‹ Mgr. GrandinChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Soulèvement des Métis — Causes — Mgr Grandin signale le danger — Riel — Gabriel Dumont — La guerre — Gros-Ours, ses déprédations — Les Pères Fafard et Marchand massacrés — Riel se rend — Soumission des rebelles — Douleur de i'Evêque — Accidents de voyages.

Nous devons revenir en arrière pour expliquer les origines du terrible drame qui ensanglanta 'le diocèse de Mgr Grandin, en 1884. On nous pardonnera de nous étendre sur les péripéties de cet événement qui eut de si graves conséquences pour le pays.

Lorsque le gouvernement fédéral, issu de l'Acte d'Union de 1867, voulut prendre possession des immenses territoires que venait de lui céder la Compagnie de la Baie d'Hudson, il eut à lutter contre de graves difficultés.

La Compagnie de la Baie d'Hudson ne s'était jamais préoccupée de faire un cadastre, chose fort peu nécessaire dans un pays, où tout le monde se sentait au large, et où nul ne pouvait éprouver l'envie d'empiéter sur son voisin. Les Métis s'étaient établis un peu partout, surtout sur les bords de la Eivière Eouge. Pleins de dédain pour ces sang mêlés, les chefs du gouvernement fédéral envoyèrent, dans le Manitoba, des arpenteurs chargés de désigner l'emplacement des settlements futurs. Ceux-ci opérèrent sans façon et prétendirent disposer, à leur gré, des terres occupées par les Métis. Les droits de possession de ces derniers étaient cependant indiscutables en fait; leurs réclamations méritaient certainement d'être prises en considération. L'attitude insolente des arpenteurs, leurs propos

imprudents, donnèrent à penser aux Métis que, dans l'opinion des " annexants," les droits, sans titres, ne seraient que des droits sans valeur. Une inquiétude sourde d'abord, bruyante ensuite, se manifesta dans le pays.

Les Métis réclamèrent des titres de propriété ou une indemnité équitable en cas d'expropriation. Comme il n'était pas fait droit à leurs requêtes répétées, ils prirent les armes, établirent, à Fort-Garry, un gouvernement provisoire, qui arbora le drapeau blanc fleurdelisé, avec la harpe d'Irlande, et se donna bientôt pour chef un de ses membres, Louis Riel (1869).

Louis Riel était né en 1844, à Fort-Garry. Métis, comme ceux dont il prenait la défense, il possédait, cependant, peu de sang indien dans les veines. Fort intelligent, il avait été remarqué par Mgr Taché, qui l'avait envoyé finir ses études au séminaire de Montréal. Eloquent et énergique, il sut acquérir rapidement une influence considérable et se trouva tout désigné, au jour du soulèvement, pour prendre la direction du mouvement. Il publia une déclaration de droits, dans laquelle il revendiquait pour les Métis le droit absolu de propriété sur leurs terres.

Le cabinet fédéral entra en négociation avec Riel, reconnaissant ainsi implicitement l'existence de son gouvernement, et une députation fut envoyée à Ottawa pour discuter les termes d'un arrangement.

Ce fut alors que les chefs des Métis commirent une faute, très explicable sans doute, dans les circonstances difficiles où ils se trouvaient, mais qui devait leur susciter l'implacable animosité des Anglais.

Une tentative de soulèvement contre le gouvernement de Riel avait eu lieu et quelques prisonniers du parti anglais furent enfermés au Fort-Garry : L'un d'eux, Thomas Scott, orangiste d'Ontario, parvint un jour à forcer les portes de sa

prison et se livra à des voies de fait sur les hommes chargés de sa garde. Une première fois, on se contenta de le menacer, mais, à la suite de nouveaux actes de violence, il fut traduit devant une cour martiale, condamné à mort, le 3 mars 1870, et exécuté le lendemain.

Le gouvernement fédéral, pour apaiser les Métis, avait eu Fhabileté de rappeler, en toute hâte dans son diocèse, Mgr Taché, qui se trouvait à Rome. En même temps, l'hiver était mis à profit pour organiser une colonne expéditionnaire qui, sous les ordres du colonel Wolseley, devait rétablir Tordre matériel. Mais Mgr Taché, dont l'influence était considérable, parvint à tout concilier, et à l'arrivée de la colonne Wolseley, Tordre était rétabli. Sur Tintervention de leur Evêque, les Métis obtinrent d'importantes satisfactions; ils furent en droit de réclamer une concession de 240 acres par tête. Au lieu d'être gouverné comme un territoire absolument dépendant du pouvoir central, le district de la Rivière Rouge était érigé en province autonome sous le nom de Manitoba. Un lieutenantgouverneur, des ministres responsables, deux Chambres, Tune à vie, l'autre élective, devaient assurer le fonctionnement du régime parlementaire. L'usage du français se trouvait légalement consacré. Mais Riel était exilé pour cinq ans.

