CHAPITRE VIII
Août 1864 — Avkil 1868
Mission de l'Ile à la Grosse — Maladie de l'évêque de Satala — Voyage au iac Caribou — Incendie de l'établissement de l'Ile à la Grosse — Voyage en Europe — Projet de division du diocèse de Saint-Boniface— Chapitre général •de la Congrégation des Oblats — Louis Veuillot et l'évêque Pouilleux — Visite à Pie IX.
Mgr Taché ne tarda pas à se rendre à Pile à la Crosse pour jouir de son bien aimé coadjuteur qu'il n'avait pas vu depuis plus de trois ans. Ils passèrent en revue les intérêts du diocèse. Il fut décidé, entre autres choses, que la maison des Pères, à l'Ile à la Crosse, serait augmentée de moitié et cédée aux sœurs, celle qu'habitaient ces saintes filles étant insuffisante pour loger leurs nombreux enfants. L'Ile à la Crosse devait être également la résidence ordinaire de l'évêque de Satala.
Les deux prélats donnèrent ensemble les exercices d'une grande mission aux sauvages. Leurs nuits elles-mêmes étaient considérablement abrégées par les instructions, les catéchismes, les confessions. Il fallait se prêter à la simplicité, aux fantaisies de ces pauvres enfants qui poussaient quelquefois bien loin leur importunité.
Une nuit, Mgr Grandin, ayant congédié les sauvages à onze heures du soir, était dans son premier sommeil, quand la clochette est vivement secouée. Mgr Taché recommande à son coadjuteur de ne pas se déranger et va ouvrir. Il trouva un grand nigaud qui lui dit :
— Ce n'est pas toi que je voudrais voir, c'est Mgr Grandin.
— Et que lui veux-tu à Mgr G-randin ?
— J'ai mal aux dents et je ne puis dormir ; je voudrais qu'il me chantât un cantique.
Mgr Taché, qui n'avait pas un goût exagéré pour le chant, se contenta de saisir un chou-navet.
— Tiens, dit-il, mange ceci pour te faire oublier le mal de dents, et laisse nous dormir en paix.
Après le départ de Mgr Taché, Mgr G-randin tomba malade. Sa santé n'avait jamais été complètement bonne, puisque depuis son arrivée dans le pays jusqu'en 1867, il n'avait presque jamais terminé une mission sans cracher le sang. Cette nouvelle secousse était le résultat de son long et pénible voyage. Il se soutint, tant que dura la surexcitation nécessaire pour faire honneur à l'évêque de Saint-Boniface et aux exigences de la mission; cette force factice épuisée, il fit une dangereuse maladie. Sa poitrine était ruinée par les abondantes hémorragies qui menaçaient sa vie. Lui-même, si peu soucieux d'ordinaire de sa propre conservation, craignait pour ses jours. Dieu eut pitié des missions du Nord. L'hiver 1864- 1865 fut une longue convalescence, mais au printemps, l'évêque de Satala put reprendre sa vie ordinaire.
Monseigneur resta donc à l'Ile à la Crosse en compagnie d'un Père et de deux frères convers. Il se dépensa sans compter, élevant à la fois l'édifice matériel et l'édifice spirituel de son Eglise, entreprenant encore de longs voyages pour visiter les Indiens mourants. C'est à cette époque que, pour faciliter le ravitaillement de ses missions, il termina le colossal travail d'ouvrir un chemin à travers la forêt de Carlton jusqu'à l'Ile à la Crosse par le lac Vert.
Ce fut un travail de géant que la Compagnie de la Baie d'Hudson ne voyait pas de très bon œil. C'était, pour elle, faciliter l'accès du pays aux commerçants libres. En présence de l'indomptable résolution de Mgr G-randin, elle consentit à
lui donner quelques secours. L'Evêque accomplit son œuvre aidé de quelques métis et de quelques sauvages. De Carlton, il se rendit même à Saint-Boniface pour se procurer une foule d'objets à peu près inconnus dans le Nord-Ouest, non pas à cause du prix, mais à cause de la difficulté du transport. " Je me procurai donc, à Saint-Boniface, écrit-il, chevaux, charrettes, et une foule de choses précieuses pour nous, bien que communes, diverses chaudières, poêles, tuyaux, etc., des poules qui nous donnèrent des œufs en voyage, je me procurai même des chats." Une sœur grise suivie d'une orpheline assez grande pour travailler, devait rejoindre les sœurs de l'Ile à la Crosse et faisait partie de la caravane.
Le chemin n'était pas, en tout point, carrossable. Les arbres que l'on avait coupés laissaient subsister parfois un tronc assez considérable adhérent aux racines. Il fallait souvent monter ou descendre des côtes à pic.
En descendant une de ces côtes, la religieuse et l'orpheline conduisaient elles-mêmes leur charrette qui, à un moment donné, par suite d'un heurt, fut renversée avec toute sa charge sur la pauvre sœur.
" J'étais à cheval à quelque distance, écrit l'Evêque ; je courus vite supposant que la sœur était au moins estropiée. Elle se relevait quand j'arrivai et remettait à la hâte sur sa tête, sa coiffe qui en était tombée. C'était un accident auquel une religieuse n'est pas absolument indifférente. Cependant elle et nous, nous ne pûmes qu'en rire dans la circonstance, et .nous dûmes remercier Dieu d'en être quittes à si bon compte."
Quelque temps après, la caravane passait sur un sol couvert de foin et d'une mousse épaisse, et Jean-Baptiste, en espiègle, criait :
— " Monseigneur, la sœur devrait bien tomber ici. Il y a un bon matelas pour la recevoir."
