‹ Mgr. Grandin oblat de MArie ImmaculéeChapitre 20 sur 31 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Choix d'un coadjuteur— Sacre de Mgr Légal — " Pouilleux et fossoyeur " — Mort du T. R. P. Soulier — Mgr Légal, vicaire des missions — Etat du diocèse.

Depuis plusieurs années déjà, Mgr G-randin demandait à Rome un coadjuteur. Le missionnaire, dont il avait fait choix, devait être, dans sa pensée, l'âme de son Ame. le continuateur de son esprit et de ses œuvres, le fidèle gardien des traditions, l'héritur de son siège, le fils dévoué enfin dans lequel il se perpétuerait comme dans un autre lui-même. Ses lettres, si riches d'humilité, faisaient impression à Rome. Le cardinal Ledochowski, préfet de la Propagande, disait à Mgr Langevin, qui se trouvait alors dans la Ville Eternelle : "J'ai été bien touché du rapport de Mgr Grandin. C'est sage, plein d'onction, de charité; c'est comme un testament."

Le 13 mai. après une longue attente, ilreçutle Bref, nommant le R. P. Légal évêque de Pogla et coadjuteur de l'évêque de Saint-Albert, avec future succession. " Cette bonne nouvelle, disait-il, me l'ait oublier mes fatigues et me© souffrances."

ITne bien touchante lettre pastorale annonça l'élection de celui qu'il appelait le sacrifié.

" ( 'omme vous le .-avez, disait-il à ses prêtres, l'âge avancé, la maladie et les infirmités qui en sont la conséquence, nous rendent, depuis longtemps déjà, l'accomplissement des devoirs de notre charge impossible. Tant qu'ils n'étaient que difficiles, c'était, pour nous, une vraie consolation de nous en acquitter,

M«;i; Légal, 0. M. L, coadjuteur de Mgr Grandin

d'aller vous visiter, vous encourager dans vos pénibles et continuels labeurs. Xous y tenions d'autant plus, que nous savons par notre propre expérience, combien les consolations vous font défaut. C'en était une grande pour nous de constater, par nous-même, vos nobles efforts pour étendre et solidifier le règne de Dieu clans notre cher diocèse; d'encourager nos bons chrétiens, tant anciens que nouveaux venus, qui, eux aussi, ne manquent pas de tribulations. Xous tenions, surtout, à voir et à encourager ces immigrants, qui ont dû faire tant de sacrifices pour venir parmi nous, et qui ont d'autant plus à souffrir des difficultés d'un établissement nouveau que les désagréments de la pauvreté s'ajoutent trop souvent à beaucoup d'autres. Souffrant nous-même de ce commun inconvénient et nous trouvant, par là-même, dans l'impossibilité d'y remédier efficacement chez les autres, nous constations, cependant, que les bénédictions divines, qui sont une conséquence de la visite du premier pasteur, nos j>aroles, nos encouragements, faisaient l'effet d'un baume consolateur, au moins pour tous ceux qui noue recevaient avec foi, comme l'envoyé de Dieu. Mais, cette consolation ne nous étant plus possible, nous avons dû songer à vous en faire jouir quand même, au moyen d'un autre représentant de Dieu, qui vous visitera, de notre part, de la part de notre Seigneur Jésus-Christ lui-même. Cet homme, choisi de Dieu par le ministère de notre saint-père le Pape, à notre demande, appuyée par notre bien-aimé métropolitain et les autres évoques de la province, est Mgr Emile- Joseph Légal . . . - donc, pour nous, une grande consolation, et pour vous, un grand avantage, d'avoir, pour nous aider dans l'administration de notre diocèse et nous remplacer auprès de vous, un prélat qui nous égale en dignité, qui mérite notre confiance et la vôtre, étant honoré comme il l'est de celle de ses supérieurs, de celle du Pape, et, je puis le dire, de celle de Dieu lui-même. Nous

ce

apprécions grandement ce bienfait. A la. veille, d'aller rendre compte à Dieu de notre longue administration et de notre vie plus longue encore, nous avons la consolation de ne point vous laisser orphelins, mais de vous laisser entre les mains d'un frère bien-aimé et bien-aimant, j'en suis sûr, étant, pour cet effet, rempli de l'esprit de Dieu qui est chanté. Je doute qu'il puiss e vous aimer plus que je vous ai aimés, mais, il vous aimera tout autant. Vous l'aimerez aussi, vous tous, nos bienaimés, auxquels nous nous adressons peut-être pour la dernière fois, vous l'aimerez comme l'homme de Dieu, comme notre frère, nous osons dire comme notre fils, car nous espérons d'avoir la consolation de lui imposer nous-même les mains, et • l'en faire ainsi un autre nous-même."

