‹ Mgr. GrandinChapitre 2 sur 29 · PROTESTATION DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE L'AUTEUR

Nous tenons à déclarer que, si nous donnons quelquefois à Mgr Grandin ou à d'autres personnages le titre de saint ou de martyk, nous n'avons, en cela, nullement dessein de prévenir le jugement du Souverain-Pontife, à qui nous soumettons, avec la plus entière obéissance, tout ce que nous avons écrit.

Emile Jonquet, O.M.I.

INTRODUCTION

J'ai écrit ce livre avec joie et avec courage : avec joie, parceque j'écrivais la vie d'un saint; avec courage, car j'avais la conscience d'être sincère.

Il est bien rare aujourd'hui de voir une longue vie s'achever glorieusement dans l'unité de principe et d'action.

Le principe de Mgr Grandin fut l'amour passionné de Notre Seigneur Jésus-Christ. Son action, pour prouver cet amour, fut de sauver des âmes à travers toutes les difficultés, tous les obstacles, malgré l'horreur des plus grands sacrifices.

Partout où J ésus-Christ n'est pas, il est mai à l'aise ; ' et quand il ne peut s'occuper activement du salut des âmes, il est malade.

Il y a dans cette vie du François Xavier, du Vincent de Paul, du Pierre Claver, du François de Sales.

C'est bien un François Xavier que ce voyageur géant. On a calculé que si on mettait, bout à bout, toutes ses expéditions sur terre et sur mer, en canot d'écorce, en raquettes, ou en traîneaux à chiens, on ferait huit ou neuf fois le tour du globe. Partout il a laissé des traces profondes de ses pas d'apôtre.

Sa vaste compatissance pour les membres souffrants du Christ, pour les malades, les pauvres et les orphelins, rappelle saint Vincent de Paul. Il leur donna surabondamment le sourire de ses yeux, les paroles de ses lèvres, le travail de ses bras, l'amour de son cœur. Il ne donna pas seulement, il se donna. Jamais son cœur ne fut émoussé pour les douleurs d'autrui.

Comme François de Sales, son charme vainqueur fut la bonté. C'est par le cœur qu'il a vécu, c'est par le cœur qu'il a souffert, c'est par le cœur qu'il a triomphé. " 0 grand

INTRODUCTION

prêtre, lui disait un sauvage Montagnais, que le Grand Esprit doit être bon, puisque, pour venir à nous, il a pris ta bonne figure ! "

De Claver il eut la prédilection marquée pour les sauvages les plus déshérités. Comme lui, il fut un fruit que Dieu pressura dans la souffrance ; comme lui, il eut voulu user ses forces dans un labeur sans gloire et sans douceur, auprès des pauvres Indiens, enterrer toutes les énergies de son âme dans leurs misérables loges, choisir ses bien-aimés parmi ces malheureux, et ployer son cœur à ne battre que pour eux.

Louis Veuillot l'a comparé à Benoît Labre et l'a merveilleusement chanté sous le titre suggestif à'Evêque Pouilleux. Disons, toutefois, que la vertu plus classique de Mgr Grandin n'acceptait que par devoir et pour les âmes la volontaire, prodigieuse et humiliante abjection du grand mendiant de Lorette et du Colysée.

De la vie entière de Mgr Grandin, déborde, comme d'un vase trop plein, l'esprit sacerdotal et religieux, l'héroïsme apostolique. Il a connu l'héroïsme de la foi, l'héroïsme . de la charité, l'héroïsme du zèle, l'héroïsme du sacrifice.

Mgr Grandin fut religieux, missionnaire, évoque.

Eeligieux, il voulut l'holocauste complet, s'immola dans son corps, dans son âme, dans son cœur, et garda, toute sa vie, une fidélité de novice à ses vœux, à ses règles, à ses exercices de piété.

Le missionnaire porta, dans un corps maladif, la passion de toutes les choses généreuses. Difficilement, on se représente une existence plus agissante, plus entreprenante, plus dévouée que la sienne. Joseph de Maistre disait de ses livres : " J'y ai versé toute ma tête." Dans son œuvre d'apostolat, Mgr Grandin versa tout son cœur.

Louis Veuillot a dit du vaillant prélat cette phrase qui sent

INTRODUCTION

son homme : " Cet évêque des neiges fait bien comprendre que le froid brûle." L' évêque fut l'homme du ministère sacré, " plus doux que le miel, plus intrépide que le lion," sachant faire entendre le langage respectueux, digne, désintéressé de la charité, de la vérité, de la justice, un de ces hommes robustes en Israël, dont saint Augustin disait : Isti ergo principes nostri; in amore Dei perfectissimi, et in proximorum dilectione impleti; hinc potuerunt mundi impetum vincere, et cruentum sœcuïum domare, quia, nïhïl amaverunt in omni re nisi Dei voïuntatem. Son courage grandissait avec les périls et ses lumières avec son ardeur.

Et dans quel cadre merveilleux se déroule son apostolat ! C'est l'évangélisation de tout le Nord-Ouest qui devrait passer sous les yeux du lecteur. Fatigues inouïes, découvertes, notable insuffisance des moyens, héros fameux : c'est une immense épopée. Il faudrait un chantre puissant.

En relisant notre manuscrit, nous avons éprouvé une crainte. Le lecteur ne verra-t-il pas dans cet ouvrage un éloge à outrance ? Nous savons bien que plusieurs vies de personnages illustres sont de vrais panégyriques de Trajan. Les héros dont on retrace l'histoire n'ont pas de défauts, ont toutes les vertus. C'est un tort. Nous ne voudrions pas ressembler à ces Parisiens dont parle Montaigne, qui, jaloux, éblouis des magnificences de leur ville, "en aimaient jusqu'aux taches et aux verrues." Un portrait flatté n'est jamais ressemblant.

Cependant pour éviter ce travers nous ne pouvons pas attribuer à Mgr Grandin des défauts qu'il n'avait pas. Quand nous aurons relevé quelques mouvements de vivacité, d'ailleurs immédiatement réprimés, nous aurons dit de lui tout le mal que nous connaissons. Nous prétendons bien ne pas jouer à l'enthousiasme. Ce que nous écrivons est l'expression de la simple vérité, et si nous avons mis notre cœur dans cet ouvrage,

INTRODUCTION

nous croyons y avoir mis notre conscience. Nous exposons sa vie, ses actes, nous relatons ses paroles, ses écrits, bonnement, simplement. Le lecteur appréciera. L'impartialité n'est pas l'indifférence. Mgr Grandin nous a séduit, après tant d'autres, par l'ardeur de sa foi, la noblesse, l'aménité de son caractère, son intrépide courage dans les âpres labeurs de ©on apostolat.

Où avons-nous puisé nos documents? Nous avons, pour nous guider, les témoignages et souvent les témoignages écrits de ses parents, les souvenirs de ses compagnons d'apostolat qui l'ont aimé, qui ont lutté et souffert avec lui, les Annales de la Propagation de la Foi, les Missions Catholiques, les Annales de la Congrégation des Oblats, surtout des monceaux de lettres envoyées ou reçues. Nous dirons avec Louis Veuillot : " Ce que ce livre a de plus important, je ne l'ai pas tiré de mon encrier."

Mgr Grandin écrivait beaucoup. Dans l'effusion, il laissait courir sa plume, ou laissait parler son cœur. " Tel sur le papier qu'à la bouche, et tel à la bouche qu'au cœur." Il laisse courir sa plume, mais son cœur l'inspire. Ce n'est pas un ciseleur de phrases. Pas de clinquant! pas de breloques! pas de compas ! La raison et surtout le cœur font tous les frais de ses divers écrits, l'art n'y entre pour rien. La plume vole, pressée par le cœur. Il peint les choses comme il les voit et comme il les sent, simplement, naturellement, sans circonlocutions, avec une franchise populaire qui va parfois jusqu'à l'incorrection. Mais ces lettres ont souvent un heureux abandon, une simplicité profonde qui rappellent saint François de Sales.

Nous avons aussi les notes intimes que l'évêque prenait au jour le jour. Malheureusement l'incendie de l'Ile à la Crosse, en 1867, a dévoré à peu près tout ce qu'iLavait écrit avant cette époque.

INTRODUCTION

L'histoire de Mgr Grandin sera donc, pour ainsi dire, sa vie écrite par lui-même. Comme Montaigne, "j'ai regret de ce que je laisse," car tout n'est pas raconté. S'il fallait décrire les fondations de chaque mission avec les privations, les difficultés du début, l'assistance manifeste de Dieu, etc., sans doute ce travail serait intéressant, mais plusieurs volumes ne suffiraient pas. Tous ces berceaux ont leur histoire. Nous croyons que, dans la suite, un autre pourra, non pas glaner, mais moissonner dans ces nombreux documents et livrer à l'édification du public de belles et nombreuses gerbes.

Il s'agit ici, avant tout, de l'histoire d'un cœur, d'une âme. Ceux qui ont connu le regretté prélat savent la sympathie qui rayonnait autour de sa personne. Le lecteur, lui, constatera que cette figure se détache en un puissant relief sur le fond incolore et monotone d'une société égoïste et -sensuelle, il devinera la noblesse, la bonté, la délicatesse de cette âme.

Les prêtres, les missionnaires qui se sont jetés dans l'arène, pourront se mettre à son école.

Puissions-nous l'avoir fait revivre dans la plénitude de ses mérites, de ses vertus et de son cœur !

. Puisse ce volume faire aimer l'Eglise, réveiller les endormis, susciter de jeunes et ardents apôtres !

Eien au monde ne peut récompenser de telles âmes; mais il reste le Ciel et Dieu !

CHAPITEE PREMIEK

Naissance — La famille — Initiation à l'épreuve — La première communion — Le petit berger — Premières études — M. l'abbé Sébaux — Mort de madame Grandin — Petit séminaire — Etudes interrompues — Maladies— Le malade infirmier— Etrange examen— Désir des missions étrangères— Grand Séminaire du Mans — Premières allusions à sa vocation — Conseil peu apostolique d'un curé— Sacrifice généreux de monsieur Grandin.

Vital-Justin Grandin naquit à Saint-Pierre-la-Cour, aujourd'hui Saint-Pierre-sur- Orthe, diocèse de Laval, le 8 février, 1829. Il était le neuvième fils d'une famille où les bénédictions du ciel devaient bientôt faire compter quatorze enfants.

Son père, Jean Grandin, et sa mère, Marie Veillard, étaient des chrétiens d'une piété très rare, riches de cœur, réalisant cet idéal des époux chrétiens que Tertullien nous représente " priant ensemble, jeûnant ensemble, ensemble à l'église et à la Table sainte."

La fortune n'était pas assise au foyer domestique; seul le travail y tenait son sceptre austère.

La jeune famille cultiva d'abord une ferme considérable, dite La Chassé, située à peu près à mi-chemin entre Sillé-le-Guillaume et Saint-Pierre-la- Cour. Un jour d'automne, un effrayant cyclone s'abattit sur la propriété et détruisit bâtisses et récoltes. Ce fut un épouvantable désastre. Monsieur Grandin était absent; la famille fut merveilleusement protégée. La mère, cinq enfants, deux servantes se blottirent sous une longue table massive, adossée au mur. Les murs croulèrent et quand le curé du village, les voisins vinrent pour constater les dégâts, déblayer les ruines, porter du secours, ils furent tout surpris de trouver huit personnes bien vivantes, sans une égratignure, sous cet abri providentiel.

Madame G-randin portait alors dans son sein l'enfant qui devait, plus tard, être une des gloires de l'Eglise. Elle voulut le consacrer avant sa naissance à la Très-Sainte Vierge, et se rendit au sanctuaire voisin de Notre-Dame-du-Chêne. Il dut s'opérer, à ce moment, quelque tressaillement insolite dans les membres du futur Jean-Baptiste, car sa vie entière ne fut qu'une perpétuelle passion pour la gloire de Jésus- Christ et de sa Très- Sainte Mère, passion qui ne s'explique bien que par cette primordiale et ineffaçable empreinte de l'attouchement divin qu'on appelle la grâce sanctifiante.

Après la catastrophe mentionnée plus haut, monsieur Grandin fit construire une hôtellerie spacieuse sur le bord de la route du Mans, et, c'est là, que vint au monde le jeune Vital. Il fut baptisé le jour même de sa naissance.

Les espérances qu'avait placées monsieur Grandin dans le service de son auberge ne furent pas réalisées. Son esprit chrétien se montrant intraitable sur l'abus des boissons, les propos trop libres, les situations équivoques, la clientèle déserta.

Le jeune Vital avait à peine deux ans quand ses parents allèrent définitivement se fixer à Arou, dans le Bas-Maine. Monsieur Grandin dut se livrer à un travail opiniâtre pour subvenir aux besoins des siens. Ce n'était pas la pauvreté désemparée, besogneuse qui confine à la misère, mais cette pauvreté honnête, intéressante, vaillante qui commande le rude travail. Si la pauvreté est une couronne d'épines, tout dépend du front qui la porte.

La première institutrice de la famille fut madame Grandin. Chrétienne d'un autre âge, elle craignait moins, pour ses enfants, la visite de la mort que celle du péché. La foi n'enlevait rien à la plus affectueuse tendresse. " Cette chère maman, •dira plus tard l'évêque missionnaire, comme elle nous aimait, «t comme elle savait nous inspirer l'horreur du mensonge, du vol, l'amour de la simplicité ! "

Elle était bien secondée par son mari. Monsieur Grandin, qui était aussi mère qu'un homme peut l'être, entourait ses enfants de l'affection la plus vive. Après les rudes labeurs de la journée, il se prêtait à leurs jeux, puis présidait la prière du soir, la récitation du chapelet, une lecture de piété. Lui-même, les conduisait aux offices du dimanche et se plaisait, au retour, à leur expliquer minutieusement les instructions entendues, un peu longuement peut-être, ce qui faisait dire à l'un de ses fils : " Papa nous fait des sermons plus longs que ceux de monsieur le curé."

