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T. E. P. Soulier, 3ème supérieur général de la Congrégation des missionnaires 0. M. I.
suivre son frère, de loin, de ses vieilles mains tremblantes, le bon chanoine envoyait encore des signes d'adieux. Leis deux frères ne devaient plus se revoir ici-bas.
CHAPITEE XXIII
Mort de Mgr Taché — Visite du T. Kév P. Soulier, sup. gén. des Oblats — Ses 66 ans— Sacre de Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface— Consécration de l'église de Lethbridge — Nouvelles souffrances — Sain t-Paul-des- Métis.
Mgr Grandin était à peine installé à Saint- Albert qu'un télégramme rappelait auprès de Mgr Taché gravement malade. Il avait longuement entretenu son cher métropolitain quelques jours auparavant à Saint-Boniface, et il l'avait quitté avec l'espérance <de voir cette précieuse existence se prolonger longtemps encore.
Mgr Taché soutenait dep'iiis quelques années avec une extrême énergie une vigoureuse campagne pour la liberté des écoles du Manitoba. Il avait usé ses forces dans une courageuse défense de la justice et de la vérité. De plus, il souffrait depuis longtemps de la même maladie qui venait de mettre révêque de Saint-Albert à deux doigts de la mort. L'opération eut lieu à Saint-Boniface, et les suites furent funestes.
Sur l'avis des docteurs, Mgr Grandin dut donner leis derniers sacrements au malade. Il était bien malheureux dans de semblables circonstances. C'est avec beaucoup de difficultés qu'il prévint le cher malade, l'exhortant à faire le sacrifice de sa vie pour son troupeau.
Avant de recevoir le saint viatique, Mgr Taché, d'une voix forte et intelligible, se recommanda aux prières de tous, . demanda humblement pardon à son clergé et à ses diocésains des scandales qu'il aurait pu leur donner, des peines qu'ir aurait pu leur causer.
Enfin, le 22 juin, le dénouement fatal arriva. " Ce matin, •vers les 5 heures, écrivait Mgr Grandin, je faisais ma méditation à la chapelle quand le frère Boisramé accourt tout effaré -■et me dit : " Monseigneur se meurt." Auprès du moribond, les Pères et plusieurs prêtres récitaient les prières des agonisants. Monseigneur avait sa pleine connaissance, mais sa respiration était très précipitée. Je m'approche, lui prends sa main froide, la baise et l'avertis que je vais lui donner l'absolution. Il fait le signe de la croix et «se recueille pour la recevoir. " Je " vais 'dire la sainte messe à votre intention," lui dis- je en sanglotant, et il me remercie. Il me fut bien difficile de maîtriser .mon émotion en disant la sainte messe pro infirmo in extremis.
" A la fin de la messe on vint m'annoncer sa mort. Qui eût pu prévoir un si prompt dénouement ! Fiat Pater voluntas tua semper ! Ce vénéré métropolitain nous est enlevé au moment où nous semblons avoir plus besoin de lui : mais Dieu nous reste ! "
Les funérailles furent solennelles, Mgr Duhamel, Mgr Laflèche, Mgr Pascal, y assistaient. Près de quatrevingts prêtres réguliers ou séculiers prirent part à la douloureuse cérémonie. L'oraison funèbre fut prononcée en anglais par Mgr Duhamel. Mgr Laflèche, à son tour, fit en français un magnifique éloge de son ancien compagnon d'armes.
Ce nouveau deuil allait faire un grand vide pour Mgr Graradin. Il avait toujours regardé Mgr Taché comme un père, un ami, son meilleur conseiller. " C'était, disait-il, l'homme de la Providence qui disparaissait." Les larmes, abondantes cependant, ne sortaient pas assez nombreuses pour décharger son cœur.
Mgr Taché s'en allait plein d'âge et de mérites. Ce prélat - avait uni — chose rare — à l'intrépidité du pionnier, la sagacité ^prévoyante de l'adminiistrateur, et, dans la défense des intérêts
religieux, la vaillance des Athanase et des Ambroise. C'était un caractère. S'il aimait ses amis dociles, et s'il commençait par demander conseil, il finissait par conseiller, persuader et commander. Il ne domina pas Mgr Grandin, mais il exerça sur lui une réelle influence.
A la mort de Mgr Taché, le siège de Saint-Boniface fut proposé à l'évêque de Saint- Albert.
" Y pensez-vous, répondait-il, j'ai trente-sept ans d'épiseopat. La seule translation que je puisse ambitionner et même accepter, c'est le ciel."
Nous avons, sous les yeux, les lettres diverses qu'il écrit un peu partout, à Rome, à Québec, à Paris pour éloigner cette charge.
Sa lettre à l'archevêque de Québec se terminait ainsi : " On fait parfois, en notre faveur, un raisonnement que je trouve à peine chrétien : nous avons des missions pénibles, nous y travaillons depuis longtemps, nous sommas dignes d'une position meilleure, il nous faut de l'avancement.
" Ce n'est pas Votre Grandeur qui fera ce raisonnement. Nous avons tout quitté pour Dieu, et nous voulons nous dépenser pour Lui jusqu'à la fin. Le repos viendra en Paradis.
" Ce n'est pas à mon âge, avec mes nombreuses infirmités, quand je cherche un coadjuteur, que je dois penser à un poste plus important. Je mourrais d'inquiétude si cela arrivait."
Les intérêts spirituels de la métropole retinrent quelques jours Mgr Grandin à Saint-Boniface. Puis, il reprit le chemin de Saint-Albert pour y rencontrer le R. P. Soulier, supérieur général des Oblats. C'était la première fois qu'il recevait, dans son diocèse, le chef de sa famille religieuse et c'était un adoucissement à la récente blessure du cœur. Cette visite avait été aussi une des dernières consolations de Mgr Taché.
La réception du très révérend Père Général eut un carac-
tère public, populaire, et presque national. Un noble enthousiasme s'était emparé de tous les coeurs, et c'était, chez les joyeux habitants de Saint- Albert, à qui témoignerait davantage sa gratitude et son affection, dans la personne du Général, aux prêtres, aux religieux, aux missionnaires. Les drapeaux, anglais, canadiens-français, américains se mêlaient aux couleurs pontificales et flottaient au sommet des mâts érigés sur presque toutes les maisons de la localité, et sur tous les édifices religieux qui couronnent la gracieuse colline de Saint-Albert. Des arcis de triomphe avaient été élevés sur le parcours de la route d'Edmonton au palais épiscopal. Partout, au milieu de la verdure et des oriflammes, se détachait le souhait cent fois répété de : " Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, Benedictus qui venit in nomine Domini; Welcome, bienvenue, respect, reconnaissance au Très Révérend Père supérieur général des Oblats."
Le Très Révérend Père Soulier, accompagné de Mgr Grandin et du Père Antoine, assistant général, fit son entrée aux sons harmonieux de la musique instrumentale des jeunes Métis, des joyeuses volées des cloches de la cathédrale, au milieu de nombreux cavaliers qui ne ménageaient pas la poudre. De belles adresses débordantes d'enthousiasme lui furent lues en anglais et en français.