Ce gigantesque travail terminé, le zèle de l'Evêque débordait toujours. Il accourait partout où il voyait une souffrance à soulager, une œuvre de zèle *à réaliser.
Il y avait, à l'extrémité nord du grand lac Caribou (Reindeer lake), une mission pénible, desservie par deux Pères, — les Pères Moulin et Gasté, — qui se trouvaient dans la plus grande pauvreté et dans le plus profond délaissement. Il ira les voir, les réconforter, les consoler.
Dans les premiers jours d'octobre, il part en canot d'écorce avec son fidèle Jean-Baptiste, et descend la rivière aux Anglais. Les premières glaces ne lui 'permettent d'arriver qu'à la fin du mois, au fort Charly, à l'extrémité sud du lac Caribou.
Le saison était bien avancée, la traversée de ce grand lac qui mesure près de 200 milles de long sur 50 de large, devait être dangereuse ; ce ne fut qu'après beaucoup d'hésitation qu'un guide consentit à l'accompagner.
Dès le lendemain du départ, survient un froid intense. Les avirons se couvrent d'une épaisse couche de glace. L'eau qui tombait sur les manches des habits se congelait, les durcissait, et rendait le travail très difficile et très fatigant. Quand arrivait l'heure du campement, il était nécessaire de briser la glace pour aborder. Or, le soir de ce jour, en préparant le bois pour le feu, le guide, d'un coup de hache, se coupe maladroitement et complètement le pouce. Monseigneur se fait infirmier, enveloppe du mieux qu'il peut, d'un morceau de diachylon, la phalange qui restait. Mais le malade est pris d'une grosse fièvre; le froid de la saison rend la blessure très dangereuse. Comment continuer le voyage avec cet homme estropié ? Force fut à l'Evêque de retourner sur ses pas, de rentrer au fort Charly et d'attendre que la glace devint vraiment solide.
L'attente fut d'un long mois dans l'isolement, la faim, le
froid. Le Bourgeois du fort ne put lui donner qu'une petite chambre sans feu ; elle n'était chauffée que par un grand appartement qui servait de salle de réception pour les sauvages, quand il y en avait, et de dortoir pour la famille du Bourgeois, et pour les étrangers de passage. Monseigneur ne pouvait sortir qu'en traversant cette salle, véritable dortoir public. La lumière n'arrivait qu'à travers de grossiers parchemins.
Baptiste s'ingéniait à tendre des collets, et prenait quelques , lapins. Il fallait bien prévoir les provisions pour un voyage de huit ou dix jours.
Enfin, vers le milieu de décembre, les glaces parurent assez solides. Monseigneur partit en compagnie de deux serviteurs de la Compagnie qui allaient chasser à l'autre extrémité du lac. Le Bourgeois lui prêta trois chiens et un traîneau.
On ne put avancer que très lentement. La tempête avait bouleversé les eaux, et le traîneau glissait difficilement sur une croûte de glace inégale.
Au bout de quelques jours, les deux guides qui n'avaient guère économisé leurs provisions au début, manquèrent de vivres. Ils persuadèrent à l'Evêque qu'on pourrait arriver à la mission le lendemain et, qu'il ne souffrirait pas, en partageant ses provisions avec eux. Monseigneur ne pouvait guère refuser. On soupa et on campa comme on put, toujours à la belle étoile.
Pendant la nuit, s'éleva un vent violent qui se prolongea toute la journée. Une affreuse poudrerie rendait le départ impossible. Tous étaient malades de la faim. Monseigneur partagea entre ses compagnons un peu de riz qu'il avait réservé pour les cas d'indisposition. Le soir, il fallut se coucher sans souper.
Le lendemain, on se remit en route. Les chiens avançaient lentement, n'ayant rien mangé depuis deux jours. Pour comble
de malheur, les guides avouaient avoir perdu leur chemin et ne pouvoir s'orienter ; néanmoins, pour ne pas se geler, il fallait continuer la marche, le jour, la nuit. La nuit se prolongea; on avançait toujours. Où allait-on ? Ce furent vingt-quatre heures d'incertitude terrible.
A la première lueur du jour, Monseigneur aperçut, dans le lointain, des proéminences diverses qui pouvaient bien être des maisons, mais aussi des rochers élevés. Il envoya Baptiste à la reconnaissance. "Va, lui dit-il ; si c'est la mission que nous apercevons, tu diras aux Pères de venir à notre secours; si nous sommes déçus, nous tuerons un de nos chiens."
C'était bien la mission. Une fois de plus la divine Providence avait sauvé notre apôtre du plus affreux péril. Mais il arrivait mourant de faim, le nez et le menton gelés, les jambes hors de service.
" Quand j'arrivai, raconte l'Evêque, J ean-Baptiste dévorait, à belles dents, des morceaux de langue de caribou, ce qui ne l'empêcha pas de recommencer avec moi. A cause de mon long jeûne forcé, les Pères m'avertissaient de manger lentement; mais malgré eux et malgré moi, je dévorais. Enfin, il fallut se faire violence. Les sauvages étant déjà réunis à la chapelle, je m'y rendis, leur adressai quelques mots et donnai la bénédiction du Très Saint-Sacrement."
Les Pères habitaient une misérable cabane ouverte à tous les vents. Notre Seigneur n'était guère mieux logé. " C'est une de nos plus difficiles missions, écrivait Mgr Grandin. Elle l'est beaucoup plus, suivant moi, que celle de Grood Hope. Dans cette contrée, le transport des approvisionnements est si difficile, que c'est à peine si on peut faire passer aux missionnaires, ce qui est strictement nécessaire pour les empêcher de mourir de faim."