Dans sa pauvreté, monsieur Grandin se montrait généreux envers ceux qui étaient plus pauvres que lui. Souvent, la nuit, accompagné de ses enfants, il allait distribuer du pain, du bois, des remèdes, du linge aux malades abandonnés. Oubliant que lui-même était flagellé par le besoin, il porta parfois les témoignages de sa charité à un degré que pouvait condamner la prudence humaine.

Le jeune Vital n'oubliera pas ces leçons d'héroïsmef; elles auront un long écho dans sa vie. Il avait, pour ses bons parents, une tendresse, un amour tels que, d'après le témoignage de ses frères et de ses sœurs, jamais il ne lui arriva de leur causer la moindre peine, la plus légère inquiétude. Son exquise sensibilité lui arrachait des larmes au récit de l'histoire de Joseph vendu par ses frères, du dénuement du Sauveur clans la crèche. " Nous ne sommes pas riches, disait-il un soir à son père, mais Notre Seigneur l'était beaucoup moins que nous. J'ai une maison et la Sainte Vierge ne trouva qu'une étable; j'ai un bon lit où reposer et Jésus n'avait qu'une crèche. Nous serions moins riches, je ne m'en affligerais pas."

Le surnaturel envahissait cette âme qui devait lui appartenir tout entière.

Par une sorte de pressentiment de sa vocation future, il

aimait à imiter le prêtre. Monté sur une chaise, il faisait gravement le signe de la croix et prêchait à sa manière, répétant sans cesse, avec ce petit zézaiement qui ne le quitta jamais : " Quiconque s'abaisse sera élevé, quiconque s'élève sera abaissé." C'était une consolation pour le complaisant auditoire.

Servir à l'autel était sa joie. Son âme s'ouvrait aux magnificences du culte et prenait ce goût de la sainte liturgie qui fut une des passions de sa vie.

Un jour, il rentre à la maison, les yeux pleins de larmes. Sa mère lui en ayant demandé la cause, il répondit qu'un voisin venait de pousser un horrible blasphème.

La première communion mit le sceau à ces grâces prévenantes. Il n'avait que 9 ans et 6 mois quand il y fut admis. Il n'oublia jamais ce jour de la visite divine, et jusqu'à la fin de sa vie, il en célébrera, chaque année, le pieux anniversaire. En ce beau jour, Vital sentit en lui le désir du sacerdoce. Voyant les anxiétés et la pauvreté de ses parents, il n'osa pas manifester son désir. Les ressources n'augmentaient pas, les charges devenaient plus lourdes avec les années. Ce beau lys devait croître au milieu des épines.

D'ailleurs, son frère Jean, le sixième enfant de la famille, était déjà parti pour le petit séminaire.

A la première ouverture que Jean avait fait à son père de son désir d'être prêtre, monsieur G-randin n'avait manifesté aucun enthousiasme.

" Jean, dit-il, tu n'es pas assez sage pour penser à une telle vocation. Un prêtre doit être un saint ! Et j'aime mieux te voir mourir simple cultivateur que de te voir un prêtre nuisible ou même inutile."

Quelques jours après, l'enfant était revenu à la charge, disant son vif désir de devenir prêtre pour se dévouer au bien des âmes.

Tout ému, le père avait cédé. " Mon enfant, si tu envisageais la position du prêtre comme devant te conduire à l'aisance, à la richesse, à l'honneur, je te dirais : non, mille fois non ! mais si tu désires simplement te sacrifier pour les pauvres, les malades, les pécheurs, je ne puis m' opposer à ta vocation. Va, nous t'aiderons de notre mieux." Et, après avoir reçu, du

Maison paternelle de Mgr Grandin

vicaire de la paroisse, les premières leçons de latin, Jean était parti pour le petit séminaire.

Ce fut une source de nouvelles privations pour la famille. Le père et la mère s'écrasaient de travail.

Mais les enfants étaient à bonne école. L'aîné, Frédéric, pour secourir ses parents, part pour Paris, réussit à se placer et envoie fidèlement ses honoraires à sa famille. " Il n'est pas

étonnant, écrira plus tard Mgr Grandin, que mon cher Frédéric soit bon époux et bon père de famille, il a commencé par être bon fils, bon frère et toujours bon chrétien." Deux autres enfants rejoignirent bientôt leur frère aîné à Paris, vécurent sous sa tutelle et contribuèrent au soulagement de la famille.

Vital lui-même fut confié à un de ses oncles, propriétaire aisé. Celui-ci l'occupa à garder les moutons. Il fut donc, berger comme saint Vincent de Paul, comme sainte Geneviève, comme la vénérable Jeanne D'Arc, comme sainte Germaine de Pibrac. Il pouvait déjà dire, tant il était fidèle à son modeste emploi : Je suis le bon Pasteur. Durant les longues heures qu'il paissait son troupeau, il récitait son rosaire, lisait la vie des saints, laissait son âme s'élever vers Dieu, par la contemplation de la nature.

Vers l'âge de treize ans, ses parents le rappelèrent. Le désir du sacerdoce était toujours au fond de son cœur, mais il fallait vivre; des frères, des sœurs le suivaient de près; les dépenses allaient croissantes . . . que faire ?

Il raconte lui-même, dans ses notes intimes, ces premiers souvenirs de son enfance.

" Je n'osais pas parler de mon désir d'être prêtre, je voyais mes parents trop gênés pour cela. Estimant que les frères étaient un peu le diminutif du prêtre, ma résolution fut bientôt prise. Sur ma prière, mon frère Jean me conduisit au Mans, à ce qu'on pourrait appeler le juniorat des frères de Saint-Joseph, dits Frères de la Sainte-Croix. Mais après deux mois de séjour, ma santé n'étant pas excellente, on me renvoya dans ma famille."

Sa constitution, en effet, était frêle, débile, délicate. Essayant de refouler au fond du cœur ses ardentes aspirations, il donna tout son concours au travail de ses parents, prodiguant sans compter sa bonne volonté, ses forces. Son

avenir n'était pas là. Ce jeune adolescent à la taille élevée, an front large, aux yeux mélancoliques, est l'élu de Dieu pour de grandes choses; et à ceux qu'il a choisis, qu'il les prenne dans un palais ou dans une chaumière, quels que soient les obstacles, Dieu fait des dons en rapport avec leur mission, et les conduit à ses fins par une trame mystérieuse dont on ne voit que plus tard les délicatesses infinies. Au milieu de ses occupations journalières, Vital sentait son âme vivement tourmentée par l'appel de Dieu. Il souffrait.

Le cœur clairvoyant de la mère ne s'y trompait pas. La piété, les vertus dont son fils était doué, éclataient chaque jour; manifestement, ce n'était pas là un enfant ordinaire. Elle provoqua et n'eut pas de peine à recevoir ses communications intimes.

Ce sont ces souvenirs d'enfance que, cinquante-huit ans plus tard, l'évêque de Saint-Albert se plaisait à raviver en inaugurant les cours d'histoire ecclésiastique de son petit séminaire.

" Ma mère me dit : " Que veux-tu faire ? — Je voudrais devenir prêtre ! Mais je vous vois si gênés que je n'osais le dire ! — Allons, dit ma mère, ne sais-tu pas que le bon Dieu nous aidera ? Quand ton grand frère a commencé, nous ne savions pas si nous pourrions continuer, et voici qu'il achève. Va trouver monsieur l'abbé, et demande-lui de t'enseigner le latin."

Surmontant son extrême timidité, Vital ouvrit son cœur à monsieur l'abbé G-arnier, vicaire. " Viens demain, répondit celui-ci; nous allons essayer." Et le presbytère d'Arou ouvrit ses portes au jeune étudiant.

Mais quelques semaines après le vicaire recevait son changement, et Vital retombait dans ses perplexités et dans sa désolation.

Jean, son frère, qui était déjà au grand séminaire, fit un coup d'audace. Avec l'aide d'une parente, Anne-Marie, sœur tourière au Carmel du Mans, il trouva aux abords du séminaire

une digne dame, veuve, qui consentit à prendre Vital en pension chez elle pour la modique somme de 40 francs par an. Grâce à l'autorisation obtenue, il emploiera son temps libre à l'instruction de son jeune frère.

Vital se rendait donc au séminaire à l'heure des récréations, et accompagnait les séminaristes en promenade. " C'était un bien touchant tableau, nous racontait un vieux chanoine de Laval, de voir les deux frères se promener isolément, l'aîné servant de professeur au plus jeune." L'abbé Saint-Père, aujourd'hui aumônier du Carmel au Mans, aidait souvent l'abbé G-randin dans son rôle d'instituteur.

La bonne sœur Anne-Marie usait de mille petites industries pour venir en aide à son cousin, confectionnait des scapulaires, cueillait des fleurs, etc., et lui consacrait le produit de ses ventes. Elle s'improvisa professeur de français et apprit à Vital le peu qu'elle pouvait. Elle sut aussi intéresser à son œuvre une digne religieuse, sœur Françoise, de l'Adoration perpétuelle, qui devait être un instrument de la Providence en faveur du futur apôtre. " Tout en appelant la première ma tante, disait-il, j'appelais la seconde ma grand'mère; et elle remplit bien envers moi l'office d'une bonne maman."

Ces deux saintes filles s'ingénièrent pour lui procurer un trousseau convenable.

Cependant les études, les privations peut-être, altéraient sa constitution déjà si délicate. Il tomba malade, et on put croire un moment sa jeunesse désorientée, brisée dès le matin, ses beaux rêves évanouis. C'était une nature sensible et délicate, impressionnable et réservée, une constitution plus faite pour la souffrance que pour la santé.

La Providence veillait. Sœur Françoise, qui avait ses entrées libres à l'évêché, avait parlé souvent à M. l'abbé Sébaux, secrétaire particulier de Mgr Bouvier, du jeune Vital, de sa

piété, de ses bonnes dispositions, de sa santé précaire. M. l'abbé Sébaux qui devait, plus tard, illustrer le siège d'Angoulême, voulut voir le protégé de la religieuse. L'extérieur humble, simple, les réponses franches du jeune homme lui plurent. Il lui donna des livres, l'invita à venir lui servir la messe chaque matin et lui fixa quelques heures de classe par semaine.

Vital venait de rencontrer sa providence. M. l'abbé Sébaux était un de ces hommes en qui Dieu semble avoir mis ses sourires et ses tendresses, tant ils sont bons. Il n'abandonnera jamais son élève ; il va le suivre avec un affectueux intérêt, le soutiendra de sa sympathie, de ses conseils, de son appui financier, et plus tard avec quelle joie il s'intéressera à ses luttes, à ses souffrances, à sa gloire.

Sous la direction d'un tel maître, les progrès s'accentuèrent. L'élève travaillait avec un opiniâtre courage. Ces deux âmes se comprenaient ; ce fut désormais entre elles à la vie, à la mort.

L'abbé Sébaux voulut un jour présenter son élève à Mgr Bouvier et lui parla de son défaut de prononciation dont il était préoccupé. Le prélat interrogea l'enfant :

— " Aimez-vous bien le bon Dieu ? Pensez-vous quelquefois à lui ?

— " Quelquefois je n'y pense pas, répondit Vital, avec une délicieuse ingénuité.

— " Vous voulez devenir prêtre, mon enfant ; voulez-vous être un bon prêtre ?

— " C'est tout mon désir.

— " Oui, c'est cela, un bon prêtre, et votre défaut de langue ne vous nuira pas."

L'enfant s'éloigna bien ému et bien encouragé. C'est la première fois qu'il avait l'honneur de parler à un évêque.

A cette époque, un grand chagrin brisa son cœur. Il eut la douleur de perdre sa mère. Sa mémoire, après plus de quarante

ans, avait encore présents tous les détails de ces douloureux souvenirs.

" Ma bonne maman était depuis quelque temps atteinte d'hydropisie. J'avais bien entendu dire vaguement que la maladie était mortelle, mais je ne pouvais le croire; je ne pouvais me figurer que ma pauvre mère dût mourir. J'avais tant prié pour sa guérison que j'espérais contre toute espérance. Il n'y avait pas eu encore de grand deuil dans ma famille. J'avais vu mourir trois petites sœurs; je pleurais beaucoup, parce que je voyais ma mère pleurer. Comme tout le monde les disait heureuses, j'étais vite consolé. Il n'en fut pas ainsi pour ma pauvre mère. Mon frère, l'abbé, recevait plusieurs lettres par semaine et m'en communiquait seulement ce qu'il croyait nécessaire, se contentant bien souvent de me dire que la pauvre maman était bien malade. Je le croyais, mais je ne pouvais supposer qu'elle en mourrait. Le 6 décembre, je frappe à la porte de mon frère. Sans se tourner, il me dit : " Je suis très occupé, ne reviens pas de la journée, j'irai te voir." Sans doute, il pleurait; je ne me doutai de rien. Dans la soirée, la cousine arriva et m'apprit la triste nouvelle. Dieu seul sait ce que je souffris. Me voilà presque vieux, je suis évêque, ma mère depuis bien des années est au ciel, je l'espère, et les larmes m'aveuglent au point que je vois à peine suffisamment pour écrire ces lignes. Pauvre mère ! En me l'enlevant, le Seigneur faisait disparaître la plus grande difficulté pour ma vocation. Si ma mère avait vécu, peut-être n'aurais-je pas eu le courage de l'abandonner pour Dieu.

" Quand mon dévoué frère arriva, il me trouva dans un état pitoyable. Mon confesseur lui-même crut devoir me consoler. " Mon enfant, me dit-il, vous voulez être prêtre. Le bon Dieu " se charge de vous donner l'éducation nécessaire au prêtre. Or, "le prêtre doit connaître, par lui-même, la souffrance, parce " qu'il doit avoir pour mission de consoler ceux qui souffrent.""

