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CHAPITRE XXI

Les premières écoles dans le Nord-Ouest — Zèle des missionnaires— Persécution orangiste— Ordonnances de 1884-1888— Protestation de l'Evêque — Ordonnance de 1892 — Lettre de Mgr Grandin.

L' enfance est la portion privilégiée de l'Eglise comme elle l'était de son divin Fondateur. C'est une proie exquise pour la franc-maçonnerie qui multiplie ses efforts prodigieux et universels, pour s'en emparer. La secte livre à l'Eglise d'incessants et de savants combats pour lui arracher l'âme des enfants.

Cette épreuve ne fut pas épargnée à Mgr Grandin.

Dès le début, quand les missionnaires pénétrèrent dans le pays, 'ils jouissaient d'une pleine liberté, dans la question des écoles. Celles-ci n'existaient pas de par la loi. Les missionnaires les établissaient de leur plein gré, où ils voulaient, et la plupart du temps au prix des plus grands sacrifices. Les parents aidaient quelquefois, mais rarement.

L'autorité civile était pleine d'admiration pour le zèle des apôtres, et, loin d'enrayer l'action de ces écoles, elle les favori- ( sait. Elle avait à cœur de faciliter tout ce qui pouvait assurer le bonheur des peuples, non seulement dans l'ordre matériel, mais bien aussi dans les légitimes aspirations de l'âme et du cœur.

Ces missionnaires, qui avaient quitté leur patrie pour se donner à l'évangélisation du Nord- Ouest, devenaient souvent instituteurs. Eux qui avaient rêvé un large apostolat, accompagné, sans doute, de rudes sacrifices, mais aussi de quelques consolations colorées, malgré tout, d'un peu de poésie, se dévouaient à enseigner prosaïquement la lecture, à des enfants grossiers et inhabiles !

Il y a, dans la vie de missionnaire, un côté poétique, au moins dans le rêve. Ce sont des attraits réels bien qu'inférieurs. C'est une vie de voyage à travers des régions inconnues, une

Bivière Elbow, Calgary

vie d'aventures, dégagée des conventions asservissantes de notre vieille société, une vie plus libre, où le zèle et l'initiative person-

nelle sont à l'aise. Le jeune aspirant voit passer, devant ses yeux, des forêts vierges, des peuplades ingénues. C'est un charme humain bien que subordonné au désir de procurer la gloire de Dieu et le bien des âmes. Toute cette poésie est morte, quand le missionnaire se trouve en présence d'un alphabet qu'il faut apprendre à épeler !

Sauver les âmes en régentant une classe de grammaire, en expliquant les règles de l'arithmétique, en dirigeant même la main inexpérimentée d'un sauvageon dans la formation des lettres d'écriture, tout cela peut constituer un grand mérite, mais la satisfaction est mince et peu fascinante. Les missionnaires eurent ce courage, et les protestants eux-mêmes ne dissimulaient pas leur admiration.

Après l'annexion des Territoires au Canada (1870), la situation changea profondément.

L'acte constitutionnel des Territoires garantissait à la minorité catholique le libre établissement d'écoles séparées partout où elle le jugeait à propos. C'était un contrat entre les pouvoirs publics, présents et futurs, du Canada, et les habitants du Nord-Ouest. C'était aussi une vraie constitution assurant aux habitants du pays, particulièrement aux colons de langue française, l'usage officiel de leur langue et le maintien des écoles séparées. D'après la loi, les catholiques pouvaient organiser eux-mêmes leurs écoles et les voir assistées par les fonds publics. Elles étaient sur un pied d'égalité parfaite avec les écoles du gouvernement et avec les écoles protestantes.

L'accaparement civil ou plutôt orangiste se fit lentement mais sûrement.

Mgr Grandin suivait ce mouvement d'un œil attentif et avec un cœur rempli de tristes pressentiments. Il semblait plutôt né pour conclure des traités que pour livrer des batailles. Ce n'était pas une nature âpre et belliqueuse, mais si sa charité était invincible dans la forme, il prétendait bien ne jamais faire

capituler sa conscience devant les ennemis de sa foi. " Je suis le serviteur d'un Maître qu'on n'a pu enfermer dans un tombeau, disait-il. Un front d'évêque doit être plus dur qu'un front de cuirassier, frontem adamantem, duriorem frontïbus eorum."

Il ne nous appartient pas de donner un historique complet de la question des écoles dans le Nord- Ouest; nous devons nous borner aux phases principales.

D'après une ordonnance qui parut en 1884, il fut pourvu à la nomination d'une sorte de conseil, appelé Bureau de l'Education, composé de douze membres, dont six protestants et six catholiques, se divisant en deux sections distinctes.

Ces deux sections siégeant ensemble n'avaient que des pouvoirs généraux. Par contre, les pouvoirs des sections siégeant séparément étaient étendus.

La section avait le contrôle et la direction de ses écoles, faisait les règlements qu'elle jugeait convenables, pourvoyait à l'examen et à la classification des instituteurs, avait le choix des livres et manuels, nommait les inspecteurs, etc.

En 1885, une nouvelle ordonnance réduisait à cinq le nombre des membres du Bureau d'Education dont trois protestants et deux catholiques sous la présidence du lieutenant-gouverneur. Elle restreignait aussi le pouvoir des sections.

En 1888, le Bureau d'Education devait se composer de huit membres dont cinq protestants et trois catholiques. La balance n'était déjà plus égale, puisqu'on opposait trois catholiques seulement à cinq protestants.