Pourquoi le gouvernement ne voulut-il pas étendre à tout le Nord-Ouest les sages règlements inclus dans " l'acte de Manitoba ? " Il aurait, par là, empêché bien des ruines et préservé bien des vies. Il était si raisonnable d'accorder alors aux Métis ce qu'on fut obligé de leur accorder plus tard, des scrips, des titres légaux les rendant propriétaires de leurs terrains ou de terrains équivalents.

Les causes de mécontentement des Métis du Nord-Ouest, en 188-4, étaient identiquement les mêmes que celles de leurs concitoyens du Manitoba en 1869. Les délais déplorables qu'apportait toujours le gouvernement à leur octroyer les scrips de terre, auxquels ils avaient droit, les irritaient profondément.

Le gouvernement ne pouvait pas se plaindre de n'avoir pas été prévenu. Déjà, on avait pu constater plusieurs faits de violence de la part des Métis, à la suite du sans-gêne des Européens.

Trois ans auparavant, ils avaient appelé Mgr Grandin à Edmonton. Il s'agissait de faire rendre justice à l'un d'eux dont un Anglais voulait ravir les terres. Celui-ci se hâtait de bâtir sa maison pour s'assurer la propriété du terrain.

L'Evêque, tout en reconnaissant leurs droits, ne put que les encourager à s'adresser à la justice. Mais les magistrats demeuraient indifférents et aveugles.

Se voyant privés du secours du gouvernement, les Métis s'assemblent, protestent, veulent se rendre justice, et prestement précipitent la maison de l'Anglais dans la Saskatchewan.

Tout en menaçant d'avoir recours à la justice et à la loi, juges et policemen se gardèrent bien de se montrer, et l'Anglais dut se résoudre à transporter sa construction plus loin.

De tels actes, Mgr Grandin avouait ne pouvoir les conseiller, mais il ne pouvait les blâmer. Ce fait, d'ailleurs, n'était pas isolé. " Ce sont des faits de ce genre, dit le prélat, malheureusement trop communs, sur lesquels la justice locale fermait les yeux, qui ont amené la révolte des Sauvages et des Métis de Batoche. Elle eut été générale sans nous."

Désireux de soutenir leurs droits, les Métis allèrent chercher Eiel, dont le prestige était encore le même. Elu député du Manitoba, il avait eu la hardiesse de se rendre à Ottawa, en 1874, pour prendre possession de son siège; mais, dans la crainte d'être emprisonné — le gouverneur d'Ontario avait promis 5,000 piastres pour sa capture, — il s'était retiré aux Etats-Unis. Il se trouvait à Mentana, en 1884, maître d'école dans une maison dirigée par les Pères Jésuites, lorsque les Métis du Nord-Ouest vinrent le chercher.

Même avant l'arrivée de Eiel, Mgr Grandin se rendait compte des colères qui grondaient sourdement et qui pouvaient faireexplosion. Dès le mois d'octobre (1884), il en avait prévenu' le lieutenant-gouverneur : " Kiel, dont on ne iparlait plus, lui écrivait-il, redevient un personnage important. J'apprends que les Sauvages eux-mêmes en parlent comme d'un demi-dieu qui apportera l'aisance et le bonheur chez tous. Si donc, il arrivait quelques émissaires de la part de Kiel, j'en redouterais singulièrement les effets."

Bans une autre lettre au ministre des Travaux publics, il précisait davantage : " Je déplore cette façon du gouvernement d'afficher un vrai mépris du pays. Messieurs les membres du gouvernement ne devraient pas ignorer que les Métis, aussi bien que les Sauvages, ont leur orgueil national, et s'irritent du mépris dont ils se croient victimes. Une fois poussés à bout, ni prêtres, ni évêque ne pourront leur faire entendre raison. Je vous supplie donc, Monsieur le Ministre, d'user de toute votre influence, pour qu'il soit tenu compte de leurs justes demandes."

En .pleine tournée pastorale, à Saint-Laurent, il reçut lesconfldences des Métis. Eiel était avec eux. Citons le journal de Mgr Grandin : " Eiel, Gabriel Dumont, Maxime Lépine, etc., prirent la parole et se plaignirent de n'être point appuyés par le clergé. Je répondis que, ne connaissant pas leurs revendications, nous ne pouvions être, ni pour eux, ni contre eux. Si vous réclamez les faveurs auxquelles votre titre de premiers occupants vous donnent droit, nous serons avec vous, mais jamais nous ne pourrons appuyer une révolution. Eiel nia, dans une conversation privée, que le pensée d'une révolution fût dans leurs plans."

L'Evêque approuvait pleinement la plupart des réclamations des Métis, mais il était dans son rôle, en empêchant, autant qu'il le pouvait, une tuerie inévitable.

A la demande de Kiel, il donne pour patron, à la nation métisse, saint Joseph, et pour patron secondaire, saint Jean- Baptiste, premier patron des Canadiens-français, avec fête nationale fixée au 24 juillet, un mois après les grandes fêtes nationales des Canadiens.