La même réception triomphale avait été organisée à Calgary et à Edmonton, et on peut le dire, dans tout le Nord-Ouest.
Le Très Eévérend Père Général voulut prolonger son séjour à Saint- Albert pour favoriser les communications intimes de ses enfants et pour présider les exercices de la retraite annuelle prêchée par le Père Antoine.
A la clôture de cette retraite, Mgr Grandin laissa parler son cœur. Avec quelle délicatesse il sut demandecr du renfort î " Un jour, dit-il, je terminais une mission chez les Cris de la Prairie.
Les Sauvages ne manquèrent pas de m' adresser des discours. Un vieillard qui, pendant la mission, avait été baptisé et qui, ce jour-là, avait fait sa première communion et reçu la confirmation, me dit entre autres choses : " Grand Prêtre, tu es venu nous enseigner la bonne prière; à peine en connaissons-nous quelque chose que tu veux partir. Vois donc, sur nos lacs, si le canard abandonne ses petits avant qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes. Pais donc comme lui et reste avec nous jusqu'à ce que nous soyons suffisamment instruits et capables de nous conduire nous-mêmes." Bien-aimé Père Général, le diocèse de Saint-Albert est entièrement l'œuvre de la Congrégation, de vos fils que vous y avez envoyés. Depuis le dernier frère convers jusqu'à l'Evêque, nous pouvons tous vous dire : c'est le Pape qui a érigé cette jeune Eglise, mais c'est nous qui en avons jeté les fondements, qui l'avons fait croître et grandir. Vous, mon Très Eévérend Père, et après vous vos successeurs, vous nous aiderez, à nous et à nos successeurs, jusqu'à ce qu'elle soit capable de vivre et de marcher elle-même.
" Si vous pouviez parcourir, en détail, ce jeune diocèse, vous y trouveriez des enfants qui demandent du pain, de ce pain qui procedit ab ore Dei, et je n'ai personne qui puisse le leur rompre. Ce sont, cependant, des chrétiens, mais des chrétiens dont souvent nous ignorons la langue : des Flamands, des Polonais, des Slaves, des Allemands, etc. Je vois l'action de la Providence dans les fondations de notre chère Congrégation, en Belgique, en Hollande, en Allemagne et ailleurs. Elle nous prépare là les missionnaires nécessaires, en attendant que l'Eglise de Saint-Albert puisse, comme les jeunes canards de nos lacs, vivre par elle-même. Sans doute, je n'ai aucun avantage à promettre à ma mère, à notre chère Congrégation, en retour d'un si grand bienfait; je n'ose pas même lui assurer la reconnaissance de ma jeune Eglise, si Dieu la fait devenir grande
et puissante. Je crois pouvoir assurer que je ne serai pas du nombre des ingrats. Je recommande cette chère épouse à la Congrégation, même après que je ne serai plus. Si elle allait oublier ce qu'elle doit a ma mère, — je prie Dieu que cela n'arrive pas — Dieu, au moins, n'oublie rien. Dominus retribuet pro me et pro Ecclesiâ."
Après le départ du Très Révérend Père Général, et la mort de Mgr Taché, Mgr G-randin se retrouvait solitaire, sans autre stimulant au devoir que le pur amour du devoir, mais résolu toujours à lui sacrifier tout ce qu'il était et tout ce qu'il avait. Cette force d'âme semblait grandir au sein de plusieurs maladies qui le réduisaient à n'être plus qu'un réceptacle d'infirmités, totus in infirmiiate.
La nouvelle de la mort d'un missionnaire, un ancien condisciple, lui inspirait ces belles réflexions : " Ce Père était de deux ans plus jeune que moi et jouissait d'une meilleure santé que moi. Et combien d'autres sont morts, dans la Congrégation, dans les diocèses de Marseille, du Mans, de Laval, qui étaient plus forts et plus vigoureux que moi. Voilà, aujourd'hui, quarante et un ans que j'avais le bonheur de dire ma première messe; j'ai célébré ce matin ma 14,555ème messe. Que de grâces, mon Dieu ! mais aussi quelle responsabilité ! Quoi qu'il en soit : Deus meus in te confido. Reminiscere miserationum tuarum et ignorantias meas ne memineris. Je suis à vous, Seigneur, à la vie, à la mort. S'il vous plaît de me laisser encore sur la terre, que ce soit pour votre plus grande gloire et pour mon avantage; s'il vous plaît de m'appeler à vous,' que votre volonté soit faite partout et toujours. Partout et toujours je suis à vos ordres pour mourir, comme pour vivre."
Cependant le successeur de Mgr Taché était nommé. Le choix fait par les cardinaux de la Propagande, dans la réunion du 10 décembre 1894, avait été confirmé par le Pape, le
dimanche suivant, 16 décembre. C'est au R. P. Langevin, 0. M. I., que devait échoir la lourde responsabilité du diocèse de Saint-Boniface. Successivement missionnaire à Saint-Pierre de Montréal, professeur à l'Université d'Ottawa, supérieur du granld séminaire de la même ville, vicaire des missions dans le Mianitoba, le Père Langevin était bien préparé à sa nouvelle et redoutable fonction. Dès son arrivée à Saint-Boniface, Mgr Taché lui avait dit : "Il y a dix ans que je vous demande. Nos deux existences se confondront désormais en une seule. Vous n'aurez pas de secrets pour moi, et je n'en aurai pas pour vous."
Mgr Grandin se réjouit vivement de cette nomination. Il connaissait mieux que personne les désirs intimes de Mgr Taché, et nul ne peut être surpris qu'il ait travaillé, de toutes ses forces, à lui faire donner le successeur de son choix.
Le sacre eut lieu le 19 mars, dans la cathédrale de Saint- Boniface. La ville de Winnipeg comme sa sœur de la rive droite était en liesse. Jamais encore ce pays n'avait vu une aussi grande réunion d'archevêques et d'évêques.
Mgr Fabre, archevêque de Montréal, fut le prélat consécrateur. Il était bien légitime que le prélat, qui avait pris le lévite au seiuil du sanctuaire et l'avait conduit à l'autel, lui conférât la plénitude du sacerdoce. Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, et Mgr Grandin, doyen déjà de l'épiscopat canadien, furent les prélats assistants. Dans le chœur se trouvaient Mgr Bégin, coadjuteur de Québec, Mgr Laflèche, évêque des Trois-Rivières, inlassable dans son affection pour les Oblats, Mgr Gravel, évêque de Mcolet, Mgr Emard, évêque de Valleyfield, Mgr Gabriels, évêque d'Ogdensburg, (Etats-Unis), Mgr Decelles, coadjuteur de Saint-Hyacinthe.