A peu près chaque année, un coup de garrot était donné à la première liberté. Les droits des catholiques étaient lésés par une série de règlements successifs. " L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd de tout ce monde acharné à la destruction de nos écoles, écrivait l'honorable M. Forget, aujourd'hui lieutenant-gouverneur des Territoires, serait curieuse à faire, et nombre d'âmes candides seraient certes plus qu'étonnées si l'on faisait à chacun sa part de responsabilité."

Dans une lettre publique, digne et vengeresse, adressée aux archevêques et évêques du Canada, Mgr G-randin fit entendre ses plaintes :

"Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu'on ne peut lui ravir sans injustice, il a même des droits à la reconnaissance de ce parti fort et puissant qui tient à l'opprimer. Ne sont-ce pas, en effet, les Canadiens-français et les Métis qui ont rendu possible la colonisation du Nord-Ouest, qui ont facilité les rapports des blancs avec les sauvages, qui sont encore aujourd'hui le vrai trait d'union entre les uns et les autres ? Mais la reconnaissance, le souvenir même d'une obligation n'est pas, paraît-il, la vertu des puissants; il faut, nous, minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop heureux si on nous permet de vivre comme des parias et des vaincus. Malgré une certaine dose d'humilité que je m'efforce de cultiver en moi, il m'en coûte, cependant, pour moi et pour les miens, de me résigner à vivre à ces conditions."

On raconte qu'à la lecture de cette lettre Mgr Laflèehe s'écria : " Oh ! le brave cœur ! " Et sur le champ il envoyait ses félicitations à l'évêque de Saint- Albert : " Courage, cher seigneur, lui écrivait-il, ne vous laissez pas abattre par les difficultés sans cesse renaissantes sur vos pas. Est-il étonnant que le démon mette tout en œuvre, pour paralyser vos efforts, quand on considère l'importance de la cause à laquelle vous travaillez ? Il s'agit de l'avenir religieux de cette immense contrée qui sera habitée par des millions d'hommes avant cinquante ans."

Une nouvelle lettre de l'évêque des Trois-Kivières ajoutait : " Nous ne sommes point des hommes politiques, mais nous avons un intérêt sacré à protéger, à défendre, auprès des gouvernements, et avec la grâce de Dieu nous n'y manquerons pas; nous userons de tous les moyens légitimes que nous donne la constitution de notre pays, pour atteindre efficacement cette fin sacrée.

" Le maintien de la langue française, comme langue officielle, sur le même pied que la langue anglaise, la protection des missions catholiques contre toutes les tentations du fanatisme sectaire, à l'ombre de l'autorité gouvernementale, sont des choses garanties par la constitution du pays et tellement essentielles pour no'us Canadiens-français qu'elles rallieront tous les députés de notre nationalité, sans distinction de partis, comme un seul homme, quand il s'agira de les défendre contre d'injustes agresseurs.

" Courage donc, et regardons l'avenir avec confiance quel que soit le nombre de nos adversaires."

De tous les points du Canada et du monde catholique ce furent des lettres de chaude adhésion.

Le E. P. Soulier lui écrivait : " Vous n'avez jamais été plus évêque qu'au moment où, sans vous mettre en peine des ennuis de toute sorte qui peuvent vous être suscités, vous n'avez souci que de faire acte de pasteur, en protégeant les faibles et en dénonçant l'iniquité. Nous ne doutons pas que tout l'épiscopat et tous les vrais catholiques du Canada ne soient avec vous dans cette glorieuse campagne, et ne vous soutiennent de leurs sympathies. . . Il est malheureusement trop clair que l'influence orangiste, abritée dans les plis du drapeau anglais, marche à la conquête du Nord-Ouest, avec d'autant plus d'arrogance qu'elle voit, chaque jour, s'accroître la population et les centres protestants, pendant que la population catholique diminue. Mais, ce n'était pas une raison de vous taire et de baisser pavillon. Vous avez pour vous la raison et le droit de premier occupant. Vous êtes le protecteur reconnu des catholiques, et notamment des pauvres Sauvages et Métis. Ce rôle vous grandit considérablement et vous confère une grande puissance. Allez donc de l'avant, Monseigneur, soyez l'avocat des opprimés et le père des pauvres, et inspirez-vous du vieil adage de l'honneur français : Fais ce que dois, advienne que pourra."

En 1892, une nouvelle mesure vint aggraver la situation.. Une ordonnance1 néfaste plaçait, dans des mains non catholiques,, le contrôle absolu et la direction des écoles catholiques. Elle supprimait de fait le Bureau d'Education et le remplaçait par un Conseil d'Instruction publique, auquel étaient adjoints deux membres protestants et deux membres catholiques, mais privés de vote. On enlevait, aux catholiques, le choix des livres, le droit de nommer des examinateurs, la possibilité de créer des écoles normales, le droit d'ouvrir la classe par la prière, etc.. La langue française était abolie pour les examens, etc.

"Jusqu'à la date de cette ordonnance, écrivait l'honorable M. Focrget, on ne nous avait jamais dénié le droit d'administrer nos écoles, d'en régler le programme des études, de choisir les livres de classe, de contrôler l'enseignement religieux, et, enfin, d'autoriser l'usage de la langue française partout où nous le jugions convenable. Ces droits étaient exercés par la section catholique du Bureau de l'Education et, à la rigueur, suffisaient pour conserver, à nos écoles, leur caractère distinctif d'écoles catholiques.

" Maintenant, tout cela est disparu : le Bureau de l'Education n'existe plus. Toutes les écoles publiques et séparées, sont, parl'ordonnance de 1892, placées sous le contrôle direct d'un surintendant de l'éducation protestant et d'un Conseil de l'Instruction publique composé des membres du comité exécutif où les catholiques n'ont pas un seul représentant. . . Comme résultat pratique, nous avons donc, à l'heure actuelle, l'étrange spectacle d'écoles catholiques administrées et inspectées par des protestants, et dont le programme d'études est déterminé et les livres de classe soigneusement choisis d'après l'avis d'un surintendant d'éducation protestant."

