‹ Mgr. GrandinChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Concile de Québec — Le nouveau vicariat — La Prairie — Les Cris et les Pieds-Noirs — Fête du Soleil, rites, cérémonies — Climat — Le buftalo ; comment il a été exterminé.

Mgr Grandin s'embarquait à Brest, le 25 avril, emmenant avec lui neuf collaborateurs (').

Le Concile provincial de Québec devait se réunir vers le milieu du mois de mai, et Mgr Taché avait prié son coadjuteur de l'y représenter. On y traita de l'érection des deux nouvelles provinces : celle de Toronto, et celle de Saint-Boniface, et de l'érection d'un diocèse à la place du vicariat de la Saskatchewan. Mgr Grandin avait bien quelques objections. Il craignait qu'après la division, le Canada civilisé ne se désintéressât du nouveau diocèse. Mais, devant les protestations des Pères du Concile, il signa comme les autres la demande d'érection.

Quand il fut question du titre à donner au nouveau diocèse, Mgr Grandin, ne connaissant que très peu cette partie du Nord- Ouest, aurait voulu un titre indéfini, par exemple, diocèse de la Saskatchewan ou du Nord-Ouest, se réservant d'étudier le pays, ses ressources, sa population, son avenir, et de modifier plus tard. Tous les Pères du Concile furent opposés à cette demande. Mgr Laflèche, l'ancien missionnaire de l'Ile à la Crosse, alors évêque d'Anthédon, coadjuteur de Mgr Cooke, et

(1) Les RR. PP. Légeard, Dupin, le frère Doucet, scolastique, M. l'abbé Fourmond, prêtre, postulant, M. l'abbé Bourgine, diacre, postulant, M. l'abbé Blanchet, postulant scolastique, les frères convers Nemos, Gérente, MM. Guillet, Leriche, Griscau, postulants frères convers. Monseigneur Grandin emmenait en outre 3 autres postulants convers qui ne persévérèrent pas.

délégué des Trois-Rivières, proposait le lac La Biche comme siège du futur diocèse; Mgr G-randin proposait Edmonton, le point le plus connu, le centre du commerce dans le pays; mais Mgr Bourget, évêque de Montréal, insista pour que la jeune mission de Saint-Albert, située à neuf milles d'Edmonton, fût le siège du futur diocèse, et son idée prévalut.

Mgr Grandin revenait donc dans ses missions, toujours coadjuteur de Mgr Taché, mais, par suite de 1' érection du nouveau vicariat religieux, ayant une administration à part et une certaine indépendance. Les deux évêques, et les missionnaires étant tous religieux, le futur diocèse de Saint- Albert était séparé de fait du diocèse de Saint-Boniface.

Il avait accepté, avec résignation, une responsabilité qui devait être pour lui l'origine de tant de peines, de fatigues, de souffrances, de luttes, mais aussi de consolations et de joies.

Le nouveau vicariat confié à son zèle comprenait le bassin des deux grandes rivières de la Saskatchewan, et de Churchill ou rivière aux Anglais, celui de la rivière Athabaska jusqu'au petit lac des Esclaves inclusivement, et les parties orientales de l'isthme de Raë et de la péninsule Melville. Il était borné : à l'est, du cap Churchill jusqu'à Hoppen Ilet, par la baie d'Hudson ; au nord et au nord-ouest, par les hauteurs des terres, qui le séparent du bassin d' Athabaska, à l'exception de la partie dont nous venons de parler; à l'ouest et au sud-ouest, par le sommet des Montagnes Eocheuses; au sud, il était borné en partie par la frontière des Etats-Unis, qui s'avance dans ces régions jusqu'au 49e degré de latitude, et en partie par les hauteurs des terres qui le séparent du bassin de la rivière Rouge. Au sud-est, il était limité par le bassin du fleuve Nelson. Ce vicariat avait donc, dans sa longueur moyenne, une étendue de 1,670 kilomètres, 715 kilomètres dans sa -largeur, et une superficie d'environ 1,200,000 kilomètres carrés, coupés par de nom-

breux cours d'eau. Plus de deux fois la superficie de la France ! (*)