Le E. P. Légal, Oblat de Marie, était, depuis seize ans. le zélé missionnaire 'los Pi' ds-Noirs, dans la partie sud-ouest des territoires d'Alberta. Déjà, en 1886, il avait été question de lui comme coadjuteur de Mgr Taché, et si Mgr Grandin ne l'eût gardé comme la prunelle de son œil, il eut été le premier vicaire apostolique de la Saskatebewan.

Originaire du diocèse de Nantes, il avait fait, au petit séminaire de cette ville, de solides et brillantes études, et avait pris -i- gradi s à l'Université de France. C'est alors qu'il acquit cette culture scientifique qu'il n'a cessé de développer, et qu'ont admirée ton- ceux qui l'ont fréquenté.

Tl fut ordonné prêtre en 1874. Sun évêque ne voulut point l'employer au ministère des paroisses, et lui donna la chaire de mathématiques dans l'un de ses collèges ecclésiastiques. Bi mi que Mgr Légal ait dit souvent qu'il n'avait jamais aimé l'enseignement, il sut pourtant se faire tellement apprécier de tous «•i surtout de ses supérieurs ecclésiastiques, que, lorsque, quelques années plus tard, il demanda à être relevé de ses fonctions pour être missionnaire, il fallut batailler rudement

avant d'obtenir le congé de son évêque, si libéral aux missions étrangères, mais qui tenait absolument à garder ce prêtre d'élite, éminent professeur. Ses vertus modestes et ses aimables qualités lui créèrent aussi, parmi ses confrères, bien des relations amicales qui ont survécu à son long éloignement du pays natal.

Eglise catholique de Calgaet

Il y avait déjà quatre ans que le jeune prêtre occupait avec succès la chaire de mathématiques, lorsqu'il obtint enfin, de son évêque, la permission de se joindre à la société des Oblats de Marie. Au mois d'août, il entrait au noviciat de Nancy. On eut vite fait d'apprécier cette riche acquisition dans la

personne de ce jeune prêtre, que distinguaient une grande aménité de manières, qui le faisait aimer de tous, de solides vertus religieuses, un admirable bon sens, un esprit positif, des connaissances pratiques, jointes à une charmante modestie

L'année suivante, 1880, un événement se produisit qui hâta son départ pour 1? Amérique. C'était l'année sinistre des décrets de Jules Ferry, qui expulsaient brutalement des milliers de religieux de leurs paisibles demeures. Sous le coup il' cette persécution, au mois de juin, le prêtre novice fut envoyé au Canada, ave- toute une caravane de religieux du même ordre. II disait à la France, à la Bretagne, un adieu qu'il croyail bien éternel, <'t cet adieu était d'autant plu- douloureux qu'il était détrempé des amertumes de l'exil. Ce sacrifice, il l'avait voulu, il le fit généreusement : mais la bonne Providence avait son m cret.

Débarqué au Canada, il alla achever son noviciat dans la charmante résidence des Oblats à Lachine, en face de la réserve iroquoise de Caughnawaga. Le 24 septembre 1880. fête de Notre-Dame de la Merci, il faisait sa profession perpétuelle; en attendant que Iiieu l'appelât à un ministère plus haut, il était | oui- la vie religieux et missionnaire. C'était l'accomplissemenl d'un de ses plu- chers désirs.

La saison était trop avancée pour s'acheminer vers les lointaines missions de Saint-Albert.

11 passa donc ce premier hiver occupé au saint ministère, successivement à Plattsburg, aux bords du lac Cbamplain, à Montréal, et plus tard, à Buffalo, où il se perfectionna dans la connaissance de l'anglais.

Enfin, au printemps de l'année 1881, l'ardent apôtre, au comble de ses vœux, recevait sa feuille de route. A la tête d'une petite troupe de missionnaires, tous, comme lui, pleins d'enthousiasme, il partait pour les missions de Mgr Cran lin.

Répétons qu'à cette époque, ce n'était pas petite affaire qu'un voyage au Nord-Ouest ; il était long et fatigant. Le Pacifique Canadien n'était encore qu'à l'état de grandiose projet: et, avant d'arriver à destination, il fallut, au missionnaire, plus de cent jours d'expédition, trajet qui se fait aujourd'hui en trois jours et demi.