Les sauvages se ressentaient des difficultés matérielles du
pays. Le bois de chauffage manquant dans cette région, la pêche n'étant pas favorable, ils vivaient de chasse à de grandesdistances et ne faisaient, à la mission, que des visites très courtes et, bien souvent, isolément. De là, la nécessité, pour les Pères, de multiplier les catéchismes et d'accompagner souvent les Indiens dans leurs lointains campements.
Il y eut, cependant, un certain concours à l'occasion de l'arrivée de l'Evêque. Les sauvages y vinrent de très loin, et lescatéchumènes dépassaient de beaucoup le nombre des chrétiens. Le bien se fit. On devine que les moins heureux et les moins réconfortés n'étaient pas les missionnaires.
Le retour de l'Evêque eut lieu sans trop d'incidents. Un sauvage Cris servait de guide, et n'était pas des plus vaillants. Après quelques jours de marche, ce brave sauvage se déclara malade, et Monseigneur, toujours compatissant, l'installa dans son traîneau et prit les devants à sa place. Mais Baptiste ne pouvait supporter cette substitution : " Ce chétif-là (') ! disaitil à Monseigneur, il faut le payer pour venir avec nous, et il se fait traîner tout le temps comme un monsieur; puis vous,, vous vous fatiguez, et vous êtes plus malade que lui." Il fit si bien la morale au guide que celui-ci fut bientôt guéri.
C'est dans un de ces derniers voyages, croyons-nous, qu'un jour, Mgr Grandin, épuisé de fatigue, incapable d'avancer,, voyant sa carriole brisée, pria ses compagnons de le laisser seul et d'aller chercher du secours. Les sauvages étendirent l'Evêque dans un grand trou préalablement creusé dans la neige, le recouvrirent soigneusement et dressèrent un poteau pour reconnaître l'endroit.
Le prélat déclarait plus tard avoir passé là une excellente nuit dans ce tombeau peu banal.
En donnant des missions aux divers postes qui se trouvaient
(1) Expression métisse.
— no —
sur son passage, Mgr Grandin arrivait enfin, le 4 février, à l'Ile •à la Crosse, on lui était réservé un autre genre d'immolation.
Nous avons dit comment cet établissement avait reçu des modifications, des agrandissements considérables. Et, au prix de quelles fatigues ! Les Pères, les Frères, l'Evêque lui-même avaient charrié le bois et les matériaux nécessaires à la construction. Successivement manœuvres, charpentiers, maçons, etc., ils avaient élevé la plus belle maison qu'on eût jamais vue dans le pays. Malheureusement, l'établissement était en bois.
Le 1er mars 1867, Monseigneur et les Pères se trouvaient, un soir, en visite chez les sœurs, quand un enfant accourut en -criant : " La maison est en feu ! "
"Notre premier mouvement, raconte l'Evêque, est de pénétrer dans l'intérieur; mais, dès qu'on ouvre la porte, la flamme éclate et s'échappe avec violence. Je parviens, cependant, jusqu'à notre chapelle privée, où je prends, dans mes bras, le tabernacle qui renferme la sainte Eucharistie. Tout à coup, le Père économe s'écrie : "Sauvons la poudre !" On sait qu'avec les sauvages tous les échanges se font en nature. Pour payer nos vêtements de peau, nos provisions, nos serviteurs, nous avons un dépôt d'étoffes, de plomb et de poudre de chasse. On brise la fenêtre du magasin ; mais impossible de pénétrer, la fumée est suffocante. Il ne reste qu'à prendre le large pour n'être pas victimes de l'explosion. J'aperçois le frère, qui a la direction des enfants, occupé à jeter, par la fenêtre, leurs couvertures déjà tout en feu. Je l'appelle ; il est à peine dehors que le plancher s'eff ondre. Nous nous éloignons du théâtre de l'incendie. Les sœurs, les enfants, les voisins, tous nous nous tenons là, debout sur le lac glacé, condamnés à voir périr le fruit de tant de travaux, l'objet de tant d'espérance. Mais voilà qu'une clôture en bois, qui séparait la maison de l'église, prend feu. Nous nous précipitons instinctivement vers l'église. Au même instant une déto-
nation se fait entendre; c'est la pondre qui vient d'éclater, lançant dans toutes les directions des débris enflammés. Heureusement, personne n'est atteint. Au milieu de nos malheurs, Dieu a pitié de nous. Le vent qui poussait les flammes vers l'église change subitement, et les chasse vers le lac. L'église fut sauvée.
" A neuf heures du soir, tout était fini, c'est-à-dire tout était détruit. Je me trouvais sans asile, avec un Père gravement malade, trois Frères convers, dont un bien malade aussi, et dixneuf petits garçons. Nous n'avions pas une couverture pour nous garantir d'un froid de vingt à trente degrés. L'incendie avait fait fondre la neige, nos pieds étaient mouillés, et, pas un de nous ne pouvait changer de chaussure.
" Le lendemain, j'étais sans bréviaire, sans rituel ; je n'avais pas même un mouchoir pour essuyer mes larmes, et j'eus la faiblesse d'en répandre beaucoup."
Les Pères avaient concentré, à l'Ile à la Crosse, une bibliothèque relativement bien montée, un grand nombre de filets de pêche, ce qui constituait la vie de la mission : tout avait disparu en moins de deux heures.
Les pauvres sauvages recevaient le contre-coup de ce désastre. Presque tous avaient, à la mission, des valises où ils mettaient leurs habits de fête, pour les jours de communion; quelques-uns y avaient même logé leurs fourrures. Il ne restait plus qu'un brasier fumant et deux cheminées debout !
