‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 29 sur 75 · N CAM · texte numérisé non relu

N CAM

En

I1 y avait Cependant, dans le nouveau vicariat, quelques tribus Montagnaises qui se tenaient près du lac Caribou et de l’Ile

à la Crosse. Les Assiniboines, chassés par les Sioux, fréquen- -

taient-les environs du lac Sainte-Anne.

Le buffälo, ou plutôt le bison, était, par excellence, la richesse du sauvage des Prairies. Le sauvage lui avait presque voué

un culte, C’est qu’en réalité le bison était tout pour lui. Il-:

lui fournissait une nourriture saine qu x] pouvait manger fraîche ou séchée, préparée sous la forme de pémikan, ce qui lui permettait de la conserver longtemps et de la transporter facilement en voyage. La peau lui fournissait le matériel de sa’ demeure, les principales pièces de son vêtement et de sa chaussure. Dans les tendons, il trouvait uù fil souple et fort, il s’en Servait pour coudre ses vêtements et sa tente. Du cuir du buffalo, il fabriquait encore d’autres ustensiles, des selles pour les chevaux, des -bouclieis, des tambours. Les cornes mêmes étaient façonnées en cuillers et en coupes, et les sabots

de VPanimal, dissous et convertis en colle, entraient dans la

fabrication des ares et d’autres armes.

‘ Le bison pouvait atteindre la taille d’un bœuf de e grande

dimension. La pärtie antérieure était excessivement développée ‘

et paraissait encore "äxagérée par Pabondante crinière ou plutôt Pépaisse toison qui recouvrait entièrement la tête, le cou et les épaules, retombant quelquefois jusqu’à terre. La tête disparaissait presque . dans cette sombre fourrure, de laquelle . sortaient deux cornes noires, - courtes, mais très robustes et menaçantes. () Rien d'étonnant, si ces peuples nomades des prairies avaient pour cet animal üne sorte de vénération. C'était un don, un don inappréciable qu'ils avaient reçu du Grand Esprit.

. “ Pauvre race détruite, dit monsieur Routhier, dans soit beau

"5 Les Indiens dans l'Amérique du Nord, par le R: P. Legal.

TN

livre De Québec à Victoria, ges ‘ossements “blanchissent aujourd’hui la prairie, et partout, à chaque pas, ses têtes colossales dominant les foins jaunis, serblent, par leur blancheur ,immaculée, protester de son innocence.” .

Plusieurs sauvages : gerdsient soigneusement, dans leurs tentes, un crâne de. buffle comme un emblème. ou un symbole de leur bonheur.

Aujourd’hui, extinction du buffalo est, pour eux, la suprême désolation, le sujet de leurs regrets. Le spectacle de la civilisation, de toutes ses merveilles, ne les console aucunement, et quand ils rêvent des jours meilleurs, ils n’entrevoient un avenir prospère -que sous cette forme: la renaissance du buffalo. de

Pour eux, le paradis terrestre c’est la Prairie, mais la Prairie sauvage et peuplée de bisons. Et le ciel même qu’ils se figurent

* dans leurs espérances d’outre-tombe; &’ést-encore la prairie,

sillonnée par d'immenses troupeaux ‘de l’incomparable quadrupède,

Et pourtant, ce sont bien eux-mêmes qui, séduits par Fappêt du gain, ont détruit ces nobles bêtes avec une imprévoyance inexcusable. Sans doute, il en périssait beaucoup chaque année par des causes naturelles, mais, ces causes naturelles de destruc-

- tion, n'avaient. pas empêché le buffle de se perpétuer pendant . des siècles, Il a fallu le’ génie destructeur de l’homme pour.

opérer ces chasses dévastatrices que nous allons décrire, et que

les blancs ont encouragé par le trafic des pelleteries.

Nous empruntons à monsieur Routhier le tableeu de ces effroyables tueries. S

“ On inventa divers moyens de s'emparer d’un grand nombre de têtes à la fois, soit en les attirant au bord d’un abîme où les pauvres bêtes étaient précipitées, soit en les: rassemblant

dans üne espèce d’enceinte nommée parc, où on les massacrait sans pitié. Lier

. “On choiïsissait d’abord une rivière profondément encaissée

dans la plaine, et un endroit où la prairie aboutissait à une .

falaise escarpée, forment un véritable précipice, une Fosse profonde coupée à pie... ci TE

“ Au: bord dé: cëtté fai on L‘eonstruisait deux haies, dont les lignes Séloignaient “obliquement: de ranière à former une espèce de Y, dont le. inte: était oùverte sur l’abîme. Quand le bois manquait dourbonsiruire ces haïes, on les remplaçait par deux lignes- de jalons, | consistant en petits amas de terre, de tourbe, de: pierre, ou-de, fumier de buffle, dans lesquels on . plantait des’ bâtons, “pour simuler des chasseurs couchés dans le foin et armés de fusils: U

4 Les malheureux bisons, qui s’effrayaient de tout, étaient pris :

à cette ruse grossière, et croyaient avoir sur leurs flancs deux , rangées. de guerriers.