Le vénérable prélat ajoutait : " Mes études furent bien incomplètes, mais je crois que, sous le rapport des épreuves et du malheur, elles n'ont pas été tronquées. Je suis né et j'ai grandi dans la pauvreté. Toutes mes épreuves étaient des coups de grâce de la Providence. Je serais un grand saint si j'en avais profité."

Ce fut, en effet, souvent le privilège de la pauvreté de faire

des hommes :

Fecwida virorum mater Paupertas !

On a dit que, parmi toutes les viandes de boucherie, celle qui profite le plus à la culture de l'énergie morale, c'est la vache enragée. Pas trop n'en faut ; mais ceux qui n'en ont pas mangé une certaine dose n'ont pas assez de fer dans les muscles. Cette histoire dira que Vital Grandin en mangea- sa bonne part.

La bonté est une fille de la souffrance. " Celui qui n'a pas souffert, n'a pas réellement vécu, disait madame de Staël; que sait-il ? " " Ce n'est pas sans raison, a dit Donoso Cortès, que nous sommes jetés dans la fournaise des douleurs. Il y a dans la douleur quelque chose de fortifiant, de viril, de profond, qui est la source de tout héroïsme. Dès qu'elle nous touche, la mystérieuse grandeur qui est en elle, nous grandit. L'enfant acquiert, par elle, la virilité de l'adolescence, l'adolescent la gravité de l'homme fait, l'homme fait la vertu du héros, le héros la vertu des saints."

e< Eien, dit un autre maître moderne, ne condense autant la vie que la douleur. Eien ne précipite autant le grand travail de l'expérience; rien ne dote notre nature d'accroissements plus magnifiques . . . Une vie de joie ne peut être que superficielle. . . Il n'y a pas d'héroïsme dans la joie. C'est la douleur qui fait les saints." Ç)

Celui qui n'a pas souffert ne sait pas répondre aux douleurs

f1) P. Faber.

d'autrui. Notre Seigneur a voulu posséder la science de l'infirmité, s'enfoncer le premier dans les épines et les ténèbres. " Nous avons quelqu'un qui peut compatir à nos misères."

Ainsi, sous l'action de l'épreuve, Vital se formait un cœur qui plus tard s'ouvrira à toutes les souffrances, à tous les cris de douleur.

Presque en même temps que madame Grandin, mourait la mère de l'abbé Sébaux. Ce commun malheur sembla unir davantage le maître et l'élève. " Je serais porté à croire, écrivait plus tard Mgr Grandin, que nos chères mères se rencontrèrent au ciel, et furent pour quelque chose dans l'union qui s'établit alors entre les deux fils." L'abbé plaça son pupille au petit séminaire de Précigné et se chargea de la pension.

Ce petit 'séminaire était une maison d'éducation de premier ordre. Ancien couvent des Cordeliers, précédemment historique château de la Salle, c'était un établissement modèle, riche de discipline joyeuse, de piété, de docilité confiante, d'obéissance affectueuse.

Le supérieur, M. Bouttier, qui, durant 52 ans, de 1827 à 1879, fut professeur ou supérieur dans l'établissement, était un excellent conducteur d'hommes, pieux, prudent, imposant le respect bien plus par .sa propre conduite et l'autorité de son caractère, que par la rigueur et la sévérité.

Il eut bien vite distingué le mérite de Vital. L'intérêt de la compassion l'attachait à cet élève d'une constitution si frêle. Il le nomma réglementaire et lui donna l'ordre aimable de passer souvent le temps de ses études dans le jardin.

Aimé de ses maîtres, Vital fut aussi, par excellence, le camarade sympathique. En lui, rien d'extraordinaire ; mais sa simplicité, son aménité, son bon sourire lui gagnaient les cœurs.

Quelques jours après son arrivée, il rendait ainsi compte de ses impressions à ses parents : " J'ai trouvé au petit séminaire

une vraie famille. C'est vous dire que tout en étant bien privé de votre absence, je suis heureux ici. Nos maîtres sont de vrais pères pour nous. Père est, au reste, le nom que nous aimons à leur donner. Je vis au milieu de jeunes gens de mon âge, pleins de bonté pour moi. Comme je vais travailler pour prouver ma reconnaissance à Notre Seigneur, et pour vous être agréable à tous ! " Il ajoute ces réflexions qui étonnent, sous la plume d'un élève de quatrième : " Demandez pour moi au bon Dieu, non pas le succès dans mes études, mais ce qui mérite et obtient le vrai succès, je veux dire l'amour et la pratique de la vertu. Vous pourrez demander ensuite que je sois un élève brillant, et même, si vous le voulez, couvert de lauriers à la fin de l'année, mais cette dernière demande n'est pas nécessaire."

Il écrit aussi à une de ses jeunes sœurs établie au Mans : " J'ai appris que tu étais dans la peine au sujet des nôtres ; tu pleures, tu te désoles. Te rappelles-tu les beaux châteaux en Espagne que nous faisions, il y a quelques années ? Nous espérions être heureux. Pauvre enfant ! Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Le malheur nous laissera fidèles; les consolations et le bonheur nous rendraient peut-être ingrats. Disons bien, du fond du cœur : Mon Dieu, que votre volonté soit faite; n'ajoutons pas la mienne aussi."

D'impitoyables maladies ralentissaient l'ardeur de Vital, le retenaient parfois assez longtemps sur un lit de souffrances.

M. l'abbé Sébaux se rendait souvent au petit séminaire pour consoler et encourager son jeune protégé. Un jour, même, que celui-ci était malade à l'infirmerie, il lui amena Mgr Bouvier qui bénit l'enfant et l'embrassa. "J'étais bien heureux et bien ému," disait Vital.

C'est durant son cours de troisième que son frère Jean fut ordonné prêtre. Le petit séminariste reçut l'autorisation d'assister à la première messe et eut même la consolation de la

servir. L'abbé Sébaux voulut être de la fête et assista luimême le nouveau prêtre.

Vital G-randin eut-il des succès au petit séminaire ? Sa classe comptait 80 élèves. La moyenne des compositions de toute l'année lui donna la place de dix-neuvième en quatrième, dix-septième en troisième, seizième en seconde. Cela, grâce à un travail acharné, malgré de longues stations à l'infirmerie et de longs mois de convalescence passés tantôt chez ses parents, tantôt à Saint-Loup, où son frère était vicaire. Ce presbytère lui fut hospitalier. Affligé d'une gastrite, de névralgie, de crachements de sang, condamné à mort par les docteurs, les professeurs et les condisciples, il y séjourna presque toute son année de rhétorique et une bonne partie de son année de seconde. Le vénérable curé de Saint-Loup, monsieur Blanchard, l'avait pris en affection. Atteint, lui-même, d'une maladie sérieuse, il ne voulait recevoir de soins que de Vital. Celui-ci écrivait à sa sœur du Mans : " L'eusses-tu cru ? Me voilà passé à l'état de garde-malade, moi que l'on disait mourant ! "

Malgré sa maladie, il poursuivait ses études sous la direction de l'abbé Jean. Dans ses promenades, on le voyait toujours un livre à la main. Se raidissant contre le mal, il voulut subir l'examen qui devait lui ouvrir les portes du grand séminaire après sa rhétorique.

Laissons-le nous raconter l'histoire de ces heures difficiles. " Croyant ma santé moins mauvaise, je revins au petit séminaire. Eentré au mois de mai, je dus repartir au mois de juin. Monsieur le supérieur vint me trouver dans le jardin où je me promenais pendant une étude : — " Mon pauvre enfant, " il faut reprendre vos vacances ou vous vous mettrez dans "l'impossibilité d'entrer au grand séminaire. — Monsieur le "supérieur, répondis-je, je me prépare, à la fois, à deux " examens. Si je pouvais me débarrasser du premier, ce serait

(£ un vrai soulagement pour moi de n'avoir que le second à * préparer.

— " Et quels sont ces deux examens ?

— " C'est d'abord l'examen d'admission au séminaire. Si je " ne le subis pas maintenant, quelle ne sera pas ma préoceupa- "tion durant toutes les vacances !

— " Mon enfant, répondit le bon supérieur, l'examen n'est " pas nécessaire pour vous. Vous êtes connu."

" J'avais eu la chance de réussir quelques compositions durant a les quelques semaines de ma rhétorique.

— " Et quel est donc votre second examen ?

— " C'est, monsieur le supérieur, le plus sérieux. Condamné " par les docteurs je me prépare à mourir. Pour être admis au 46 ciel, c'est plus sérieux que pour être admis au séminaire."

" Le supérieur, tout ému, pria un des professeurs de me faire subir l'examen dans sa chambre, puis me rassura avec beaucoup d'affection. Ce fut peut-être le meilleur examen de toute ma vie scolaire."

Voici le témoignage que le supérieur rendait de son élève : 4< Vital Grandin s'est montré au petit séminaire un de ces bons élèves qui, toujours fidèles au devoir, suivent leur chemin sans bruit, sans ostentation, toujours en règle, semant partout le bon exemple sans s'en apercevoir, et ramassant ainsi, pour les garder toujours, l'estime et l'affection de leurs condisciples et de leurs maîtres."

On voyait encore, il y a quelques années, dans une des salles «de l'infirmerie du petit séminaire, la photographie de Mgr Grandin avec cette inscription : " Un ancien abonné de l'infirmerie ".

Quelques-uns pourraient s'étonner des études tronquées du futur évêque. Ces lacunes furent heureusement comblées par Tin travail personnel et persévérant. Ce savoir rudimentaire,

il sut le mettre en pratique, le perfectionner et l'étendre. Mgr Grandin, comme plusieurs grands hommes du siècle dernier,— Louis Veuillot, par exemple, — fut un autodidacte; il se forma lui-même. Plus tard, au milieu de ses courses apostoliques, il ne cessera jamais de lire, d'étudier. Dans le silence de l'immense Prairie, dans les longs voyages en canot d'écorce, quand, monté sur des raquettes, il n'aura pour compagnon qu'un pauvre sauvage, la méditation élèvera son âme, lui donnera cette science délicate des yeux que Cicéron appelle eruditos oculos, cette sûreté de jugement, cette intuition des événements, cette sagesse 'exquise qui caractérisait tous ses actes.

Dieu fera jaillir de cette faiblesse et de cette ignorance des merveilles de puissance et de lumière.

" Il est une loi divine, écrivait Joseph de Maistre, aussi certaine, aussi palpable que les lois du mouvement.

" Toutes les fois qu'un homme se met, suivant ses forces, en rapport avec le Créateur, et qu'il produit une institution quelconque au nom de la Divinité, quelle que soit d'ailleurs sa faiblesse individuelle, son ignorance, sa pauvreté, l'obscurité de sa naissance, en un mot, son dénuement absolu de tous les moyens humains, il participe en quelque manière à la Toute- Puissance dont il est l'instrument; il produit des œuvres dont la force et la durée étonnent la raison."

Très facilement, le lecteur pourra faire au grand évêque l'application de ces vérités empruntées à l'histoire.

Depuis quelques années, Vital éprouvait un attrait vague, mystérieux pour les missions étrangères, mais il repoussait ce désir presque à l'égal d'une tentation. Sa vocation ne fut pas le coup de foudre de l'apôtre saint Paul. Longtemps il tâtonna dans l'ombre noire des incertitudes avant d'arriver au chemin que Dieu lui avait tracé. Ce désir des missions lointaines, il le refoulait dans son cœur par crainte de céder à

l'enthousiasme, et, il faut bien le dire aussi, il frémissait à la seule pensée de la séparation et d'un départ sans retour. Malgré tout, l'étoile brillait toujours et impérieusement rappelait. Nature délicate, tourmentée d'aspirations élevées, esprit avide de connaître, cœur encore plus avide de se donner, Vital avait comme le pressentiment de sa vocation apostolique.

Durant les vacances qui suivirent l'examen de rhétorique, M. l'abbé Sébaux reçut la confidence de cet attrait mystérieux. Vital lui dit ses hésitations, sa mauvaise santé, son ignorance, son indignité. " Je croyais, disait-il, que pour une vocation de ce genre, il fallait pouvoir opérer des miracles." L'abbé Sébaux ouvrit son nouveau testament, lui lut la fin de la première épître de saint Paul aux Corinthiens avec quelques commentaires, et ajouta : " Oui, mon cher enfant, j'espère que vous serez missionnaire et qui sait, peut-être religieux missionnaire. Ne savez-vous pas que Dieu choisit les plus faibles instruments pour exécuter les plus grandes choses ? Infirma mundi elegit Deus. Vous pourrez mûrir votre vocation durant votre année de philosophie. En ce moment, ne vous préoccupez de rien tant que de vous guérir."

" Ces paroles me frappèrent vivement, racontait plus tard l'Evêque. En fait de religieux, je ne connaissais que les Pères Jésuites et je ne me sentais point d'attrait pour cet ordre, à cause de l'obligation où sont la plupart de se livrer à l'enseignement, ce pour quoi j'avais une vraie répugnance. Si j'avais connu les Oblats, peut-être le nom seul d'Oblat de Marie Immaculée m'aurait gagné. Je ne croyais guère pouvoir me réfugier que dans la société des Missions étrangères dont bon nombre de mes compatriotes faisaient partie."

Au mois d'octobre 1890, il entra au grand séminaire du Mans. O L'abbé Sébaux s'était chargé de la pension; sœur

(1) Le diocèse du Mans comprenait alors les départements de la Sarthe et de la Mayenne. Le diocèse de Laval ne fut érigé qu'en 1855.

Anne-Marie et sœur Françoise avaient préparé le trousseau. Sœur Françoise avait obtenu de Mgr Bouvier, pour son protégé, une soutane violette plus ou moins usée qu'elle avait fait teindre. La sollicitude paternelle de l'abbé Sébaux avait tout prévu. Vital était traité en convalescent, servi à une table à part, logé au premier étage, dans une chambre bien chauffée, etc.