Les missions des Pieds-Noirs, au sud de Calgarv. au pied des Montagnes Pêcheuses, lui furent confiées. C'est là qu'il devait répandre ses sueurs en arrosant une terre bien ingrate, pendant seize ans d'apostolat.

Nous avons décrit ailleurs les mœurs de cette turbulente tribu à laquelle le missionnaire donna le meilleur de sa vie, de son intelligence, et de son cœur.

On conçoit ce que. pouvait être une vie semblable, seul, loin de tour confrère, de tout être intelligent de son niveau, à qui il pût communiquer ses pensées et ses sentiments, perdu au milieu des sauvages grossiers, rebelles à tous ses efforts, ingrats à tout son dévouement. L'apôtre acceptait joyeusement les privations matérielles, mais les souffrances morales qui font couler le " sang du cœur" constituaient sou plus rude martyre.

Longtemps, le ministère du Père Légal sembla complètement stérile. Baptiser beaucoup d'enfants, dont le plus grand nombre, moissonnés par la mort, s'en allaient au paradis prier pour leurs compatriotes; recevoir dans l'Eglise quelques adultes à l'article de la mort, c'était là à peu près tout. Maintes fois Mgr Grandin voulut l'arracher à un labeur aussi ingrat et laisser ces peuples rebelles à leur malheureux sort. Il y avait ailleurs tant de moissons mûres ! Toujours le missionnaire plaida pour les Pieds-Noirs et il resta à son poste. Il disait à son Evêque : "Je préfère rester an milieu île mes Sauvages, malgré le peu de fruit de notre ministère, malgré la stérilité de tous nos efforts. Il faudra des années, des générations peut-

être pour transformer ees nations. Quelques missionnaires doivent assister à ces années d'insuccès et d'aridité : je n'ai aucune objection à être do ce nombre."

Il était tour à tour maître d'école, architecte, cuisinier, médecin, et même fossoyeur. Le sauvage a tellement peur de la mort qu'il abandonne ses trépassés. Le Père Légal venait de faire un cercueil et de disposer, dans une fosse, qu'il avait luimême creusée, le cadavre d'un jeune enfant, quand il reçut la

Chute de la rivière de l'Arc

nouvelle de sa nomination à l'épiscopat. Tel saint Bonaventure fut trouvé lavant la vaisselle de son pauvre couvent de franciscains par le légal de Grégoire IX qui lui portait le chapeau de cardinal. Tel Cineinnatus. jadis, la main à la charrue, apprenait qu'il était élu consul et dictateur de la puissante république romaine.

Le sacre eut lieu le II juin, fête du Très Saint-Sacrement,

dans la cathédrale de Saint-Albert. Mgr Grandin s'était réservé la joie de saerer son ooadjuteur. Il fut assisté de Mgr Durieu, évêque de Xev-Y\ estminster, et de Mgr Clut, évêque auxiliaire de Mgr Grouard. Mgr Lange vin, archevêque de Saint-Boniface, assistait au trône, et prononçait un savoureux discours sur la mission et l'autorité de Fépiseopat.

Au banquet qui suivit la cérémonie, bien des vœux furent adressés au nouveau prélat. Le vénérable Mgr Grandin, dans une charmante causerie, jeta un i oup d'œil rétrospectif sur les missions du Xord-Ouest, il lit voir l'action divine dans les œu/vres réalisées, et redit à son cher ooadjuteur les paroles de saint Xiste à saint Laurent : Majora te marient pro Christi tiilc certamina.

Mur Légal répondit humblement que son seul désir était de recevoir L'esprit «le son consécrateur. " Si en parcourant le diocèse j'entendais dire: "C'est encore l'esprit de notre "' premier Evêque qui agit en celui qu'il nous envoie," je n'en demanderai pas davantage."

Le Père Lacombe parla agréablement de l'esprit de prophétie des Pieds-Xoirs. A peine le Père Légal était-il arrivé au milieu d'eux, qu'ils lui improvisèrent un nom. Ils l'appelèrent Sportsitapi (celui qui siège en haut). X'avaient-ils pas l'intuition de ce <pii devait arriver seize ans plus tard ?

Ce furent de vraies fêtes de famille, bien douces au cœur sensible du vieil Evêque. Peu de temps après il écrivait à l'archevêque de Saint-Boniface qui lui avait confié ses ennuis : ■• Si je vous faisais part de mes inquiétudes, à mon tour, je ne sais quand je finirais ma lettre. Il est vrai que j'ai, sur vous, un grand avantage, un bon Cyrénéen sur lequel je me décharge de toute- mes croix et je le fais sans scrupule." Mais, à côté de toute joie, il y avait toujours, jour lui, quelque douleur. La mort frappait sur ses affections à coups redoublés. Le T. E.