Mgr G-randin pouvait-il accepter, sans se taire, la situation intolérable faite aux catholiques ?

La suppression de la langue française blessait profondément.

•son patriotisme, mais sa raison et sa foi se révoltaient, surtout, à la pensée que des protestants choisiraient les livres d'enseignement et inspecteraient ses écoles.

Il estimait, avec saint Ambroise, qu'un ministre de Jésus- Christ " s'expose à la colère de Dieu et au mépris des hommes, s'il ne dit pas librement ce qu'il sait, la vérité."

" Par tempérament et par devoir, disait saint Basile, nous sommes doux et pacifiques entre tous. Mais, dès que Dieu, pour nous-, est en question, dès qu'il est en péril, rien ne nous arrête, et nous ne voyons plus que Lui." (*) Tels étaient bien les sentiments de l'évêque de Saint- Albert. " Je puis assurer Votre Honneur, écrivait-il au premier ministre, qu'en fait de politique, je ne suis d'aucun parti. J'ai toujours été, je suis, et veux être pour le gouvernement existant, tant qu'il n'est pas contre Dieu et l'Eglise. Mon désir a toujours été de faciliter la tâche si difficile de nos gouvernants. Cependant, il y a une mesure que je veux «d'autant moins dépasser, que je me vois plus près d'aller rendre compte à Dieu de ma trop longue administration. Ce n'est pas après avoir passé près d'un demisiècle, dont plus de quarante ans d'épiscopat, pour répandre la civilisation chrétienne dans le Nord- Ouest, au prix de privations et de souffrances à peine croyables, que je consentirais à finir ma vie par une lâcheté.

"Je me permets d'ajouter, très honorable X . . . que ce ne sont pas seulement les évêques qui devront rendre compte à Dieu de leur administration. La loi est générale; les grands et les puissants n'y échapperont pas; et ce jugement sera d'autant plus sévère et redoutable que la charge et l'honneur auront été plus grands.

" Que Votre Honneur veuille bien excuser la liberté d'un

(1) Verum ubi Deus nobis periclitatur, tum d mum alia omnia pro nihilo considérantes, ipsum solum intuemur. (Apud S. Greg. Naz., orat. XLIII, C. U)

vieillard, qui ne veut, du reste, que remplir son devoir et faciliter le bien."

C'est sous l'inspiration de son évêque que le Père Leduc publia la vigoureuse brochure " Hostilité démasquée/' faisant éclater, au grand jour, l'injustice dont les catholiques étaient victimes.

Sous toutes les formes, Mgr Grandin multiplia ses protestations, auprès du délégué apostolique, auprès des ministres, des sénateurs, des députés, se plaignant d'un acte subversif de la législation fédérale, préjudiciable aux intérêts de la population catholique, réclamant appui et réparation. Puis, comme les bâtisseurs de Jérusalem, qui se battaient d'une main et construisaient de l'autre, il chercha les moyens d'atténuer les effets désastreux de l'ordonnance de 1892, et de sauvegarder les âmes de ses enfants. A cette généreuse campagne, il sacrifia sa paix, sa santé, ses forces, il délivra son âme, se Couvrit d'honneur, et si, aujourd'hui encore, cette grande question des écoles du Nord-Ouest reste encore ajournée, ce n'est pas la faute du magnanime évêque de Saint- Albert. (')

(1) La vigoureuse campagne de Mgr Grandin ne fut pas sans résultat. La loi de 1901 apporta quHques modifications, qui laissent pourtant subsister l'injustice, tout en mitigeant quelque peu la situation. Il fut établi un Département de l'Education faisant partie du service public officiel des Territoires, et ayant à sa tête un membre du conseil exécutif nommé par le lieutenant-gouverneur en conseil, avec le titre de Commissaire d'Education.

Le Commissaire d'Education possède en réalité la direction complète et l'autorité absolus, en matière d'éducation.

Cependant on lui a donné un Conseil d' Education composé de 9 membres dont 2 au moins doivent être catholiques. Ici donc il semble que la balance soit moins inégale entre catholiques et protestants, puisque sur 5 membres, il y aura au moins 2 catholiques, et il pourrait y en avoir davantage.

Mais il reste encore, de par la loi scolaire, bien des restrictions contraires au véritable esprit d'écoles séparées.

CHAPITKE XXII

Etat de Saint-Albert — La colonisation — Feu dans les forêts, dans les prairies— Son amour des âmes— Soin aux malades — Zèle pour la sanctification de ses missionnaires— Ses inquiétudes de conscience— Mort de Mgr Sébaux — Encore une grave maladie — Ses voyages — Election du Rév. P. Soulier — Adieux à sa famille.

Le grand Nord n'avait plus cet aspect de l'inconnu et du rêve insaisissable.

Saint- Albert n'était plus la mission perdue au milieu des bois, des marécages. Le zèle actif des missionnaires avait produit des résultats.

La mission commandait l'admiration générale par la belle ordonnance de ses constructions, par l'état prospère de ses écoles, hospice, orphelinats, par l'éclat des cérémonies catholiques et par une population active et chrétienne de 1,200 habitants qui s'était groupée à l'ombre de la cathédrale, et qui avait couvert le pays de riches cultures. C'était une belle création dont on ne pouvait disputer l'honneur à l'Eglise. Il n'y avait peut-être pas, en France, un coin de terre plus chrétien et plus français de cœur, et même de langage que cette petite station de Saint- Albert.

