‹ Mgr. Grandin oblat de MArie ImmaculéeChapitre 21 sur 31 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

(Sa vie privée)

Son caractère aimable — Tendresse du cœur— Sa gaieté— Ses affections — Ses conseils aux missionnaires — Prudence et fermeté— Vie religieuse— Son esprit de pauvreté — Son humilité — Sa piété.

Son charme vainqueur fut celui de son caractère. Mgr Grandin était homme ; il avait souvent des mouvements de première vivacité, surtout lorsque la gloire de Dieu, de l'Eglise, l'honneur du sacerdoce, de sa Congrégation, l'intérêt des âmes étaient en jeu. Son système nerveux entrait en vibration au premier choc. Mais, comme il se hâtait de réparer sa faute par une visite, une lettre, une excuse, un sourire, un petit don amical ! Il n'était pas de ceux qui ne donnent pas leur cœur, mais qui le prêtent et à usure. La séduction de sa physionomie ouverte, avenante, semblait doubler sa bonté naturelle. Il avait la grâce irrésistible. Nul, comme lui, n'avait le talent de harponner les âmes; il avait naturellement cette diplomatie des cœurs qui en fait la conquête. Un ministre protestant disait : " Quel homme aimable et bon ! si je le fréquentais longtemps, il me gagnerait à sa cause." Comme d'autres semblent nés pour blesser et détruire, lui, semblait venu pour panser les plaies et adoucir les souffrances. Par je ne sais quelle secrète dispensation divine, il avait reçu comme un sacre qui en faisait un conquérant, un sauveur. Il vous enlaçait d'une toile d'affection dont vous ne saviez plus sortir. Telle était sa prévoyance à faire plaisir, si délicates étaient ses attentions, que ses sujets craignaient surtout de lui faire de la peine. Ses conseils, euxmêmes, bien souvent habillés en prières devenaient des ordres

que l'on ne voulait ni ne savait enfreindre. " Comment, disait un missionnaire, résister à un homme qui vous écrit : "J'envie " ceux qui vous aiment de plus près, mais je ne vous en aime "pas moins." Son affabilité était si naturelle, si vraie, que les âmes s'ouvraient d'elles-mêmes, à son influence.

Nous avons dit ailleurs quelle était son affection pour les frères corners. C'était une tendresse spéciale, faite de respect et d'esprit de foi. 11 se plaisait à passer avec eux le temps de la récréation, et, à Saint-Albert, se faisait une joie de présider ordinairement leur lecture spirituelle.

Quand ses missionnaires étaient malades, sa sollicitude n'avait plus de bornes. Souffrant lui-même, il les visitait plusieurs fois, le jour, la nuit, leur faisait de pieuses lectures, les égayait quelquefois par d'exhilarantes histoires, ou par quelque chanson naïve qui lui rappelait ses années d'enfant. Il écoutait le récit de leurs peines et pleurait avec eux.

Le lecteur a, sans doute, remarqué que Mgr Grandin avait le don des larmes. Faut-il l'en blâmer ? Les larmes n'indiquent-elles pas un cœur tendre ? Est-ce que Notre Seigneur n'a pas pleuré ? Rien de si naturel que les larmes. Est-ce que les enfants se cachent pour pleurer ? Plus tard, l'homme pleure moins, parce qu'il ne prend pas. pour affaires sérieuses, ce qui n'est que bagatelle, mais bien souvent aussi il cache ses larmes parce que l'orgueil a durci son cœur. C'esl une parole vraie qui a été prononcée sur la Montagne : " Bienheureux ceux qui pleurent î " L'enfant qui pleure dans le sein de sa mère est déjà consolé. Qu'est-ce donc que pleurer dans le sein de Dieu ?

Au retour de leurs pénibles travaux, les missionnaires trouvaient, en lui. une lumière dans leurs doutes, une consolation dans leurs peines, l'ange du devoir et de la paix. Ses paroles réconfortantes soufflaient sur la fatigue comme une brise rafraîchissante.

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Il souffrit beaucoup de l'ingratitude, mais il ne cessa jamais de jeter, sur sa route, des semences de bienveillance et de sympathie, laissant à Dieu de les faire lever. La bonté lui faisait apprendre et oublier bien des choses.

Ce serait une erreur de croire que Mgr G-randin était triste.