Cette contrée était un peu différente de celle qu'avait jusqu'alors évangélisée Mgr Grandin. Elle en différait par la nature de son sol et de ses produits, par les peuples qui l'habitaient et un peu par son climat. Les rigueurs de l'hiver y sont moins longues que dans l'extrême Nord. La rivière Saskatchewan (2) a une importance toute exceptionnelle qu'elle emprunte à l'immensité et aussi à la richesse des plaines qu'elle arrose. Elle a ses sources principales dans les Montagnes Rocheuses, ce qui lui donne un cours de plus de 1,200 milles. Elle se partage en plusieurs branches. Le bras Sud est à la branche Nord ce que le Missouri est au Mississipi, c'est-à dire un vassal plus puissant et moins célèbre que son seigneur. La branche Nord coule entre des rives profondément échancrées, empanachées de splendeurs sylvestres. De belles et grandes villes surgiront plus tard dans ces lieux; à l'arrivée de Mgr Grandin, en 1868, c'était la vaste solitude, tantôt boisée, tantôt couverte d'herbes sauvages et de bruyères.

La Prairie, jadis patrie du buffalo, parfois formée d'interminables ondulations,ressemble souvent au lit desséché d'un immense océan. Elle est belle la Prairie, pendant les quelques mois d'été, avec ses oiseaux aquatiques, sa riche verdure, et ses fleurs variées. A partir du moment où la courageuse petite anémone se montre au printemps, jusqu'aux gelées d'hiver, elle est couverte de fleurs en succession ininterrompue, parmi lesquelles, la petite rose des prairies, la verge d'or, le tournesol sauvage, l'aster pourpré, le lys vermillon, et tant d'autres. Mais, qu'il est terrible l'hiver avec ses poudreries et ses ouragans déchaînés.

(1) La superficie de la France n'est que de 528,576 kilomètres carrés. .(2) Ce nom est une abréviation du mot Gris, Kisiska-tchewan (rapide courant). De ce mot les Anglais ont fait Saskatchewan. Il est fâcheux, que, dans cette circonstance comme dans bien d'autres, l'orthographe géographique, officielle, ait dénaturé son origine indienne.

Cet aspect des prairies rappelle le grand désert africain.

C'est le même horizon infini, le même inconnu sans limites, brûlé par le même soleil, imprégné de la même majesté et dormant dans le même silence.

Comme le désert, la prairie a ses oasis, plus ou moins nombreuses, suivant que le sol y est plus ou moins sillonné de cours d'eau. Du moment qu'une rivière y vient épancher ses ondes, des arbres croissent sur ses rivages et donnent au voyageur fatigué l'ombre et la verdure; mais il faut que ce soit une eau courante, car nulle végétation n'apparaît au bord des lacs et des étangs, où l'eau est stagnante.

Comme le désert, la prairie a ses populations nomades, qui changent de campement sans changer d'horizon, qui marchent des jours et des nuits, et qui se retrouvent toujours au milieu du même cercle monotone, sans autres variations que celles du coloris, de la température et des réfractions lumineuses.

Errants dans ces solitudes qu'ils ont choisies pour patrie, comme les nuages, dans le ciel immense, les Indiens ne se résignent pas à la vie stationnaire. Toujours, ils poursuivent et recommencent leurs migrations, l'été vers le Nord, et Phi ver au Sud, comme des oiseaux de passage, sans autres biens que leurs chevaux, leurs tentes et leurs armes, mais riches de liberté et de cette indolence rêveuse qui les préserve de tout souci.

Ainsi qu'au désert, l'homme se sent, dans la prairie, comme écrasé par la majesté de l'infini. Il n'y a plus là ni foules humaines, ni murailles de villes qui lui cachent Dieu. Sa souveraineté redoutable l'enveloppe et il mesure avec terreur toute l'étendue de la divine Puissance.

Si, par malheur, il ne connaît pas le vrai Dieu, il se tourne instinctivement vers le ciel et surtout vers cet astre "d'où lui viennent la chaleur et la lumière dont il a besoin, et il lui offre ses hommages comme à une divinité. (*) Aussi, les sauvages (1) Voir Routhier, De Québec à Victoria.

qui habitent les prairies, les Cris et surtout les Pieds-Noirs, ont le culte du soleil.

Ils adoraient le soleil, Natous, le soleil matériel et visible. C'est à lui que se rapportaient toutes leurs invocations, c'est à lui qu'ils offraient des sacrifices sanglants, qu'on présentait des offrandes sacrées pour être heureux dans la guerre, avoir bonne chasse, vivre longtemps. C'est lui qui leur avait donné leur religion, leurs lois, toute leur façon de vivre. " Les blancs, disaient-ils, ont été créés par un autre Dieu, et nous par celuilà; c'est pourquoi nous vivons différemment."