Au banquet qui suivit la cérémonie, Mgr Grandin lut un discours que tous considérèrent comme un vrai chef-d'œuvre
Mgr Langevin, 0. M. I., archevêque de Saint-Boniface
de délicatesse et d'à-propos. Mgr Langevin répondit avec beaucoup d'esprit et beaucoup de cœur. L'impression qu'il produisit sur ses illustres confrères fut si favorable, que l'un d'eux sembla résumer l'opinion de tous en disant : " Non seulement, Mgr Langevin succède à Mgr Taché, mais il le remplace." Pour quiconque connaissait le rôle joué pendant près de cinquante ans par Mgr Taché, le compliment ne pouvait être plus flatteur.
Mgr Durieu, évêque de New- Westminster, écrivait à Mgr Grandin : " Notre vénéré et tant regretté métropolitain défunt a dû tressaillir au ciel en voyant que celui qu'il s'était choisi pour coadjuteur et successeur, s'est montré, dès les premiers jours, à la hauteur de sa mission et qu'il s'est ouvert les cœurs de tous."
La visite que fit Mgr Grandin, en cette même année 1894, de la partie sud-est de son diocèse lui donna quelques consolations. Il put voir l'épanouissement de plusieurs jeunes missions. Il eut la gloire de consacrer l'église de Lethbridge, la première église du diocèse construite en pierre. La population de cette jeune paroisse, formée de Belges, d'Irlandais, de Hongrois, de Flamands, d'Ecossais, de Poilonaisi, de Canadiens, etc., avait fait preuve d'une vraie générosité. Toutes les races avaient rivalisé de zèle pour offrir leur obole. Le missionnaire, le Père Yan Tighem, tour à tour menuisier, sculpteur, taillant habilement le marbre, dessinant en artiste, n'avait pas épargné sa peine. A cette occasion, Monseigneur écrivait dans son journal : " Voilà positivement, ce matin, vingt-sept ans que j'arrivais à Saint- Albert. Je doute qu'à cette époque la messe eût été jamais dite dans le district actuel de Calgary. Le souvenir me fait constater que le bon Dieu a bien voulu se servir de nous pour établir et étendre son Eègne. Qu'il en soit à jamais béni ! "
Mge Bégin, archevêque de 'Québec
MacLeod et Pincher Creek étaient deux autres stations nouvelles, intéressantes, pleines de vie, d'avenir, qui réjouirent le cœur de l'Evêque.
On peut faire de l'élevage un peu partout dans l'Ouest, depuis Winnipeg jusqu'à Vancouver, mais c'est surtout au pied des Montagnes Rocheuses, et le long des nombreuses rivières qui en descendent, que les grands éleveurs se sont groupés.
Lethbridge est bâti au bord de la rivière Belly, sur une immense houillère en exploitation.
MacLeod, petite ville gratifiée de grandes casernes et d'un corps nombreux de la police à cheval, est construite sur un fonds de cailloux roulés, sur les bords de la rivière Old-man.
D'où vient ce nom de Vieillard (Old man), donné à la jolie rivière qui arrose tant de pâturages et qui abreuve tant de troupeaux ?
Est-ce de quelque profil humain découplé par la nature dans le granit des Montagnes Rocheuses, d'où elle sort ?
On croit, généralement, que les sauvages l'ont ainsi nommée pour rappeler le Grand-Esprit qu'ils appellent quelquefois le Vieux.
Pincher Creek, sur la rivière du même nom, est une autre gracieuse station située dans les premières ondulations des montagnes, charmant petit village composé, en majeure partie, de Canadiens-français. Mgr G-randin songeait à faire, de cette coquette mission, un sanatorium où ses prêtres, usés par les labeurs d'un long et pénible apostolat, viendraient se recueillir dans la solitude, refaire leur santé ou se préparer au grand voyage de l'éternité.
Rien d'étonnant s'il pensait aux malades, aux souffrants, car lui, était toujours sur la croix. La souffrance était sa compagne fidèle. La douleur le tenaillait en tout ©ens. Les névralgies, les rhumatismes, de violentes irritations de l'estomac, des élance-
ments intolérables dans tous les muscles, etc., faisaient de ses jours, et surtout de ses nuits, un incessant martyre. Et puis, la dernière opération ne l'avait pas guéri, toutes les pierres n'avaient pas été broyées; il dut encore se1 rendre à Montréal pour se livrer entre les mains des docteurs. Oh ! qu'il avait en horreur ce qu'il appelait " les humiliantes cérémonies." Cet état de souffrances lui laisse entrevoir sa fin prochaine : " Il y a longtemps, écrit-il, que, par différentes voix, l'Esprit saint m'avertit que bientôt je devrai rendre mes comptes, quia mors mea prope est in januis. Je suis obligé de tenir un journal pour aider ma mémoire infidèle. Le Seigneur, sans écrire, tient aussi son journal. Quels volumes, mon Dieu, il a pu écrire1 s'il a tenu compte de tous les méfaits de mes soixante-sept ans ! Si iniquitates observaveris, Domine, quis sustinebit ? Ma bonne Mère, plaidez ma cause et obtenez-moi miséricorde. Déjà, la mort agit puissamment sur moi. Je l'accepte, ô mon Dieu, comme une punition bien méritée de mes nombreux péchés. Je l'accepte pour le temps, le lieu, les circonstances si pénibles qu'elles puissent être pour moi, dès lors que tout sera d'après votre sainte volonté. Malgré les plaintes et peut-être, hélas ! les murmures que la douleur et ma faiblesse m'arracheront, je dis d'avance et pour ces moments difficiles : Fiat, Pater, voluntas tua semper ! Fiat in vitâ et in morte et in œternitate mea! "
C'est en cette année 1895, que fut fondé l'établissement de Saint-Paul-des-Métis sur le lac des Œufs.
Lors des traités, les Métis, du moins généralement, avaient refusé, dans leur amour-propre, de se classer au rang des Sauvages. Ils avaient préféré prendre des terres comme les blancs. Après la guerre de 1885, ils avaient reçu des scrips, titres légaux, les rendant propriétaires de terrains considérables.
Mais leur grand esprit d'indépendance, leur humeur voyageuse, les rendait incapables d'un travail régulier. Ils s'aper-
ni
curent vite qu'ils ne pouvaient rivaliser avec les nouveaux colons. Ils vendirent les terres que le gouvernement leur avait cédées, et bientôt ce fut la pauvreté, la misère.
Nous avons décrit ailleurs l'origine, la vie aventureuse, les mœurs des Métis. A l'arrivée de Mgr Grandin dans le pays, la Compagnie de la Baie d'Hudson payait l'engagement de ses hommes de dix-huit à vingt livres sterling ; mais elle avait tout intérêt à leur faire dépenser cette isomme pour les obliger à ne pas laisser le service et elle y réussissait facilement. Les Métis recevaient la nourriture ordinaire du pays, le logement pour eux et leur famille, mais ils payaient les vêtements, les ustensiles de cuisine, le thé, le sucre et une foule d'objets de fantaisie dont ils ne se privaient pas.