" Eiel, écrivait Monseigneur, me fait l'effet d'un homme fort exagéré, aussi bien en religion qu'en politique. Je crains qu'il ne devienne fou. Plusieurs Pères partagent mes craintes, ainsi que plusieurs Métis, mais la généralité de ces derniers le regardent comme un oracle."

Monseigneur crut devoir encore, à plusieurs reprises, faire part de ses craintes au gouvernement. On n'en tint pas compte. Pour économiser quelques milliers de piastres, le gouvernement allait en dépenser des millions, «sans compter le sang qui allait être versé.'

Cependant les Métis avaient formulé une déclaration de droits qui fut votée à l'unanimité et transmise au gouvernement fédéral. Ç)

Durant quelques mois, l'agitation se poursuivit sans sortir de la forme légale et constitutionnelle. Elle s'étendait, non seulement chez les Métis de race française placés, au nombre de 2,000 environ, sur les deux rives de la Saskatchewan, entre Battlef ord et Batoche, mais aussi chez les Métis de race anglaise

( I ) Cette réclamation portait sur les sept points suivants : 1° Subdivision en provinces des Territoires du Nord-Ouest ; 2° Octroi aux Métis de la Saskatchewan des mêmes avantages territoriaux concédés aux Métis du Manitoba ; 3° Délivrance de titres de propriété aux colons en état de possession ; 4° Vente de 500,000 acres de terre du gouvernement pour en appliquer le produit à l'établissement d'écoles, hôpitaux H autres institutions du même genre pour l^s Métis, et à l'octroi de semences et machines agricoles aux Métis pauvres; 5° Réserve de 100 cantons de terre à distribuer dans l'avenir aux enfants des Métis ; 6° Subvention d'au moins 1C00 piastres pour l'entretien d'une école dirigée par des religieuses dans chaque établissement métis; 7° Amélioration du sort des sauvages.

Un grand nombre de détails de ce chapitre sont tirés de l'ouvrage de M. Georges Démanche, Au Canada.

et écossaise groupés aux environs de Prince-Albert. Ces derniers ne furent pas les moins ardents à encourager Riel, à le lancer en avant, pour l'abandonner, avec empressement, au jour du danger. Sans ce concours, sur lequel Riel croyait pouvoir compter, celui-ci n'eut peut-être pas poussé les choses à bout

A force d'attendre le redressement de leurs griefs, les esprits s'aigrissaient. Il y a loin, il est vrai, des bords de la Saskatchewan à Ottawa, mais la construction du chemin de fer du Pacifique, achevée, depuis quelque temps, jusqu'aux Montagnes Rocheuses, rendait les communications incontestablement plus rapides, et malgré les lenteurs inhérentes à l'administration dans tous les pays du globe, les Métis avaient peine à comprendre comment leurs réclamations sommeillaient si longtemps à Ottawa et se considéraient comme abandonnés à eux-mêmes, victimes de dénis de justice répétés, et, ne comptant plus aux 3^eux du gouvernement. De là à un soulèvement, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi. La patience des Métis était à bout, leur confiance en Riel était immense, et celui-ci, qui passait presque pour prophète, résolut d'user de son ascendant pour lever l'étendard de la révolte, non avec la folle pensée de lutter contre tout le Canada, mais avec l'espoir d'obtenir, par la crainte, la réalisation de toutes ses demandes.

Cette détermination pouvait être condamnable, mais le gouvernement fédéral de son côté, n'avait rien fait pour la prévenir. Et, quand il se décida à accorder les premières satisfactions, il était déjà trop tard. Le 30 mars, une commission de trois membres était nommée pour s'enquérir, à bref délai, des réclamations des Métis. Mais déjà la poudre avait parlé, et la commission ne parvint sur les lieux qu'après la pacification.

Le rôle de pacificateur n'est pas toujours sans ennui. Bon nombre de Métis accusaient les missionnaires de les abandonner.

Des meneurs intéressés à la révolte leur disaient que leurs prêtres étaient vendus au gouvernement et s'entendaient avee lui pour les exploiter et les rendre malheureux.

Les Sauvages eux-mêmes, surtout les infidèles, entendant les missionnaires parler d'apaisement, ajoutaient foi à ces rumeurs.

La nouvelle de l'arrivée de la police montée, seule force publique chargée du maintien de l'ordre dans le Nord- Ouest, précipita le mouvement. Craignant pour sa sécurité, Riel convoqua, en toute hâte, ses partisans à Batoche, petit village situé' sur la rive droite de la Saskatchewan du sud, et les détermina à la résistance. Pour les armer et les nourrir, il réquisitionna les armes, munitions et vivres qui se trouvaient dans les magasins des négociants, tout en demandant un état des livraisons qu'il entendait payer. En même temps, il laissait profaner l'église, persécuter les missionnaires, tout en affectant les dehors d'une grande piété.