Pour contrebalancer l'invasion protestante dans son diocèse, l'Evêque aurait voulu attirer, dans le Nord-Ouest, quelques familles canadiennes, surtout celles si nombreuses et si chrétiennes qui portaient leurs pas vers les Etats-Unis. Dans ce but, il délégua plusieurs fois le Père Lacombe au Canada, il eut même un agent d'émigration attitré, M. l'abbé Morin, qui réussit à former plusieurs localités d'avenir, Morinville, Saint-Pierre,

Beaumont, Saint-Emile, etc. " Qui sait, disait Mgr Grandin,. si l'équilibre de la population ne sera pas déplacé au profit de la race la plus féconde et la plus chrétienne." C'est ainsi que se formèrent, sur les bords des lacs, sur le bord des rivières, de nombreux villages, dont les maisons, pendant l'hiver, ressemblaient à des navires à l'encre sur un océan de neige; pendant l'été, au contraire, elles étaient comme noyées dans un océan de verdure.

Souvent, aux débuts d'une nouvelle mission, les Pères se contentaient de bâtir une maison-chapelle. " J'appelle maisonchapelle, disait Mgr Grandin, une maison plus ou moins spacieuse habitée par les missionnaires. Dans le principe, on y fait la cuisine, on y mange, on y dort, on y instruit les sauvages, on y prend sa récréation, on y fume parfois beaucoup, on y étudie autant qu'on peut. Il y a, dans cet omnibus, un établi de menuiserie. Les coups de hache, de marteau, la varlope impriment, à toute la maison, des secousses qui ne favorisent nullement l'écriture et l'étude. Enfin, en face de cet appartement, nous tâchons de construire une alcôve quelconque où le Dieu de Bethléem partage notre pauvreté et nous la rend supportable sinon agréable. En ouvrant la porte de cet humble sanctuaire, notre habitation se trouve transformée en église. C'est ainsi que toutes nos missions ont commencé, sans en excepter Saint- Albert* Ce provisoire se prolonge parfois pendant des années."

La modeste chapelle était une prise de possession par l'Eglise catholique. Canadiens, Irlandais, Métis étaient heureux de se fixer sur des lieux où le ministère du prêtre leur était assuré.

Les colons prenaient un minimum de cent-soixante acres dans la prairie ou dans la forêt. Dans ce dernier cas, il fallait abattre les arbres. On les coupait simplement à trois pieds du sol et on mettait le feu aux abattis. Ah ! il s'en est brûlé du bois, dans le Nord-Ouest, depuis soixante ans ! Souvent, le

feu, mal éteint, franchissait les limites, attaquait la forêt, et devenait un incendie gigantesque qui roulait ses vagues de flamme des lieues entières. Seuls la pluie on un vent contraire pouvaient arrêter le fléau. Ces incendies avaient d'autres causes. Qu'un Indien, qu'un chasseur, laissât tomber une étincelle de son briquet; que le vent emportât, loin du foyer d'un bivouac, un brin de paille en combustion, et des milliers d'hectares étaient, en quelques heures, dévorés par les flammes. On rencontre presque partout de ces espaces ravagés. Eien n'est lugubre comme la vue de ces arbres calcinés, de ces longues tiges noires qui se dressent tristement au-dessus de la nouvelle végétation. On dirait des bras mutilés que la vieille mère nature lève vers le ciel pour protester contre la destruction dont elle a été l'objet.

L'auteur de ces lignes à vu lui-même, plusieurs fois, dans le Nord-Ouest, le ciel couvert de fumée, l'horizon dans le lointain était rougeâtre, l'atmosphère était surchauffé : c'était la forêt • qui brûlait au loin. On regrettera, peut-être plus tard, cet imprudent gaspillage.

Malgré tout, encore aujourd'hui, on peut voir, dans l'Alberta, la forêt telle qu'elle est sortie des mains du Créateur, étendant parfois ses fourrés impénétrables durant des centaines de lieues.

Les mêmes incendies ravagent souvent les prairies. Malheur au voyageur surpris dans la plaine par ces vagues brûlantes, s'il n'a pas eu la présence d'esprit ou les moyens d'allumer immédiatement un contre-feu. Quant aux bestiaux, aux chevaux surtout, qu'une sorte d'étonnement stupide semble empêcher de fuir, c'est par milliers qu'il faut compter, chaque année, ceux dont on ne retrouve que les os carbonisés sur le sol dénudé des prairies.

Des pénalités sévères ont été édictées contre les auteurs, volontaires ou par imprudence, de ces vastes incendies. Mais, mieux que toutes les lois possibles, le morcellement des terres

die culture et l'emploi presque* universel des faucheuses mécaniques, interrompant la continuité de l'épais manteau de foin qui .servait d'aliment à la flamme, sont appelés à supprimer, dans un avenir prochain, cette cause de ruine, au moins dans le voisinage immédiat des régions colonisées. (*)

Donc, les nouveaux venus .s'établissaient sur ce sol vierge et d'une énergie de production étonnante; ils respiraient à l'aise au milieu de cette nature primitive, libres des entraves qui chargent leurs frères d'Europe. Un champ immense se

Scènes du Nord-Ouest

déployait devant eux, sans autres limites que celles du travail et de l'activité.

Comme les anciens moines, les missionnaires donnaient l'exemple : ils plantaient, bâtissaient, cultivaient, transf ormaient le pays.

Mgr Grandin encourageait les colons, donnant lui-même l'exemple du travail. Dans son journal du 5 octobre, il note le succès de la culture des patates. " C'est à ne pas y croire, écrit-il. Je n'ai jamais vu, en Europe, des pommes de terre de cette taille. Nous en avons cueilli plusieurs du poids de

( 1 ) De Lamothe, Cinq mois chez les Français d'Amérique.

quatre livres." En effet, on voit facilement, à Saint-Albert, des choux de trente-sept livres, des navets pesant vingt-cinq livres.