La sauvagesse mariée à un blanc s'habillait, autant que possible, à la façon des blancs, professait, le plus souvent, la religion de son mari, finissait par avoir quelques habitudes de propreté qui augmentaient chez les enfants, mais, ni elle, ni les enfants n'avaient aucune idée d'économie. Ils ne connaissaient nullement l'argent et n'estimaient que ce qu'ils voyaient, ce dont ils usaient, et désignaient le tout du nom générique de butin. En automne, les hommes se rendaient dans un poste central, tel que le fort Simpson, le fort des Prairies, et y prenaient ce qu'ils appelaient leurs avances, c'est-à-dire du butin en proportion (de leurs gages et du nombre des membres de la famille. On voyait alors tout ce monde, les femmes et les enfants surtout, vêtus de neuf, et ce neuf devait aller jusqu'à l'automne suivant. Le raccommodage était inconnu.
Les engagés métis travaillaient fort tout l'été, travail dur et long, souvent de jour et de nuit. Les Sauvages n'y résistaient généralement pas. Un Bourgeois du Mackenzie disait à Mgr Grandin que les jeunes Flancs-de-chien mouraient tous de consomption après avoir été une fois ou deux au grand Portage.
Les Canadiens métis se faisaient à cette vie. Ils se plaignaient, murmuraient parfois, mais quelques heures de voile, un bon rejpas les mettaient de bonne humeur et leur faisaient oublier les misères passées. Ordinairement, dans les plus mauvais pas, dans -les heures les plus critiques, ils savaient assaisonner leurs difficultés de plaisanteries, faisaient revivre le vieux rire gaulois, et saluaient de leurs cris de joie la victoire sur l'obstacle.
Telle était la vie de la grande majorité des Métis, vivre au jour le jour. Ils comparaient le butin aux feuilles des arbres qui poussent au printemps et tombent en automne.
En quittant le service de la Compagnie, les Métis qui avaient de l'argent achetèrent des animaux domestiques, des chevaux surtout. La famille ne recevant plus de ration vivait de chasse et de pêche. La culture était négligée; on n'en voyait pas la nécessité. Les hommes n'étaient pas habitués à ce travail régulier, à ce soin minutieux ides animaux qu'exige une ferme moderne. Le lait, on le buvait de suite, et il n'était presque pas question de beurre. Quand le missionnaire parlait d'économie, les Métis ne comprenaient pas ce qu'il voulait bien dire. N'avaient-ils pas leur fusil pour se procurer du butin ?
Si le Nord-Ouest ne se fût pas ouvert brusquement à la civilisation, on aurait pu les former peu à peu à la vie civilisée.
La marche de la civilisation était trop violente pour eux. Le contact avec les blancs leur était aussi funeste qu'aux Sauvages. Le fléau de l'alcoolisme faisait des ravages inouïs. Dans certains milieux, on ne comptait plus les alcoolisés, mais ceux qui ne l'étaient pas. Des aboyeurs de tribune redoublaient d'efforts pour les éloigner du prêtre, de l'église.
Le Père Laoombe voulut sauver cette race métisse si chère à son cœur. Il se proposa de les arracher aux séductions des petites villes, de les agglomérer ensemble, de les guider, de les, encourager dans leurs travaux. Il écrivait à son Evêque : " Nous,
les vieux missionnaires, nous ne pouvons pais oublier ce que nous avons fait pour les Métis et ce qu'ils ont fait pour nous. Par leur attachement et leur dévouement, ils ont droit à notre ■affection, malgré la démoralisation d'un grand nombre. . . Laissez-moi dépenser ce qui me reste encore de force physique et d'énergie pour travailler à cette œuvre que le bon Dieu m'a inspirée et en laquelle j'ai foi. Il me semble que la Providence m'a conservé ce degré de santé, à mon âge avancé, pour entreprendre et faire surgir ce qui peut paraître impossible et absurde."
Ce plan ne pouvait que sourire à Mgr G-randin. Tout en donnant pleine liberté à son apôtre, il lui annonçait des mécomptes et des déboires : " Allez, lui dit-il, que Dieu bénisse votre zèle ! Mais si c'est aujourd'hui le dimanche des Eameaux, ce sera bientôt le Vendredi-saint."
L'influence que le Père Lacombe s'était acquise auprès du gouvernement et des grandes compagnies de chemins de fer par les services qu'il leur avait rendus en 'différentes circonstances, lui facilita la réalisation de ses projets. Il obtint, du gouvernement canadien, un très grand territoire sur les bords de la rivière Saskatchewan, dans le but d'y rassembler les Métis et d'y former une colonie, sous le nom de Saint-Paul-des-Métis. Quatre townships ou cent quarante -quatre milles carrés étaient affectés pour vingt et un ans à l'usage de la colonie.
On constitua une corporation responsable, dont les évêques de Saint-Boniface, Saint-Albert, Prince- Albert et le E. P. Lacombe étaient les patrons. Le terrain fut divisé en sections et lots, pour être distribués, d'après certaines conditions, aux familles qui viendraient s'y établir.
On construisit une chapelle avec une résidence pour le missionnaire, un couvent pour les sœurs, une école, un moulin et une scierie; on se procura des machines pour l'agriculture, et des animaux, vaches, bœufs, chevaux, etc.
" Puisse cette colonie de Saint-Paul^des-Métis réussir et prospérer ! écrivait le Père Lacombe . Alors nous aurons sauvé une population qui a tant de droits à son existence, dans un pays où elle a été la première à embrasser la Foi et un puissant auxiliaire de la civilisation."
sis
CHAPITEE XXIV
Choix d'un coadjuteur— Sacre de Mgr Légal — " Pouilleux et fossoyeur '* — Mort du T. R. P. Soulier — Mgr Légal, vicaire des missions- — Etat du diocèse.
Depuis plusieurs années déjà, Mgr G-randin demandait à Eome un coadjuteur. Le missionnaire, dont il avait fait choix, devait être, dans sa pensée, l'âme de son âme, le continuateur de son esprit et de ses œuvres, le fidèle gardien ides traditions, l'héritier de son siège, le fils dévoué enfin dans lequel il se perpétuerait comme dans un autre lui-même. Ses lettres, si riches d'humilité, faisaient impression à Eome. Le cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande, disait à Mgr Langevin, qui se trouvait alors dans la Ville; Eternelle : " J'ai été bien touché du rapport de Mgr Grandin. C'est sage, plein d'onction, de charité; c'est comme un testament."
Le 13 mai, après une longue attente, il reçut le Bref, nommant le E. P. Légal évêque de Pogla et coadjuteur de l'évêque de Saint-Albert, avec future succession. " Cette bonne nouvelle, disait-il, me fait oublier mes fatigues et mes souffrances."
Une bien touchante lettre pastorale annonça l'élection de celui qu'il appelait le sacrifié.