Le Père Moulin voulut protester contre l'envahissement de son église. Riel le menaça de l'arrêter et de le lier comme un prisonnier s'il s'opposait à son dessein. L'église fut donc envahie et devint le quartier-général de Riel et de ses gens. "La Providence, qui prévoyait ce mouvement miraculeux, disait-il à ses recrues, avait préparé cette église pour servir de forteresse, et saint Antoine — c'était le patron de l'église — allait devenir célèbre, dans l'histoire, comme le lieu d'où sortirait l'émancipation du Nord-Ouest." Il constitua un gouvernement provisoire, sous la forme d'un conseil de douze membres, dont il fut le chef incontesté et absolu (18 mars 1885). Il prit le titre à'exovide et donna, à son conseil celui iïexovidat.

Parmi ces membres, on remarquait notamment Gabriel Dumont, Maxime Lépine, Philippe Garnot, Jackson. Ces deux derniers furent les seuls blancs associés par Riel à ses entreprises.

Gabriel Dumont mérite une mention spéciale. Chasseur de buffles à l'époque où il y en avait encore, il passait, dans toute la Prairie, pour un intrépide trappeur doublé d'un, tireur hors ligne. Il n'avait pas son pareil pour choisir son terrain de combat et dresser une embuscade, joignant la supériorité des blancs à l'instinct de la race indienne. Un jour, il se rendit avec quelques chasseurs blancs et métis dans un camp de Pieds-Noirs. Les Sauvages exécutaient la danse du poteau, cérémonie dans laquelle les plus braves guerriers racontaient leurs exploits. Dumont entre hardiment dans la danse, s'approche du poteau, et y plantant son couteau, s'écrie avec une téméraire audace : " J'ai tué dix Pieds-Noirs." Ses compagnons, stupéfaits de cette bravade, se regardent déjà comme des hommes morts. Mais les guerriers se lèvent et expriment à Gabriel Dumont leur admiration. " Tu es un brave, lui disent-ils. Nous avons entendu parler de ta valeur; elle n'est pas surfaite. Tu resteras avec nous; nous ferons festin; tes compagnons peuvent rester ici." Avec un chef de cette trempe et des tireurs habiles comme les Métis, la lutte devait être chaude.

Si Eiel et Gabriel Dumont avaient été moins prompts à ouvrir le feu, on aurait pu espérer une transaction comme en 1870. Cet espoir fut vite déçu. Le major Crozier, de la police montée, ayant appris la présence d'une bande de Métis près du lac aux Canards, s'y rendit avec cent de ses hommes et quarante volontaires (26 mars). Il y rencontra seulement vingt-six hommes à cheval, commandés par Gabriel Dumont et les somma de mettre bas les armes. Ceux-ci refusèrent. Un sauvage, ayant voulu saisir l'arme d'un homme de la police, fut renversé et atteint d'un coup de feu. Presque en même temps un métis était tué. Les compagnons de Dumont firent alors une décharge sur la troupe du major Crozier, lui tuèrent

quatorze hommes et en blessèrent 9. Le major, craignant de ne pouvoir déloger, sans de grandes pertes, les Métis portés au haut de la colline, battit en retraite, en abandonnant ses morts, après n'avoir infligé que quelques pertes légères à ses adversaires.

La nouvelle ' du soulèvement des Métis fut annoncée au Parlement d'Ottawa, le 23 mars, et fit l'effet d'un violent coup de tonnerre dans un ciel sans nuages. Eien n'était préparé pour la répression d'une insurrection que Riel faisait éclater à cette époque de l'année où la fonte des neiges, qui dure généralement deux ou trois semaines, rend les mouvements des troupes presque impossibles.

Le Canada n'avait pas d'armée permanente, mais seulement des milices; il fallut mobiliser à la hâte quelques bataillons. Cinq mille hommes furent transportés, en moins d'un mois, sur le théâtre des opérations. Ils étaient sous les ordres du général Middleton qui établit son quartier-général à Fort qu'Appelle.

Les succès des Métis au lac des Canards avait été le signal d'un soulèvement des tribus sauvages de la Saskatchewan, travaillées depuis longtemps par Riel et ses émissaires. Gros-Ours, chef des Cris de prairie, dont la réserve était voisine du lac aux Grenouilles, se signala par ses atrocités. Les sauvages qui suivaient Gros- Ours étaient, pour la plus grande part, infidèles.

Le 2 avril, tandis que les PP. Fafard et Marchand accomplissaient les cérémonies du jeudi-saint, à Notre-Dame de Bon- Conseil, au lac aux Grenouilles, les Sauvages, en costume de guerre, envahirent l'église où les chrétiens se trouvaient réunis. L'office terminé, ils sommèrent les assistants, les missionnaires compris, de se rendre au camp de Gros-Ours. Les missionnaires, les sauvages et les blancs furent conduits entre deux haies de guerriers. A quelque distance de l'église, l'agent du gouvernement auprès des sauvages refusa d'avancer. A l'instant

même une balle lui traversait le cœur. Le Père Fafard courut au secours du mourant. Pendant qu'il lui donnait l'absolution, une balle vint le frapper lui-même, mais ne le tua pas sur le coup. Le Père Marchand qui marchait en tête, entendant dire que son confrère venait de tomber, se précipita pour le secourir. A peine avait-il fait quelques pas qu'il reçut lui-même, à la tête, une balle qui l'étendit raide mort.