P. Soulier, supérieur général des Oblats depuis quatre ans seulement, mourait, les armes à la main, le 3 octobre. Mgr Grandin l'appréciait, l'aimait, et comptait beaucoup sur lui. " Quelle tristesse, s'écriait-il. Enfin, lé bon Dieu n'est pas mort, lui. et la Congrégation n'en mourra pas non plus."

Il ne put se rendre au Chapitre, convoqué bientôt après, pour l'élection d'un nouveau supérieur général, mais il écrivit, sans le connaître, à celui qui devait être élu, une lettre pleine d'humilité et de sentiments religieux. " Votre lettre, lui répondait l'élu du Chapitre, le T. E. P. Augier. a rempli mes yeux de larmes. Laissez-moi vous dire combien j'ai été touché des beaux sentiments que vous 'm'exprimez avec tant de cœur. Ces sentiments, certes, je les connaissais, mais vous avez une manière de parler de votre famille religieuse et des supérieurs qui la gouvernent qui émeut jusqu'au plus intime de l'âme."

En demandant un coadjuteur, Mgr Grandin avait demandé que ce dernier devînt vicaire des missions. Le dernier acte administratif du E. P. Soulier fut de faire droit à cette demande, et de confier cette charge à Mgr Légal. " J'avais demandé cela comme une faveur, disait l'Evêque, je n'y comptais plus. Sans doute que notre regretté Père a voulu me donner, à moi aussi, le temps de me préparer à la mort."

Le vieil athlète pouvait regarder, d'un œil serein, le bien réalisé.

Le diocèse de Saint-Albert, outre les missionnaires, avait déjà un certain nombre de prêtres séculiers et comptait cinq districts : Saint-Albert, Bdmonton, Calgary, le lac Laselle, le district des Pieds-Xoirs. subdivisés en quarante-six missions, paroisses ou postes à desservir. Quelques-unes de ces stations étaient en plein épanoui ssement. Des écoles prospères, des hôpitaux modèles -"élevaient à Edmonton. à Calgary, à Saint- Albert.

Le T. E. P. Augier, 4ème supérieur général de la Congrégation des missionnaires 0. M. I.

L'ancien fort des Prairie- était devenu une ville de trois mille âmes, avec un hôpital général tenu par les sœurs (irises, et une gracieuse église en construction.

La ville de Calgary (4,000 âmes) était dotée d'une belle église, d'une école prospère fréquentée même par les protestants, et d'un hôpital modèle.

Les Pieds-Noirs tenaienl encore aux pratiques du paganisme. Cepen lant, l'ébranlement semblait devoir se produire. Deux des grands chefs avaient reçu le baptême. Un hôpital exclusivement pour les sauvages et trois école-, dont une industrielle, étaient bâtis sur ce district. La moisson semblait jaunissante.

Enfin, il avait été jeté les bases, d'un séminaire, destiné à favoriser le recrutement d'un clergé local. Cette œuvre, pour laquelle il s'était tant dépensé, était encore dans sa fleur, mais promettait des fruits.

C'est une page de l'Evangile qui passe devant nos yeux : "En

ce temps-là, Jésus descendit sur les bords du lac ou mer de

Tibériade, dans la Galilée des Gentils; et le peuple qui était

— dans les ténèbres vit luire une clarté, et ceux qui habitaient

dans la région de la mort, virent se lever sur eux la lumière."

CHAPITEE XXV

Les Galiciens — Noces d'or du P. Lacombe — Bénédiction du séminaire — Pose de la première pierre de la nouvelle cathédrale — Mort du chanoine Grandin.

Déchargé de ses courses apostoliques, Mgr Grandin continua à gouverner son diocèse avec tout le zèle et la prudence d'un pasteur vigilant et sage. Son coadjuteur faisait les visites pénibles, présidait les longues cérémonies, s'occupait de la marche religieuse de sa Congrégation. '

La joie de se voir secondé sembla lui procurer un regain de santé. Il en profita pour entreprendre le voyage de Saint- Boniface. Il avait besoin de se concerter avec son métropolitain an sujet d'un flot d'immigrants qui menaient d'arriver dans leurs diocèses.