La fête annuelle du Soleil était solennelle. Elle avait lieu au mois d'août. Une partie de l'été était employée aux préparatifs. Tout le monde était mis à contribution, afin de pourvoir aux nombreux festins du grand prêtre et de ses associés. Les langues de buffles tués précédemment étaient pieusement conservées pour le festin de la fête du Soleil; on réservait aussi, pour cette importante circonstance, divers fruits sauvages que l'on avait fait sécher. Le E. P. Lacombe a minutieusement décrit les détails de la solennité :

" Quatre jours avant la nouvelle lune d'août, la tribu arrête sa marche; on campe dans un endroit propice, la suspension des chasses est annoncée. Des détachements de soldats à cheval veillent jour et nuit à l'exécution des ordres du grand prêtre. Il ordonne, pour les quatre jours, des jeûnes et des bains de vapeur. C'est durant ce temps là que, assisté de son conseil, il fait choix de la vestale qui doit représenter la Lune à la fête du Soleil.

" Cette vestale est choisie parmi les vierges ou parmi les femmes qui n'ont eu qu'un mari, et, dans ce cas, celle qui est nommée a dû s'abstenir de cohabiter avec son époux depuis un certain temps. Si, après la fête, on venait à découvrir qu'elle a rempli les fonctions de vestale sans se trouver dans les con-

ditions prescrites, elle serait mise à mort, et sa famille serait sonmise à la vengeance terrible de toute la nation. On a vu des vestales égorgées au milieu de la fête même du Soleil, parce qu'on avait découvert qu'elles ne se trouvaient point dans l'état de chasteté exigé pour remplir cette fonction. — Le troisième jour dèspréparatifs pour la fête, après que la dernière purification est terminée, on construit le temple du Soleil, pendant que le grand prêtre compose le Eketstokisim ou fagot sacré; c'est un faisceau de quelques centaines de petites branches de bois sacré recouvert d'une magnifique peau de buffle : le tout doit être placé au sommet du temple du Soleil. Ce temple est de forme circulaire; il est construit au moyen de pieux enfoncés dans la terre, à six pieds de distance les uns des autres, et entre lesquels on dispose des traverses qu'on recouvre de feuillages. Au centre de l'enceinte du temple est le poteau sacré, sur lequel repose principalement la toiture.

" L'entrée du temple est à l'orient ; au fond est le sanctuaire, appelé par les Pieds-Noirs, la terre sainte. . On y élève un autel de la dimension d'un pied carré; il est entouré d'herbes odoriférantes. Sur cet autel, est placé une tête de buffle, peinte en noir et en rouge; tout près, est la place réservée à la vestale.

" Quand le moment de la fête est venu, le grand prêtre, accompagné de la vestale et suivi de toute la nation, se rend au temple, processionnellement, au son de tous les instruments de musique en usage chez les Indiens. On plante d'abord le poteau sacré, ce qui se fait avec un grand nombre de cérémonies très burlesques; après quoi, le feu sacré est allumé et le calumet est préparé. Ce calumet est présenté au Soleil dès que le Soleil paraît à l'horizon. A ce moment, tout le monde se jette à terre en poussant de grands cris. Puis, la vestale allume au feu sacré le calumet, et le grand prêtre adresse une prière à l'astre du jour, auquel il demande d'étendre sa protection sur tout

le peuple. Ensuite il impose les mains sur les mets qui doivent servir an repas sacré, et présente an Soleil nne des langues de buffle qui doivent servir à ce festin; il la dépose sur l'autel, pendant que la vestale sort du temple pour distribuer la portion du festin qui revient à chaque sauvage pour son dé jeûner. Cela fait, la vestale quitte sa chaussure, se jette sur un lit préparé, et dort, — on le prétend du moins, — le sommeil de guerre (Okân).

" Dès ce moment, un vacarme épouvantable se fait entendre ; ce sont des chants, des cris, des hurlements; tous les sauvages rentrent dans l'enceinte du temple.

" Alors commencent les grandes harangues ou le récit des hauts faits d'armes de la nation. Chacun vient ensuite faire son offrande au Soleil, lui présenter ce qu'il a de plus précieux. Les sept ordres de soldats viennent après et successivement exécuter leurs danses; ils racontent leurs exploits. On applaudit; les musiciens entonnent alors le chant du départ et battent la mesure sur les tambours du combat.