Dans une seule année la récolte de Saint-Albert donna : 48,150 minots de grains et 5,885 minots de légumes. 2,383 acres de terre avaient été ensemencées. Quelques années plus tard, les environs immédiats d'Edmonton et de Saint-Albert donnaient un résultat total de 240,000 minots de grains, soit 56 millions de kilogrammes.

Ces travaux matériels n'étaient, pour Mgr Grandin, qu'un moyen d'atteindre les âmes. Pour elles aucun sacrifice ne pouvait lui coûter. A cette époque, le mot magique de Klondyke venait de retentir dans le monde entier, et des milliers de voyageurs se précipitaient vers les froides régions du Nord, à la recherche des pépites. " C'est la fièvre, la folie de l'or, écrivait-il. Depuis quelque temps, je suis aissiégé de consultations sur les voies à suivre. Pour trouver ce métal, des caravanes, ignorantes des difficultés du pays, partent aveuglément par terre, par eau, s'exposant à bien des déboires, peut-être à mourir de faim."

Il avait cette marque particulière du vrai chrétien qui est la. religion des petits.

Un pauvre orphelin malade était rejeté, abandonné de tous. Monseigneur l'installe dans sa propre chambre à lui, le garde pendant plusieurs mois, et souvent ise lève la nuit pour le soigner.

Une vieille sauvagesse épileptique, qui avait quitté .sa réserve, était tombée dans les flammes d'un foyer, et se trouvait dans un état affreux. Le Département Indien ne voulait pas s'en occuper parce qu'elle était sortie du traité. Monseigneur n'a pas de repos qu'elle ne soit recueillie chez les bonnes sœurs.

Quand ises Pères étaient malades, il se levait souvent la nuit pour leur offrir une potion et entretenir le feu.

Lui-même soigne et veille, dans cette même année 1892, deux

de ses missionnaires mourants, et les prépare an grand voyage de l'éternité.

Comme il savait encourager le zèle de ses collaborateurs !

Un de ises Pères se plaignait de n'avoir eu que trente communions dans une nouvelle station, et semblait découragé. " Félicitez-vous, cher ami, d'avoir eu trente chrétiens. Vous n'en aviez que vingt-sept l'année dernière; il y a donc progrès.

"N'oubliez pas que Celui pour qui nous nous dévouons ne nous récompensera pas d'après nos succès. Notre divin Sauveur luimême, malgré ses miracles, sa grande charité, ses perfections infinies n'a fait que peu de conversions, et, lors- de sa Passion, on put voir combien ces conversions étaient peu sincères. Il n'a eu, on peut le dire, aucune consolation dans son apostolat. 'Ne soyez pas plus exigeant que Lui. Si les habitants de X . . . étaient des saints, ils n'auraient pas besoin de vous. Vous avez été envoyé pour les convertir; travaillez donc dans ce but, priez, suppliez, souffrez, supportez les rebuts, les ingratitudes. Ainsi, vous réussirez, sinon à opérer des conversions, du moins à plaire à Dieu ; et c'est ce que nous voulons après tout, n'est-ce pas ?"

Il pensait comme le Père de la Colombière : " S'il e^t vrai qu'un chrétien vraiment saint fait plus d'honneur à Dieu qu'un million de chrétiens imparfaits, quel plus grand bien pourrait-il m'arriver que d'aivoir contribué à mettre une âme dans la voie de la véritable sainteté."

Comme il avait à cœur la sanctification de ses Pères ! Que de lettres, que d'instructions, que de circulaires dans ce but !

La plupart de ces lettres étaient ce fer rougi du feu de l'amour divin qui cautérise et qui sauve. Pas de vertus d'à peu près. Il leur rappelait l'inéluctable loi de l'expiation. Un missionnaire immortifié était un contre-sens pour lui. " C'est par les marches de la souffrance, disait-il, que nous ferons l'ascension vers Dieu."

L'union des cœurs, il la voulait à tout prix, et la regardait comme une condition indispensable du succès. " Mon cher ami, écrivait-il à un de ses Pères d'humeur un peu difficile, le Pape peut dispenser de l'obéissance, de la charité, jamais."

A son avis, le missionnaire devait se rappeler qu'il est forma factus gregis ex animo, devait s'efforcer de réaliser en lui dans leur perfection toutes les vertus et rendre ces vertus communioatives.

Il avait une manière irrésistible de prêcher l'obéissance, l'humilité. Un frère convers avait refusé d'obéir au Père économe et d'aller chercher, à la rivière, l'eau nécessaire aux besoins de la mission. Sans mot dire, Monseigneur attelle luimême les chevaux et accomplit le travail, à la grande confusion du frère qui ne savait comment réparer sa faute.

La grande souffrance des saints, lei martyre du cœur ne lui fut pas épargné. La crainte d'être un obstacle au bien torturait son âme. Un Père, moraliste en chambre, lui ayant fait des critiques exagérées sur son diocèse, sur sa direction, etc., Monseigneur en fut profondément troublé. Son journal nous manifeste ses craintes et ses appréhensions : " Cet homme de Dieu me fera devenir fou, écrivait-il. Et malheureusement il a plus de raison que je serais porté à le croire à cause des difficultés que je vois de suivre ses plans, difficfultés dont il ne semble pas tenir compte. Le pays ayant beaucoup changé, nous avons des habitudes prises dont nous ne pouvons nous défaire. Je n'ai jamais été à la hauteur de ma charge, maintenant, moins que jamais. L'œuvre de Dieu souffre entre mes mains. Pour la première fois aujourd'hui, j'ai demandé à Dieu de me retirer de ce monde. Je puis bien en conscience lui faire cette demande pour sa plus grande gloire et pour le bien du diocèse." Durant plusieurs mois, il est assiégé des mêmes préoccupations, surtout à l'occasion du trente-deuxième anniversaire de sa consécration :

" Je suis bien malheureux. Cependant, je suis dans la posi-

tion où lie bon Dieu m'a mis ; il savait ce que j'étais. Il savait aussi que je n'ai voulu et cherché que sa gloire, que je n'ai jamais rien dissimulé à nos supérieurs. Je compte donc sur ses miséricordes, et je le supplie de m'appeler bien vite à Lui. On m'a répété : Ad multos annos ! Qu'il daigne, au contraire, les diminuer pour mon plus grand bien et sa plus grande gloire."