Sous l'impulsion des nouvelles reçues de l'Amérique, les populations ruraj.es île la Galicie s'étaient mises en mouvement vers le nouveau momie, et dans une seule année, près de 20,000 Galiciens s'étaienl réipandus dans le Nord-Ouest. Qs devaient être bientôt 10,000 et 50.000. Ils s'étaieni fixés dans le Manitoba, dans l'Alberta et dan- la Saskatchewan.

I - peuple- avaient un dialecte particulier appelé le petit russe. Quoique catholiques, il- appartenaient, pour la plupart. au rite grec-ruthène, et se trouvaient sans pasteurs et sans secours religieux, une fois débarqués sur le continent américain. Les prêtres latins ne les comprenant pas et n'ayant pas la faculté d'exercer le saint ministère selon la forme et la langue du

rite ruthène, virent leurs efforts presque paralysés en face de chrétiens catholiques qui montraient, malheureusement, de l'antipathie au clergé latin, parce qu'ils croyaient qu'on voulait les latiniser. Mgr Grandin n'était pas cependant pour la latinisation. Avec Léon XIII, il regardait comme déplorable

- stème de plusieurs Missionnaires catholiques qui montraient de l'éloignement pour les rites orientaux, et qui ne voyaient le bien que dans une latinisation à outrance.

C'esi qu'en effet, le rite, c'était presque la patrie pour ces braves gens. L'abandonner, c'était pour eux, l'apostasie, le reniement du pays. Leur langue, leurs offices religieux se confondent avec leur religion même, et avec toute leur histoire. Les leur arracher, c'était faire saigner tontes les fibres de leur souvenir et de leur foi.

En attendant le secours de prêtres au courant du rite ruthène. Mgr Grandin aurait voulu faire toutes les concessions possibles.

L'hérésie protestante faisait des efforts inouïs pour gagner ces nouveaux colons, et il était téméraire de penser que l'or des sociétés bibliques et les écoles publiques, protestantes ou neutres, ne réussiraient pas à ébranler la foi de ces peuples ignorants ou pauvres. Le «langer était imminent. Déjà il y avait eu des tentatives de mariages mixtes, et quelques enfants galiciens allaient aux écoles protestantes.

Mgr Grandin, l'archevêque de Saint-Boniface et les évêques t\w Nord-Ouest s'étaient émus de cet état de choses et tentèrent de sauve]' la situation.- Déjà, deux missionnaires oblats, d'un zèle ;i toute épreuve. Polonais d'origi ne, deux frères, les RR. PP. Kulawy. éi aient les apôtres des Ruthènes Galiciens et des Polonais, à Winnipeg et aux environs.

Mgr Pascal et >\cux Pères oblats allèrent en Autriche pour intéres» r les autorités ecclésiastiques et civiles à ces missions.

Ce voyage n'ayant pas eu les résultats espérés, les évêques de Saint-Boniface et de Saint-Albert sollicitèrent, de nouveau, du Saint-Siège, la permission qu'une communauté religieuse (les Chanoines réguliers de l'Immaculée Conception), qui acceptait cette charge, pût passer au rite ruthène pour aller au secours de ces âmes abandonnées. Mais, le Saint-Père ne crut pas devoir accorder cette faculté. " Les prêtres latins ne doivent pas passer à un rite étranger dans un pays latin."

C'est alors que les évêques du Nord-Ouest se décidèrent à envoyer quelqu'un pour plaider cette cause, d'abord à Eome, ensuite auprès du gouvernement autrichien. Le choix tomba sur le R. P. Lacombe. accoutumé, pendant sa vie si mouvementée de missionnaire, à traiter auprès des évêques et des gouvernements. Le voyage du vaillant missionnaire ne fut pas sans résultat; il prépara les' voies, et l'année suivante un autre missionnaire oblat, le Père Jan, conduisit les négociations à bonne fin. L'archevêque de Lemberg (Autriche) daigna envoyer dans la province de Manitoba son propre secrétaire, le R. P. Zoldach, et quelque temps après, les RR. PP. Basiliens réformés de la Galicie acceptèrent de remplir le saint ministère auprès de leurs compatriotes.

Pour l'intelligence et l'intérêt des faits, nous avons empiété sur les événements.

Le 17 juillet 1899, le R. P. Lacombe atteignait ses cinquante ans de sacerdoce, et Mgr Grandin, pour honorer ce héros de l'apostolat, voulut que les noces d'or fussent célébrées avec la plus grande solennité. La fête fut fixée au 25 septembre.