" Le chef, portant sur la tête un diadème formé de plumes d'aigle, et autour de son corps, les chevelures enlevées aux ennemis, ayant la figure horriblement tatouée, monte sur son cheval de guerre, tenant sa lance à la main. Après en avoir frappé le poteau sacré, il fait quatre feis le tour de l'enceinte du temple, en chantant un chant de triomphe. Ses amis redisent sa bravoure, on l'applaudit, on lui fait des présents. D'autres chefs, après lui, viennent recevoir les mêmes hommages. La fête dure enfin quatre jours. Pendant tout ce temps, le grand prêtre reçoit les offrandes que viennent lui apporter les sauvages, et les présente au Soleil; ce sont comme des ex-voto.

"Je ne puis énumérer toutes les sortes d'offrandes que l'on présente ainsi au Soleil, pendant ce temps. Les pauvres sau-

vages pratiquent, en son honneur, des expiations, auprès desquelles celles qu'on s'inflige par les haires et les ciliées ne sont rien. Il n'est pas très rare, par exemple, de voir des jeunes gens pousser le dévouement jusqu'à lui sacrifier un doigt de leur main. D'autres se font des incisions larges et profondes dans lesquelles ils passent des courroies, qui leur servent à se suspendre au poteau sacré; le sang ruisselle, et quand, ainsi qu'il arrive souvent, le patient tombe à terre, parce que le poids du corps a déchiré les chairs, ce qui produit toujours des plaies affreuses, il paraît ravi de joie. S'adressant au Soleil : " Mon père, lui dit-il, tu vois que je ne suis pas un ami avare " de mon corps. Fais que je sois heureux et fortuné dans le " chemin de la vie, que tu tâcheras de rendre long. Obtiens- " moi de voir la vieillesse."

" Pendant ces sacrifices singuliers, la vestale, qui est censée avoir dormi 'son sommeil de guerre, s'occupe à entretenir le feu sacré, au moyen d'herbes odoriférantes, et présente, de temps à autre, le calumet au Soleil, son époux, car vous savez qu'elle représente la Lune. Elle fait part ensuite, au grand prêtre, du rêve qu'elle a eu pendant qu'elle dormait, et le grand prêtre le fait connaître solennellement à la nation, au son du tambour.

" Quand, an quatrième jour, le Soleil est sur le point de disparaître de l'horizon, la fête se termine par de longues prières et des chants variés.

" Ainsi est célébrée cette fameuse fête du Soleil, qui a tant de charme pour toute la nation, et à laquelle elle est si fortement attachée. Elle est aussi, hélas ! le principe et la fin de toutes ses superstitions et de ses jongleries."

Nous l'avons dit, le climat de la Saskatchewan est moins rigoureux que dans l'Athabaska ou le Mackenzie. Cependant, l'hiver est long, et le thermomètre descend facilement à 35° et à 40° centigrades.

Ici les traîneaux à chiens étaient devenus rares, au moins chez les Pieds-Noirs et les Cris des prairies. L'usage du cheval était presque général dans la partie méridionale du nouveau vicariat. La richesse s'estimait surtout par le nombre des chevaux. Plus quelqu'un avait de chevaux parmi les Pieds- Noirs, plus il était chef. Presque toutes les guerres qui avaient lieu entre les tribus différentes, avaient, pour principale cause, le désir chez l'une d'entre elles, de s'emparer des chevaux de l'autre. On ne saurait dire les haines, les vols, les massacres, qui naissaient à cette occasion. "Autrefois, disaient les vieillards, quand nous n'avions que des chiens, nous étions tous frères." Les chevaux introduits, sans doute par les Etats-Unis, s'acclimatèrent facilement; on ne devait pas tarder à les introduire dans le district d'Athabaska, et même dans le Mackenzie.

Le sol était d'une prodigieuse prolixité.

Il y avait là cent millions d'hectares d'excellente terre arable, des terres salubres, fertiles, arrosées de nombreux cours d'eau, et ne demandant que des mains pour être mises en valeur. Depuis des siècles, les végétaux en décomposition, les forêts et les herbes avaient déposé sur un fond d'argile une épaisse couche de terreau. noir d'une inépuisable fécondité.