Dès son installation, il écrit à ses parents une lettre pour les préparer au redoutable sacrifice par une demi-révélation : "Je suis heureux et je voudrais vous faire partager mon bonheur. La pensée seule de cette joie, qui déborde de mon âme, vous rendra vous-mêmes heureux, j'en suis convaincu. Depuis longtemps, je désire faire partie de cette armée chargée par Notre Seigneur lui-même de voler à la conquête du monde entier. Ma part d'action sera petite sans doute, dans ces luttes et ces combats de chaque jour ; mais si Dieu jette les yeux sur ma faiblesse, j'irai où sa voix m'appellera, où me conduira sa main. S'il me commandait d'aller annoncer son nom au fond du dernier des déserts, je partirais heureux et fier après avoir reçu votre dernière bénédiction."

Vivement intrigué par cette lettre, son père vint le voir. L'abbé Vitai ne crut pas devoir dissimuler ses projets. Monsieur Grandin fit bien quelques objections, parla des privations à redouter, des frais à prévoir, de supplices à endurer peut-être, etc. L'abbé Vital résolut facilement toutes les objections et rassura la tendresse paternelle. Monsieur Grandin partit, méditant les paroles de son fils : " Puisque Dieu est . partout, ne faut-il pas qu'il soit partout connu et adoré ?" Son sacrifice n'était pourtant pas encore fait, et quelques semaines après, il revint à la charge. Mgr Grandin racontait ainsi les derniers assauts de l'amour paternel : " Mon père habitait alors à cinq lieues du Mans, avec deux de mes sœurs. Quelques semaines après la confidence que je lui avais faite, il revint

avec de nouveaux arguments. Lui aussi avait consulté, et il m'apportait les réflexions d'un curé qu'il me nommait. Ce curé donc lui avait dit : " Votre fils va faire une bêtise. Malgré " sa jeunesse, il est déjà bien connu à Pévêché et serait plus tard " avantageusement placé. Il aurait une belle boule à jouer, s'il " savait s'y prendre." Et mon pauvre père venait donc, au nom de ce curé, qui se disait notre ami, me demander s'il n'était pas sage de penser à mon avenir et de bien jouer ma boule. Pitié ! Un prêtre parler ainsi à mon père dans . les circonstances où, lui et moi, nous nous trouvions ! Animalis homo non percipit ea quœ sunt spiritus Dei."

Monsieur Grandin courba généreusement son front chrétien devant l'appel de Dieu; mais son pauvre vieux cœur était en sang.

Toujours semblable à lui-même, l'abbé Vital termina son année de philosophie, dans l'humilité amie du silence, se préparant avec simplicité aux suprêmes sacrifices.

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CHAPITEE II

Séminaire^des Missions étrangères — Congrégation desOblats de Marie Immaculée— Notre-Dame-de-1' Osier — Noviciat — Mgr Taché — Oblation perpétuelle— Scolasticat à Marseille — Ordination— Obédience pour l'Amérique du Nord —Adieux à sa famille — Départ — Lettre touchante — Consultation du médecin.

Le 21 septembre, il va frapper à la porte du séminaire des Missions étrangères, à Paris.

Pour se donner au Christ, on ne dépouille pas son cœur et l'âme délicate et tendre de l'abbé Grandin saigna douloureusement de la plaie du sacrifice.

" Voilà bien des années que je suis missionnaire, écrivait l'Evêque près de cinquante ans plus tard, j'ai eu en partage une vie bien agitée et bien dure. En toute vérité, de toutes mes peines et difficultés, aucune ne peut être, selon moi, comparée au départ et à la séparation. On ne s'habitue pas à ces choseslà. Quand je suis parti pour la première fois, j'étais convaincu que je ne reverrais les miens qu'au ciel. La divine Providence a permis qu'il en fût autrement. J'ai revu trois fois mon vieux père, cinq ou six fois ceux de mes frères et sœurs qui restent. Toujours j'ai dû déserter pour échapper aux adieux. "Vraiment le bon Dieu m'a pris en pitié en m'enlevant ma bonne mère."

Dès son arrivée, il écrit à son père : " Monsieur Sébaux m'a fait bien plaisir. Il m'a dit que vous aviez courageusement fait votre sacrifice. Oh ! que vous avez raison de ne pas compter avec le bon Dieu ! Priez souvent pour votre pauvre Vital afin que je devienne un saint prêtre. Dans le diocèse du Mans, missionnaire aux Indes ou en Chine, je dois être un saint, et je suis si éloigné de l'être ! "

A sa. sœur Mélanie, qui se plaignait de la séparation, il offre des consolations spirituelles : "Pourquoi, dis-tu, m' avoir si bien caché ce départ ? Pour épargner ta sensibilité et la mienne, ma bien chère sœur. Notre séparation eut été trop déchirante. Tout en regrettant notre éloignement, offrons ce sacrifice à Dieu avec résignation et demandons-lui la grâce de nous réunir près de lui pour ne plus jamais nous séparer."

Celui qui fut le plus, non pas contrarié, mais désagréablement surpris, fut le vicaire de Saint-Loup.

L'abbé Jean nourrissait lui aussi, depuis longtemps, en secret, le désir des missions étrangères. Il comptait sur Vital pour le remplacer, prendre les charges de la famille, et c'est beaucoup dans cette espérance qu'il avait eu tant à cœur son éducation. C'était un projet entretenu, caressé depuis longtemps; et voilà que le jeune frère prenait la réalité et lui laissait le rêve !

" Mon bon frère, lui écrivait le séminariste, les angoisses de la séparation ont fait une plaie profonde à ton cœur comme au mien. Que Dieu te récompense de ton dévouement ! Comment oublier jamais tout ce que tu as fait pour moi ? "

L'abbé Vital se trouvait à l'aise dans cette maison, où tout lui rappelait la vie du missionnaire. La salle des martyrs, les cérémonies du départ le touchaient profondément, et il racontait avec émotion, à son frère et à monsieur l'abbé Sébaux, les fêtes qui allaient si bien à son cœur.

Il rencontrait là une pléiade d'apôtres et de futurs martyrs : le vénérable Théophane Vénard, le bienheureux Chapdelaine, à qui il eut le bonheur de servir plusieurs fois la sainte messe, monsieur l'abbé Theurel, devenu évêque d'Acanthe et vicaire apostolique du Tonkin occidental, etc., etc.

Cependant, ce n'était pas dans cette sainte société que Dieu le voulait.

Dans les premiers jours de décembre, on lui remit une lettre de monsieur l'abbé Sébaux. Les lettres de son protecteur et ami lui apportaient toujours une grande joie. Par esprit de sacrifice l'abbé Vital voulut en remettre la lecture au lendemain. Hélas ! le lendemain, il fit bien une autre pénitence ! Monsieur l'abbé Sébaux l'informait qu'il fallait quitter cette maison où il était si heureux. " Messieurs les directeurs seraient très heureux de vous admettre, lui écrivait-il, ils vous estiment, mais ils voient, dans votre défaut de langue, une immense difficulté pour apprendre les langues orientales et une impossibilité pour vous déguiser. Courage ! cher ami. Votre place est toujours au séminaire du Mans, à moins que vous ne préfériez frapper à d'autres portes. Il y a, même à Paris, des congrégations de missionnaires."

Son cœur fut brisé. Fallait-il donc renoncer à ses ardentes aspirations ? Quelle impitoyable douleur î

C'est cependant par cette nouvelle épreuve que la Providence allait aplanir les voies au futur missionnaire.

" J'allai trouver, racontait-il plus tard, monsieur le supérieur, qui était aussi mon directeur, pour lui dire ma peine. Il me parut aussi désolé que moi et sa peine ne fit qu'augmenter la mienne. Lui ayant parlé, incidemment, d'un de mes condisciples qui venait d'entrer chez les Oblats, — c'était le Père Fouquet, — il m'engagea à formuler une demande.

"Vous n'êtes pas à la porte, ajouta-t-il; restez ici jusqu'à ce que vous ayez reçu une réponse ou pris une décision."

L'abbé Vital ne connaissait pas les Oblats; il n'en formula pas moins sa demande d'admission.

Son chagrin, mais aussi sa résignation éclatent dans les lettres qu'il adressa à sa famille.

L'abbé Jean le pressait de rentrer au séminaire du Mans. Il voyait dans l'insuccès de son jeune frère un signe de la Pro-

violence. " C'est moi, disait-il, qui dois me consacrer aux missions étrangères. Reviens, je prendrai ta place."

Enfin nne réponse favorable arriva le 15 décembre, et l'abbé Vital quitta le séminaire de la rue du Bac. L'impression qu'il laissa chez ses condisciples, dans ce rapide séjour de deux mois, n'a pas été oubliée. L'un d'eux, M. Delpech, supérieur actuel du séminaire, nous disait naguère : " Nous ne pouvions comprendre la décision de messieurs les directeurs. Manifestement Dieu avait ses vues." Monsieur Delpech nous écrivait encore dernièrement : " Tous ceux qui l'ont connu ici ont gardé, pour ce digne prélat, la plus cordiale affection, et, de son côté, il nous est resté attaché jusqu'à son dernier jour."

La congrégation des Oblats de Marie Immaculée, fondée en 1815, par Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, avait pour but d'évangéliser les pauvres et les âmes les plus abandonnées, surtout par les missions et les retraites. Déjà, elle avait traversé les mers. Dans l'Amérique du Nord, dans l'île de Ceylan, dans l'Afrique du Sud, les Oblats avaient dressé leurs tentes. Si Mgr de Mazenod avait confié sa barque apostolique à l'Etoile des mers, ce n'était pas pour rester sur le rivage.

L'unique noviciat de la congrégation était alors à Notre- Dame-de-1' Osier, charmant pèlerinage du Dauphiné, plein de poésie, vrai foyer de vie chrétienne et religieuse.

C'est là qu'arrivait, le 21 décembre, monsieur l'abbé G-randin, après un voyage pénible. On aurait dit que l'enfer le poursuivait : accidents de voiture, difficultés sur le bateau à vapeur, presque un naufrage, etc.

Le Père Maître des novices le reçut avec beaucoup d'affection et lui plut beaucoup. C'était le Père Eichard qui fut d'ailleurs, quelques semaines après, remplacé par le E. P. Vandenberghe, religieux dont la rectitude du jugement et la tendresse du cœur étaient réhaussées par une haute vertu. L'abbé

Grandin prit l'habit le 28 décembre 1851, veille de la fête des saints Innocents, et commença immédiatement son noviciat.

Pour la plupart, le noviciat est le plus beau temps de la vie religieuse. Il n'en fut pas ainsi pour le frère Grandin. Son insuccès imprévu aux Missions étrangères l'avait tellement épouvanté qu'il se regardait comme l'oiseau sur la branche. u C'est que les départs n'étaient (pas rares, écrivait-il plus tard. Exerçant la charge de linger, il arrivait plusieurs fois qu'au moment de partir pour une promenade, le Père Maître me disait : 4< Vous n'irez pas en promenade, vous ferez la malle d'un tel et 4< vous le conduirez à Vinay." C'était la petite ville voisine. Je me disais tristement : A quand mon tour ?"

Un autre grand sujet de tristesse furent les anxiétés de ses parents, et, dès le début, le silence de ses frères: Il les voyait vivement affectés, presque irrités de son départ et son cœur en souffrait. Il leur écrit les lettres les plus touchantes, leur parle de résignation, de son affection profonde, les supplie d'oublier la peine qu'il a pu leur causer.

Les lettres vinrent pleines de larmes, mais de larmes résignées. " Oh ! mes chers parents, leur répondait-il, que vous avez raison de ne pas calculer avec le bon Dieu ! Vos lettres m'ont fait beaucoup de plaisir et beaucoup de peine : beaucoup de plaisir, parce que j'ai reconnu votre bon cœur dans ces lignes baignées de larmes, et je ne saurais vous exprimer tout le bonheur que m'a apporté la nouvelle de votre générosité pour le bon Dieu. Beaucoup de peine, parce que vous n'osiez pas me dire vos anxiétés et vos embarras. Pourquoi ne pas m' écrire alors que vous avez de tristes nouvelles à m'annoncer ? Je suis heureux de les connaître pour les ressentir moi aussi. Oui, le bon Dieu aime bien notre famille puisqu'il nous permet de prendre part à ses souffrances.

" De grâce, ne prenez pas votre Vital pour un ingrat. Je ne

sais vraiment si je passe une heure entière sans penser à vous,, sans prier pour vous."

Son année de noviciat sera bien une prière incessante pour ses parents. Il le leur écrit souvent. Son cœur est inépuisable quand il dit sa reconnaissance à son père, à ses frères Jean et Frédéric, quand il prêche la résignation à ses sœurs, quand il recommande la prière et la fréquentation des sacrements à ses autres frères, Florent, Modeste, etc. Florent avait montré un moment de mauvaise humeur au départ de Vital;' il se dédommagera, plus tard, en donnant à l'Eglise trois de ses fils, dont un missionnaire pour l'Amérique du Nord.

L'année du noviciat s'écoula, partagée entre la prière, la méditation, les examens de conscience, le travail manuel. Comme les autres, le frère Grandin balaya les corridors, lava la vaisselle, bêcha le jardin, nettoya la batterie de cuisine, éplucha les légumes.

Habitué qu'il était par sa première éducation à une existence dure, les austérités de la vie religieuse ne pouvaient l'effrayer.

Il donna son premier sermon au réfectoire, avec une grande appréhension. Le sujet qui lui avait été assigné, la Propagation de la Foi, allait cependant bien à son cœur. Quand il eut fini, le E. P. Burfin, supérieur, lui fit, de sa place, quelques remarques sur la composition du discours, et ajouta : " Mon cher frère, ne craignez pas, votre prononciation ne vous nuira ni en France, ni même au fond de l'Amérique." " Voilà ce que. j'attendais, écrit le novice. Si le Père supérieur m'eût dit que ma voix n'était propre qu'à se faire entendre en France, je n'aurais pas été flatté, je vous l'assure."