" Comme vous le savez, disait-il à ses prêtres, l'âge avancé, la maladie et les infirmités qui en sont la conséquence, nous rendent, depuis longtemps déjà, l'accomplissement des devoirs de notre charge impossible. Tant qu'ils n'étaient que difficiles, c'était, pour nous, une vraie consolation de nous en acquitter,
Mge Légal, 0. M. L, coadjuteur de Mgr Grandin
d'aller vous visiter, vous encourager dans vos pénibles et continuels labeurs. Nous y tenions d'autant plus, que nous savons par notre propre expérience, combien les consolations vous font défaut. C'en était une grande pour nous de constater, par nous-même, vos nobles efforts pour étendre et solidifier le règne de Dieu dans notre cher diocèse; d'encourager nos bons chrétiens, tant anciens que nouveaux venus, qui, eux aussi, ne manquent pas de tribulations. Nous tenions, surtout, à voir et à encourager ces immigrants, qui ont dû faire tant de sacrifices pour venir parmi nous, et qui ont d'autant plus à souffrir des difficultés d'un établissement nouveau que les désagréments de la pauvreté s'ajoutent trop souvent à beaucoup d'autres. Souffrant nous-même 'de ce commun inconvénient et nous trouvant, par là-même, dans l'impossibilité d'y remédier efficacement chez les autres, nous constations, cependant, que les bénédictions divines, qui sont une conséquence de la visite du premier pasteur, nos paroles, nos encouragements, faisaient l'effet d'un baume consolateur, au moins pour tous ceux qui nous recevaient avec foi, comme l'envoyé de Dieu. Mais, cette consolation ne nous étant plus possible, nous avons dû songer à vous en faire jouir quand même, au moyen d'un autre représentant de Dieu, qui vous visitera, de notre part, de la part de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Cet homme, choisi • de Dieu par le ministère de notre saint-père le Pape, à notre demande, appuyée par notre bien-aimé métropolitain et les autres évêques de la province, est Mgr Emile- Joseph Légal . . . C'est donc, pour nous, une grande consolation, et pour vous, un grand avantage, d'avoir, pour nous aider dans l'administration de notre diocèse et nous . remplacer auprès de vous, un prélat qui nous égale en dignité, qui mérite notre confiance et la vôtre, étant honoré comme il l'est de celle de ses supérieurs, de celle du Pape, et, je puis le dire, de celle de Dieu lui-même. Nous
apprécions grandement ce bienfait. A la veille d'aller rendre compte à Dieu de notre longue administration et de notre vie plus longue encore, nous avons la consolation de ne point vous laisser orphelins, mais de vous laisser entre les mains d'un frère bien-aimé et bien-aimant, j'en suis sûr, étant, pour cet effet, rempli de l'esprit de Dieu qui est charité. Je doute qu'il puisse vous aimer plus que je vous ai aimés, mais, il vous aimera tout autant. Vous l'aimerez aussi, vous tous, nos bienaimés, auxquels nous nous adressons peut-être pour la dernière fois, vous l'aimerez comme l'homme de Dieu, comme notre frère, nous osons dire comme notre fils, car nous espérons d'avoir la consolation de lui imposer nous-même les mains, et d'en faire ainsi un autre nous-même."
Le E. P. Légal, Oblat de Marie, était, depuis seize ans, le zélé missionnaire des Pieds-Koirs, dans la partie sud-ouest des territoires d'Alberta. Déjà, en 1886, il avait été question de lui comme coadjuteur de Mgr Taché, et si Mgr Grandin ne l'eût gardé comme la prunelle de son œil, il eut été le premier vicaire apostolique de la Saskatchewan.
Originaire du diocèse de Nantes, il avait fait, au petit séminaire de cette ville, de solides et brillantes études1, et avait pris ses grades à l'Université de France. C'est alors qu'il acquit cette culture scientifique qu'il n'a cessé de développer, et qu'ont admirée tous ceux qui l'ont fréquenté.
Il fut ordonné prêtre en 1874. Son évêque ne voulut point remployer au ministère des paroisses, et lui donna la chaire de mathématiques dans l'un de ses collèges ecclésiastiques. Bien que Mgr Légal ait dit souvent qu'il n'avait jamais aimé l'enseignement, il sut pourtant se faire tellement apprécier de tous et surtout de ses supérieurs ecclésiastiques, que, lorsque, quelques années plus tard, il demanda à être relevé de ses fonctions pour être missionnaire, il fallut batailler rudement
avant d'obtenir le congé de son évêque, si libéral aux missions étrangères, mais qui tenait absolument à garder ce prêtre d'élite, éminent professeur. Ses vertus modeste® et ses aimables qualités lui créèrent aussi, parmi ses confrères, bien des relations amicales qui ont survécu à son long éloignement du pays natal.
Eglise catholique de Calgaky
Il y avait 'déjà quatre ans que le jeune prêtre occupait avec succès la chaire de mathématiques, lorsqu'il obtint enfin, de son évêque, la permission de se joindre à la société des Oblats de Marie. Au mois d'août, il entrait au noviciat de Nancy. On eut vite fait d'apprécier cette riche acquisition dans la
personne de ce jeune prêtre, que distinguaient une grande aménité de manières, qui le faisait aimer de tous, de solides vertus religieuses, un admirable bon sens, un esprit positif, des connaissances pratiques, jointes à une charmante modestie.
L'année suivante, 1880, un événement se produisit qui hâta son départ pour l'Amérique. C'était l'année sinistre des décrets de Jules Ferry, qui expulsaient brutalement des milliers de religieux de leurs paisibles demeures. Sous le coup de cette persécution, au mois de juin, le prêtre novice fut envoyé au Canada, avec toute une caravane de religieux du même ordre. Il disait' à la France, à la Bretagne, un adieu qu'il croyait bien éternel, et cet adieu était d'autant plus douloureux qu'il était détrempé des amertumes de l'exil. Ce sacrifice, il l'avait voulu, il le fit généreusement; mais la bonne Providence avait son secret.
Débarqué au Canada, il alla achever son noviciat dans la charmante résidence des Oblats à Lachine, en face de la réserve iroquoise de Caughnawaga. Le 24 septembre 1880, fête de Notre-Dame de la Merci, il faisait sa profession perpétuelle; en attendant que Dieu l'appelât à un ministère plus haut, il était pour la vie religieux et missionnaire. C'était l'accomplissement d'un de ses plus chers désirs.
La saison était trop avancée pour s'acheminer vers les lointaines missions de Saint-Albert.
Il passa donc ce premier hiver occupé au saint ministère, successivement à Plattsburg, aux bords du lac Champlain, à Montréal, et plus tard, à Bufïalo, où il se perfectionna dans la connaissance de l'anglais.
Enfin, au printemps de l'année 1881, l'ardent apôtre, au comble de ses vœux, recevait sa feuille de route. A la tête d'une petite troupe de missionnaires, tous, comme lui, pleins d'enthousiasme, il partait pour les missions de Mgr G-randin.
Répétons qu'à cette époque, ce n'était pas petite affaire qu'un voyage au Nord-Ouest; il était long et fatigant. Le Pacifique Canadien n'était encore qu'à l'état de grandiose projet : et, avant d'arriver à destination, il fallut, au missionnaire, plus de cent jours d'expédition, trajet qui se fait aujourd'hui en trois jours et demi.