Au nord et à l'ouest de la Prairie, la contrée cachait d'inestimables trésors sous la richesse incalculable de ses forêts.

Les habitants de ces contrées n'étaient plus les doux et paisibles Montagnais. Les tribus farouches, plus indépendantes des Cris et des Pieds-Noirs, se disputaient le pays dans d'incessants et sanglants combats. Les Cris, qui se divisent en Cris des prairies et Cris des bois, habitaient par bandes toute la vallée de la Saskatchewan du Nord. Les Pieds-Noirs, avec leurs différentes tribus de Cens du sang, de Piéganes ou de Pieds-Noirs proprement dits, erraient dans la vaste Prairie, aujourd'hui connue sous le nom de Sud-Alberta, Assiniboia.

Il y avait cependant, dans le nouveau vicariat, quelques tribus Montagnaises qui se tenaient près du lac Caribou et de Pile à la Crosse. Les Assiniboines, chassés par les Sioux, fréquentaient les environs du lac Sainte-Anne.

Le bufïalo, ou plutôt le bison, était, par excellence, la richesse du sauvage des Prairies. Le sauvage lui avait presque voué un culte. C'est qu'en réalité le bison était tout pour lui. Il lui fournissait une nourriture saine qu'il pouvait manger fraîche ou "séchée, préparée sous la forme de pémikan, ce qui lui permettait de la conserver longtemps et de la transporter facilement en voyage. La peau lui fournissait le matériel de sa demeure, les principales pièces de son vêtement et de sa chaussure. Dans les tendons, il trouvait un fil souple et fort, il s'en servait pour coudre ses vêtements et sa tente. Du cuir du bufïalo, il fabriquait encore d'autres ustensiles, des selles pour les chevaux, des boucliers, des tambours. Les cornes mêmes étaient façonnées en cuillers et en coupes, et les sabots de l'animal, dissous et convertis en colle, entraient dans la fabrication des arcs et d'autres armes.

Le bison pouvait atteindre la taille d'un bœuf de grande dimension. La partie antérieure était excessivement développée et paraissait encore exagérée par l'abondante crinière ou plutôt l'épaisse toison qui recouvrait entièrement la tête, le cou et les épaules, retombant quelquefois jusqu'à terre. La tête disparaissait presque dans cette sombre fourrure, de laquelle sortaient deux cornes noires, courtes, mais très robustes et menaçantes. (') Rien d'étonnant, si ces peuples nomades des prairies, avaient pour cet animal une sorte de vénération. C'était un don, un don inappréciable qu'ils avaient reçu du Grand Esprit.

" Pauvre race détruite, dit monsieur Routhier, dans son beau (I) Les Indiens dans l'Amérique du Nord, par le R. P. Légal.

livre De Québec à Victoria, ses ossements blanchissent aujourd'hui la prairie, et partout, à chaque pas, ses têtes colossales dominant les foins jaunis, semblent, par leur blancheur immaculée, protester de son innocence."

Plusieurs sauvages gardaient soigneusement, dans leurs tentes, un crâne de buffle comme un emblème ou un symbole de leur bonheur.

Aujourd'hui, l'extinction du bufMo est, pour eux, la suprême désolation, le sujet de leurs regrets. Le spectacle de la civilisation, de toutes ses merveilles, ne les console aucunement, et quand ils rêvent des jours meilleurs, ils n'entrevoient un avenir prospère que sous cette forme : la renaissance du buffalo.

Pour eux, le paradis terrestre c'est la Prairie, mais la Prairie sauvage et peuplée de bisons. Et le ciel même qu'ils se figurent dans leurs espérances d'outre-tombe, c'est encore la prairie, sillonnée par d'immenses troupeaux de l'incomparable quadrupède.

Et pourtant, ce sont bien eux-mêmes qui, séduits par l'appât du gain, ont détruit ces nobles bêtes avec une imprévoyance inexcusable. Sans doute, il en périssait beaucoup chaque année par des causes naturelles, mais, ces causes naturelles de destruction, n'avaient pas empêché le buffle de se perpétuer pendant des siècles. Il a fallu le génie destructeur de l'homme pour opérer ces chasses dévastatrices que nous allons décrire, et que les blancs ont encouragé par le trafic des pelleteries.

Nous empruntons à monsieur Routhier le tableau de ces effroyables tueries.