R. P. Marchand, 0. M. I.

Cependant le Père Fafard ayant recouvré ses sens essayait de se relever. " Ne remue pas, Père, lui dit un sauvage, fais plutôt le mort." Un autre sauvage, baptisé celui-là, déchargea, à bout portant, son fusil dans le cœur du missionnaire. L'année précédente, ce malheureux, après avoir rejeté son épouse légitime, avait voulu en prendre une autre. Le Père Fafard s*y était opposé. C'était la vengeance.

Une vieille Montagnaise remplit, auprès des deux cadavres, l'office de Véronique. Malgré le péril auquel elle s'exposait, alors que toute marque d'intérêt ne pouvait qu'exaspérer les Cris, elle lava le visage des Pères lorsqu'ils étaient encore étendus au lieu où ils étaient tombés. Elle remplit cet office de charité dans un état de saisissement facile à comprendre, allant et venant de l'un à l'autre, s'y prenant et s'y reprenant

E. P. Fafard, 0. M. I.

encore, avec le respect et la tendresse d'une mère, et avec cela, qherchant, dans son cœur, une prière pour eux et ne pouvant que pleurer.

Ce premier devoir rempli, il s'agissait de transporter les corps en un lieu où l'on pût les ensevelir convenablement. Deux Métis, sans calculer le danger, ne consultant que leur

respect et leur dévouement, voulurent s'acquitter de ce devoir. Ils revêtirent les deux corps d'ornements sacrés et les déposèrent dans le caveau de l'église, mais sans les couvrir de terre.

L'église était en bois; la bande de Gros-Ours y mit le feu. L'incendie, bien entendu, endommagea les cadavres, et l'édifice disparaissant, ils demeurèrent découverts. Quelques jours après, les deux corps étaient ensevelis par la colonne des soldats canadiens.

Gros-Ours, emmenant une quarantaine de prisonniers parmi lesquels le Père Legofï, se dirigea vers le fort Pitt qui fut dévasté.

Du côté de Battleford, les Cris étaient entrés dans la lutte, sous le commandement de Poundmaker, et avaient fait plusieurs prisonniers, parmi lesquels se trouvait un missionnaire, le Père Cochin.

En quelques jours, le soulèvement des Métis et des Sauvages s'étendait d'Eomonton à Prince-Albert, sur les deux rives de la Saskatchewan. Peu s'en fallait que le théâtre des opérations ne prît des proportions beaucoup plus vastes. Le prestige de l'Evêque, l'influence toute puissante du Père Lacombe maintinrent dans la soumission les Peaux-Eouges des environs de qu'Appelle et de Calgary, et, notamment, la turbulente tribu des Pieds-Noirs. Si les Pieds-Noirs avaient suivi Eiel, la lutte aurait pris d'autres proportions. Les Métis de Saint-Albert et des environs furent aussi dociles aux conseils de Mgr Grandin. 64 Je ne puis compter, écrivait Eiel, sur les gens de Saint- Albert."

Malgré les terres détrempées par la fonte des neiges, le général Middleton commença immédiatement les opérations. Il organisa trois colonnes expéditionnaires, ayant toutes, pour base d'opérations, le chemin de fer du Pacifique.

La première colonne, dont il se réservait le commandement,

était la plus importante et devait avoir pour objectif Batoche, centre cle la rébellion. La deuxième, commandée par le colonel Otter, devait dégager Battleford. La troisième, sous les ordres du général Strange, avait pour but de protéger Edmonton, et d'opérer sur la haute Saskatchewan du nord.

Le 24 avril, . Middleton arrive auprès du ravin de la rivière aux Poissons (Fish Creek), à dix milles de Batoche, où étaient retranchés les Métis. Le général avait témérairement divisé ses forces, et, si l'ennemi avait eu les plus élémentaires notions de la tactique militaire, il aurait pu, par l'agilité de ses mouvements, écraser, Tune après l'autre, les deux troupes alourdies par la masse des transports. Cachés dans des tranchées, rifle pitS; les Métis dirigèrent, contre les troupes canadiennes, un feu nourri et redoutable. S'ils n'avaient pas été désorientés par les révélations de Eiel, qui leur faisait abandonner leurs meilleurs retranchements, on ne peut dire quel eut été le résultat immédiat.

Gabriel Dumont se proposait d'aller au devant des troupes, de les harceler pendant la nuit, en les empêchant surtout de dormir, persuadé que c'était un bon moyen de les démoraliser et de leur faire perdre courage; il voulait même faire sauter les chemins de fer. Eiel s'y opposa. "... Nous avons dû, disait Gabriel Dumont, renoncer au projet d'aller rencontrer les ennemis sur un terrain avantageux pour nous, et j'en suis sûr, nous les aurions tellement abrutis, qu'au bout de trois nuits, ils se seraient entre-tués les uns les autres.