Les missions des Pieds-Noirs, au sud de Calgary, au pied des Montagnes Rocheuses, lui furent confiées. C'est là qu'il devait répandre ses sueurs en arrosant une terre bien ingrate, pendant seize ans d'apostolat.
Nous avons décrit ailleurs les mœurs de cette turbulente tribu à laquelle le missionnaire donna le meilleur de sa vie, de son intelligence, et de son cœur.
On conçoit ce que pouvait être une vie semblable, seul, loin de tout confrère, de tout être intelligent de son niveau, à qui il pût communiquer ses pensées et ses sentiments, perdu au milieu des sauvages grossiers, rebelles à tous ses efforts, ingrats à tout son dévouement. L'apôtre acceptait joyeusement les privations matérielles, mais les souffrances morales qui font couler le " sang du cœur " constituaient son plus rude martyre.
Longtemps, le ministère du Père Légal sembla complètement stérile. Baptiser beaucoup d'enfants, dont le plus grand nombre, moissonnés par la mort, s'en allaient au paradis prier pour leurs compatriotes ; recevoir dans l'Eglise quelques adultes à l'article de la mort, c'était là à peu près tout. Maintes fois Mgr Grandin voulut l'arracher à un labeur aussi ingrat et laisser ces peuples rebelles à leur malheureux sort. Il y avait ailleurs tant de moissons mûres ! Toujours le missionnaire plaida pour les Pieds-Noirs et il resta à son poste. Il disait à son Evêque : "Je préfère rester au milieu de mes Sauvages, malgré le peu de fruit de notre ministère, malgré la stérilité de tous nos efforts. Il faudra des années, des générations peut-
être pour transformer ces nations. Quelques missionnaires doivent assister à ces années d'insuccès et d'aridité : je n'ai aucune objection à être de ce nombre."
Il était tour à tour maître d'école, architecte, cuisinier, méde- •cin, et même fossoyeur. Le sauvage a tellement peur de la mort qu'il abandonne ses trépassés. Le Père Légal venait de faire "un cercueil et de disposer, dans une fosse, qu'il avait luimême creusée, le cadavre d'un jeune enfant, quand il reçut la
Chute de la rivière de l'Arc
nouvelle de sa nomination à l'épiscopat. Tel saint Bonaventure fut trouvé lavant la vaisselle de son pauvre couvent de franciscains par le légat de Grégoire IX qui lui portait le chapeau de cardinal. Tel Cincinnatus, jadis, la main à la charrue, apprenait qu'il était élu consul et dictateur de la puissante république romaine.
Le sacre eut lieu le 17 juin, fête du Très Saint- Sacrement,
dans la cathédrale de Saint- Albert. Mgr Grandin s'était réservé la joie de sacrer son ooadjuteur. Il fut assisté de Mgr Durieu, évêque de New- Westminster, et de Mgr Clut, évêque auxiliaire de Mgr Gronard. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, assistait au trône, et prononçait un savoureux discours sur la mission et l'autorité de l'épiscopat.
Au banquet qui suivit la cérémonie, bien des vœux furent adressés au nouveau prélat. Le vénérable Mgr Grandin, dans une charmante causerie, jeta un coup d'œil rétrospectif sur les missions du Nord- Ouest, il fit voir l'action divine dans les œuvres réalisées, et redit à son cher coadjuteur les paroles de saint Xiste à saint Laurent : Majora te manent pro Christi fide certamina.
Mgr Légal répondit humblement que son seul désir était de recevoir l'esprit de son conséerateur. " Si en parcourant le diocèse j'entendais dire : " C'est encore l'esprit de notre " premier Evêque qui agit en celui qu'il nous envoie," je n'en demanderai pas davantage."
Le Père Lacombe parla agréablement de l'esprit de prophétie des Pieds-Noirs. A peine le Père Légal était-il arrivé au milieu d'eux, qu'ils lui improvisèrent un nom. Ils l'appelèrent Sportsitapi (celui qui siège en haut). N'avaient-ils pas l'intuition de ce qui devait arriver seize ans plus tard ?
Ce furent de vraies fêtes de famille, bien douces au cœur sensible du vieil Evêque. Peu de temps après il écrivait à l'archevêque de Saint-Boniface qui lui avait confié ses ennuis : " Si je vous faisais part de mes inquiétudes, à mon tour, je ne sais quand je finirais ma lettre. Il est vrai que j'ai, sur vous, un grand avantage, un bon Cyrénéen sur lequel je me décharge de toutes mes croix et je le fais sans scrupule." Mais, à côté de toute joie, il y avait toujours, pour lui, quelque douleur. La mort frappait sur ses affections à coups redoublés. Le T. E.
P. Soulier, supérieur général des Oblats depuis quatre ans seulement, mourait, les armes à la main, le 3 octobre. Mgr Grandin l'appréciait, l'aimait, et comptait beaucoup sur lui. " Quelle tristesse, s'écriait-il. Enfin, le bon Dieu n'est pas mort, lui, et la Congrégation n'en mourra pas non plus."
Il ne put se rendre au Chapitre, convoqué bientôt après, pour l'élection d'un nouveau supérieur général, mais il écrivit, sans le connaître, à celui qui devait être élu, une lettre pleine d'humilité et de sentiments religieux. " Votre lettre, lui répondait l'élu du Chapitre, le T. R. P. Augier, a rempli mes yeux de larmes. Laissez-moi vous dire combien j'ai été touché des beaux sentiments que vous m'exprimez avec tant de cœur. Ces sentiments, certes, je les connaissais, mais vous avez une manière de parler de votre famille religieuse et des supérieurs qui la gouvernent qui émeut jusqu'au plus intime de l'âme."
En demandant un coadjuteur, Mgr Grandin avait demandé que ce dernier devînt vicaire des missions. Le dernier acte administratif du E. P. Soulier fut de faire droit à cette demande, et de confier cette charge à Mgr Légal. " J'avais demandé cela comme une faveur, disait l'Evêque, je n'y comptais plus. Sans doute que notre regretté Père a voulu me donner, à moi aussi, le temps de me préparer à la mort."
Le vieil athlète pouvait regarder, d'un œil serein, le bien réalisé.
Le diocèse de Saint- Albert, outre les missionnaires, -avait déjà un certain nombre de prêtres séculiers et comptait cinq
districts : Saint-Albert, Edmonton, Calgary, le lac Laselle, le district des Pieds-Noirs, subdivisés en quarante-six missions, paroisses ou postes à desservir. Quelques-unes de ces stations étaient en plein épanouissement. Des écoles prospères, des hôpitaux modèles s'élevaient à Edmonton, à Calgary, à Saint- Albert.
Le T. E. P. Augier, 4:ème supérieur général de la Congrégation des missionnaires 0. M. I.
L'ancien fort des Prairies était devenu une ville de trois mille âmes, avec un hôpital général tenu par les sœurs Grises, et une gracieuse église en construction.
La ville de Calgary (4,000 âmes) était dotée d'une belle église, d'une école prospère fréquentée même par les protestants, et d'un hôpital modèle.