" On inventa divers moyens de s'emparer d'un grand nombre de têtes à la fois, soit en les attirant au bord d'un abîme où les pauvres bêtes étaient précipitées, soit en les rassemblant dans une espèce d'enceinte nommée parc, où on les massacrait sans pitié.

" On choisissait 6? abord une rivière profondément encaissée dans la plaine, et un endroit où la prairie aboutissait à une falaise escarpée, formant un véritable précipice, une fosse profonde coupée à pic.

" Au bord de cette falaise, on construisait deux haies, dont les lignes s'éloignaient obliquement de manière .à former une espèce de V, dont la pointe était ouverte sur l'abîme. Quand le bois manquait pour construire ces haies, on les remplaçait par deux lignes de jalons, consistant en petits amas de terre, de tourbe, de pierre, ou de fumier de buffle, dans lesquels on plantait des bâtons pour simuler des chasseurs couchés dans le foin et armés de fusils.

" Les malheureux bisons, qui s'effrayaient de tout, étaient pris à cette ruse grossière, et croyaient avoir sur leurs flancs deux rangées de guerriers.

" Mais comment pouvait-on les amener ainsi entre les deux lignes du V fatal ? Voici le statagème auquel on avait recours.

" Deux cavaliers allaient à la découverte, et quand ils avaient aperçu un troupeau de buffles, ils s'embusquaient dans un endroit convenu de chaque côté, de manière à pouvoir lui imprimer la direction voulue quand il prendrait la fuite. Puis, ils poussaient tout à coup deux cris formidables qui faisaient tressaillir les échos de la solitude.

" Alors la bande affolée de buffles s'élançait en bondissant vers la rivière, escortée de chaque côté par un ennemi qu'elle s'efforçait de dépasser, et qui calculait savamment sa course pour la diriger. Quand il s'approchait d'eux, les fuyards reculaient, et quand il reculait lui-même, c'étaient les fuyards qui s'avançaient vers lui et tentaient toujours de le dépasser sans y réussir.

" Et c'est ainsi que les buffles farouches, battant la prairie de leur galop furieux, la tête hérissée, la gueule fumante, les

prunelles rouges, s'engageaient entre les deux cornes de la fourche fatale.

" Les deux cavaliers traîtres se laissaient alors distancer, et s'élançaient sur les derrières des fuyards. Oh ! la course dramatique ! Oh ! la cavalcade monstrueuse, dont la liberté était le but, et dont la mort était le terme fatal !

"De plus en plus resserrés entre les deux lignes d'épouvantails qu'ils prenaient pour des guerriers couchés dans la plaine, haletants, convulsifs, emportés par un vent d'épouvante, comme par un ouragan irrésistible, ils se croisaient, se heurtaient, se bousculaient, et se cabraient tout à coup au bord de l'escarpement.

" Mais alors se dressaient, dans les foins, de chaque côté de la bande affolée, deux rangées de démons, criant, hurlant, et dirigeant une fusillade meurtrière sur ' tous les fuyards qui voulaient prendre la tangente. Et les malheureuses bêtes, à demi mortes de terreur, écumantes, tragiques, impuissantes à repousser le flot formidable et aveugle des fuyards, étaient précipitées, pêle-mêle, dans l'abîme.

" Des centaines de cadavres s'amoncelaient au fond du précicipice, roulant jusqu'au lit de la rivière; et pendant plusieurs jours, les chasseurs impitoyables faisaient la noce autour de la sanglante hécatombe, écorchant les morts, préparant les peaux pour le trafic, faisant sécher la meilleure partie des chairs pour en faire du pémikan, et abandonnant le reste aux loups et aux vautours.

" Mais dans la saison d'hiver ce mode de chasse n'était guère praticable. La neige s'entassait dans les cavées creusées par les rivières ; et en cessant d'être des précipices elles ne pouvaient plus servir de lieux d'exécutions pour les bisons.

" Alors, on choisissait, dans le voisinage d'un bois, une colline ayant deux versants opposés. Sur l'un de ces versants on

construisait une enceinte circulaire, mesurant environ êent cinquante pieds de diamètre, et dont la clôture, haute et solide, formée de pieux et de branches entrelacées, avait cinq à six pieds d'épaisseur. Cette espèce de cirque n'avait qu'une porte au sommet de la colline à laquelle venait aboutir une spacieuse avenue, formée, sur le versant opposé, par deux haies comme celles que nous avons décrites, et qui divergeaient graduellement en descendant la colline.