Dans l'habitude de la vie, il avait, avec ses missionnaires, ses frères, une expansion d'enfant. Il croyait, comme nos aïeux, que " pour bien rire, faut rire de rien." Il n'était pas de ceux qui font grimacer la vertu elle-même, et qui semblent avoir pour mission d'ennuyer les autres. Il voulait le bon vieux rire de France, une gaieté bienveillante, authentique. La raillerie lui était insupportable. Bailler n'est pas rire. La raillerie tue le rire au contraire. Pour s'amuser franchement, il est nécessaire d'avoir gardé une certaine naïveté 'd'impression. Il animait les récréations qu'il' voulait joyeuses, mais jamais au détriment de la charité. " Il faut refréner avec la dernière énergie, disait-il, la tendance puérile qui consiste à critiquer d'instinct, à railler, à trancher de haut. C'est là un travers de gamin." Ce qu'il voulait, c'était cette zone tempérée dans Laquelle la raison et la charité s'allient aux grâces, aux finesses de l'esprit.

Oh ! qu'il aimait ce sanctuaire qui n'est pas fait de main d'homme, et qui s'appelle la famille. On dit que les hommes les plus forts sont ceux qui ont le mieux aimé leur mère. Xous savons comment le jeune Vital aimait sa mère; nous savons comment son cœur se serrait, combien nombreuses les larmes montaient à ses yeux, au seul souvenir de ses parents. Il faudrait citer las lettres débordantes d'affection qu'il écrivait à ses frères, à ses sœurs, à ses neveux, à ses nièces. La famille n'a pas été ingrate, elle lui a voué un vrai culte.

Il fut fidèle à sa famille, à son bienfaiteur Mgr Sébaux, à sa Congrégation, à ses amis de la première comme de la dernière heure.

Dans ses rapports avec ses subordonnés, dans les questions irritantes, il savait cultiver la faculté d'écouter, à l'encontre de ceux qui gardent toujours un très vilain levain d'égoïsme et d'orgueil et qui n'écoutent ni l'adversaire ni l'ami. On s'est plaint, quelquefois, que les observations de l'Evêque étaient un peu vives. Il est certain qu'entre les deux vertus réclamées de ses disciples par Notre Seigneur, il cultiva plus la simplicité de la colombe que la prudence du serpent. Mais, nous avons déjà dit comment ses vivacités étaient suivies de délicates attentions, et quelquefois de confusions et d'excuses.

La sanctification de ses missionnaires lui tenait au cœur. Il écrivait à l'un d'eux : " Ayez horreur, mon cher ami, de ce malheureux médiocre qui nous prive des dons du Saint-Esprit. Nous sommes petits, du moins ayons de grandes âmes. Nos vertus devraient suppléer à notre nombre. Disons toujours oui à la grâce, non à la nature."

Tel était le grand enseignement qu'il donnait à ses missionnaires. Et on ne pouvait que le suivre dans ces voies ardues où il s'élançait le premier.

A un Père âgé qui se plaignait de n'être pas compris de ses supérieurs, il envoie cet encouragement : " Vos supérieurs, dites-vous, vous ont mal compris. Ne vous plaignez pas; c'est un coup de pinceau qui complétera votre ressemblance avec notre divin Sauveur. Ne l'avez-vous pas entendu, dans son agonie, lorsqu'il était trahi par un des siens, à la veille d'être abandonné des autres, et condamné à mort par ceux de sa nation, ne l'avez-vous pas entendu se plaindre d'être abandonné par son Père ? Est-ce que ce Père était injuste ? Ce serait un péché de le penser et un crime de le dire. Voyez donc, dans les amertumes de votre vie, cher Père, une miséricorde de notre bon Sauveur. Il a voulu, qu'avant de paraître devant le Souverain Juge nous ayons tous des traits de ressemblance avec

Lui. Bientôt ce moment arrivera pour vous et pour moi. Demandons pardon au bon Dieu de n'avoir peut-être pas assez vu sa main charitable dans toutes nos croix de chaque jour. Efforçons-nous, de part et d'autre, de faire disparaître, pendant le peu de temps que le Seigneur nous laisse, tout ce qui peut ternir le tableau, la vraie ressemblance au modèle que nous devons copier. De faux coups de pinceau peuvent venir de nos impatiences."