Il n'y avait pas d'accidents de personnes. Au milieu de sa douleur, Monseigneur n'oublia pas d'en remercier Dieu. Tandis •que les ruines fumaient encore, le Te Deum était chanté dans la petite église. De l'âme déchirée de l'évêque, jaillissaient de magnifiques paroles : " Mes enfants, quand on a le bonheur d'avoir la foi, on courbe la tête avec résignation. Chaque -épreuve doit nous attacher davantage à Jésus-Christ."
Puis, il fit trois cents lieues sur la neige et sur les glaces pour porter la triste nouvelle à Mgr Taché.
A Saint-Boniface, Mgr Granclin trouvait une lettre du T. E. P. Fabre, supérieur général des Oblats, l'invitant nommé-
T. E. P. Fabre, 2e supérieur général de la Congrégation des 0. M. I.
ment à se rendre au Chapitre général de la congrégation. Cette lettre lui disait entre autres choses : " J'ai reçu les nouvelles que vous m'avez données de la mission du lac Caribou. Pauvres-
Pères ! pauvres Pères ! que de privations ! que de souffrances ! Mon Dieu ! venez à leur aide, consolez-les, fortifiezles par votre grâce. Oh ! mon bien aimé Père, comme vous avez eu à souffrir ! Et comment, avec une telle vie, osez-vous penser à faire les jeûnes de Kègle ? Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. Est-ce que vous ne jeûnez pas, vous ne souffrez pas assez ? Ah ! n'y pensez pas, bien aimé Père; n'y pensez pas ; offrez au bon Dieu, pour la congrégation, vos peines, vos privations, vos souffrances, votre vie de sacrifices. . . Que nous faisons peu de chose ! combien nous souffrons peu à côté de ce que vous souffrez f . . . Venez assister à notre Chapitre général; vous pourrez refaire un peu votre santé si rudement ébranlée par tant de souffrances et de peines; nous pourrons nous entretenir longuement de tout ce qui intéresse nos si chères missions, et tout régler avec calme pour le plus grand bien de tous."
Mgr G-randin se rendit d'autant plus volontiers à l'appel du T. E. P. Fabre, que c'était, pour lui, le moyen de réparer les malheurs de l'Ile à la Crosse, et aussi l'occasion de iprendr)eF part, à Eome, à la fête du dix-huitième centenaire du martyre des saints apôtres, Pierre et Paul. Il partit donc pour l'Europe en compagnie de Mgr Taché et de Mgr Guignes, évêque d'Ottawa. La traversée fut pénible pour lui. " L'évêque de Satala, écrivait Mgr Taché, épuisé par les courses de l'hiver précédent, par les fatigues d'un voyage accompli en quarantequatre jours de marche, de l'Ile à la Crosse à Montréal, souffrit beaucoup pendant la traversée. La mer, assez douce pour les autres, fut terrible pour lui. Nous eûmes la douleur de le voir malade tout le temps que nous fûmes sur l'Océan."
Pendant le voyage, Mgr Taché fit part à son coadjuteur du projet qu'il avait conçu d'obtenir la division de son diocèse. Ses raisons étaient nombreuses. L'éloignement, la difficulté
des correspondances étaient de grands obstacles à une bonne et facile administration et à la diffusion de l'Evangile. Ce projet, l'évêque de Saint -Boniface le caressait déjà depuis quelque temps et, dès le mois de février, il l'avait soumis par lettre à Mgr Grandin, ajoutant : " . . . Ne vous fâchez pas. Cette division est le grand moyen de faire le bien que nous désirons tous. Les distances sont un obstacle terrible; les sujets languissent; tout souffre. Il est impossible de gouverner en sons-main. Nos cœurs n'en seront pas moins unis."
Les évêques de la province de Québec (le diocèse de Saint- Boniface en faisait encore partie), étaient d'autant moins opposés à ce plan qu'il facilitait le leur. Ils méditaient de faire plusieurs provinces ecclésiastiques de celle de Québec.
Si Mgr Grandin redoutait la responsabilité d'une administration indépendante, il redoutait davantage encore de succéder à Mgr Taché sur le siège de Saint-Bonifaee, à cause des changements notables qui s'opéraient dans cette partie du diocèse, et de l'influence envahissante de l'élément anglais. Il lui semblait bien qu'àprès l'incendie de l'Ile à la Crosse, le principal objet devait être de travailler à réparer tant de pertes, et qu'il était sage de réunir tous les efforts dans ce but; mais comme cette raison lui paraissait trop personnelle, il laissa faire.
Les deux prélats prirent part, à Borne, aux fêtes qui célébraient l'anniversaire dix-huit fois séculaire du martyre de saint Pierre et de saint Paul. Ce fut une grandiose manifestation de la perpétuelle durée de l'Eglise; et les cinq cents évêques groupés autour du pasteur suprême, en faisaient ressortir l'unité. De retour dans son diocèse, Mgr Taché dira à son peuple, dans des pages admirables, les émotions que ces solennités avaient jetées dans son âme et dans celle de son coadjuteur.
La question de la division du diocèse de Saint-Boniface fut
préalablement proposée et débattue au Chapitre général de la congrégation des Oblats. C'était justice puisque tous les prêtres du diocèse appartenaient à la congrégation. L'administration générale approuva l'érection d'un nouveau vicariat religieux sous le nom de vicariat de la Saskatchewan, espérant quebientôt Eome approuverait un nouveau vicariat apostolique de ce nom. (')
Après la clôture du Chapitre général, et après avoir préparé la question de la division de son diocèse, Mgr Taché retournait à Saint-Boniface. Mgr Grandin devait passez l'hiver en Europe dans l'intérêt de ses chères missions.
