tout cela est l'œuvre de nos bons frères, dont les noms, trop nombreux pour être cités ici, viennent se ranger à la suite du nom de leur doyen, l'excellent frère Bowes, et sont inscrits dans votre cœur et dans le nôtre. Ces bons et dévoués fils de la famille et de Votre Grandeur vous disent à l'envi, eux aussi : Ad multos annos !"
Le E. P. Visiteur prend alors la parole : " Monseigneur, dit-il, je vois avec bonheur les magnifiques présents qui vous sont offerts;, ces ornements sont splendides, précieux à tous les titres. Ce que j'ai à vous offrir est peu de chose auprès de cettemagnificence de dorure et de broderie. Permettez-moi pourtant, Monseigneur, de vous remettre ce calice, ce missel, souvenir de notre Père général; c'est le don de l'administration de notre chère Congrégation, c'est le présent des expulsés. Le présent est peu de chose en lui-même; mais, Monseigneur, il. vous rappellera néanmoins le sentiment de regret, d'affection sincère du chef de la famille et de la Congrégation toute entière à l'égard de Votre Grandeur. Laissez-moi aussi, Monseigneur,, vous féliciter d'avoir ainsi mérité l'affection si profonde, si respectueuse, si sincère de tous les pères et frères de ce vicariat,, de ce diocèse à la tête duquel vous avez été providentiellement placé pour le plus grand bien de tous. Je suis heureux, Monseigneur, de me trouver à cette fête de famille, et je remercie le bon Dieu de ce que je puis ainsi vous offrir mes vœux et ceux de l'administration générale."
Monseigneur ne peut contenir son émotion et sa voix se perd dans les larmes qui jaillissent de ses yeux. " Oui, mon Révérend Père, s'écrie-t-il, je suis touché et reconnaissant de cet attachement, de cette affection et de ce respect si sincères dont je suis
l'objet de la part de tous les membres de mon vicariat. Oui, je suis heureux de ce souvenir du Père général et de l'administration, souvenir que je reçois par votre entremise avec la plus vive satisfaction. Mais l'honneur qu'on veut me faire aujourd'hui ne m'appartient point à moi seul; il doit, avant tout, revenir à la Congrégation toute entière. C'est elle qui a tout fait ici; c'est elle qui a fondé cette église de Saint-Albert; c'est elle qui m'a donné le moyen de faire le bien, de créer des missions en me fournissant la plupart des pères et des frères qui m'entourent. L'honneur qu'on veut me faire aujourd'hui, doit revenir aussi à Y Œuvre de la Propagation de la Foi, à celle de la Sainte-Enfance, et à tous les membres de mon vicariat. Si j'ai fait un peu de bien, je ne l'ai point fait seul, et même je sens que, grâce à ma faiblesse et à mes misères, j'ai dû retomber lourdement parfois sur ceux qui m'entourent. J'ai ' dû m'appuyer sur eux, et ils ont certainement senti le poids dont je les chargeais. C'est parce que je suis faible, c'est parce que j'ai connu mon impuissance que j'ai mis, dans mes armes, le roseau s* appuyant sur la Croix.
" Tenez, mon Eévérend Père, permettez-moi une comparaison ; et pourquoi ne la ferai- je pas lorsque l'Esprit- Saint lui-même, dans nos livres sacrés, se sert du même sujet de similitude ? Dans ce pays-ci, nous voyageons souvent en traîneaux tirés par des chiens. Quatre chiens vigoureux sont attelés à la suite les uns des autres à ce genre de véhicule, dans nos voyages d'hiver; celui de devant est le plus estimé, parce que c'est lui qui guide et qui conduit les autres; pourtant, ce n'est pas le meilleur, ce n'est pas celui qui travaille, qui se fatigue le plus ; le travail, la peine sont pour ceux qui suivent. Eh ! bien, je suis à la tête de ce diocèse ; c'est moi qu'on honore le plus aujourd'hui; mais, ces honneurs appartiennent à d'autres aussi, ■ et doivent rejaillir sur eux beaucoup plus que sur mon indigne personne."
Evidemment le E. P. Visiteur et les missionnaires protestèrent contre ce que Monseigneur disait de lui-même.
Les sœurs de la Charité, les habitants de Saint- Albert vinrent à leur tour lui offrir leurs vœux. Ces derniers étaient Canadiens, Français, Irlandais, Métis, Sauvages; Monseigneur leur recommanda de ne faire qu'un cœur et qu'une âme. Dans cette circonstance comme dans bien d'autres, on le comparait à' saint Jean, répétant sans cesse : Aimez-vous les uns les autres.
Le prestige de l'Evêque catholique était tel que l'évêque protestant vint lui-même à Saint-Albert, accompagné de sa dame et d'une nombreuse suite offrir ses hommages au jubilaire.
Le lendemain fut grande fêté dans le pays. La cathédrale ne put contenir les fidèles qui arrivaient, non seulement des points les plus reculés de Saint-Albert, mais d'Edmonton et des stations environnantes. A la messe solennelle, le Père Lestanc fit un admirable commentaire de la devise du jubilaire, Infirma, mundi elegit Deus.
Monseigneur voulait répondre, mais il ne put dominer son émotion, sa voix se perdit' dans les sanglots. L'expression de son amour paternel pour ses collaborateurs, pour ses diocésains ne se fit jour qu'à travers ses larmes, et son émotion gagna toute l'assistance. Il ne put que donner, à son peuple, la bénédiction papale que Home lui avait envoyée.
L'Evêque acceptait ces réjouissances pour entretenir l'esprit de famille, les rapports d'affection avec ses enfants. Dans l'intime de son cœur, il s'agissait simplement, pour lui comme pour l'Apôtre, " d'oublier ce qui est par derrière, pour s'étendre vers les choses qui s'offraient devant lui." Il écrivait dans son journal : " L'essentiel, c'est que tout cela serve à la gloire de Dieu ! "