" On sait par quelles ruses les bisons étaient amenés par troupeaux dans cette large avenue bordée de clôtures ou d'épouvantails, et comment ils se groupaient et se resserraient à mesure qu'ils avançaient vers la pointe de l'angle où s'ouvrait la porte de l'amphithéâtre.

"Jusque là, la crête de la colline dérobait, à leurs regards, l'enceinte traîtresse qui allait les emprisonner; et quand ils s'élançaient, en bondissant dans la porte, ils croyaient trouver, au-delà, l'espace et la liberté.

"Hélas ! l'horrible réalité leur apparaissait bientôt, et comme des chevaux de cirque haletants, écumants, ils longeaient au galop les murs circulaires de leur prison. Mais alors, ces murs se couvraient de chasseurs, et l'épouvantable tuerie commençait. Criblés de balles, percés de lances ou de flèches, les buffles tombaient et poussaient des mugissements effroyables; les chasseurs répondaient par des cris de triomphe, et quand un fer de lance, bien dirigé, avait transpercé la gorge de quelque bison énorme, ils poussaient des acclamations.

" Le sang coulait à flots, les cadavres jonchaient le sol, une buée chaude imprégnée d'odeurs nauséabondes montait dans î'air, et ce cirque, qui aurait fait les délices des empereurs romains, prenait l'aspect d'un immense abattoir."

Le R. P. Lacombe, comme tous les autres missionnaires, blâmait, mais ne pouvait empêcher ces lugubres boucheries.

Quand un grand nombre de bisons étaient tombés, il demandait grâce pour les survivants, mais les sauvages lui répondaient : " Non, non, il faut les tuer tous ; car ceux *que nous laisserions échapper iraient tout raconter aux autres, et nous ne pourrions plus les attirer dans nos embûches/' Il va sans dire que les sauvages faisaient, bien souvent, la chasse- au bison sans recourir à ces deux modes d'extermination que nous venons de décrire, et ce devait être un spectable intéressant et pittoresque, de voir des centaines de cavaliers, poursuivant quelques milliers de buffles à travers la plaine, les atteignant après une course affolée, et les fusillant presque à bout portant dans une mêlée meurtrière, au milieu des cris, des mugissements et des détonations multipliées.

Les Métis comme les Sauvages aimaient passionnément la chasse au buffalo. Dans son dernier mémoire, Eiel racontait ainsi ces joyeuses expéditions :

" La chasse au bison se faisait à cheval. C'était beau de voir des centaines de coursiers se cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds ambitieux, demander la bride du désir de leurs regards, à grands coups de tête, en faisant toutes sortes de gestes; et ces cavaliers de premier ordre, assis avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de cuir mou, au milieu des fleurs en rassades dont elles étaient garnies, le fusil d'une main, les rênes de l'autre, retenant la fougue de leurs chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle.

" Les capitaines présidaient à la course, et veillaient à ce que personne ne se lançât avant le mot d'ordre du capitaine en charge. Le mot donné, la cavalcade bondissait. Un tourbillon de poussière obéissant au commandement partait avec elle. Le buffle, en dévorant la prairie, prenait l'épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers

entraient pêle-mêle dans la bande des bœufs sauvages, et, choisissant à qui mieux les animaux les plus gros, chacun tirait, tous tiraient, en tâchant de ne point se frapper les uns les autres, en prenant garde aux hommes et aux chevaux.

" J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont terribles. L'adresse des chasseurs, leur extrême attention et surtout la Providence, pouvaient seuls prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu.

" De loin, c'était le grand spectacle d'une fusillade dans un nuage."

Mgr Taché estimait, en 1869, que depuis plus de vingt-cinq ans, pas moins d'un million de bisons avaient été tués annuellement. Est-il étonnant que cette belle espèce de la race bovine ait disparu ?

Pauvres Sauvages ! vous avez détruit vos meilleurs amis; et il ne luira jamais, ce jour, que vous appelez de tous vos vœux, où les blancs disparaîtront de la Prairie, et où les buffles sortiront de terre !

Les races qui, pendant des siècles, ont vécu dans le pays, n'ont laissé aucune trace de leur passage. UEtiam periere ruinœ n'aurait pas ici de sens. Le voyageur ne constate, dans les vestiges du passé, que les sentiers tracés par les buffles et les nombreuses chaussées construites par les castors.

Page 1