" J'ai cédé au conseil de Eiel, quoique persuadé que, humainement, mon dessein était meilleur ; mais, j'avais confiance dans sa foi et dans ses prières.

"... Je voulais aussi me mettre, avec quelques-uns des miens, en embuscade, dans une grande épinettière où devaient passer les hommes de la police. On aurait pu y faire un grand mas-

sacre, mais Riel, qui noms modérait tout le temps, s'est formellement opposé à ce projet."

Finalement Middleton peut s'emparer de Batoche. Les Métis battent en retraite, abandonnant les otages retenus depuis près de deux mois. Eiel a disparu, mais on le sait caché dans le pays. Recherché de tous côtés, il est découvert par trois éclaireurs auxquels il se livre lui-même. Quant à Gabriel Dumont qui s'était battu comme un lion, il gagne la frontière des Etats- Unis. La résistance était brisée en cœur.

La seconde colonne se trouvait aux prises à Battleford avec les Sauvages, sous la conduite de Poundmaker. Ceux-ci résistaient vaillamment, mais la nouvelle de la défaite de Riel changea la face des choses. Poundmaker se rendit.

Quant au général Strange, il fait son entrée à Edmonton sans coup férir, et descend la Saskatehewan jusqu'au fort Pitt, afin de se mettre à la poursuite de Gros-Ours. Après un premier engagement, celui-ci ise retire vers le nord. Enfin, le 3 juillet, la police montée peut s'emparer de lui et de ses derniers compagnons.

L'insurrection était vaincue. La commission chargée, si tardivement, de recueillir les plaintes des Métis, va leur délivrer enfin les titres de propriété. Que de malheurs on eût évité en agissant plus tôt !

Après jugement, Riel fut exécuté, dans la prison de Régina, le 16 novembre. Nous laissons aux historiens le soin de discuter, jusqu'à quel point il était séant d'envoyer à la mort un condamné politique, dont l'esprit chancelant était mal équilibré, et que le jury de Régina avait recommandé à la clémence de la cour. Notre rôle est simplement de dire l'attitude et la désolation de Mgr Grandin dans oçs événements malheureux.

Pendant cette lamentable guerre, il s'était dévoué comme il

savait le faire, abritant les familles dispersées, soignant les malades, recueillant les orphelins. L'évêché de Saint- Albert n'était guère qu'un hôpital. Son journal intime nous retrace toutes ses transes, toutes ses craintes. " Il me semble, écrit-il, entendre d'ici les cris des veuves et des orphelins, je vois la misère et la pauvreté de nos pauvres chrétiens, je redoute la haine et la vengeance."

Dès qu'il apprit la mort des missionnaires, il eut hâte de se mettre en route. Quel douloureux spectacle ! Des ruines, des maisons brûlées, des champs en friche, des presbytères pillés ! des églises en cendres !

A Batoche, il rencontra le Père Moulin qui avait reçu une balle dans la jambe et qui semblait vieilli de dix ans.

Il pria et pleura longuement sur la tombe des deux Pères, et voulut qu'une croix fût érigée à l'endroit même où ils étaient tombés. Sa douleur était immense. " Depuis mon voyage en Europe, disait-il, j'ai perdu huit missionnaires. Sur ce nombre, deux seulement sont morts dans leur lit; les autres sont morts gelés, noyés ou massacrés par les Sauvages."

Les deux martyrs creusaient un vide dans les rangs de ses missionnaires.

Le Père Fafard était un vrai cœur d'apôtre, plein de foi, enflammé de l'amour de Jésus-Christ et de l'Eglise; le Père Marchand, plus jeune, était le compagnon de ses travaux et l'émule de ses vertus.

Après avoir pleuré tant de jeunesse, de sainte ardeur, de foi, de pureté perdues pour ses missions, il voulut consoler les parents des défunts. Il écrivait à madame Fafard : " Je vous conserve le rosaire de votre digne fils."

Puis il lui ^onnait les détails qu'il avait pu recueillir.

" On me dit qu'il y a, dans le camp, une pauvre vieille sauvagesse qui avait lavé les figures de nos chers martyrs. J e l'inter-

rogeai : " Quand j'arrivai près du cadavre, me dit-elle, ils " étaient déjà froids, tous les deux avaient la figure et les mains " ensanglantées, ils tenaient d'une main leur croix, qui était " aussi rougie de sang. Le Père Marchand avait la tête percée " d'une balle et le Père Fafard, outre la blessure qu'il avait au " cœur, avait, sans doute, une blessure ailleurs, car le sang lui " coulait le long du bras ; je fus puiser de l'eau dans le marais " et leur lavai la figure, les mains, et je lavai aussi leurs croix."

" La pauvre vieille sanglotait en nous racontant ces détails ; les Pères et moi et peut-être quelques sauvages en faisions autant. " Pendant que je les considérais ainsi, ajoutait-elle, je " pensais aux douleurs que dut éprouver la très Sainte- Vierge " lorsqu'on lui remit le corps percé de clous et ensanglanté de " son Fils."