En public, par vertu, il se montrait joyeusement résolu; en réalité il se sentait plongé dans un océan de pensées mélancoliques. Le désir d'offrir sa démission au Souverain-Pontife avait percé dans plusieurs de ses correspondances. C'est par un cri de douleur qu'il avait terminé une lettre au E. P. Soulier : " Je supplie notre bien aimé Père général d'avoir pitié de moi et de me permettre de demander au Souverain- Pontife de me décharger."

" Mais, Monseigneur, votre moraliste n'a pas le monopole de l'orthodoxie religieuse, répondait le Père Soulier. . . Nous vous connaissons, nous vous voyons à l'œuvre comme évêque depuis plus de trente ans. Nous rendons hommage à la droiture de vos intentions, à la sagesse de vos actes, à votre inaltérable dévouement, à la délicatesse de votre conscience d' évêque et de religieux. On peut attester qu'au point de vue même de la doctrine vous avez fait fort bonne figure en Amérique et en Europe devant les princes de l'Eglise, et devant les iprinces de la littérature. Nous souhaitons à vos critiques d'égaler votre prudence dans la conduite des affaires, votre courage dans les difficultéis, votre esprit de foi et votre piété dans la mauvaise comme dans la bonne fortune."

Dieu voulait-il que le sol semblât s'effondrer sous les pieds de son serviteur afin que celui-ci ne pût placer son espoir et ses affections que dans le ciel ?

Il apprenait en même temps la défection d'un de ses missionnaires et la mort de Mgr Sébaux.

Il pleura le premier comme une mère peut pleurer son enfant perdu, et courut jusqu'aux Etats-Unis pour chercher la brebis égarée. " J'espérais, autrefois, note-t-il tristement, que dans nos pénibles missions nous ne pouvions être exposés à de semblables misères. Le fait est que les misères physiques, et Dieu seul sait ce qu'elles ont été pour moi, ne sont point comparables aux peines morales."

Mgr Sébaux fut pleuré comme on pleure à la mort d'un père. On vit Mgr Grandin tomber à genoux, et un flot de larmes s'échapper de ses yeux. Ce deuil, il le portera toute sa vie. " Le saint évêque d'Angoulême est mort, écrit-il. Je ne cesserai jamais de prier pour ce bienfaiteur insigne dont je ne pourrai dire assez de bien. J'espère que le bon Dieu a payé mes dettes envers lui." Il voulut qu'un service solennel fût célébré dans la cathédrale de Saint-Albert pour le repos de l'âme de celui qu'il aimait à appeler son père.

Il y eut cependant un rayon de lumière au milieu de ces ténèbres.

Au mois de mai 1892, Mgr Grandin eut la joie de recevoir, à Saint-Albert, une pléiade d'amis, Mgr Taché, Mgr Laflèche, Mgr Duhamel, Mgr Maodonald, évêque d'Alexandria, Mgr Brondel, évêque d'Helena, Mgr Grouard, Mgr Lorrain, évêque de Pontiac. Ces prélats étaient accompagnés des vicaires généraux des divers diocèses du Canada, et de plusieurs ecclésiastiques et laïques de marque.

Cette visite avait un but d'un ordre élevé. On n'a pas oublié que la province de Québec a donné naissance aux missions du Nord-Ouest. C'est elle qui avait délégué, vers les tribus païennes de ces immenses territoires, les premiers messagers de la bonne nouvelle. Aujourd'hui, l'Eglise de l'Ouest voulait montrer ses œuvres à celle de l'Est et lui témoigner sa gratitude. Il s'agissait de resserrer les vieux liens d'affection, de faire mieux connaître les incontestables richesses inexploitées de l'Ouest et aussi ses besoins.

Par l'intermédiaire du Père Lacombe, la compagnie du Pacifique Canadien avait bien voulu mettre à la disposition des excursionnistes un wagon princier.

Les illustres prélats visitèrent successivement Saint-Boniface, Prince-Albert, Saint-Albert, New- Westminster.

A Saint-Albert la réception fut triomphale.

Le lendemain de l'arrivée des visiteurs était un dimanche, et la cathédrale, toute pavoisée et décorée, fut le théâtre des plus imposantes solennités.

Ce fut, d'abord à la grand'messe, un magnifique discours de Mgr Taché, retraçant les progrès réalisés dans l'Eglise du Nord- Ouest. Quelle joie pour l'apôtre ! Comme ce grain die sénevé avait germé rapidement ! quel bel arbre il était devenu !

Le soir, aux vêpres, ce fut le tour de Mgr Laflèche d'épancher son cœur, et de dire sa joie.

Qu'on nous permette un détail intime. Ce fut pour la première fois, à l'occasion de cette excursion épiscopale, le 28 mai, que parurent les draps de lit dans le pauvre évêché de Saint- Albert. C'est aussi à partir de cette époque qu'il y eut quelquefois du sucre sur la table.