Les Pieds-Noirs tenaient encore aux pratiques du paganisme. Cependant, l'ébranlement semblait devoir se produire. Deux des grands chefs avaient reçu le baptême. Un hôpital exclusivement pour les sauvages et trois écoles, dont une industrielle, étaient bâtis sur ce district. La moisson semblait jaunissante.
Enfin, il avait été jeté les bases d'un séminaire, destiné à favoriser le recrutement d'un clergé local. Cette œuvre, pour laquelle il s'était tant dépensé, était encore dans sa fleur, mais promettait des fruits.
C'est une page de l'Evangile qui passe devant nos yeux : " En ce temps-là, Jésus descendit sur les bords du lac ou mer de Tibériade, dans la Galilée des G-entils; et le peuple qui était assis dans les ténèbres vit luire une clarté, et ceux qui habitaient dans la région de la mort, virent se lever sur eux la lumière."
CHAPITEE XXV
Les Galiciens— Noces d'or du P. Lacombe — Bénédiction du séminaire — Pose de la première pierre de la nouvelle cathédrale— Mort du chanoine Grandin.
Déchargé de ses courses apostoliques, Mgr Grandin continua à gouverner son diocèse avec tout ie zèle et la prudence d'un pasteur vigilant et sage. Son eoadjuteur faisait les visites pénibles, présidait les longues cérémonies, s'occupait de la marche religieuse de sa Congrégation.
La joie de se voir secondé sembla lui procurer un regain *de santé. Il en profita pour entreprendre le voyage de Saint- Boniface. Il avait besoin de se concerter avec son métropolitain au sujet d'un flot d'immigrants qui venaient d'arriver dans leurs diocèses.
Sous l'impulsion des nouvelles reçues de l'Amérique, les populations rurales de la Galieie s'étaient mises en mouvement vers le nouveau monde, et dans une seule année, près de 20,000 Galiciens s'étaient répandus dans le Nord- Ouest. Ils devaient être bientôt 40,000 et 50,000. Ils s'étaient fixés dans le Manitoba, dans TAlberta et dans la Saskatchewan.
Ces peuples avaient un dialecte particulier appelé le petit russe. Quoique catholiques, ils appartenaient, pour la plupart, au rite grec-ruthène, et se trouvaient sans pasteurs et sans secours religieux, une fois débarqués sur le continent américain. Les prêtres latins ne les comprenant pas et n'ayant pas la faculté d'exercer le saint ministère selon la forme et la langue du
rite ruthène, virent leurs efforts presque paralysés en face de chrétiens catholiques qui montraient, malheureusement, de l'antipathie au clergé latin, parce qu'ils croyaient qu'on voulait les latiniser. Mgr Grandin n'était pas- cependant pour la latinisation. Avec Léon XIII, il regardait comme déplorable le système de plusieurs missionnaires catholiques qui montraient de l'éloignement pour les rites orientaux, et qui ne voyaient le bien que dans une latinisation à outrance. .
C'est qu'en effet, le rite, c'était presque la patrie pour ces braves gens. L'abandonner, c'était pour eux, l'apostasie, le reniement du pays. Leur langue, leurs offices religieux se confondent avec leur religion même, et avec toute leur histoire. Les leur arracher, c'était faire saigner toutes les fibres de leur souvenir et de leur foi.
En attendant le secours de prêtres au courant du rite ruthène, Mgr Grandin aurait voulu faire toutes les concessions possibles.
L'hérésie protestante faisait des efforts inouïs pour gagner ces nouveaux colons, et il était téméraire de penser que l'or des sociétés bibliques et les écoles publiques, protestantes ou neutres, ne réussiraient pas à ébranler la foi de ces peuples ignorants ou pauvres. Le danger était imminent. Déjà il y avait eu des tentatives de mariages mixtes, et quelques enfants galiciens allaient aux écoles protestantes.
Mgr Grandin, l'archevêque de Saint-Boniface et les évêques du Nord-Ouest s'étaient émus de cet état de choses et tentèrent de sauver la situation. Déjà, deux missionnaires oblats, d'un zèle à toute épreuve, Polonais d'origine, deux frères, les RE. PP. Kulawy, étaient les apôtres des Ruthènes Galiciens et ides Polonais, à Winnipeg et aux environs.
Mgr Pascal et deux Pères oblats allèrent en Autriche pour intéresser les autorités ecclésiastiques et civiles à ces missions.
Ce voyage n'ayant pas eu les résultats espérés, les évêques de Saint-Boniface et de Saint-Albert sollicitèrent, de nouveau, du Saint-Siège, la permission qu'une communauté religieuse (les Chanoines réguliers de l'Immaculée Conception), qui acceptait cette charge, pût passer au rite ruthène pour aller au secours de ces âmes abandonnées. Mais, le Saint-Père ne crut pas devoir accorder cette faculté. " Les prêtres latins ne doivent pas passer à un rite étranger dans un pays latin."
C'est alors que les évêques du Nord-Ouest se décidèrent à envoyer quelqu'un pour plaider cette cause, d'abord à Rome, ensuite auprès du gouvernement autrichien. Le choix tomba sur le R. P. Lacombe, accoutumé, pendant sa vie si mouvementée de missionnaire, à traiter auprès des évêques et des gouvernements. Le voyage du vaillant missionnaire ne fut pas sans résultat; il prépara les voies, et l'année suivante un autre missionnaire oblat, le Père Jan, conduisit les négociations à bonne fin. L'archevêque de Lemberg (Autriche) daigna envoyer dans la province de Manitoba son propre secrétaire, le R. P. Zoldach, et quelque temps après, les RR. PP. Basiliens réformés de la Galieie acceptèrent de remplir le saint ministère auprès de leurs compatriotes.
Pour l'intelligence et l'intérêt des faits, nous avons empiété sur les événements.
Le 17 juillet 1899, le R. P. Lacombe atteignait ses cinquante ans de sacerdoce, et Mgr Grandin, pour honorer ce héros de l'apostolat, voulut que les noces d'or fussent célébrées avec la plus grande solennité. La fête fut fixée au 25 septembre.