Ne pouvant pas trop prêcher publiquement pour ne pas nuire à l'œuvre générale de la propagation de la Foi, il frappa un peu à toutes les portes qui semblaient vouloir s'ouvrir devant lui, parla un peu partout : dans les salons, dans les réunions intimes préparées par des personnes de zèle, chez madame de Gontaud-Biron, chez monsieur le baron de Mackau, etc. Mgr Darbois, archevêque de Paris, le pria de le remplacer dans diverses cérémonies, ce qui lui valut quelques ressources. C'est à cette occasion que l'Archevêque disait à l'Evêque missionnaire : "Vous autres, vous êtes les zouaves de la religion, toujours exposés à la mort, et tout prêts à supporter le martyre, tandis que nous, nous ne sommes que de simples soldats." Hélas ! quelques années après, Mgr Darbois tombait sous les balles des communards.
Dans une réunion d'intimes, Mgr Grandin rencontra Louis Veuillot. On parlait de Benoît Labre qu'un journaliste de bas étage avait essayé de ridiculiser et que l'infatigable athlète de la plume avait dignement vengé, le matin même. Pour justifier à son tour le saint mendiant, l'évêque de Satala ouvrit et lut une page de sa propre vie si misérable. Louis Veuillot fut
(1) Le vicariat religieux de la Saskatchewan fut érigé le 20 mars 1868.
profondément ému par la parole du prélat, et le lendemain, il burina d'un trait le portrait de Mgr Grandin qu'il appelait homme de grande figure et de grande dignité." Ce portrait a la précision d'une eau forte et nous nous reprocherions d'en -retrancher un mot. L'article parut sous ce titre " L'Evêque pouilleux."
" L'évêque missionnaire, demi souriant, demi sérieux, parla à peu près en ces termes :
" J'avoue que je vis habituellement dans la condition matérielle où voulut rester le bienheureux Labre, et même dans une condition pire. Je le fais sans aucune sensualité, mais je le fais de bonne volonté, parce que je sais à quoi cela est bon.
Mon diocèse, plus grand que la France, est situé dans les régions du pôle Nord. Nous avons sept ou huit mois de neiges et de glaces, un mois de boue et de marécages; la moitié du reste, des poussières. J'ai passé de nombreuses nuits dehors par 45 degrés de froid. J'aime mieux 45 degrés sans vent que 25 avec du vent. J'ai voyagé des mois entiers dans les neiges, sur les lacs gelés, perdant ma route quand ce terrible vent, fouettant la neige, nous enveloppe de ©es âpres tourbillons.
Je couche sur la terre nue, je ne mange pas de pain, je ne bois pas de vin; je me nourris de poisson séché ou gelé, ordinairement arrosé de neige foudue, peu limpide. En voyage, nous vivons d'une poussière de viande sèche, roulée dans le suif. Je n'ai pu m'y habituer après quinze ans. Tout cela, pour moi et pour les autres Européens, ce n'est rien encore.
Il faut coucher en compagnie ! Lorsqu'il s'agit de passer la nuit sur un lit de glace, sous un édredon de neige, les rudes vêtements de cuir, les peaux de bêtes n'entretiennent pas la chaleur nécessaire pour dormir. On se met en tas sous les couvertures. J'ai un sauvage à ma droite, un sauvage à ma gauche, et, parfois, il faut introduire aussi, dans ce lit, les ' chiens qui traînent les bagages.
Or, rien n'égale la malpropreté des sauvages. Elle n'est pas seulement hideuse et infecte, elle est parfois infâme. Les Européens leur ont communiqué des vermines qu'ignorait leur barbarie. Dans ce cas-là, je me contente de mes chiens. Mais, si les sauvages n'ont que des poux, je les reçois — et je prends aussi leurs poux. Oui, toujours, à la fin d'une course apostolique, j'ai des poux. En vérité, Messieurs, je ne crois pas que personne s'astreigne à nourrir des poux uniquement par plaisir ! Quant à moi, je m'en débarrasse le plus tôt que je peux. J'ose ajouter que mes sauvages eux-mêmes, quoique moins importunés, s'en sépareraient volontiers.
Je rapporte donc des poux, et en quantité, et sans aucune ■ satisfaction d'en avoir, croyez bien cela. Néanmoins, dès qu'il faut repartir, je pars. Je me trouverais fou de ne pas repartir; je me trouverais coupable de rester dans ma station.
Ma station n'est pas un lieu de délices. J'y suis maçon, charpentier, pêcheur, tailleur, garde-malade, maître d'école, etc., etc. J'y ai des nuits d'un mois; j'y suis moqué fréquemment, car mes sauvages, grands orateurs et très puristes, trouvent que je ne parle pas leurs dialectes avec l'élégante correction qu'il faudrait . . . Bref, bien des ennuis me rencontrent là. J'y ai même des Bourgeois, des Européens, qui font le commerce des pelleteries : Anglais, négociants, hérétiques ennemis de nature, habiles à me donner des soucis les plus amers pour mon cœur. Ce n'est pas tout : vu mes nombreux métiers, les visites que je reçois, et le genre d'installation imposé par le climat et notre misère je n'y goûte point les parfaites délices de la propreté. Mais enfin, je n'y ai point de poux ... du moins, je n'en ai pas tant à la fois, ni si longtemps. Je repars néanmoins, comme je vous de disais; j'attends avec impatience le moment de repartir.