7" « Mais comment pouvait-on les amener ainsi entre les deux lignes du V fatal? Voici le statagème auquel on avait recours.‘

“Deux cavaliers allaient à la découverte, et quand ils avaient

L ‘aperçu - un troupeau de bufles, ils sembusquaient dans un

endroit convenu de ‘chaque côté; de manière à pouvoir lui

imprimer la direction voulue quand il prendrait la fuite. Puis, .

“ils poussaient tout à coup deux cris formidables qui faisaient tressaillir les échos de la solitude.

se Alors a bande affolée de buffles s'élançait en bondissant vers la‘ rivière, escortée dé chaque côté par un ennemi qu ’elle s’efforçait dé dépasser, et qui calculait savamment sa course pour la: diriger. . Quand il s’äpprochaït d'eux, les fuyards Teculaïent, et quand il rééulait lui-même, c’étaient les fuyards qui .s’avançaient vêrs: Jui etftautaient itotjours de le dépaster sans y réussir. Lt : ie

“Et ‘cest ainsi que ler baies: farouches, battant la prairie + leur gelop À furieux, ‘la ‘tête hérissée, la gueule fumante, les ”

“OIVAINY “AV ASSVHO VIT

prunelles rouges, s’engagesient entre les deux cornes de la fourche : fatale. - -

. “Les deux cavaliers traîtres se laissaient alors distancer, et s’élançaient sur les derrières des fuyards. Oh ! la course dramatique ! ‘Oh ! la cavalcade monstrueuse, dont la liberté était le but,.et dont la mort était le terme fatal!

- “De plus en plus resherrés entre lés deux lignes d’épouvantails qu’ils prenaient pour des guerriers couchés dans la plaine; haletants, convulsifs, emportés par un vent d’épouvañte, comme par. un ouragan irrésistible, ils se croisaient, se heurtaient, se bousculaient, et: se cabraient tout : è coup. au bord de l’escarpement: 4 ‘:: ‘

. # Maïs alors se dressaient, dans les foins, de chaque côté de la bande affolée, deux rangées de démons, criänt, burlant, ‘et

dirigeant . une fusillade meurtrière ‘sur tous les fuyards qui

voulaient: prendre la tangenté.. Et les“malheureuses "bêtes, à demi mortes de terreur, écumantes, tragiques, impuissantes à repousser le flot ‘formidable. et aveugle des fuyards, étaient précipitées, pêle-mêle, dans l’abîme. ‘ |; “Des centaines de cadavres s’amoncelaient au fond du précicipice, roulant jusqu’au lit de la rivière; et pendant plusieurs jours, leslchasseurs impitoyables faisaient la noce autour de la sanglante hécatombe, é écorchant les morts, préparant les peaux pour le trâfic, faisant séchèr la meilleure partie des chairs pour en faire du pémikan, et abandonnant le. reste ‘aux loups et aux vautours.

“ Mais dans la saison d’hiver ce mode de chasse n’était guère

praticable. . La neige s'entassait dans les cavées creusées par ,

les rivières ; et en cessant d’ê tre des précipices elles ne pouvaient plus servir de lieux d’exécutions pour les bisons.

“ Alors, on choisissait, dans le voisinage d’un bois, une colline ayant deux versants opposés. Sur lun de ces versants on

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construisait une enceinte circulaire, mesurant environ cent: cinquante pieds de diamètre, et dont la clôture, haute et solide, formée de pieux et de branches entrelacées, avait cinq à six pieds d'épaisseur. Cette espèce ‘de cirque n'avait qu’une porte au sommet de la colline à laquelle venait aboutir une epacieuse avenue, formée, sur le versant opposé, par deux haies comme celles que nous avons décrites, et qui divergeaient graduellement en descendant la colline. .

“ On sait par quelles ruses les bisons étaient amenés par trou-

peaux dans cette large avenue bordée de clôtures ou d'épou- :

vantails, et comment ils se groupaient et se- resserraient à mesure qu’ils ayançaient vers la pointe de l’angle où souvrait la porte de Pemphithéâtre.