Quatre évêques étaient réunis pour la circonstance. Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, Mgr Dontenville, évêque de New- Westminster (*) étaient accourus pour acclamer

(1) Le R. P. Dontenville avait succédé à Mgr Durieu, mort le 1er juin

Mgr Dontenville, 0. M. I., évêque de New-Westminster

l'apôtre. Du Canada, des amis de vieille date, prêtres séculiers, réguliers, laïques de marque avaient voulu prendre part au triomphe de l'humble religieux. Les Métis, les Sauvages étaient représentés en grand nombre. Nous ne décrirons pas les péripéties de la fête, l'émotion du vieil apôtre, nous n'analyserons pas les discours prononcés. Ce serait bien dommage, cependant, de ne pas citer la fin du toast de Mgr Grandin : "J'étais à Eome. dit-il, il y a quelques années, en 1868, et nous rencontra mios une voiture, sur laquelle étaient écrits ces mots : Datur omnibus. Comme je demandais la raison de cette inscription, il me fut répondu que cette voiture allait dans les rues de Eome, du côté où il pouvait y avoir quelque troid.de, et si quelqu'un, à tort ou à raison, était poursuivi et en danger, il pouvait s'y réfugier. Le cocher était chargé de le conduire à une place sûre, pour attendre en paix qu'on décidât sur son sort. Ceci se passait sous le Pape, roi de Eome, sous Pie IX. Eh ! bien, permettez-moi de me servir de ce texte pour l'appliquer à notre cher Père Lacombe, datur omnibus. Il y a trentehuit ans, il vint ici, accompagnant. Mgr Taché, de regrettée mémoire, qui, émerveillé de la beauté du site, décida de fonder une mission sur cette colline et lui donna pour patron celui du Père Lacombe. Celui-ci se mit à l'œuvre et jeta les fondements de cet établissement qui est devenu si florissant et même le siège de l'Evêque.

Ml n'a ]»as seulement travaillé pour ce diocèse, mais pour toute la province eccl es i a si i que de Saint-Boniface. Avait-on besoin d'un intermédiaire, d'un mandataire auprès du gouvernement, auprès de la Compagnie du Pacifique Canadien ou pour toute autre mission importante, on me demandait le Père Lacombe. 11 a donc été donné à tous. . . J'ai plus d'une fois entendu faire cette réflexion : " Comment se fait-il que le Père Lacombe ne " soit pas évêque ? " La chose, mes amis, me semble bien

facile à comprendre. Outre que ceux qui en sont dignes ne peuvent pas être tous évêques, autrement nous le serions tous ici, il ne faut pas oublier que le bon Dieu forme lui-même les hommes pour une mission particulière. L'évêque est chargé d'administrer une partie de l'Eglise, si vous voulez, une Eglise particulière à laquelle il se doit tout entier. Le Père Laeombe, lui, a été en quelque sorte l'homme universel, datur omnibus. S'il eût été évêque, il n'en aurait pas été ainsi; il n'aurait pu, par exemple, rendre au gouvernement le service qu'il lui a demandé, tout récemment, en allant faciliter le traité qu'il voulait faire avec les Métis et les Sauvages des rivières la Paix et Athaba-ska, sans parler de bien d'autres missions qu'il a remplies pendant ses cinquante ans de sacerdoce, dans le Manitoba, le Xord-Ouest, et je puis dire, tout le Canada. Dieu qui dirige tout avec sagesse, a voulu qu'il fût libre, qu'il se prêtât à tout et à tous. Datur omnibus/'

Le soir, un superbe feu d'artifice, chose jusque-là inconnue à Saint-Albert, fit monter dans le ciel ses gerbes étincelantes ! Ce fut comme l'hymne final — un Irymne aux lettres de feu — en l'honneur du héros du jour.

Monseigneur avait laissé déborder son cœur. Il était si heureux du triomphe de son frère ! Mais les pensées surnaturelles n'étaient jamais absentes, et le lendemain, il écrivait dans son journal : " Sic transit gloria mundi. Le jubilé sacerdotal du Père Laeombe est terminé; déjà, tous ceux qui sont venus uniquement pour la fête nous ont quittés. Les fêtes, toutes belles qu'elles ont été, sont passées comme les fusées qu'on faisait partir hier au soir; il n'en reste plus que le souvenir. Ainsi la vie : une fusée qui s'élève plus ou moins haut, décrit une certaine courbe, et qui disparaît bien vite après avoir donné une lumière qui n'a le plus souvent d'autre effet que de mieux montrer l'obscurité de la nuit."