Et je ne saurais le déguiser, Messieurs; certainement je me
plairais ici. Voilà un bon feu, nous quittons une bonne table, la soupe était excellente; elle m'a rappelé la soupe de mon pays manceau. — Que de fois, je n'ai pu me défendre de désirer une bonne soupe de mon pays ! — Enfin, vous êtes chrétiens, mes amis et mes frères, et votre hospitalité m'est très douce. Toutefois, je voudrais être loin, je voudrais être là-bas, dans mon désert de glace, sous mes couvertures dë neige, à jeun depuis la veille, couché entre mes chiens et mes sauvages pouilleux.
C'est que je n'ignore pas à quoi ma vie de là-bas est bonne.
Dans cette nuit, je porte la lumière ; dans ces glaces, je porte l'amour; dans cette mort, je porte la vie.
J'ai, là-bas, des sauvages chrétiens et des sauvages païens. Les chrétiens sont de bons chrétiens, grâces soient rendues à Dieu Rédempteur ! Ils ont de la foi, ils obéissent à l'Eglise. Ils reçoivent les sacrements et ils gardent les commandements. J'ai la ferme espérance que la plupart seront sauvés. En attendant, ils pratiquent des vertus supérieures à leur état de société misérable, et, par là, beaucoup de peines leur sont diminuées ou ôtées. Même, quelques-uns des vrais bienfaits de la civilisation pénètrent jusqu'à eux. Les femmes sortent de leur abjection effrayante et acceptée, les vieillards et les enfants trouvent un appui, la famille se fonde. Je vous l'ai dit, ce sont des chrétiens. J'arrive parmi eux les mains pleines de présents du Eoi Christ. J'apporte le baptême, la pénitence, le mariage; j'apporte l'Eucharistie; j'apporte le saint courage de la vie, et la sainte grâce de la mort; j'apporte la bénédiction sur le berceau, et la prière sur la tombe ; j'apporte la vérité, la charité, la consolation, l'espérance, l'honneur.
Ce sauvage, cette bête moins estimée du trafiquant européen que la bête qu'il lui faut tuer pour en avoir la peau, cette chair vile et cette âme avilie, je les dessouille, et j'en fais des vases
d'honneur où je verse Dieu. Oui, je fais cela presque tous les jours de ma vie ! De ma puissance de prêtre, et de ma main encore tachée des boues de la route, je rouvre à ces exclus le rang de la famille humaine; je prends ces morts, je les restitue à la vie éternelle; je leur rends le service et la gloire qui sont dus aux enfants de Dieu. Si l'un d'eux m'appelle à deux ou trois journées de marche, j'y cours, j'entre en rampant sous sa hutte, je m'agenouille à son chevet de terre, je sacre avec l'huile sainte, pour la résurrection, des membres que la mort va raidir. Je dis : " Sors de ce monde, âme chrétienne ! " Et je bénis avec ivresse mon grand Dieu de miséricorde et de bonté qui a daigné me faire venir de si loin, afin que ce pauvre sauvage pût mourir en paix et mourir pour la résurrection.
Chez les païens, je vais offrir ce que les chrétiens demandent. J e livre le combat, non plus seulement au péché, mais à Terreur. Ce n'est pas si peu de chose que l'on croirait. Il y a là des ergoteurs qui ne le cèdent pas aux vôtres. Les Pieds-Noirs, les Sauteux, les Loucheux, les Plats côtés de chiens, divers autres de ces Gentils, ont une religion très philosophique et très rationnelle. Point de culte, point de sacerdoce, à peine quelques mystères — presque rien que des idées toutes simples.
Les Plats côtés de chiens ont la vanité de descendre d'un grand chien, comme plusieurs de vos savants, | ce que j'ai appris, ont l'humilité de remonter à un grand singe; mais ce point ne les engage à rien, qu'à se défendre, tant qu'ils peuvent, d'être les créatures de Dieu, toujours comme vos savants. Ils croient à deux principes et leur rendent quelques hommages discrets, surtout au mauvais, dont ils ont peur. Avec cela on fait, en sécurité de conscience, tout ce que l'on peut. On vole, on pille, on répudie sa femme, on abandonne père et enfant, on tue, on se venge, on boit de l'eau-de-vie ; il en faudrait dire trop long.
Cependant, cette simplicité de croyance ne triomphe pas de certaines faiblesses inhérentes à l'esprit humain. Lorsque de grandes calamités les éprouvent, on, lorsque des malheurs particuliers les poursuivent, ces libres penseurs deviennent très pénitents. Les uns se coupent une ou plusieurs phalanges des doigts de la main; d'autres entretiennent des charbons ardents sur leur poitrine nue; d'autres se passent une courroie dans les chairs, s'accrochent à une branche, et s'abandonnent à leur propre poids, jusqu'à ce que la courroie ou la chair ait cédé. Ils ont aussi la confession publique. La confession et la pénitence faite, ils reprennent leur vie antérieure.
Qui leur a ainsi enseigné le dogme de l'expiation, et cette manière de la pratiquer ? Ce n'est point nous, la coutume est ancienne. Nous travaillons à la déraciner, et nous n'en venons pas tout de suite à bout. Ah ! Messieurs, voilà les peuples endormis dans la mort ! En Europe, vous ne savez pas ce que c'est. Vous ne voyez guère que les endormis dans le péché. On ne calcule pas tout ce que le christianisme entretient encore de raison, d'humanité, de douceur envers le prochain, de vertus particulières et publiques, même en ceux qui l'ont le plus criminellement abjuré. Vous n'imaginez pas cette sûreté, ce mépris, cette folie absolue et abominable de l'homme sans Dieu envers son prochain et envers lui-même. Il y a cependant quelque chose de plus mauvais, de plus pervers que le sauvage. C'est le renégat transplanté dans ce noir milieu de la sauvagerie. Cela, c'est l'impiété radicale, c'est le démon. Le sauvage n'est que le sujet naturel et la victime du démon.