" Il me semble que cette bonne vieille me communiquait cette bonne pensée pour vous surtout, chère madame Fafard. Vous pouvez comparer vos douleurs à celles de la très Sainte- Vierge, et avec d'autant plus de raison que la victime, que nous pleurons ensemble, ressemble plus à la grande Victime du Calvaire; le cher martyr aussi est mort pour le salut de ses frères, pour le salut des bourreaux. Vous eussiez été heureuse, sans doute, de rendre à votre missionnaire ces devoirs que lui a rendus une pauvre sauvagesse ; cette circonstance vous eut rendue plus semblable à la Mère des douleurs, mais votre cœur n'y eut pu tenir et le bon Dieu vous a épargnée." Sa lettre, à la famille Marchand, fut aussi un cri de douleur et d'action de grâces.

Dès la fin de la guerre, Mgr Grandin avait rédigé une pétition adressée au gouverneur général, en faveur des Métis compromis.

Il plaidait les circonstances, faisant remonter la vraie culpabilité aux excitateurs commerçants qui voyaient, dans la guerre, un moyen de pousser leurs affaires, et il ajoutait, avec une sainte audace : "Je n'ai pas épargné les reproches à nos

Métis, mais je me permettrai de dire à Votre Honneur, avec tout le respect possible, -que le gouvernement canadien n'est pas sans mériter le blâme, lui aussi, et, si j'avais, auprès de ses membres, la même autorité qu'auprès des Métis, je le lui dirai avec plus de forme, mais avec la même franchise. Combien de pétitions et de .plaintes ces Métis n'ont-ils pas envoyées au gouvernement sans qu'on daignât les honorer d'une réponse ! Combien de fois me suis- je adressé moi-même, par écrit et de vive voix, à Votre Honneur sans avoir pu obtenir que de bonnes paroles ! Je supplie Votre Honneur de ne pas prendre en mauvaise part ma franchise ; je n'ai en vue que le bien . de vos administrés et le bien du pays."

Après l'exécution de Riel, il trouva, dan© son cœur, de beaux accents pour plaider la grâce des autres prisonniers politiques. Il ne fut pas étranger aux grâces individuelles qui ouvrirent, à plusieurs, même avant l'amnistie de juillet 1886, les portes du pénitencier de la Montagne de Pierre. Là, avaient été enfermés Poundmaker, Maxime Lépine, Gros-Ours et plusieurs autres.

La guerre le laissait au milieu des ruines. Que d'édifices à relever ! que d'orphelins à nourrir ! que d'écoles à entretenir ! Il sentait le gouffre se creuser sous lui. Les œuvres étaient dans un telle misère noire, que la question de vie ou de mort se posait devant elles. Il lui fallait encore, quoique malade, prendre le bourdon de quêteur et se rendre en Canada pour mendier le pain de ses enfants.

Avant de partir, il voulut visiter plusieurs missions, en particulier, celle des Pieds-Noirs. Il n'y trouva pas les consolations qu'il attendait. Le commerce avec les blancs portait des fruits. " Ces sauvages, écrit-il, dans son journal, me donnent peu d'espérance. Nous avons fait, pour eux, bien des sacrifices en argent. Trois Pères, des plus capables, se sacrifient pour eux sans grand résultat visible. Et ces Pères feraient tant de bien

ailleurs ! Malgré tout, nous ne croyons pas devoir abandonner ces ingrates missions. Les Pères baptisent bon nombre de petits enfants avant l'âge de raison, et un certain nombre d'adultes à la mort. Nous allons essayer sur un nouveau plan, nous allons surtout prier."

Son voyage de MeLeod à Calgary, par la traverse des Pieds- Noirs, fut fécond en incidents. Il souffrit de la faim, fut réduit un soir à manger une omelette d'oeufs couvés. Le lendemain, il fallut camper sans avoir rien à mettre sous la dent. " Nous essayons, raconte-il gaiement, de tromper notre estomac en dcrmant. Mais on a beau dire : qui dort, dîne, nous ne nous apercevons pas du résultat."

De Calgary à Edmonton, ce fut bien autre chose. Un de ses chevaux se noie à (la traverse d'une coulée. Son wagon se disloque. Il faut en relier les diverses parties à l'aide de débris de cordes, de lanières de cuir, et remplacer une roue brisée par une jambe de bois. En traversant une rivière, sur un mauvais pont, sa charrette tombe à l'eau, et pour sauver le cheval qui est entraîné, il doit à la hâte couper les traits.

Au passage de la rivière Bataille, il est sur le point de perdre sa chapelle et tous ses effets.

Le lecteur imagine facilement les difficultés que les cours d'eau offraient incessamment aux missionnaires.