Mgr Bruchési, archevêque de Montréal

Peu de temps après les noces sacerdotales du Père Lacombe, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, venait à Saint-Albert. La réception l'ut cordiale. "Il me semble, disait le vieil Evêque. que l'âme de Mgr Bourget plane sur cette fête."

Le 6 octobre 1900, Mgr Grandin eut la joie d'assister à la bénédiction de si m séminaire qu'il avait tant désiré. C'est une construction de fort belle apparence située à proximité de la cathédrale. On l'appela, d'après son désir,' le séminaire de la Sainte-Famille. Il se réserva la tâche de professeur d'histoire ecclésiastique et, malgré ses infirmités, fut fidèle à sa charge.

Petit séminaire de Saixt-Alber'

La bénédiction de la première pierre de la future cathédrale lui fut un autre sujet de consolation.

La seconde église, construite avec tant de peine, par les Pères, en 1869, avait longtemps été le joyau du pays. Mais, l'âge l'avait ruinée. Il fallait la rajeunir. Elle était d'ailleurs trop étroite pour la population croissante.

Il fut décidé qu'on construirait une belle cathédrale, en briques cette fois. En architecte fut appelé. L'église, en style

byzantin-mauresque, avec grande crypte, devait avoir cent quatrevingts pieds de long sur soixante-douze de large. Deux belles tours, dont la plus haute de deux cent dix-huit pieds devaient agrémenter la façade. D'aucuns auraient voulu que la nouvelle cathédrale fût bâtie dans un centre plus populeux que Saint-Albert, par exemple à Edmonton, à Calgary. Mgr Grandir .-entant, dans les conseils qui lui étaient donnés, des sous-entendus intéressés, Fut inexorable.

Les habitants de Saint-Albert furent généreux. Dans une première réunion, le.- chefs de famille avaient remis à l'Evêque la somme de 1,900 piastres. Puis ils se mirent à l'œuvre. A Saint-Albert, la pierre est inconnue. Mais là-bas, à deux lieues, sur les bords du grand lac il y a de^ blocs roulés par la rivière Esturgeon. Dans une première semaine, quatrevingts dix wagons de grosses pierres furent hissées sur la colline.

La première pierre fut bénite, le 6 octobre 1900. par Son Excellence Mgr Falconio, délégué apostolique au Canada. (') Mgr Pascal et Mgr Légal assistaient à la cérémonie. Dans son discours, l'évêque de Saint- Albert affirma sou attachement au trône pontifical, et traça un sommaire historique des progrès du catholicisme dans le Xord-Ouest depuis cinquante ans.

"Excellence, disait-il, j'ai entendu autrefois, à Montréal, d'anciens zouaves du Pape chanter, devant moi, une chanson par laquelle ils excitaient leur courage quand ils étaient -ouïes armes. "En avant ! mes braves," faisaient-ils dire à leur commandant. " Eu avant ! le Pape vous regarde ! " Je voudrai.-, moi aussi, que le délégué duPape nous regardât tous, et qu'il pût nous faire voir au Pape pour qu'il daignât regarder à son tour et bénir ces familles religieuses qui font tant et de si grands sacrifices pour étendre le règne de Dieu dans le pays.

(1) En 1899 une délégation apostolique fut établie au Canada.

Sa bénédiction les rendrait heureuses, les ferait prospérer et grandir pour travailler, avec plus d'efficacité encore, à la gloire de Dieu."

La mort de son cher frère, l'abbé Jean, le bon chanoine de Laval, lui fit, au cœur, une inguérissable blessure. Depuis

Nouvelle cathédrale, de Saint-Albeet (En voie de construction, A. D. 1903)

quelque temps, Monseigneur prévoyait ce malheur. Déjà le 8 février, soixante et onzième anniversaire de sa naissance, il écrivait dans son journal : "De quatorze enfants, nous ne sommes plus que deux. Peut-être même suis-je seul, car mon pauvre frère, le sixième de la famille, qui me précède de huit

ans, est bien mal, d'après les dernières nouvelles. Ni lui, ni moi n'aurions supposé vivre si longtemps."