Or, Messieurs, le missionnaire qui se met en route pour pénétrer dans cet enfer visible, pour en arracher ces pauvres créatures, pour les soustraire à ces malédictions, à ces tortures, à cet esclavage qu'ils font peser les uns sur les autres, pour dissoudre ces glaces d'éternelle infamie où ils sont liés tout
vivants; l'homme, dis-je, qui va là, porter le Christ et les dons du Christ, croyez-vous qu'il ne fasse pas une chose qui soit et qu'il connaisse bonne à quelque chose ? Le croyez- vous bien tenté de compter ses pas et ses privations, et les gênes de toute sorte et la vermine enfin, à travers laquelle il doit passer, et qui s'attache à lui ? Il prend la vermine comme le reste de son lourd attirail de voyage, puisqu'il n'arrivera qu'à cette condition. Cette vermine pourra pulluler sur sa chair; elle ne rongera pas la joie de son âme, ni les trésors qu'il sait répandre; et il l'entretiendrait avec un soin jaloux, comme une souffrance de plus, s'il pensait que cette souffrance, ajoutée aux autres, attirera la bénédiction de Dieu sur son labeur.
En vérité, lorsque le missionnaire baptisera, lorsqu'il ressuscitera tout ce misérable peuple, il s'inquiétera peu s'il a des poux !
Et s'il n'obtient pas ce triomphe que Dieu peut réserver à d'autres, c'est assez pour sa gloire, pour sa joie, et pour sa récompense de l'avoir préparé.
Je parle de joie et de récompense immédiate, dès ce monde. Cet homme si misérable, si chargé, " la balayure du monde " aux yeux des trafiquants qui sifflent sa folie, et souvent aux 3'eux des sauvages qui méprisent sa faiblesse corporelle, sa pauvreté et son langage, et qui sont lents à comprendre son amour; cet homme est déjà dans la grandeur, puisqu'il fait l'œuvre de Dieu, et déjà dans la récompense, puisque ses travaux entretiennent en son cœur la présence de Dieu.
Eh ! bien, l'un de vous l'a dit avec raison : Benoît Labre fut un missionnaire, un envoyé de la miséricorde de Dieu envers une civilisation qui ne différait pas autant qu'il semble des barbaries où nous nous engageons. Pour accomplir sa mission, animé d'un grand amour, il se tailla lui-même les croix que nous trouvons toutes faites. C'est là son mérite, et il marcha vers son but comme il y fallait marcher.
Dans presque toutes nos missions, nous rencontrons des hommes d'Europe qui mènent, matériellement, la même vie à peu près que nous; ils subissent les mêmes privations, les mêmes gênes, sans excepter la vermine, et ils n'ont pas les mêmes consolations. Nous, nous célébrons la messe, nous avons la présence réelle du Dieu vivant; eux, ils ne sont soutenus que par l'espérance du gain. Voilà, sans doute, une véritable et basse folie : écorcher des poux pour en tirer de l'or ! Cependant, lorsqu'ils ont fait fortune, on les loue, on admire leur persévérance, eussent-ils, par les fatigues et par l'eau-de-vie, procuré la ruine et la mort d'autant de sauvages que nous en avons baptisés.
S'il ne s'agit que de faire fortune, quand nous mourons au travail, nous avons fait fortune aussi, et plus solidement, et moins onéreusement pour les pauvres. Quand Benoît Labre traînait ses haillons qui prêchaient la pénitence et qui étaientécoutés; quand il donnait, au travail de la prière, les instants que d'autres consacrent à l'oisiveté, à la débauche, au plaisir, ou même, au repos légitime, il faisait fortune, et certes une fortune brillante. A qui cette fortune a-t-elle imposé le moindre sacrifice non volontaire, infligé la moindre douleur honteuse et inféconde ? Beaucoup d'âmes ont trouvé la paix en ce monde et sont montés à la lumière éternelle par la vertu des prières et des exemples de ce mendiant !
On le traite encore de fainéant. Je voudrais savoir ce qu'ils font, ceux qui parlent ainsi, et ce qu'ils donnent au genre humain du fruit de leurs œuvres ? Toutes les langues ont une expression qui signifie ce que nous entendons par le travail de la souffrance et dans notre langue, à nous, c'est le même mot que labor et dolor; mais la douleur est précisément le grand travail, le travail fécond, et la pénitence est, par-dessus tout, la grande et la féconde douleur. Pourquoi donc la pénitence
volontaire et de surcroît offerte pour d'autres, la pénitence qui se rapproche de celle de rHomme-Dieu n'aurait-elle pas, au moins, les mérites du travail, de la douleur et de la pénitence imposés ? Fainéant, l'ouvrier de jour et de nuit, qui travaille pour le salut de tous ! le portefaix de la misère publique ! Je vous assure, Messieurs, que ces dérèglements du langage me semblent bien voisins de la barbarie, et j'ai peine à croire que ceux qui s'y abandonnent puissent voyager loin dans le pays des idées."