“ Jusque là, la crête de la colline dérobait, à leurs regards,

VPenceinte traîtresse qui allait les emprisonner; et quand ile

s’élançaiént, en bondissant dans la porte, ils croyaient trouver, au-delà, l’espace et la liberté.

“Hélas !. Yhorrible réalité leur apparaissait bientôt, et.comme

des chevaux de cirque haletants, écumants, ils longeaient au

galop les murs circulaires de leur prison. Mais alors, ces murs .

se couvraient de chasseurs, et l’épouvantable tuerie commen-

çaït. Criblés de balles, percés de lances où de flèches, les -

buffles tombaient et poussaient’ des «mugissements effroyables ; les. chasseurs répondaïent par des cris de triomphe, et quand

un fer de lance, bien dirigé, avait transpercé la gorge de quelque -

bison énorme, ils poussaient des acclamations. “Le sang coulait à flois, les cadavtes jonchaient le sol, une buée Chaude imprégnée d’odeurs nauséabondes montait dans

Vair, ét ce cirque, qui aurait fait les délices des empereurs

romairls, prenait Paspect d’un immense abattoir.”

Le Ê F. Lacombe, © comme tous les autres missionnaires,

Quand un grand nombre de bisons étaient tombés, il demandait grâce pour les survivants, mais les sauvages lui répondaient : “Non, non, il faut les tuer tous; car ceux que nous laisserions échapper.iraient +oët raconter aux autres, et nous ne pourrions plus les attirer dans nos embûches” Il va sans dire que les sauvages faisaient, bien souvent, la chasse au bison sans recourir à ces deux modes d’extermination que nous venons de décrire, et ce devait être un spectable intéressant et pitto-

resque, de voir des centaines de cavaliers, poursuivant quelques,

milliers de buffles à travers la plaine, les atteignant après une course affolée, et les fusillant presque à bout portant dans une mêlée meurtrière, au milieu des cris, des mugissements et des détonations.multipliées.

Les Métis comme les Sauvages aimaïent passionnément la

chasse au buffalo. Dans son dernier mémoire, Riel racontait

ainsi ces joyeuses expéditions :

“La chasse au bison se faisait à cheval. (C’était beau de voir des. centaines de coursiers se “cabrer, hennir, danser, piocher le sol de leurs pieds ambitieux, demander la bride du désir de leurs regards, à grands coups de tête, en faisant

” toutes sortes de gestes; et ces cavaliers de premier ordre, assis

\ avec assurance comme dans des chaises, sur leurs petites selles de cüir mou, gu milieu des fleurs en rassades dont elles étaient garnies, le fusil dfune main, les rênes de l’autre, retenant la fougue de leurs chevaux, les ménageant jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à portée du buffle,

“ Les capitaines présidaient à-la course, et veillaient à ce.

que- personne ne se lançat avant le mot- d'ordre du capitaine en‘charge. Le mot donné, la cavalcade bondissait. Un tour- ‘billon de poussière obéissant au commandement partait avec “elle” Le buffie, en dévorant la prairie, prenait l’épouvante, pour être bientôt rejoint par les coursiers alertes. Les cavaliers

entraient pêle-mêle dans la bande des bœufs sauvages, ‘et, choisissant à qui mieux les animaux les plus gros, chacun tirait, tous tiraient, en tâchant de ne point se frapper les uns les autres, en prenant garde aux hommes et aux chevaux. .

‘“ J'ai vu ces courses. J'y ai pris part. Elles sont, terribles, L'adresse des chasseurs, leur extrême attention et surtout la Providence, pouvaient seuls prévenir les malheurs au risque desquels ces courses avaient lieu. |

“ De loin, c'était le grand spectacle d’une fusillade dans un nuage.”

Mgr Taché estimait, en 1869, que depuis plus de vingt-cinq ans, pas ‘moins d’un million de bisons avaient été tués annuellement. Est-il étonnant que cette belle espèce de la race bovirie ait disparu ?

Pauvres Sauvages ! vous avez détruit vos meilleurs amis; et il ne Juira jamais, ce jour, que vous appelez de tous vos vœux, où les blancs disparaîtront de la Prairie, et où les buffles sortiront de terre !

Les races qui, pendant des siècles, ont vécu dans le pays, n’ont laissé aucune trace de leur passage. TL'Etiam periere ruinæ n’aurait pas ici de sens. Le voyageur ne constate, dans les vestiges du passé, que les sentiers tracés par les buflles et les nombreuses chaussées construites par les çastors.

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