Quatre évêques étaient réunis pour la circonstance. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, Mgr Dontenville, évêque de New- Westminster (') étaient accourus pour acclamer
(1) Le R. P. Dontenville avait succédé à Mgr Durieu, mort le 1er juin
Mgr Donten ville, 0. M. I., évêque de New- Westminster
l'apôtre. Du Canada, des amis de vieille date, prêtres séculiers, réguliers, laïques de marque avaient 'voulu prendre part au triomphe de l'humble religieux. Les Métis, les Sauvages étaient représentés en grand nombre. Nous ne décrirons pas les péripéties de la fête, l'émotion du vieil apôtre, nous n'analyserons pas les discours prononcés. Ce serait bien dommage1, cependant, de ne pas citer la fin du toast de Mgr Grandin : " J'étais à Rome, dit-il, il y a quelques années, en 1868' et nous rencontrâmes une voiture, sur laquelle étaient écrits ces mots : Datur omnibus. Comme je demandais la raison de cette inscription, il me fut répondu que cette voiture allait datas les rues de Rome, du côté où il pouvait y avoir quelque trouble, et si quelqu'un, à tort ou à raison, était poursuivi et en danger, il pouvait s'y réfugier. Le cocher était chargé de le conduire à une place sûre, pour attendre en paix qu'on décidât sur son sort. Ceci se passait sous le Pape, roi de Rome, sous Pie IX. Eh ! bien, permettez-moi de me servir de ce texte pour l'appliquer à notre cher Père Lacombe, datur omnibus. Il y a trentehuit ans, il vint ici, accompagnant Mgr Taché, de regrettée mémoire, qui, émerveillé de la beauté du site, décida de fonder une mission sur cette colline et lui donna pour patron celui du Père Lacombe. Celui-ci se mit à l'œuvre et jeta les fondements de cet établissement qui est devenu si florissant et même le siège de l'Evêque.
"Il n'a pas seulement travaillé pour ce diocèse, mais pour toute la province ecclésiastique de Saint-Boniface. Avait-on besoin d'un intermédiaire, d'un mandataire auprès du gouvernement, auprès de la Compagnie du Pacifique Canadien ou pour toute autre mission importante, on me demandait le Père Lacombe. Il a donc été donné à tous . . . J'ai plus d'une fois entendu faire •cette réflexion : " Comment se fait-il que le Père Lacombe ne " soit pas évêque ? " La chose, mes amis, me semble bien
facile à . comprendre. Outre que ceux qui en sont dignes ne peuvent ipas être tous évêques, autrement nous le serions tous ici, il ne faut pas oublier que le bon Dieu forme lui-même les hommes pour une mission particulière. L'évêque est chargé d'administrer une partie de l'Eglise, si vous voulez, une Eglise particulière à laquelle il se doit tout entier. Le Père Lacombe, lui, a été en quelque sorte l'homme universel, datur omnibus. S'il eût été évêque, il n'en aurait pas été ainsi; il n'aurait pu, par exemple, rendre au gouvernement le service qu'il lui a demandé, tout récemment, en allant faciliter le traité qu'il voulait faire avec les Métis et les Sauvages des rivières la Paix et Athabaska, sans parler de bien d'autres missions qu'il a remplies pendant ses cinquante ans de sacerdoce, dans le Manitoba, le Nord-Ouest, et je puis dire, tout le Canada. Dieu qui dirige tout avec sagesse, a voulu qu'il fût libre, qu'il se prêtât à tout et à tous. Datur omnibus/'
Le soir, un superbe feu d'artifice, chose jusque-là inconnue à Saint-Albert, fit monter dans le ciel ses gerbes étincelantes ! Ce fut comme l'hymne final — un hymne aux lettres de feu — en l'honneur du héros du jour.
Monseigneur avait laissé déborder son cœur. Il était si heureux du triomphe de son frère ! Mais les pensées surnaturelles n'étaient jamais absente», et le lendemain, il écrivait dans son journal : " Sic transit gloria mundi. Le jubilé sacerdotal du Père Lacombe est terminé; déjà, tous ceux qui sont venus uniquement pour la fête nous ont quittés. Les fêtes, toutes belles qu'elles ont été, sont passées comme les fusées qu'on faisait partir hier au soir; il n'en reste plus que le souvenir. Ainsi la vie : une fusée qui s;élève plus ou moins haut, décrit une certaine courbe, et qui disparaît bien vite après avoir donné une lumière qui n'a le plus souvent d'autre effet que de mieux montrer l'obscurité de la nuit."
Peu de temps après les noces sacerdotales du Père Lacombe, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, venait à Saint-Albert. La réception f ut cordiale. " Il me semble, disait le vieil Evêque, que l'âme de Mgr Bourget plane sur cette fête."
Le 6 octobre 1900, Mgr Grandin eut la joie d'assister à la bénédiction de 'son séminaire qu'il avait tant désiré. C'est une construction de fort belle apparence située à proximité de la cathédrale. On l'appela, d'après son désir, le séminaire de la Sainte-Famille. Il se réserva la tâche de professeur d'histoire ecclésiastique et, malgré ses infirmités, fut fidèle à sa charge.
Petit séminaire de Saint-Albert
La bénédiction de la première pierre de la future cathédrale lui fut un autre sujet de consolation.
La seconde église, construite avec tant de peine, par les Pères, en 1869, avait longtemps été le joyau du pays. Mais, l'âge l'avait ruinée. Il fallait la rajeunir. Elle était d'ailleurs trop étroite pour la population croissante.
Il fut décidé qu'on construirait une belle cathédrale, en briques cette fois. ITn architecte fut appelé. L'église, en style
byzantin-mauresque, avec grande crypte, devait avoir cent quatrevingts pieds de long sur soixante-douze de large. Deux belles tours, dont la plus haute de deux cent dix-huit pieds devaient agrémenter la façade. D'aucuns auraient voulu que la nouvelle cathédrale fût bâtie dans un centre plus populeux que Saint- Albert, par exemple à Edmonton, à Oalgary. Mgr Grandin sentant, dans les conseils qui lui étaient donnés, des sous-entendus intéressés, fut inexorable.
Les habitants de Saint-Albert furent généreux. Dans une première réunion, les chefs de famille avaient remis à l'Evêque la somme de 1,900 piastres. Puis ils se mirent à l'œuvre. A Saint-Albert, la pierre est inconnue. Mais là-bas, à deux lieues, sur les bords du grand lac, il y a des blocs roulés par la rivière Esturgeon. Dans une première semaine, quatrevingts dix wagons de grosses pierres furent hissées sur la colline.
La première pierre fut bénite, le 6 octobre 1900, par Son Excellence Mgr Falconio', délégué apostolique au Canada. (*) Mgr Pascal et Mgr Légal assistaient à la cérémonie. Dans son discours, l'évêque de Saint-Albert affirma son attachement au trône pontifical, et traça un sommaire historique des progrès du catholicisme dans le Nord-Ouest depuis cinquante ans.
" Excellence, disait-il, j'ai entendu autrefois, à Montréal, d'anciens zouaves du Pape chanter, devant moi, une chanson par laquelle ils excitaient leur courage quand ils étaient sous les armes. " En avant ! mes braves," faisaient-ils dire à leur commandant. " En avant ! le Pape vous regarde ! " Je voudrais, moi aussi, que le délégué du Pape nous regardât tous, et qu'il pût nous faire voir au Pape pour qu'il daignât regarder à son tour et bénir ces familles religieuses qui font tant et de si grands sacrifices pour étendre le règne de Dieu dans le pays.
(1) En 1899 une délégation apostolique fat établie au Canada.
Sa bénédiction les rendrait heureuses, les ferait prospérer et grandir pour travailler, avec plus -d'efficacité encore, à la gloire de Dieu."
La mort de son cher frère, l'abbé Jean, le bon chanoine de Laval, lui fit, au cœur, une inguérissable blessure. Depuis