Une visite vint jeter une note de vif intérêt dans l'année du noviciat. Mgr Taché, coadjuteur de Saint-Boniface, jeune missionnaire de 28 ans, sacré récemment par Mgr de Mazenod, fit une visite à Notre-Dame-de-1' Osier. Il était accom-

pagné de deux Pères oblats, originaires du Mans, les RR. PP. Rémas et Végreville, qui devaient s'embarquer avec lui pour l'Amérique du Nord. Bans le cours d'une récréation, Mgr Taché, apprenant que le frère Grandin était du même pays que ses deux compagnons, l'invita à aller les rejoindre. Le jeune évêque pouvait-il penser, alors, que ce novice deviendrait son coadjuteur, son frère dans l'épiscopat, son meilleur ami et son meilleur conseiller ?

Les conversations de Mgr Taché enflammèrent le cœur du frère Grandin. Il rendait compte de son enthousiasme à ses parents et ajoutait : " Je vous assure que, si j'allais dans cette mission, je ne regretterais ni la Chine, ni le Tonkin." Sa santé semblait s'améliorer et le rendre apte aux labeurs qu'il ambitionnait.

Le noviciat touchait à sa fin. Le 15 décembre, il écrit à son frère, l'abbé Jean : " Je n'ai plus que quinze jours pour me préparer à mon oblation. Ce sera, je l'espère, le premier janvier que j'aurai le bonheur de me consacrer entièrement à Dieu. Je recevrai le nom d'Oblat de Marie Immaculée, le jour où Notre Seigneur a reçu le nom de Jésus, le jour où il a versé les premières gouttes de son sang pour mon salut. Pour le salut des âmes, moi aussi, je devrai me sacrifier tout entier.

" Tu ne peux te faire une idée de mon bonheur : moi, en quelques jours, être l'Oblat de Marie !

"Pourtant je me sens effrayé; j'assume de terribles obligations. Le nom d'Oblat que je dois porter dit assez ce à quoi je m'engage. Je dois être une victime, et une victime non pas d'un moment, mais de tous les jours. C'est bien ce que signifie aussi la croix que l'on me suspendra au cou et qui, à chaque instant, me rappellera que la vie de l'Oblat est une vie de sacrifice et d'immolation continuelle. . . Jusqu'à présent les martyrs manquent à notre congrégation. Si je pouvais avoir

le bonheur d'être le premier Oblat martyr ! quelle joie pour moi ! quel honneur pour toi, mon bien cher frère ! "

Le 1er janvier 1853, il émet ses vœux perpétuels de pauvreté, de chasteté, d'obéissance entre les mains du E. P. Burfin.

Peu de jours après, il était envoyé au grand séminaire de Marseille pour y continuer ses études théologiques.

Les frères seolastiques oblats suivaient alors, dans cette ville, les cours du grand séminaire, mais avaient une direction spéciale, conforme à leur vocation.

Le frère Grandin se mit avec ardeur à l'étude. Sans être métaphysicien et sans se passionner pour les subtilités, il aimait la théologie.

Ce qui le distinguait, c'était le bon sens, "ce grand maître de la vie humaine," comme l'appelle Bossuet.

Les âmes ! les âmes ! c'était pour elles qu'il étudiait, pour leur donner plus de lumière. Toute sa théologie tournait vers elles. Etudier pour la stérile jouissance de connaître, était loin de sa vertu.

Le religieux se développait, en lui, plus encore que le théologien. Tous les témoignages redisent son esprit de foi, de recueillement, son observation rigoureuse du règlement, son austérité.

Il reçut successivement, des mains de Mgr de Mazenod, la tonsure, les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat.

Il ne manquait plus, au futur missionnaire, que la couronne du sacerdoce. Prêtre ! il l'était même avant que l'évêque lui eût imposé les mains, tant il en avait l'esprit et le zèle ! " Cher à ses condisciples, cher à ses maîtres, il était prêtre longtemps avant d'avoir reçu l'honneur du sacerdoce." Ces paroles de saint Grégoire de Nazianze, célébrant saint Basile, dépeignent aussi le frère Grandin dans la fleur de ses 24 ans.

Ses supérieurs ne jugèrent pas à propos de prolonger plus

longtemps le stage d'un religieux si profondément animé de l'esprit apostolique. Il fut prévenu officiellement de se préparer au sacerdoce pour partir bientôt pour les missions de l'Amérique du Nord.

Le Père Grandin (1854)

" Dans deux jours, chers parents, je vais entrer en retraite, et savez-vous pourquoi ? Pour recevoir, moi, pauvre Vital, les honneurs les plus grands que Dieu puisse faire à l'homme. Je suis tout à la crainte et tout à la gloire : à la crainte, parce que quand je m'examine, je me trouve bien misérable; à la joie, parce que je sais que Dieu aime et chérit surtout les petits et les humbles, et parce que, depuis longtemps, je me suis bien décidé à me sacrifier tout entier pour lui ! "

Ce fut encore Mgr de Mazénod qui lui imposa les mains, et le 24 avril 1854, dimanche de la Quasimodo, il montait au saint autel, assisté du R. P. Fabre, supérieur du grand séminaire, et qui devait être le second supérieur général de la congrégation des Oblats.

Son rêve d'enfant était réalisé. Il était prêtre !

Le Père Grandin eut un moment la pensée' de quitter l'Europe sans voir sa famille. Sa sensibilité redoutait tant les adieux définitifs !

L'abbé Jean en écrivit à Mgr de Mazenod. Celui-ci, supposant que le Père Grandin agissait ainsi par esprit de mortification, fit appeler le R. P. Modérateur : " Je n'aime pas, dit-il, les mortifications qui mortifient les autres. Que ce jeune Père aille voir sa famille."

Frères et sœurs lui firent fête. Monsieur Grandin, père, ne cessait de pleurer de joie. Faisant allusion aux désirs de son fils Jean, pour les missions étrangères, il disait dans une réunion de prêtres : " Messieurs, j'aime bien mes deux abbés, mais j'aime mieux les voir prêtres et partir pour les missions lointaines que de les voir tous les deux préfets de la Sarthe et de la Mayenne."

M. l'abbé Sébaux revit son protégé avec une joie indicible.

Le Père Grandin chanta sa première grand'messe dans l'église de Saint-Loup-du-Gast, où son frère était vicaire. Ce fut une vraie fête pour la paroisse et pour le vieux curé, M. Blanchard, que le séminariste d'autrefois avait si bien soigné. La famille du nouveau prêtre était présente avec les prêtres du voisinage. Monsieur le curé doyen d'Ambières prononça le discours de circonstance qui fit couler bien des larmes. C'est à la suite de cette cérémonie, que M. de Lozé, député de la Mayenne, disait aux prêtres présents, en l'absence du jeune missionnaire : " Ce jeune prêtre me semble taillé pour devenir

quelqu'un. Je ne serais pas étonné si, dans six ou sept ans, nous avions le plaisir de le revoir évêque." Quelques années plus tard, les parents et amis se rappelaient avec plaisir la prophétie du bon monsieur de Lozé.

Plusieurs jours se passèrent dans les appréhensions du départ. Un nuage de tristesse planait sur la maison, et toutes les pieuses industries du jeune missionnaire ne pouvaient le dissiper. " Oh ! écrivait le Père Grandin, que ces adieux sont durs ! Je me croyais plus fort ! "

11 demanda, à son vieux père, de le bénir, il embrassa les siens et il partit. L'abbé Jean voulut accompagner son frère jusqu'au Havre, et l'installa dans sa cabine.

La sirène hurla son signal lugubre. Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Il fallut se séparer. Les déchirements de la séparation, l'affection des deux frères, les incidents de voyage, tout est fidèlement décrit dans cette lettre que le Père Grandin écrit à l'abbé Jean, dès son arrivée en Amérique^ le 28 juin 1854. " En arrivant dans ce nouveau monde où j'espère me dépenser et mourir pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, je te dois ma première lettre, sachant d'ailleurs que tu en feras part à toute la famille. J'ai trouvé ici des pères et des frères qui m'ont reçu à bras ouvert et qui s'efforcent de cicatriser les plaies de mon pauvre cœur. Que j'ai souffert en vous quittant ! Combien j'ai été heureux de t'avoir auprès de moi pour m'aider à consommer mon sacrifice !

" Déjà, à mon premier départ de la famille, voilà près de quatre ans, toi, si opposé d'abord à ma résolution qui devait retarder ou détruire tes pieux projets, tu voulus bien, quoiqu'il t'en coûtât beaucoup, me céder ton droit d'aînesse. Je me rappelle encore tes paroles et tes larmes. Enfin dans la chambre •de M. Sébaux tu voulus bien me dire fiât !

" Toi, mon guide, mon professeur, le plus tendre des frères,

après avoir fait le sacrifice de tes projets, le sacrifice de ma pauvre personne, tu fus le consolateur de la famille, fis les préparatifs du départ. Que dis-je ? tu dus être mon pauvre consolateur, car je ne pouvais m'arracher des bras de ceux que j'aimais tant !

" Dans cette dernière séparation, tu t'es surpassé. C'est toi qui as. consolé et raisonné la famille. Tu m'encourageais, tu me félicitais, tu me chantais le beau cantique du départ, tu m'accompagnais partout comme un père, tu simulais la gaieté. Ensemble, nous nous rendîmes aux pieds de Notre-Dame de la Délivrance pour demander à cette bonne Mère la force et le courage dont nous avions besoin. Après ce pèlerinage, toujours sous ton égide, je fis le premier essai sur mer, en nous rendant au Havre. Puis-je oublier tes préoccupations, tes soins, tes larmes pendant cette petite traversée où le mal de mer me tortura tout le temps ?

" Enfin au Havre, c'est toi qui dois me consoler, m'égayer en visitant le bateau, et en m'installant dans ma cabine. Avant le départ, tu as la bonne pensée de m'arracher au tumulte des voyageurs et des matelots, pour me conduire dans une église voisine. Là, dans une petite chapelle de la Sainte Vierge, tu te mets à genoux pour me demander ma bénédiction, tu me bénis à ton tour; nous nous embrassons.

" La cloche du navire nous appelle en toute hâte. Tu eus de la peine à t'arracher de mes bras quand il te fallut quitter le bord. Sur le pont, je te suivis des yeux sur la jetée, jusqu'en pleine mer. C'est alors que, ne pouvant plus y tenir, j'entrai dans ma cabine pour pleurer et sangloter tout à mon aise.

" Me voici dans ma nouvelle patrie après une heureuse traversée. Sois maintenant sans inquiétude à mon sujet, bien cher frère ; prie seulement pour moi, et de grâce, reste au pays pour être le conseil et l'appui de la famille; console surtout notre bon et vieux père ; enfin sois l'ange gardien de tous les nôtres.

" Puis- je oublier notre bon et cher Frédéric ? Te souviens-tu quand j'allai lui faire mes adieux, en ta compagnie ? Il semblait croire que, toi aussi, tu devais me suivre aux missions. Il nous dit à tous les deux : " Mes chers amis, puisque le bon " Dieu vous appelle, partez, car vous n'êtes pas prêtres pour la " famille, mais pour procurer la gloire de Dieu et le salut des " âmes. Puisqu'il y a plus de bien à faire à l'étranger et plus " d'âmes à sauver, il ne faut pas hésiter à nous quitter. Quant "à notre cher père, soyez sans inquiétude, j'en prendrai soin; " suivez donc sans crainte la voix du bon Dieu. Je vous " demande seulement de bien prier pour moi et ma petite famille ; " je ne pense pas assez à Lui, accablé que je suis de préoccupa- " tions." Tous ces souvenirs intimes sont pour moi une immense consolation. Ma lettre est bien longue, trop longue; mais quand je parle de ceux que j'aime, je ne puis en finir. .

Quand il fut question d'envoyer le Père G-randin dans les rudes missions de l'Amérique du Nord, Mgr de Mazenod fut vivement préoccupé de la faible santé du candidat. Le docteur, consulté, déclara que la constitution du jeune missionnaire était dans un tel délabrement qu'il lui serait à peine possible de supporter l'épreuve de la traversée.

Les hésitations de l'évêque tombèrent devant les ardentes aspirations et les dispositions exceptionnelles de l'élu.

Avant de voir le Père Grandin à l'œuvre de l'apostolat, il est absolument nécessaire de bien connaître le pays qui va devenir le théâtre de son , zèle.

CHAPITEB III

Le Canada— Politique de la France— Acte de Confédération de 1867 — Le grand Nord-Ouest — De la Vérandrye — Compagnie de la baie d'Hudson — Compagnie du Nord-Ouest — Les Métis— Les Sauvages— Mgr Provencher — Les Pères Oblats— Mgr Taché.

Le 16 juillet 1534, Jacques Cartier, parti de Saint-Malo avec deux vaisseaux, débarquait sur les côtes de la Caspésie, à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, et prenait possession, an nom du roi François Ier5 du pays qu'il désignait sous le nom de Nouvelle-France, ou Canada, nom que lui donnaient les Sauvages. Q

Nous ne pouvons reconter ici la grande épopée de la colonisation du Canada, les guerres incessantes que la jeune colonie dut soutenir contre les Iroquois et •contre les Anglais.

Le 10 février 1763, le traité de Paris cédait à l'Angleterre les immenses territoires que Voltaire appelait dédaigneusement " quelques arpents de neige." A la suite de ce traité, les Français possédant quelques ressources, les fonctionnaires, les négociants, retournèrent dans la mère-patrie; et il ne resta au Canada que 63,000 habitants de notre sang, la plupart cultivateurs ou petits commerçants, qui, groupés autour de leurs prêtres, résistèrent, dès le premier jour, à toute tentative d'assimilation avec les vainqueurs, et surent, non seulement garder pour la France et léguer à leurs descendants le plus vif amour pour l'ancienne métropole, mais conquérir peu à peu, et sans aucun secours, la place qui leur est due sur ce sol arrosé du sang de leurs ancêtres.