Un missionnaire avait demandé son changement de résidence pour raison d'incompatibilité de caractère avec ses confrères. Tout en accédant à sa demande, l'Evêque lui soumet ces belles réflexions : " Cependant, cher ami, ne vous faites pas illusion. Le temps des illusions doit être passé pour vous comme pour moi. Le bonheur n'est pas de ce monde, et vous ne le trouverez pas, même dans votre 'nouvelle situation. Là, aussi, vous trouverez des hommes, et si saints que je les suppose, ils ne seront pas sans se sentir des faiblesses de l'humanité. D'un autre côté, comme moi, je crois même plus que moi, vous avez le talent d'augmenter les peines que vous rencontrez sur votre chemin et de vous en créer même de nouvelles. In hoc positi sumus, nous sommes destinés au ciel et nous n'y pouvons arriver que par le chemin de la croix. La croix, nous la trouvons partout et nous sommes nous-mêmes notre croix la plus lourde. C'est, sans doute, le poids de cette lourde croix qui faisait pousser ce cri à saint Paul : Infelix ego homo : quis me \%berabit de corpore mortis hujus. Il répond aussitôt : gratia Dei per Jesum Christum. Cette grâce de Dieu ne nous fera pas défaut, si nous ne voulons que sa gloire."

D'aucuns lui ont reproché de ne pas agir suffisamment par lui-même, de prendre toujours l'avis de ses conseillers. Auraiton préféré la révision discrétionnaire d'un pouvoir suprême, tranchant souverainement, brusquant les décisions sans

réflexion et sans appel ? Quoiqu'il fut persuadé que l'Evêque seul est établi par le Saint-Esprit pour régir PEglise de Dieu, précisément parce que la responsabilité lui incombait à lui, il aimait à prendre conseil, étant rempli d'égards pour ses assistants qu'il écoutait avec déférence. Ordinairement, il suivait leurs avis, toujours il garda son rang et son rôle, et, quelquefois, il lui arriva de prendre une décision contraire aux avis de son conseil. Quand venaient en délibération ces malheureuses questions, dont Notre Seigneur a sans doute parlé quand il disait : Nècesse est ut veniant scanddla, il joignait à la douceur une fermeté infrangible. Il se constituait lui-même parfois le justicier de Dieu, mais avec prudence et discrétion. Que ces déplorables affaires lui arrachaient de larmes ! quand il le croyait nécessaire, il savait appliquer le fer rouge dans une plaie vive. " Je vous aimerais moins, écrivait-il, à un de ses amis, si je caressais vos blessures."

C'était un travailleur infatigable que cet évêque. Dans le partage des travaux, il se réservait toujours la part léonine. " Comment, disait-il, envoyer les autres au feu, si je n'y vais pas moi-même ? " Il semblait n'avoir qu'un droit, celui de faire plus et mieux que les autres. Mais s^il se dépensait, lui, sans compter, comme il recommandait le ménagement à ses missionnaires ! Il écrivait à l'un d'eux : " De grâce, ménagezvous. Il me semble qu'on peut être zélé sans se tuer. Vous ne résisterez pas à ce travail extraordinaire et de tous les jours. Le bon Dieu, sans doute, n'a nul besoin de nous, Il peut faire son œuvre sans nous; mais dès lors qu'il veut bien se servir de nous, nous devons ménager sa bête. Un pauvre qui gagne sa vie avec son unique cheval, gagnerait le double en le faisant travailler moitié plus, mais bientôt il le tuerait et perdrait tout. Prenons les intérêts 'du bon Dieu. Il peut trouver mieux que nous, mais puisqu'il veut bien se servir de nous, agissons en bon économe et ne tuons pas notre pauvre bête trop vite."

Dans ia direction des postulants, des novices, des jeunes séminaristes, il pensait qu'il fallait proportionner l'outil à l'œuvre. On met à dresser un barreau d'acier plus de vigueur qu'on n'en met à dresser une baguette de saule. Seulement, c'est avec l'acier qu'on fait les belles épées de combat, et les baguettes ne servent guère pour la bataille.

On peut fondre sur certaines âmes vigoureusement; elles se relèvent avec plus d'énergie. Il n'y a que les âmes de terre glaise à qui l'on ne peut pas toucher. . . la trace des doigts y reste.

L'axiome episcopatus solvit monacum ne fut pas vrai pour Mgr Grandin. Les vertus de pauvreté et même d'obéissance furent pratiquées par lui avec courage et joie. Il entrait dans une sainte indignation quand on disait, devant lui. que les évêques oblats n'étaient que des Oblats honoraires. Il rappelait les paroles de Mgr de Mazenod et affirmait que Pie IX consulté avait répondu que l'Oblat. en devenant évêque, ne cessait pas d'être Oblat, et qu'il était tenu à observer ses règles et ses vœux, tant qu'ils ne s'opposaient pas à ses obligations épiscopal. is.

Chaque année, le 1er janvier, anniversaire de sa profession, il renouvelait, par écrit, ses vœux de religion, il les écrivait à genoux, les signait et les envoyait au supérieur général.