Cependant, la maladie, comme une chaîne de fer, enlaçait, chaque jour plus étroitement, le saint Evêque. Une nouvelle souffrance grave, implacable, vint s'abattre sur lui. Il en avait ressenti les premiers symptômes dès le mois de novembre 1890, dans un de ses longs voyages à travers son diocèse, puis, s'aperoevant qu'au repos la souffrance disparaissait, il avait attribué son mal aux cahots des voitures.

Les docteurs du pays ne s'entendaient pas d'abord sur le caractère de la maladie, et lui infligèrent des traitements longs, désagréables et inutiles. Quelques-uns parlaient discrètement de la pierre, la plupart affirmaient simplement une grande inflammation des organes.

Ce qui l'effrayait, ce n'était pas la souffrance, c'était la crainte

de devenir un serviteur inutile, servus inutilissimus. Citons encore son journal :

" Je ne me fais pas illusion. Je suis atteint de la maladie qui me conduira au tombeau; je crains que ce ne soit bien lentement. 'Ne vais- je pas devenir une charge pour le diocèse ? Ma grande peine c'est d'avoir la responsabilité d'un grand diocèse dams im temps où il faudrait un grand développement d'activité, et d'être engourdi par la maladie et l'obligation de me soigner ! "

Le 8 février 1892, soixante-troisième anniversaire de sa naissance et de son baptême, ce sont les mêmes sentiments d'humilité et d'abandon qu'il consigne dans ses notes : " Soixante^trois ans ! Combien de temps plaira-t-il à Dieu de me laisser encore sur la terre ? Je suis à Lui à la vie, à la mort. A en juger par les apparences, je ne crois pas que la mort soit bien loin. Ma vie a été plus longue que je ne pouvais l'espérer. Ah ! si je l'avais mieux employée ! En réparation de mes fautes, j'accepte d'avance, avec la plus grande soumission à la volonté de Dieu, la mort, quand, où, et comme Il voudra. La seule grâce que je Lui demande, c'est de mourir en son amour, c'est qu'il me donne un successeur selon son cœur, qui répare mes fautes et fasse le bien que je n'ai pas fait."

Le mal empirait, les souffrances devenaient intolérables. Ses amis l'engageaient à se rendre en France pour consulter des spécialistes. Le docteur Eiich, son neveu, lui écrivait de Paris :

" Pour moi, vos médecins se trompent. Je suis persuadé que vous avez la pierre et qu'une opération est inévitable. Avezvous un homme assez habile pour ne pas provoquer des accidents évitables ? Aurez-vous, là-bas, tous les moyens antiseptiques nécessaires pour que l'opération ne soit pas funeste ? " Et il l'engageait, si c'était possible, à entreprendre le voyage de Paris.

De son côté, le E. P. Soulier, assistant général, lui envoyait les mêmes pressantes invitations :

"Je dois vous assurer que ce genre d'opération se pratique ici fort souvent et réussit presque toujours, même sur des vieillards de soixante-dix à quatre-vingts ans. Comme le voyage d'Europe se fait à peu près constamment en chemin de fer et en paquebot, et que ce mode- de locomotion est celui qui vous fatigue le moins, je vous verrais volontiers tenter de venir vous faire opérer à Paris. Partant en janvier, nous vous verrions probablement guéri dans le mois de mars, et vous pourriez prendre part au Chapitre général, ce qui serait pour tous une consolation."

Mgr Grandin hésitait beaucoup à se rendre à ces appels. " Oh ! qu'il m'en coûte, écrivait-il, d'entreprendre ce voyage à cause de l'infirmité si gênante et si humiliante dont il a plu à Dieu de me gratifier ! qu'il m'en coûte de me mettre entre les mains des docteurs ! Enfin, cela ne me retirera pas, j'espère, des mains de Dieu."

La mort du T. E. P. Fabre, supérieur général des Oblats,. survenant sur ces entrefaites et nécessitant la réunion du Chapitre général pour procéder à l'élection d'un successeur,, mit fin à ses hésitations.

Il quitta Saint- Albert, le 19 janvier 1893, accompagné de son neveu, le Père Grandin.

A Paris, un spécialiste célèbre, le docteur Basy, constata immédiatement la présence de plusieurs pierres. L'opération de la lithotritie fut déclarée nécessaire. " Je ne m'en tirerai pas à moins de quelques milliers de francs. C'est une triste nécessité," disait le pauvre Evêque.

Le 23 février, il dut s'installer chez les frères de Saint- Jean de Dieu, où il fut reçu avec charité et vénération. L'opération fut fixée au lendemain matin. La veille de l'opération, il écrit dans son journal : " Voilà ma chambre transformée en pharmacie : force flacons, force instruments de chirurgie que j'ose à peine regarder. Tout cela ne peut manquer de m'émouvoir^.

et je ne penise pas dormir beaucoup cette nuit. Je suis entre les mains de Dieu ; j'accepte la mort pour demain, ou plus tard, suivant son bon plaisir; mais, qu'il me traite selon l'étendue de ses miséricordes ! "

Le lendemain matin, l'opération eut lieu ; c'était un vendredi. On endormit le prélat. Pendant l'opération, malgré le sommeil, ses lèvres murmuraient des prières. " Vers dix heures, écrit-il, je me trouve sur mon lit, bien souffrant, entouré de mes charitables infirmiers. On me dit que l'opération a réussi.'^

Dans les premiers jours de sa convalescence, sa grande privation est de ne pouvoir ni réciter le bréviaire, ni célébrer la sainte messe. " J'espérais qu'on me permettrait au moins de communier. Pas de messe : c'est là mon plus grand mal."