Deux mois avant la signature du fatal traité de Paris

(1) Le mot Canada est uu mot iroquois qui signitie amas, ou groupe de cabanes.

(novembre 1762), le roi de France avait cédé la Louisiane à son cousin d'Espagne " purement, simplement et sans aucune exception... et par le pur effet de la générosité de son cœur." (!) D'un coup de plume, la France était dépouillée d'un domaine s'étendant du golfe du Mexique aux grands lacs du Saint- Laurent, des bords du Mississipi aux Montagnes Koeheuses et aux rives de l'Océan Pacifique !

Le traité de Paris fut, pour les 63,000 Français restés au Canada, le signal d'une véritable lutte pour l'existence.

En dépit de la nombreuse émigration qui se précipitait de la Grande-Bretagne vers le nouveau pays, deux choses maintinrent chez les colons français le souvenir de leur nationalité et de leur race : la conservation de leur langue et de leur religion.

La France, en 150 ans de domination effective, n'avait envoyé au Canada que dix mille colons à peine, dont descendent en droite ligne les 2,000,000 de Canadiens-français de l'Amérique anglaise, et le 1,228,000 des Etats-Unis. (2)

Oui, il faut le dire, les entreprises françaises en Amérique furent conduites avec une légèreté et une mesquinerie déplorables. Cent mille colons français implantés sur le continent de l'Amérique du Nord, au dix-septième et dix-huitième siècles, eussent assuré la domination de ce continent. Terres fertiles, population indigène insignifiante en nombre, facilités de pénétrer, par de magnifiques voies fluviales, au cœur même de cet

(1) Acte d'acceptation du traité secret de Fontainebleau du 3 novembre 1762. Gayarré. Histoire de la Louisiane, t. n. p. 98.

(2) C'est ce qui a permis à un laborieux chercheur, M. l'abbé Tanguay, de réaliser un curieux travail. En compulsant les régistres des anciennes paroisses il a pu reconstituer la généalogie de toutes les familles canadiennes-françaises jusqu'aux premiers colons du pays. Grâce â ce volumineux dictionnaire, fruit de patientes recherches, le peuple canadien présente cette particularité unique de posséder le livre d'or complet de sa nationalité remontant au premier jour de son histoire.

immense domaine; tous les éléments du succès semblaient se réunir en faveur de la colonisation française. L'imbécillité du souverain, le sot dédain des quelques philosophes qui dirigeaient alors l'opinion publique, en décidèrent autrement. Dans les " quelques arpents de neige " que la France abandonna, la race anglo-saxonne a su se tailler un empire autrement durable et plus important que l'empire un moment réalisé de la République

Château Fkontenac, Québec

et du premier Napoléon. La Confédération du Canada, à elle seule, mesure 3,676,946 milles carrés de superficie (') ; l'Europe entière n'a que 3,800,000 milles !

Mais si, en Amérique, le gouvernement de la France est resté infiniment au-dessous de sa mission, le colon laissé là-bas a

(l )EtLe district de Franklin dont la superficie est inconnue, n'est pas compris dans ce total.

été, lui, bien supérieur à tout ce qu'on en pouvait attendre. Abandonné de sa mère-patrie, il ne s'est pas abandonné luimême; il s'est raidi contre la langue anglaise, et la religion de l'Angleterre. Grâce à sa ténacité, grâce, surtout, à l'étonnante fécondité des familles franco-canadiennes, fécondité très supérieure à celles des immigrants britanniques, il a pu conserver, étendre même son influence, en dépit du flot montant de l'immigration étrangère.^)

Depuis Y Acte de la Confédération de V Amérique du Nord (1867), la population du Canada jouit de la liberté politique et religieuse. L'Angleterre a eu ordinairement pour principe de laisser la plus grande liberté d'administration à ses colonies. Mais, au Canada, cette liberté a pris de telles proportions qu'elle est devenue une véritable autonomie, presque une indépendance absolue ; le mot fait à peu près seul défaut. En effet, depuis l'Acte de Confédération de 1867, le Canada a la haute main sur tous les services. Il possède un pouvoir exécutif, un parlement, un budget, une milice, un tarif douanier, auquel sont soumis les produits anglais comme ceux des autres nations ; il peut même conclure des traités de commerce, sous réserve de sauvegarder les apparences diplomatiques. S'il n'a pas des ambassadeurs officiels à l'étranger, il a toutefois trouvé le moyen d'avoir un commissaire général non seulement à Paris, mais même à Londres, auprès du gouvernement de la métropole. Le roi d'Angleterre est représenté par un gouverneur-général qui reçoit les hommages, donne des fêtes, jouit de certaines prérogatives, (2) mais doit se tenir à l'écart et au-dessus des

(1) Il a été calculé que les Canadiens-Français doublent en nombre tous les 28 ans. Les familles ont une moyenne de 6 à 8 enlants. Parfois le nombre d'enfants, de même père et mère, atteint 25, et quand ce chiffre est dépassé, le 26e enfant est élevé, aux frais de la paroisse. — Lamothe, cinq mois chez les Français d'Amérique. Démanche, au Canada.

(2) Les ministres, peuvent êtré révoqués par le gouverneur-général.

partis politiques. Le nouvel Etat a pris le nom de Dominion ou Puissance du Canada. Il s'est octroyé un drapeau spécial en appliquant sur les couleurs anglaises les armes des provinces canadiennes.

Grâce à cette organisation fort ingénieuse, le Canada retire de cette situation tous les avantages que comporte la protection du pavillon britannique, sans en avoir les inconvénients. Non seulement la souveraineté morale de l'Angleterre est pour lui une source de force et de prestige, mais encore la flotte britannique, qui rayonne sur toutes les mers, est pour lui un appui précieux, et le fait que les représentants diplomatiques et consulaires de l'Angleterre sont également les siens, épargne au budget du Canada de lourdes charges. (a)

Notre intention n'est pas de faire ici un cours de droit administratif canadien. Contentons-nous de désigner la commune, dans cette organisation si vivace, comme en étant la base inébranlable, et l'ossature puissante, grâce aux libertés qui lui sont données et au sein desquelles elle s'épanouit et prospère dans une prodigieuse rapidité.

Là, point de langes dans lesquels étouffe l'enfant, point de tutelle préfectorale tracassière, étroite, mesquine, ayant pour phare la politique, la candidature officielle.

Là, les franchises communales sont souveraines !

" Le Canada, dit M. de Humbolt, a l'été de Paris et l'hiver de Saint-Pétersbourg." Il ne faut pas s'en étonner puisque le pays s'étend depuis la même latitude que celle de Eome, en Italie, à la latitude de Cape North, en Norvège, et couvre à peu près la même superficie. Une partie du pays est sous l'atmosphère froide de la mer Glaciale, une autre partie ressent l'air humide de l'Atlantique, une autre jouit de la brise vivifiante du Pacifique.

( 1) Au Canada, Démanche.

Les " quelques arpents de neige " ont beaucoup changé. Ce » sont, aujourd'hui, de grandes plaines fertiles où les blonds épis, en août, couvrent la campagne; une terre prodigieuse de fécondité, des forêts aux richesses incalculables; des lacs immenses aux pêches bibliques, comme n'en connurent peut-être point les premiers âges de l'humanité; des neuves monstrueux, nappés comme des mers, dont les rapides ne connaissent point d'obsta-

Eglise Notre-Dame, Montréal

cles; un peuple, enfin, puissant comme la nature qui l'a vu naître, âpre et chaud à la fois, pratique, fortement doué pour la vie, fier, actif, joyeux, en qui la race ne ment pas.

Qu'on nous pardonne ces détails préliminaires; ils ne seront pas inutiles à plusieurs pour l'intelligence du récit.

A l'époque dont nous écrivons l'histoire, la région un peu

connue du Canada ne s'étendait pas au-delà du bassin du Saint-Laurent. ,

Mais à l'ouest et au nord de la région des grands lacs se trouvaient d'immenses solitudes inexplorées. C'était un vaste continent mystérieux, de 2,903,000 milles carrés, se prolongeant à l'ouest jusqu'aux Montagnes Rocheuses ou plutôt jusqu'à l'Océan

Pacifique, et au nord jusqu'à l'Océan Arctique, V America por-

tentosa, auraient dit les Anciens.

Les animaux à sang froid, les hibernants pouvaient-ils seuls vivre dans ces vastes contrées ? Quel en est le climat ? Quels furent les premiers explorateurs ? Quels en étaient les habitants ? C'est ce qu'il importe de bien connaître.

TJn pays qui mesure plus de 1,500 milles du sud au nord doit avoir de grandes divergences de températures. L'hiver sera incomparablement plus long, plus rigoureux près du pôle, sur tout le parcours du fleuve Mackenzie, qu'à la rivière Rouge ou sur les bords de la Saskatchewan. La Crimée et la Finlande appartiennent au même empire et sont loin de bénéficier de la même température.

Le climat, il faut bien le remarquer, n'est pas seulement une question cle latitude ou de longitude, mais dépend de la conformation du pays, de l'élévation au-dessus du niveau cle la mer, de la position et de l'élévation des contrées environnantes, de la nature et de la température des courants voisins, etc. On sait que les deux petites îles de Jersey et de Guernesey, bien que rapprochées, n'ont pas le même climat.

Les rivages occidentaux de l'Europe ont, à latitude égale, une température certainement plus élevée que nos contrées du Nord-Ouest, et même que les rivages orientaux de l'Amérique.

Le midi de la France et le midi de la Province de Québec, Winnipeg et Paris n'ont pas la même température, et cependant le 45e degré, que l'on peut considérer comme la ligne médiane

du territoire laurentien et qui est celui de la frontière méridionale de la province, passe, en Europe, à travers le midi de la France, le 50e degré ne passe pas loin de Winnipeg et de Paris. La cause en est sans doute au mouvement général des eaux et des vents, et peut-être aussi, aux eaux échauffées du golfe mexicain, qui se dirigent vers les mers de France et des Iles Britanniques.

Nous insisterons souvent sur l'immense étendue du pays pour prévenir chez le lecteur une confusion que les récits des missionnaires pourraient produire dans son esprit. On doit se rendre compte que deux apôtres exerçant leur zèle dans le même pays, mais, "à 900 milles de distance, peuvent se trouver dans des conditions très différentes de climat, de paysage, de confort.

Donc, dans l'extrême Nord, le climat est vraiment rigoureux. Au fort Anderson, latitude 68° 45, le thermomètre, en hiver, descendra facilement à 50° centigrades. Cette portion du pays ne sera jamais, sans doute, qu'une terre de chasse et de pêche. Les pâturages y sont insignifiants, le bois de qualité inférieure et de maigre venue. Cependant de vastes richesses minérales gisent au milieu de cette nature aride. Plus tard, grâce aux communications plus faciles, la désolation qui pèse sur cette terre semblera perdre de sa rigueur.

Dans la partie méridionale, la température est moins âpre quoique encore sévère. Durant les mois entiers d'hiver, le thermomètre donnera une moyenne de 30 degrés centigrades; mais le climat est sain, fortifiant.

A l'ouest des lacs Winnipeg et Manitoba, c'est l'immense Prairie, d'une étendue de plus de 100,000 milles carrés, jadis patrie du bison, véritable océan de fleurs et de verdure au printemps, de neige en hiver.

Au nord de la Prairie, s'étend une contrée fortement boisée.

A plusieurs centaines de milles, c'est la vraie forêt vierge, profonde, impénétrable, où le cyprès, l'épinette, le tremble, le bouleau, etc., s'entremêlent dans une grandiose lutte pour la lumière et pour la vie. Sur le versant des Montagnes Rocheuses on trouve des arbres géants.

Il faut tenir pour suspects les explorateurs en wagons-lits. Un publiciste osait écrire récemment que les Territoires du Nord- Ouest étaient dépourvus de forêts. Ce courageux touriste avait traversé la Prairie en sleeping car, après avoir probablement dormi jusqu'à Winnipeg, et de l'intérieur de son wagon, avait apprécié tout le Nord-Ouest !

Nous verrons, plus tard, que par le défrichement, le dessèchement des marais, le déboisement, le travail de l'homme fera de cette portion du pays qu'on appelle aujourd'hui le Manitoba, la Saskatchewan, l'Assiniboia, l'Alberta, une partie même de l'Athabaska, un merveilleux pays de culture et d'élevage. Le climat lui-même semblera transformé.

Le voile qui couvrait ces régions ténébreuses venait d'être levé par de courageux explorateurs.

Depuis deux siècles, les peuples étaient poussés vers l'Ouest, cherchant, à travers l'Amérique, un passage vers les Indes et la Chine.

Les Anglais avaient tenté de s'ouvrir une issue par le Nord; et les Hudson, les Davis, les Baffin, les James faisaient d'importantes découvertes dans l'Océan Glacial.

Les Français s'avançaient à travers les terres. Mais le grand Ouest avait des dimensions plus étendues qu'on ne le soupçonnait, et l'on avait beau élargir le champ des découvertes, l'on n'arrivait pas à la Chine, pas même à l'Océan Pacifique.

En 1670, le roi Charles II, l'avant-dernier des Stuarts, avait octroyé à son cousin, le prince Rupert, et aux "aventuriers

d'Angleterre/' ses associés, — ce sont les termes de la charte de concession, — le privilège de la traite des fourrures sur les côtes de la grande baie. Q Cette association prétendait avoir surtout pour but, au début, de trouver un passage au Nord-Ouest vers les mers occidentales. Ce n'en fut pas moins l'origine de la

(1) Ghouart des Groseillers avait eu l'honneur de bâtir le premier fort dans ce coin reculé de l'Amérique du Nord.