C'est ainsi que le 1er janvier 1862, il avait écrit à Mgr de Mazenod dont il ignorait encore la mort :

" Bien-aimé Père, mon cœur ne vous donne pas d'autre titre ce matin. Si éloigné que je sois du centre de la famille, je ne veux pas le céder à mes frères plus favorisés que moi. Le cœur ne connaît ni distances, ni obstacles; aussi je vous assure que le mien est en fête et que souvent il va trouver le vôtre, dont il a l'avantage d'être toujours compris. Tous les enfants font, aujourd'hui, des vœux et des souhaits pour leurs parents.

Ce n'est pas, en ce jour, que je puis oublier que je suis votre fils, puisque voilà neuf ans que, prosterné au pied de l'autel de Notre-Dame de l'Osier, je me consacrais à jamais au bon Dieu par les mains de Marie et je devenais, tout à la fois, son Oblat et votre enfant. Ni vous, bien-aimé Père, ni notre chère Congrégation n'avez gagné grand' chose en faisant l'acquisition de ma personne; mais, pour ma part, je n'ai jamais regretté une minute la démarche que j'ai faite alors, et si jamais vous vouliez briser ce contrat, certainement je ne serais pas d'accord avec vous. Loin de vouloir le briser, je ne veux que le fortifier s'il pouvait l'être, et je me hâterais de le signer s'il ne l'était pas. Ainsi, c'est donc bien entendu, je suis votre fils : j'ai renouvelé, ce matin, mon engagement devant Dieu, et je le renouvelle maintenant devant vous. Puissé-je mourir en digne Oblat ! "

Cette pieuse coutume, il la garda à l'égard des supérieurs qui se succédèrent à la tête de sa Congrégation.

Le très révérend Père Augier lui répondait, le 23 février 1899 : " Comme je vous suis reconnaissant de votre si belle et si touchante lettre du 1er janvier ! Quelle bonne et sainte pensée que celle de renouveler vos vœux entre les mains du chef de la Famille, en lui envoyant, écrite' de votre main, la formule d'oblation récitée, il y a quarante-six ans ! J'en ai été ému jusqu'aux larmes : et je me permettrai de citer souvent votre exemple à nos scolastiques et à nos jeunes Pères."

Au premier jour de l'année 1902, dont il ne devait pas voir la fin, le vénérable prélat écrivait encore dans son journal : " Ce jour, 1er janvier 1902, est le quarante-neuvième anniversaire de ma profession religieuse, démarche sérieuse s'il en fût jamais et que je n'ai jamais regrettée. Chaque année, à diverses reprises, je renouvelle mes engagements avec bonheur. Ce que j'ai encore fait, ce matin, par écrit, me mettant en esprit en présence de notre très révérend Père Général."

Il était arrivé à aimer la pauvreté, comme on aime la beauté désolée d'un sol déshérité par la nature. Les meubles et les habits à son usage devaient être simples et pauvres. " La pauvreté n'est pas un déhonneur, disait-il souvent, autrement Notre Seigneur n'aurait pas voulu naître, vivre et mourir pauvre."

Mais s'il voulait ses habits pauvres, ils étaient toujours d'une propreté irréprochable.

Que dirons-nous de son esprit de sacrifice ? " Mon Dieu, disait-il souvent, donnez-moi, aujourd'hui, l'occasion de faire quelque sacrifice que vous puissiez récompenser." Le lecteur est convaincu que Dieu l'exauçait largement.

Mais il était insatiable de soumission à la volonté divine, et il répétait : " Mon Dieu ! mon sort est entre vos mains ! Je l'y mettrais, s'il n'y était pas."

Ce cœur vaillant, qu'il était humble ! Les honneurs qu'on voulait lui rendre lui étaient un surcroît de confusion. A mesure qu'il montait plus haut dans l'estime des hommes, il s'abaissait davantage dans l'humilité. Il ne fallait pas que ceux qui reconnaissaient sa sainteté, lui en laissassent voir quelque chose. A un missionnaire qui lui avait écrit ses sentiments d'admiration et qui lui donnait le titre de saint, il répondait : " Mon pauvre ami, de deux choses l'une : ou vous avez voulu vous moquer de moi ou vous devenez fou; dans le premier cas, je vous pardonne pour une fois, dans le second cas, je vous plains."

Au commencement de janvier 1901, la communauté de Saint- Albert lui offrit son buste en plâtre. Il n'osa pas refuser pour ne pas contrister ses missionnaires, mais son journal nous dit ses vives répugnances. " Après le dîner, Mgr Légal vient me prier de vouloir bien me rendre au salon. Le Père Lacombe doit me faire une communication en présence <de la communauté. C'était pour m'offrir mon buste en plâtre. Il y a

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