Les rivières se traversaient ordinairement à gué. On avait soin de diriger la marche pour les traverser aussi près que possible de leur source, surtout au printemps, où elles se grossissaient des eaux d'une foule de petits affluents. Quand les rivières n'étaient pas guéables ou qu'elles étaient trop larges pour que des arbres atteignissent d'une rive à l'autre, alors on faisait un radeau sur lequel on mettait le bagage, ainsi que ceux qui ne pouvaient traverser à la nage. Ce radeau était poussé avec des perches ou tiré avec des cordes retenues de

chaque rive. Avec l'une des cordes on le tirait d'un côté de la rivière, et avec l'antre on le ramenait pour le charger de nouveau. Ce mode de navigation était assez expéditif.

C'est par ce procédé que Mgr Grandin avait voulu traverser la rivière Bataille. Son compagnon, un jeune métis, avait placé sur le radeau la chapelle, les provisions, les harnais, les débris du wagon, quand le courant fit tout chavirer. Il fut possible de retirer de l'eau la chapelle, et quelques boîtes de conserve.

L'Evêque arriva à Saint-Albert brisé par la fatigue, transi de froid, malade, après avoir longtemps pataugé dans la boue, les rivières et les coulées, mais toujours heureux de se sacrifier pour Dieu et pour les âmes.

CHAPITEE XX

Visites au Canada, aux Etats-Unis, à^Rome — Concile provincial de Saint- Boniface— Division du diocèse de Saint-Albert — Sacre Mgr Pascal — Etat du diocèse à cette époque— Mort de Mgr Faraud— Sacre de Mgr Grouard — Ordination du Père Cunningham.

Les années 1886, 1887 et 1888 furent bien employées par l'évêque de Saint-Albert. Visite de son diocèse, courses et prédications au Canada et aux Etats-Unis, voyage à Eome pour assister au Chapitre général de sa congrégation, lettres incessantes pour implorer la charité en faveur de ses écoles qu'il fallait soutenir à tout prix, etc.

Tout cela, malgré diverses maladies qui l'étreignaient rudement. Dévoré par la fièvre, la figure enflée par les névralgies, ii surmonta toutes ses douleurs pour ses missions.

Au Canada, il prêche presque tous les jours, et souvent plusieurs fois par jour. Aux Etats-Unis il parcourt successivement New- York, Washington, Baltimore, Philadelphie, Providence, etc., etc. La prédication en anglais nécessitait plus de préparation et doublait la fatigue.

Oh ! que ce métier de quêteur lui était à charge ! Il fallait tout son amour des âmes pour lui faire surmonter ses répugnances. " Je ne sais, écrivait-il dans son journal, si même depuis que je suis missionnaire j'ai éprouvé un malaise comparable à celui que j'éprouve aujourd'hui. La crainte de gêner me jette dans les plus grandes tortures. J'ai honte de moi, je suis obligé de veiller sur ma sensibilité pour ne pas éclater en sanglots ... Il me semble que la confiance en Dieu ne me

manque pas, mais vraiment les épreuves sont longues. J e crains qu'elles ne soient bientôt au-dessus de mes forces. " Fiat tamen Pater voluntas tua semper ! fiât in me ! fiât de me ! fiât fer me ! fiât in omnibus meis ! fiât in vitâ et in morte meâ ! fiât in tempore et in œternitate ! Amen. Deus, ad adjuvandum me festina." Il ne laissa pas tomber ses bras cependant, il alla jusqu'au bout à travers les épreuves et parfois les humiliations.

Ces prédications et ces voyages le réduisirent à un état de fatigue extrême. Quand on parcourt son itinéraire, quand on lit ses lettres, ses mémoires si nombreux, si variés, on se demande comment il pouvait suffire à cette effroyable surcharge de travail. Il succomba à la peine et fit une vraie maladie à l'hôpital Notre-Dame de Montréal où il fut soigné avec une tendresse toute filiale par sa nièce, sœur Grandin, qui lui servait à la fois d'infirmière et de secrétaire.

Soulagé, mais non guéri, il reprend ses folies de la croix. A Eome, il se console auprès du Souverain-Pontife et lui demande pardon de ne lui offrir qu'une peau de chèvre des montagnes. Léon XIII sourit et s'en enveloppe immédiatement les pieds. " Que le Saint-Père est bon ! disait-il. Il était insatiable de détails sur nos martyrs, sur nos missions. Il a accordé à tous nos missionnaires le pouvoir de donner la bénédiction papale dans leurs missions respectives."

En France, il revoit rapidement sa famille, ses amis, Mgr Sébaux, et reprend l'Océan " étonné de se voir traversé tant de fois " aurait dit Bossuet.

Il avait hâte de se rendre à Saint-Boniface pour prendre part au Concile des évêques de la province, réunis sous la présidence de Mgr Taché. C'était un acte bien significatif qu'une telle réunion dans un pays où, quatre-vingt ans auparavant, il n'y avait pas un seul prêtre ! Mgr Grandin répondait, avec joie, à l'appel de son métropolitain; il voyait, dans ce grand acte, l'affermissement de l'Eglise, dont le règne était la passion de

Page 1