Ainsi, à peu près, parla cet évêque des sauvages. En l'écoutant, nous nous disions deux choses : premièrement, que FEglise catholique est toujours une grande faiseuse d'hommes; secondement, que ces hommes, que fait l'Eglise catholique, ne seront pas de sitôt, Dieu merci, supplantés par ceux que font les hérésies. Ceux qui méprisent les délices matérielles, seront plus forts que ceux qui les cultivent, iront plus loin, dureront plus longtemps. Ils sont même plus séduisants; ils touchent des cordes de l'âme plus élevées, plus vibrantes; ce sont eux qui éveillent les pensées victorieuses, et qui allument les flammes triomphantes.
L'évêque nous disait aussi, dans le cours de la conversation : " Ma mission n'est pas poétique. La prose, une horrible prose y abonde, comme vous voyez. Je n'ai pas le martyre à promettre; mais je promets des fatigues sans relâche, des neiges sans limites, des nuits prolongées, des marais, des fanges, enfin des poux; et, avec ces petits moyens, je trouve encore des hommes et même des femmes. Oui, j'ai des sœurs là-bas, et si j'étais assez riche pour les emmener et les établir j'en aurais autant que je voudrais."
Donc, si Fourier, ce mahomet de cuisine et les autres révélateurs du temps, qui tous, plus ou moins, tiennent de lui, pouvaient parvenir à faire de l'Europe le mauvais lieu qu'ils
ont rêvé, la religion catholique y entretiendrait encore nn élément de force avec lequel un beau jour elle nettoierait l'ignoble harem; et si toute ressource était perdue, alors elle porterait ailleurs la virilité humaine et une poignée de ses robustes enfants, peut-être fort négligés dans leur toilette, viendraient subjuguer l'Europe, comme aujourd'hui une poignée d'Européens subjuguent le monde oriental.
(De fut le destin de Eome devant les barbares. Rome avait été très savante et bien recherchée en parfumerie. Dans le grand cirque, quand le sang des hommes mêlé à celui des bêtes avait imbibé la terre, on faisait tomber des pluies de parfum qui éteignaient la fade et acre odeur du sang. Les barbares vinrent effroyablement sales et grossiers : ils vidèrent le cirque et la ville; et sans le christianisme, ils vidaient l'empire, et la mort vidait le monde.
Qui sait si le pauvre Benoît, tout peu clerc qu'il était, n'y pensait pas dans ces nuits du Colisée, qu'il vouait au travail de la prière, élevant ses mains vers Dieu, pour que le monde, puni de ses mollesses par la terreur, ne fût pas destitué de la vigueur des pauvres et des martyrs !
Le mendiant du Colisée et Yévêque pouilleux de l'Amérique du Nord sont bien de la même famille : celle des héros et des saints."
Dès cette première entrevue, le missionnaire et le polémiste se sentirent attirés l'un vers l'autre par une sympathie qui devait être fidèle jusqu'à la mort. Louis Veuillot disait souvent : " Cet évêque des neiges fait bien comprendre que le froid brûle."
Après avoir passé quelques jours auprès de ses parents, de ses amis qui avaient faim et soif de le revoir, Mgr G-randin dut encore se rendre à Rome, sur la demande de Mgr Taché, pour activer la division du diocèse de Saint-Boniface.
Les évêques de la province de Québec se proposaient de demander à Eome que le diocèse de Saint-Boniface fût érigé en archevêché et que la division demandée fût un diocèse régulier, et non un simple vicariat apostolique. Lui, ne goûtait pas ce projet, et croyait contraire aux intérêts de ses missions d'être séparé du Canada civilisé. Le cardinal Barnabo, préfet de la Propagande, tout en reconnaissant la justesse des appréhensions de l'évêque de Satala, l'engagea à ne pas trop faire d'opposition à ce projet.
L'Evêque missionnaire eut la joie de voir le pape Pie IX en audience particulière. Le visage du Saint-Père s'éclaira d'un bon sourire, quand il vit s'approcher ce cher fils, dont il connaissait les rudes labeurs. Il le reçut avec les marques d'une particulière bienveillance. L'entretien fut plein d'abandon sur les missions du Nord-Ouest, leur étendue/ les souffrances qu'elles imposent, leur avenir, etc. Désireux de multiplier les tabernacles, Mgr Grandin avait préparé une supplique qu'il présenta lui-même à Sa Sainteté pour lui demander l'autorisation de conserver le Saint-Sacrement sans lampe.
Le Saint-Père la lut attentivement. " Mais, dit-il, je ne puis accorder pareille chose que dans le cas de persécution, et, grâce à Dieu, vous n'en êtes pas encore là.
— Très saint Père, répondit Mgr Grandin avec émotion, nous ne sommes pas persécutés, c'est vrai, mais nous avons tant à souffrir ! Il nous arrive souvent de ne pouvoir célébrer la sainte messe qu'avec une s jule lumière ... Si vous nous enlevez le bon Dieu, que deviendrons-nous ?
— Ad impossibile nemo tenetur. Gardez le bon Dieu.
— Très saint Père, quelquefois, il m'est arrivé, dans mes lointains voyages, de mettre le Très Saint-Sacrement dans ma valise pour le soustraire, non pas à la profanation, mais à la curiosité indiscrète des sauvages.
— Je le répète : Ad impossibile nemo tenetur. Vous avez tant besoin de Notre Seigneur ! Mon cher évêque de Satala, dans votre vie, tonte de sacrifice et de privation, vous avez le mérite dn martyre, sans en avoir la gloire."
Le grand Pape et l'Evêque missionnaire s'étaient compris par le cœur. Pie IX voulut lui faire don d'un calice et d'un ciboire en vermeil.
Cette visite fut une grande consolation pour le cœur si tendre, si dévoué à l'Eglise, de Mgr Grandin.