Cet explorateur, français d'origine, était arrivé tout jeune au Canada. Pendant plusieurs années, il demeura chez les Ursulines à Québec . La vénérable Marie de l'Incarnation parle de lui comme d'un jeune homme fort intelligent, doué d'un caractère énergique et entreprenant. S'étant familiarisé avec les langues sauvages qu'il parlait très facilement, il s'aventura de bonne heure dans de longues courses chez les Indiens.

Il s'associa, dans ses voyages, Pierre Radisson dont il épousa la sœur. Ce Radisson, né à Paris, était venu au Canada pour donner libre cours à ses goûts aventuriers.

Tous les deux hardis jusqu'à la témérité se rendirent en 1658 jusqu'au lac Supérieur dont ils parcoururent les alentours. En 1660, ils descendaient à Québec suivis d'une prodigieuse cargaison de pelleteries. Cinq cents Indiens les accompagnaient dans leurs canots.

Après d'autres voyages jusqu'à la baie James, Des Groseillers partit pour Paris afin de soumettre ses plans à la Cour de France. Son séjour y fut de très courte durée. Quoique reçu avec politesse, il comprit bientôt qu'il n'obtiendrait que de belles paroles. Il revint à Québec, fit encore plusieurs expéditions, et en 1665, nous le trouvons exposant ses plans à la Cour de Londres, Le prince Rupert le reçut avec bienveillance et fut tellement intéressé par le récit de l'explorateur qu'il voulut lui équiper deux navires pour le printemps de 1668. Les noms de ces navires étaient Y Aigle et Y Incomparable. Tel fut le succès de ce nouveau voyage à la baie d'Hudson, la cargaison des fourrures fut si magnifique que ce fut une révélation pour les marchands d'Angleterre. Il n'y avait plus de doute, la baie d'Hudson était une riche mine à -xploiter ; seulement M fallait, pour cela, une société bien organisée.

Plusieurs personnages importants de la Cour firent au roi Charles II la demande d'une charte leur concédant le privilège exclusif de la traite des pelleteries sur toutes les eaux coulant vers la baie d'Hudson. Cette charte fut octroyée au prince Rupert, le 2 mai 1670.

Telle fut l'origine de la fameuse Compagnie de la baie d'Hudson.

Quarante ans auparavant la charte octroyée par Louis XIII, en 1626, avait donné le territoire de la baie d'Hudson à la Compagnie de la Nouvelle- France ; le Traité de Ryswick.en 1696 reconnut toute la baie d'Hudson comme appartenant à la France. Aucune tentative sérieuse ne fut faite pour priver de ses privilèges la Compagnie de la Baie d'Hudson.

puissante compagnie de la Baie d'Hudson, qui établit son pouvoir d'abord sur toutes les terres arrosées par les eaux qui se jettent dans la fameuse baie, mais peu à peu chercha à pénétrer plus avant dans les terres, prétendant bien accaparer le monopole des pelleteries de F Ouest.

D'autre part, le chevalier de Varennes de la Vérandrye, dans un voyage d'exploration, entrepris au nom de la France, voyage qui ne dura pas moins de quatorze ans, de 1731 à 1745, avait le premier parcouru les territoires compris entre les grands lacs et les Montagnes Rocheuses d'un côté, la Saskatchewan du Nord et le Missouri de l'autre. En quittant Montréal, de la Vérandrye était accompagné de trois de ses fils, de son neveu, M. de la Jemmeraie, du père Messaiger, jésuite, et d'une escorte de cinquante hommes. (')

Quelle expédition de nos jours, même parmi les plus fameuses, pourrait entrer en comparaison avec cette odyssée de quatorze ans, couronnée par la découverte du grand massif central de l'Amérique du Nord ? Et cependant quel est l'écolier français qui ait jamais trouvé dans ses livres, ou entendu citer par ses professeurs, ce nom de la Vérandrye, bien digne cependant de prendre place à côté de ceux de la Pérouse, des Bougainville, des Hudson, des Franklin, des Stanley, des Livingstone, des de Brazza, des Marchand, etc. De la Véran-

(1) M. de la Jemmeraie ét;iit le frère de la vénérable Mère d'Youville, fondatrice des Sœurs Grises de Montréal.

Le P. Messaiger n'alla pas plus loin que le fort Faint-Charles. Incommodé par la rigueur du climat, il retourna à Montréal en 1733. Le P. Auneau qui le remplaça ne vit pas la rivière tiouge. Il fut massacré par les Sioux en 1786 dans une île du lac Lacroix.

Un troisième Jésuite, le P. Coquart, ne dépassa pas le fort de la Reine, aujourd'hui Portage des Prairies. " Des intrigues ourdies par la jalousie, dit de la Vérandrye, empêchèrent le missionnaire de continuer sa route avec moi." (Mémoires de la Vérandrye). Les Pères Jésuites, et c'est beaucoup, ont eu la gloire de sceller de leur sang les fondations de l'Eglise du Canada. Là comme partout ils ont uni à la blanche pureté de la doctrine la pourpre du sacrifice.

drye avait jeté les fondements de nombreux forts, échelonnés aux bords des lacs et des rivières, depuis les grands lacs Manitoba et Winnipeg, jusqu'aux prairies baignées par l'Assiniboine, la Saskatehewan. Des traiteurs français avaient établi, sur la Eivière Bouge et sur la Saskatehewan, plusieurs établissements appelés fort Bourbon, fort Dauphin, fort la Keine, en l'honneur d'une dynastie qui, en ce moment même, consommait l'abandon du pays découvert par ses sujets. Les deux puissances marchaient donc à la conquête des territoires du Nord- Ouest, les Français par la voie des grands lacs, et les Anglais par la mer du Nord, quand la cession du Canada à l'Angleterre (1763) vint porter un coup mortel aux agrandissements des fondations françaises dans l'Ouest.

Cependant la traite des pelleteries était un champ trop avantageux pour être abandonné, et bientôt un Anglais, Mr. Henry, s'aventura sur les traces qu'avaient laissées les voyageurs français. Il fonda la Compagnie du Nord-Ouest, composée d'actionnaires canadiens et surtout écossais. Cette compagnie étendit son commerce jusqu'aux postes les plus éloignés que les Français avaient fondés sous l'ancien régime, et atteignit la fameuse région d'Athabaska. Elle déniait énergiquement à la Compagnie de la Baie d'Hudson le droit d'étendre le monopole concédé par le roi Charles II au-delà des limites, assez vagues, du reste, que le traité d'Utrecht assignait aux possessions anglaises.

La Compagnie du Nord-Ouest comptait parmi ses membres des hommes remarquables, pleins de courage, doués pour les luttes et les aventures Q ; mais celle de la Baie d'Hudson était

(1) Un des plus célèbres Bourgeois du Nord-Ouest fut Alexandre Mackenzie. Jeune encore, mais plein de courage et d'un caractère indépendant, il avait la passion des voyages et des découvertes. Dès son arrivée dans les Pays d'en Haut, il avait fait le rêve de découvrir ce fameux passage du Nord que l'on cherchait depuis longtemps, et d'atteindre l'Océan Glacial.

fortement organisée, et elle avait rencontré un puissant appui dans un seigneur écossais, lord Selkirk, dont nous aurons bientôt l'occasion de parler.

La compétition entre les deux compagnies qui se disputaient le monopole de la traite dans l'extrême Ouest, engendra une véritable guerre. Les hostilités commencèrent par des dénonciations, des poursuites, des arrestations et des saisies, et elles finirent par des expéditions armées et des batailles. De déplorables excès furent commis de part et d'autre. Quoique la Compagnie du Nord- Ouest se donnât comme représentant exclusivement l'intérêt canadien, quoiqu'elle imposât à ses membres l'obligation de parler la langue française, la rivalité était simplement commerciale et non pas nationale (2). L'histoire des

Celait un projet des plus audacieux et dont n était împu&siJjie ne prévoir toutes les difficultés et les dangers. Les Sauvages qui prétendaient connaître le pays assuraient que plusieurs hivers passeraient avant qu'il pût atteindre l'Océan, et qu'à son retour, ses cheveux auraient blanchi; Ils ajoutaient qu'aux bords d'une grande rivière qui coulait vers le Nord, il rencontrerait une race d'anthropophages pour lesquels il serait un mets succulent. Le froid, la faim, des navigations pleines de périls.des solitudes immenses, des forêts presque impénétrables et mille autres dangers étaient à redouter.

Mais rien ne put arrêter le hardi voyageur et ses intrépides compagnons dont quatre étaient Canadiens-français et un Allemand. Leur expédition ne dura guère plus de trois mois et fut couronnée d'un plein succès. Alexandre Mackenzie découvrit le grand fleuve qui porte aujourd'hui son nom et le parcourut jusqu'à l'Océan Glacial. C'était en 1789.

Quatre ans après, c'est l'Océan Pacifique que veut atteindre l'ambitieux Bourgeois. Le 9 mai 1793, il sembarque sur la rivière la Paix, en route pour la mer d'Ivoire. Après des périls et des fatigues sans nombre,dans les Montagnes Rocheuses, il dut abandonner son canot, et s'aventurer à pied au milieu des rochers et des bois dans la direction du soleil couchant. Enfin le 22 juillet 1793, la grande mer de l'Ouest apparaissait à ses regards et Alexandre Mackenzie écrivait son nom sur les rochers du rivage.

(2) La Compagnie du Nord-Ouest ne fut dès le début composée que d'Anglais, et en 1804, sur quarante Bourgeois, il y avait trente-huit Anglais et seulement deux Français. Il en était de même des commis. Il est vrai que tous ses serviteurs étaient canadiens, mais ces employés subalternes ne faisaient pas plus partie de la Compagnie que les chasseurs sauvages qui venaient vendre leurs fourrures dans les postes de traite.

Si on a fait sonner si haut ce titre de Français pour une compagnie marchande composée d'Anglais, c'était simplement pour obtenir les sympathies des Sauvages. (L'abbé Dugas).

deux compagnies n'est guère connue qu'au point de vue mercantile. Aucune pensée de civilisation n'entrait dans leurs entreprises. Leur unique but était de faire la fortune de quelques individus. Les explorateurs, comme Mackenzie, recevaient des blâmes officiels. La Compagnie du Nord-Ouest aurait fini peut-être par triompher de sa rivale, mais pendant qu'elle poursuivait la lutte avec activité, ses agents en Angleterre signaient un traité d'union entre les deux compagnies sous le titre unique de " Compagnie de la Baie d'Hudson ". Ainsi renforcée et reconstituée, l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson put exercer sa souveraineté plus ou moins directement, pendant près d'un demi-siècle, sur une portion du continent américain presque égale à •l'Europe entière.

Au point de vue de ses opérations commerciales, la Compagnie divisa le pays où elle se trouvait en quatre départements, comprenant le Canada Est, l'Ouest des Montagnes Eocheuses, la terre de Eupert, et enfin le Département du Nord qui nous occupe. Ce département renfermait dix districts : les districts de Mackenzie, d'Athabaska, de la rivière aux Anglais, de la rivière Saskatchewan, de Cumberland, de la rivière du Cygne, de la Eivière Eouge, du lac la Pluie, de la rivière aux Brochets, et enfin du district d'York. Chaque district comprenait un certain nombre de postes ou forts.

L'administration générale fut confiée à un gouverneur qui avait sous lui des Bourgeois (chief factors) chargés chacun d'un district, des commis, des traiteurs, etc., etc.; c'était une vraie féodalité et tous les services étaient subordonnés les uns aux autres. Le Bourgeois était revêtu d'une autorité absolue, (il en abusa quelquefois) ; le commis avait la garde du fort, et les marchandises étaient confiées à sa vigilance. Les traiteurs couraient la prairie à la rencontre des sauvages, montaient la garde autour des forts, et souvent avaient à se battre pour défendre

la propriété de la Compagnie. Il fallait compter en outre tout un monde d'employés : guides, interprètes, maîtres de poste, pilotes, rameurs', etc.

Grâce à une habile organisation, à une vigilante comptabilité, et à une stricte parcimonie, la Compagnie réalisait des dividendes énormes. Dans la seule année 1865, elle put exporter plus de 470,000 fourrures, dont 3,230 d'ours noirs, blancs, gris; 68,374 de castors; 17,495 de buffalos, etc.

La plupart de ces employés étaient choisis parmi les Canadiens-français. D'humeur toujours joviale, joliment aventurière, beaucoup consentirent à vivre dans ces vastes solitudes. Après quelques années passées au service de la Compagnie, ils épousèrent des femmes du pays, et de cette union naquit le métis. Le mot métis, en anglais, hàlf breed, veut dire "l'homme moitié blanc, moitié sauvage," c'est-à-dire, ayant pour père un blanc et pour mère une femme sauvage.

Déjà les hardis trappeurs, dans les forêts vierges, ces infatigables coureurs des prairies, qu'on appelait les voyageurs des 'pays d'en haut, les Canadiens qui avaient suivi les premiers traiteurs après l'expédition de la Yérandrye, les employés de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest avaient contracté, eux aussi, de nombreuses unions parmi les tribus indiennes du nouveau territoire. Au commencement du dix-neuvième siècle, nous trouvons l'expression de " bois-brûlés/' employée pour désigner les métis issus de ces alliances, race de vigoureux chasseurs qui, dès lors, forment une population à part. Un certain nombre d'employés écossais s'allièrent aussi avec des Indiennes et donnèrent naissance aux "métis écossais ou anglais", trois fois moins nombreux dans tout le Nord-Ouest que les métis français. (")

Donc les employés des compagnies, après avoir accompli le temps convenu de leurs engagements, restaient, pour la plupart,

(1) Dans le Nord-Ouest, on prononçait autrefois métif et au féminin mélive.

aux pays sauvages et s'unissaient à des femmes sauvages. Ils se faisaient facilement à cette vie, et sympathisaient avec leurs nouveaux compatriotes, dont ils avaient les filles pour épouses. Ils apprenaient vite les dialectes indiens, surtout la langue des Cris, avec lesquels ils avaient plus de rapport.