Il apprend la mort, le 16 avril de l'année suivante (1901), et il ne peut écrire que ces mots : " Pauvre frère, il est donc parti avant moi ! "

Dans une circulaire aux RR. PP. missionnaires Oblats de Saint-Albert, Mgr Légal s'exprimait ainsi :

" Il est un devoir de reconnaissance, dont nous avons à nous acquitter envers le prêtre généreux et dévoué qui vient de passer à une vie meilleure. .. Vous savez déjà que M. le chanoine Orandin est un bienfaiteur insigne du diocèse, mais peu connaissent jusqu'à quel point sa charité s'est ingéniée pour procurer les ressources nécessaires au maintien des œuvres de nos missions. Je ne pense pas exagérer en affirmant que les sommes procurées par le chanoine G-randin, depuis l'établissement du diocèse, ne sont peut-être pas inférieures au secours total fourni par la grande œuvre de la Propagation de la Foi.

" Pour arriver à ce résultat, que de voyages il a fallu entreprendre ! Que de démarches, souvent pénibles, auxquelles il a fallu s'astreindre ! le métier de quêteur est loin d'être attrayant. Bien plus, le bon chanoine se privait de tout, en faveur de nos pauvres missions. Il se condamna à vivre d'une vie plus que modeste, réellement pauvre, pour faire des économies dont les missions devaient bénéficier.

" Il aurait désiré venir, lui-même, se dévouer, en personne, au ministère dans ces pays lointains. Des voix autorisées, auxquelles il s'est soumis, l'ont déterminé à rester; et, en effet, il a plus fait, par les industries de sa charité et de son dévouement pour le soutien et le développement de ses œuvres, tout en restant en France, que s'il était venu lui-même travailler au milieu de nous."

Le lecteur se souvient des ardents désirs de l'abbé Jean pour

Un Cri kxdimaxché, à sa manière

les missions étrangères. Son jeune frère l'avait supplanté. Tout en travaillant au salut (\<>> âmes, dans Les paroisses qui lui furent confiées, tout i n étant assidu à sa stalle de chanoine et a son confessionnal de pénitencier, le digne prêtre avaii l'ait un évêque, nous dirions presque : un diocèse. Voici, en quels termes, La Croix de la Mayenne, annonçait cette mori :

•• Non- ue le verrons dune plu-, ce vénérable vieillard, homme de prière autant que de zèle, si assidu à L'office, si fidèle à tous ses devoirs, si infatigable dans la recherche «les aumône- à l'aide desquelles il a contribué, plus que personne, au développement de la jeune église de Saint-Albert, fondée par son frère, au milieu îles neiges, dans Les avant-postes du Canada. . .

••.Monsieur I irandin n'a pas d'histoire, ou, plutôt, son histoire se résume dan- celle de Mgr (irandin. auquel il avait donné jadis les premières leçons de latin, et pour Lequ I il s'est l'ait frère quêteur pendant toute sa vie. Le bâton *\u pèlerin à la main, ce vieux chanoine, qui semblait uniquement l'ait [tour sa stalle et son confessionnal de pénitencier, a parcouru la France en tout sens, demandant l'aumône [tour les missions Les plus désolées du globe, et obtenant de- sommes magnifiques...

"Qui donc aurait refusé ce prêtre lorsqit'il tendait la main ? Ne savait-on pas qiîe ce mendiant du Christ vivait, lui-même, en pauvre, épargnant sur sa nourriture même, pour grossir le pécule envoyé périodiquement à l'évoque de l'Extrême-Nord ? L'aumône qu'il implorait t\f> autres, monsieur (irandin la prélevait d'abord sur le superflu que peut avoir un chanoine dépourvu de tout, sauf de l'étroite allocation que le gouvernement refuse maintenant à ce- vétérans du sacerdoce, c'est-à-dire sur le strict nécessaire.

" Une longue maladie, pendant Laquelle il fallait s'ingénier pour arrêter le chanoine sur le chemin de l'apostolat, a achevé de purifier et de sanctifier cette vie d'octogénaire. Le pèlerin

va maintenant se reposer au sein de Dieu, le mendiant du Christ va se trouver riche devant Celui qui donne le ciel en échange d'un verre d'eau, et ceux qui auront vu se clore sa tombe, diront que c'est la tombe d'un apôtre qu'on a fermée, car celui-là qui soutient la vie de l'apôtre recevra la récompense même de l'apôtre."

Les missions du Nord-Ouest perdaient un bienfaiteur insigne, et le pauvre Evêque, la moitié de son âme.

" La mort de mon cher frère, disait-il, est encore un avertissement de Dieu pour me préparer à mourir." Et, en effet, sa vie ne sera plus qu'une constante aspiration vers l'éternité. " Il s'acheminera vers le terme, avec la rapidité d'une âme qui croit trop à l'éternité pour user d'égards envers le temps."

Page 1