Il fut, cependant, bien consolé pendant les longs jours de sa convalescence de trouver, à son chevet, ses amis et ses parents; les membres de l'administration générale de sa 'congrégation : les ER. PP. Soulier, Antoine, Augier; son frère ^aîné, le bon chanoine de Laval, ses nombreux neveux et nièces, mademoiselle Elise Yeuillot, la comtesse Lafon, etc., etc. " Impossible d'approcher ce saint Evoque, sans devenir meilleur," disaient les bons frères infirmiers.

Le docteur Basy, lui aussi, fut profondément édifié de la douceur, de la patience de son malade, et quand celui-ci, après presque un mois de soins fidèles, voulut lui offrir des honoraires, il refusa, disant : "Monseigneur, je serai suffisamment payé, si vous voulez bien prier pour moi et pour les miens."

Le succès de l' opération était relatif, car toutes les pierres n'avaient pas été broyées; mais il y avait un soulagement réel, et l'Evêque avait l'espérance de continuer quelques temps sa vie de zèle ett de sacrifice.

Il consentit à se reposer quelques jours à Laval. C'était une indicible consolation pour le vieux chanoine de recevoir, chez lui, son illustre frère.

" Mon frère chez qui je suis descendu, écrivait l'Evêque, est tout aussi dévoué que moi-même aux intérêts de mon diocèse. Que de démarches ! que de visites ! il fait ce que je n'oserais faire moi-même. Quand je suis chez lui, j'occupe sa chambre. C'est lui qui, le matin, se lève le premier et fait du feu. Cependant, il est mon aîné de huit ans et j'ai été son élève. Par esprit de pauvreté et d'économie, il passe l'hiver sans autre feu que celui de sa cuisine, et dans sa chambre, il a une simple chaufferette ou réchaud. Il me faudrait des pages pour faire connaître ce que ce dévoué frère fait pour m'aider. Que Dieu lui en tienne compte ! "

Encore en convalescence, le voilà qui sillonne la France. Il caresse le projet d'organiser, sur des bases solides, son séminaire de Saint- Albert, et il en cherche les moyens. On le voit successivement au Mans, à Laval, à Séez, à Lyon, à Grenoble, à Nantes, à Saint-Brieuc, à Vannes où il obtient des reliques de sainte Anne, à Niort où il prend part, comme prélat assistant, au sacre de Mgr Joulain, O.M.I., nommé évêque de Jaft'na (Ceylan), à Tourcoing, à Nevers, à Nancy, etc.

Cet héroïque mendiant visite la laborieuse et chrétienne Belgique, grâce à la bienveillance du cardinal de Malines. Bruxelles, Anvers, Namur, Bruges, Gand, Tournai entendirent sa parole. Il étendit même ses prédications jusqu'à Metz, Strasbourg, Cologne, Munich, etc., etc.

Toutes ces quêtes n'allaient pas sans déboires et sans humiliations. Dans un diocèse étranger, l'Ordinaire ne crut pas pouvoir autoriser Mgr Grandin à faire des quêtes publiques, mais seulement des quêtes à domicile; il consentit même à lui donner une lettre d'introduction et de recommandation. Ce genre de quête, un peu nouveau pour l'Evêque-missionnaire, lui fut cause de plusieurs mésaventures. Un curé, sur le vu de la lettre de son évêque, autorisant Mgr Grandin à quêter, ne put s'empêcher d'esquisser une moue significative. A la demande de

Monseigneur, sollicitant les adresses de quelques personnes charitables, il répondit d'abord par une fin de non recevoir. Enfin, sur les instances du prélat, il consentit à lui donner un guide. Cet introducteur était un pauvre cordonnier qui conduisait, moyennant finances, tous les mendiants du pays. Etant connu comme tel, il ne pouvait qu'attirer des avanies à son compagnon. Monseigneur accepta, ne connaissant pas la situation honorifique de son cicérone. On sonna à la porte des principaux hôtels. Une servante venait ordinairement ouvrir, et, à la vue du guide, c'était un invariable : Monsieur est absent l Madame n'est pas visible ! Ce jour-là, Monseigneur fut obligé de prendre son cœur à deux mains, et de penser à l'avenir de son diocèse pour ne pas rebrousser chemin.

A Rome, Léon XIII fut comme toujours d'une bonté touchante pour l'évêque de Saint-Albert. Durant trois quarts d'heure, le Pape et l'ardent apôtre s'entretinrent des missions du Nord-Ouest, de leurs difficultés physiques et morales.

Et comme Mgr Grandin s'excusait de ne rien offrir au denier de saint Pierre, le Pape l'arrêta par une caresse paternelle sur la joue en disant : " Mais vous êtes mon frère."

Le Chapitre général de la congrégation des Oblats avait élu le R. P. Soulier comme supérieur général. Monseigneur se réjouit beaucoup du choix de ce Père qu'il disait homme de caractère, d'action, de prudence et de grande vertu. Il eut, avec lui, de longs entretiens sur son diocèse, sur la nécessité d'un coadjuteur, etc. " Que ces conversations m'ont fait du bien ! " disait-il.

Les adieux à isa famille furent pénibles. Des quatorze enfants qui, autrefois, égayaient la maison paternelle, il ne restait plus que trois vieillards. Avec l'Evêque, seuls, le vieux chanoine et sa sœur Mélanie vivaient encore. Tous les trois semblaient pressentir que c'était leur dernière réunion. Bien des larmes furent vensées.

Le vénérable chanoine voulut accompagner son cher prélat jusqu'au Havre. 11 l'installa dans sa cabine et longuement Fétreignit clans ses bras. Tous les deux pleurèrent. Quand démarra le navire, debout sur le quai, penché comme pour

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