Grands, bien -faits, forts, courageux, d'une constitution de fer, capables d'affronter tous les dangers, d'endurer toutes les fatigues, polis, dévoués et charitables, ces trappeurs canadiens formaient, à part, dans le Nord-Ouest, une race estimée et parfois redoutée. C'est dans ces existences mouvementées que les Finnimore Cooper, les Gustave Aymard ont trouvé ces types légendaires qu'ils ont immortalisés.

Les uns erraient à la poursuite des troupeaux de buffles qui peuplaient la Prairie. D'autres chargeaient les légendaires charrettes de la Rivière Rouge aux moyeux de bois, et transportaient les richesses de la Compagnie de la Baie d'Hudson dans les divers postes échelonnés jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses. D'autres enfin dirigeaient les berges de la même Compagnie et sillonnaient les rivières et les lacs jusqu'à l'Océan Glacial.

Sans autre patrie que les déserts et les forêts, le coureur des bols trouvait pleine de charmes son existence nomade et aventureuse.

A ma famille, à mon village, J'ai dit adieu depuis trente ans; Jamais, durant ce long voyage, Je n'ai vu la face des blancs.

Ma carabine est ma compagne; Je règne avec elle en tout lieu.

Dans la plaine et sur la montagne Je n'ai d'autre maître que Dieu.

De l'Indien j'ai l'insouciance, L'ouïe et l'intrépidité; Pareil mépris de l'existence, Pareil amour de liberté.

Que sont les brillantes parures Dont s'enorgueillissent les rois A côté des riches fourrures Qui parent le Coureur des bois ?

J'ai pour sceptre ma carabine, Le dôme des cieux pour palais, Pour tapis, j'ai la mousse fine, Pour trône les monts des forêts. -

Là-bas, au fond de la prairie, Les buffles paissent par troupeaux; Pour mon vêtement, pour ma vie, Je n'ai qu'à choisir les plus beaux.

Quand la neige des bois s'amasse, ^u'on enfonce jusqu'au genou, Je prends mes raquettes, je chasse L'orignal et le caribou.

Lorsque l'ombre du soir arrive, Je me fais un lit de sapin; Couché près de la flamme vive, Je rêve et dors jusqu'au matin.

Si je vois monter la boucane Q D'un camp sauvage à l'horizon, Je vais m'asseoir dans leur cabane Et partager leur venaison. (2)

(1) La fumée.

(2) L'abbé H.-R. Casgrain.

Les Métis furent le trait d'union entre la civilisation et la barbarie, le moyen terme entre l'homme blanc et l'homme bronzé. Ils devinrent pour les Sauvages des amis fidèles et constants, et de puissants auxiliaires pour le commerce des fourrures. A l'arrivée des missionnaires, de suite ils reconnurent la robe noire dont leur avaient parlé leurs pères qui étaient chrétiens, et qui, malgré leur vie de dissipation et de sauvagerie, n'avaient pas oublié leur religion. Les Canadiens avaient dit à leurs enfants et à leurs femmes : " Un jour, des hommes habillés en noir, la croix à la main, viendront vous dire ce qu'il faut faire pour servir Dieu comme il veut être servi." C'est ainsi que les courses des voyageurs canadiens avaient aplani le chemin à la connaissance de l'Evangile. " Mélange de la sève des filles de la forêt et du sang des fils des villes, la race métisse du Nord-Ouest se présente aux regards de l'histoire comme la race des Francs, adoucie par la civilisation romaine." (*)

Sous le nom de sauvages, on désignait, en Canada, toutes les tribus aborigènes du nord de l'Amérique. Les Anglais les appelaient Indians; ailleurs on les désignait sous l'appellation générale de Peaux-Rouges. On les divisait en six grandes familles, du moins au point de vue social : les Cris, les Assiniboines ou Sioux, les Sauteux, les Pieds-Noirs, les Montagnais, les Esquimaux.

Les Cris se divisent en Cris des Bois et Cris des Prairies. La famille des Pieds-Noirs comprend les Pieds-Noirs proprement dits, les Piéganes et les Cens-du-Sang. Enfin à la famille des Montagnais se rattachent les Loucheux, les Peaux-de-lièvre, les Castors, les Esclaves, les Couteaux- jaunes, les Mangeurs-de-caribou, les Plats-côtés-de-chiens . . .

Les Sauteux et les Cris habitaient les bords de la Rivière Rouge et les environs. En allant vers l'Ouest, les tribus Crises,

(1) De Montigny.

Assiniboines, Pieds-Noirs s'échelonnaient jusqu'au versant des Montagnes Rocheuses. Au nord de la Saskatehewan, on rencontrait encore des Cris, puis les tribus Montagnaises.

Plusieurs de ces tribus vivaient en guerres continuelles. Des haines héréditaires les séparaient, et l'immensité des forêts et de la prairie était le théâtre de leurs incursions et de leurs batailles sanglantes. La plupart étaient nomades. La chasse et la pêche, à de très rares exceptions, constituaient leur unique ressource, comme leur occupation exclusive.

Point de maison, en général, pas même de demeure fixe; des tentes de peaux (loges), des cabanes d'écorces ou de branches d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du bon Dieu, qui n'a de dôme que la 'voûte étoilée ou nébuleuse.

Quelques familles vivaient isolées, d'autres se réunissaient par camps plus ou moins considérables, suivant les chances de la pêche ou de la chasse. En général, les sauvages n'avaient aucune espèce de gouvernement, aucun code de lois; cependant chez les tribus adonnées à la guerre, un certain ascendant était exercé par les chefs.

Tous ces sauvages avaient des caractères communs : mépris de la femme, abandon des malades et des vieillards, ignorance complète des belles vertus de chasteté, de douceur, de piété, de reconnaissance.

Quelques-uns adoraient le soleil et lui offraient des sacrifices sanglants.

Tous ces infortunés vivaient en pleine nuit religieuse. L'heure des missionnaires était venue.

Mais qui allait les appeler ? Qui leur donnerait les moyens de franchir les immenses distances ? Qui les protégera et les soutiendra ?

Dieu se servit d'un protestant, du comte de Selkirk.

Nous avons parlé des luttes des deux grandes compagnies du Nord-Ouest et de la Baie d'Hudson. En devenant le principal actionnaire de cette dernière compagnie, Thomas Douglas, comte de Selkirk, avait compris que la prépondérance au Nord- Ouest passait à la compagnie rivale, et il avait résolu d'enrayer ce mouvement. -

Pour cela, il ne fallait pas rester isolé sur la rive lointaine de la baie d'Hudson. Il fonda une colonie sur les bords de la Rivière Rouge.

Au commencement de l'année 1813, cette colonie se trouvait composée d'environ cent personnes, et au mois de septembre 1814, elle en comptait à peu près deux cents.

Les Bourgeois du Nord-Ouest virent dans cet établissement une menace formidable. Ils contestèrent les titres de concession de lord Selkirk, et lui déclarèrent une guerre de corsaires.

A deux reprises, la colonie fut en grande partie détruite. Mais lord Selkirk avait une énergie indomptable, et il comprit que ses essais de colonisation trouveraient une aide puissante dans la religion. Pour attirer à lui les voyageurs canadiens et les sauvages, il lui fallait des missionnaires.

11 écrivit donc à Mgr Plessis, évêque de Québec, en avril 1816, pour lui offrir sa coopération et ses secours, si Sa Grandeur réalisait le dessein qu'elle avait déjà formé d'appeler des missionnaires à la Rivière Rouge.

Mgr Plessis était alors le seul évêque du Canada. Tout ce qui forme aujourd'hui les provinces ecclésiastiques de Montréal, d'Halifax, de Kingston, d'Ottawa, de Saint-Boniface, de Toronto était sous sa juridiction. Q L'Ouest était encore un livre fermé, un continent mystérieux.

L'évêque de Québec vit un signe de la Providence dans la

(1) 80 ans après, l'Eglise catholique comptait dans le Dominion du Canada un délégué apostolique, 7 archevêque?, 23 évêques, et plus de 3000 prêtres. Ls recensement de 1901 portait 2,228, 997 catholiques.

proposition qui lui était faite. Il envoya à la Rivière Rouge deux prêtres dont l'un, M. l'abbé Provencher, avec le titre de vicaire-général.

Ils devaient s'établir au fort Garry, aujourd'hui Winnipeg, et de là, rayonner et répandre l'Evangile. Les gens du pays

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Mgr Provencher, 1er évêque de Saint-Boniface

désignaient alors cet endroit sous le nom de : la Fourche, à cause du confluent de l'Assiniboine et de la Rivière Rouge.

Deux ans après, l'abbé Provencher était nommé vicaire apostolique de la Rivière Rouge, et en 1844, évoque titulaire

de Saint-Boniface. Durant 25 ans, ce saint évêque se dévoua au bien des âmes avec le zèle le plus ardent et le plus désintéressé. Plusieurs prêtres lui donnèrent un concours précieux. Citons : l'abbé Laflèche qui devint plus tard évêque des Trois- Rivières; l'abbé Thibault, dont le rude apostolat au milieu des prairies, et jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses dura 39 ans; l'abbé Belcourt, etc. Mais plusieurs de ceux qui suivirent Mgr Provencher s'en retournèrent après quelques années, découragés par la solitude, les privations, la maladie.

En 1840, Mgr Provencher n'avait avec lui que trois prêtres ! quatre en 1842 ! Et le champ était si vaste ! Désolé, il se plaignait douloureusement à Dieu, frappait en vain à toutes les portes. Une expérience de plus de vingt années lui montrait qu'il ne pouvait compter sur un nombre suffisant de prêtres séculiers. Une congrégation religieuse, pensait-il, pourrait assurer l'œuvre d'une façon plus stable et plus étendue.

Les Pères Oblats venus en Canada depuis peu, sur la demande de Mgr Bourget, évêque de Montréal, donnaient à cette époque (1843-1844) des missions et des retraites avec un certain succès. Le premier apôtre de la Rivière Rouge tourna ses regards et ses espérances vers ces modestes missionnaires et pria Mgr Bourget de vouloir bien se charger de toutes les négociations. La demande fut favorablement accueillie par Mgr de Mazenod, fondateur et supérieur général, et les Pères Oblats entrèrent dans cette immense carrière. L'évêque de Marseille avait eu un moment d'hésitation et d'effroi. " C'est, disait-il, envoyer mes enfants à la mort." Mieux inspiré par la prière et par son zèle, il prononça son Fiat !

Le 25 août 1845, le R. P. Aubert, et le frère Taché, simple sous-diacre, arrivaient les premiers à Saint-Boniface.

A la vue du jeune sous-diacre, portant encore les traits d'un adolescent, Mgr Provencher sembla éprouver une sorte de désap-

pointement; il attendait des prêtres, des ouvriers prêts à l'ouvrage. Cependant, il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il possédait dans le frère Taché, un sujet doué de rares talents et de qualités admirables.

Plusieurs Oblats, les Pères Bermond, Faraud, Maisonneuve, Tissot, etc., vinrent successivement augmenter le nombre des missionnaires. L'œuvre de Dieu s'étendait à la grande consolation de Mgr Provencher.

Cependant le prélat sentait ses forces décliner et songeait à s'assurer un successeur. Il comptait sur M. l'abbé Laflèche qui tomba malade. Dieu le réservait pour être l'ange de l'Eglise des Trois-Eivières.

" Décidément, écrivait Mgr Provencher à l'évêque de Montréal, il ne faut plus songer à monsieur Laflèche. Mon opinion est que cette charge doit retomber sur le E. P. Taché. Il connaît le pays, les missions, les langues; il est fort et robuste. Je le propose à l'évêque de Québec et à ses suffragants. J'en fais aussi la demande à Mgr l'évêque de Marseille, comme à son supérieur général."

Le 14 juin 1850, le R. P. Taché était, en effet, nommé évêque d'Arath, et coadjuteur de Mgr Provencher avec future succession. Il fut sacré en France, dans la cathédrale de Viviers, par Mgr de Mazenod, le 23 novembre 1851.

Mgr Taché revint à Saint-Boniface accompagné de deux nouveaux apôtres, le Père Grollier et M. l'abbé Lacombe. Ce dernier, vicaire dans le diocèse de Montréal, désirait devenir Oblat et consacrer sa vie aux missions sauvages. Les noms de ces deux vaillants missionnaires reviendront souvent dans ce récit.

L'évêque de Saint-Boniface mourait en 1853, laissant sa houlette entre les mains de son jeune coadjuteur.

Mgr Taché héritait d'un diocèse presque aussi grand que

l'Europe entière, et, comme Notre Seigneur, il n'avait que douze apôtres !

Cet immense diocèse avait pour bornes : au sud, les Etats- Unis; à l'ouest, la chaîne des Montagnes Rocheuses; au nord, la mer Glaciale; à l'est le 90e degré de longitude occidentale, méridien de G-reenwich. Une superficie de 1,800,000 milles carrés, (') sans compter les îles arctiques anciennement et nouvellement découvertes !

( 1 ) Pour la clarté du récit, nous consignons ici les mesures anglaises et françaises avec leurs équivalents :

Acre 40*467 ares

Bushel impérial ou minot 36*348 litres .

Centimètre 0*394 pouce ou inch

Cent, Tfe dollar 0*052 franc

Corde (mesure de bois) 3*624 stères

Dollar 5*18 francs

Gallon 4*543 litres

Gramme 15*433 grains

Grain . 6-477 centigrammes

Hpctare 2*477 acres

Hectolitre 22*009 gallons

Kilogramme 2*205 livres

Kilomètre 0*621 milles

Litre 0*220 gallon

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