CHAPITRE XI
. Evangélisation des Cris et des Pibds-Noirs—Le Père Lacombe—Combat sanglant—Espérances de Mgr Grandin—L'herbe odoriférante=Pie IX— Pied du Corbeau— Si je l’avais connu plus t#t”—Visite de l'Evêque aux Pieds-Noirs et aux Montagnais,
Dès son arrivée à Saint-Albert, Mgr Grandin, nous l’avons dit, s'était vivement préoccupé de l’évangélisation des sauvages de ja Prairie, Il fallait .pour l’évangélisation de ces tribus, un homme de zèle, de grand cœur et d’indomptable énergie. Monseigneur désigna le Père Lacombe que les Cris et les Pieds-Noirs connaissaient, et aimaient déjà. Le Père Lacombe avait déjà jeté les premiers fondements de la mission de Saint-Paul des Cris, sur les-bords de la Saskatchewan, à quatre-vingt-dix ‘ milles d’Edmonton. Lui-même avait conduit la charrue et ouvert le sillon où les sauvages avaient ‘déposé la semence que pour la première fois ils confiaient à fa kerre. Par son dévonement, ans la dernière épidémie, il avait aussi gagné la sympathie des Pieds-Noirs. .
Mieux que tout ce que nous “pourrions dire, un fait prouve l'ascéñdant qu’il avait pris sur ces tribus sauvages.
Cest un drame sanglant, dont lui-même a ratonté des épisodes dans une lettre au très ‘révérend Père Fabré, supériour général des Oblats : . .
© “Au camp des Pieds-Nairs, je fus logé dans la demeure même dw grand. chef de la tribu. Ce chef s'appelait Natous,
- c'est-à-dire le Soleil. x |
“Les Pieds-Noirs avaient formé trois camps. Celui dans .
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lequel je me trouvais, et où j’espérais me reposer un peu, tout en étudiant la langue des Indienb que je venais évangéliser, se composait de quarante-cinq loges. Un autre en possédait cinquante ‘et le troisième soixante. | “Le jour. même de mon arrivée; j'avais engagé fortement les Pieds-Noirs à se réunif en un seul camp, parce qu’il était important, pour eux, de se tenir en garde contre les ennemis. Soit ur mice soit por guelque autre motif, je ne fus pas écouté,-et les camps restèrent divisés. ‘ “Le 4 décembre au sdir, j'avais terminé la réunion des hommes; nous avions récité" la prière et chanté des cantiques. Chacun était retourné à sa loëe pour se reposer. Resté seul | avec le chef et sa famille, étendu sur ma modeste-couche, j'allais: aussi prendre mon repos. Je ne mie doutais pas qu’une foule d’ennemis, cachés tout prè£ de nous, au milieu des arbres; n’attendaient que le momént où le feu de toutes les loges serait éteint pour attaquer le camp.On dit que leur nombre #élevait à plus d’un millier dholimes et se composait d’Assiniboines, de Sauteux et de Cris .i | & Tout le monde dorinait profondément. Tout à coup Natous se lève avec précipitation, eb saisissant son fusil, il crie en piednoir d’un ton lugubre : “ Assinaw / Assinaw.” Les Cris ! Les Cris ! Il n’avait pas achevé ces mots qu’une terrible détoiation se fait entendre, et que les balles viennent percer nos loges. C'était celle du chef ‘qui était la plus exposée. Mais je dois. dire que les ennemis ignoraient que je fusse au milieu des Pieds- Noirs; jamais nos Indiens n’auraient.osé attaqué le camp, s'ils avaient su ma phéseños, tant ils ont de respect pour le prêtre,
- lors même qu’ils'sont/encore infidèles.
«“Je me sens incäpable d’exprimer tout ce que j'ai vu et ressenti dans cette épouvantable nuit du 4 au 5 décembre. Mon chef s'était jeté, avec sa famille, hors de la loge qu’il habitait
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et il encourageait ses hommes *à se défendre vaillamment. Dès la première décharge, deux perches de notre loge avaient été brisées, et je voyais les bourres de fusil enflammées, tomber à mes pieds. "Je revêtis promptement ma soutane, je baisai ma croix, faisant à Dieu, de bon cœur, le sacrifice de ma vie. Je suspendis à mon côté le sac qui soutenait les saintes huiles et je sortis de la loge. Me tournant vers les ennemis, je tâchai de me faire entendre et reconnaître; ce fut impossible, le tumulte était à son comble, ,
“Imaginez-vous une nuit obscure, éelairée seulement par la
lueur sinistre de la fusillade; ajoutez à cela les chants de guerre, ‘les discours des chefs qui encouragent les jeunes gens, les cris de désespoir des mourants et des blessés, les lamentations des femmes, et les pleurs des enfants qui ne savent où #enfuir, le hennissement des chevaux et les aboiements sourds et prolongés des chiens. Ce qui ajoutait à l’horreur de cette scène, cest que nous étions presque sans défense, car le plus grand nombre de nos hommes étaient, depuis deux jours, partis pour la chasse Si Dieu ne nous avait protégés d’une manière toute spéciale, il est sûr que personne d’entre nous n’eût échappé à la mort ! -
“ Lorsque je vis qu'il était impossible de me faire entendre des assaillants ef d'arrêter le combat, j'encourageai les chefs à donner, s’il le fallait, leur vie pour le salut de leur nation.” Je tourus ensuite vers les mourants et les blessés. Ces pauvres sauvages me prenaient par les habits, me serraient les mains
qu’ils ne voulaient plus lâcher et me dissient: “ € Kimmo- . nn, djinio-kikkat;” Prends pitié de nous, prie poûr nous |
. “La première victime que je rencontrai fut une jeune femme qui venait 1e recevoir une balle dans le front, tout près de moi, au moment où elle sortait de sa loge. En voulant, moi-
” même, entrer dans cette loge, je pressai sous mes pieds le corps |
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de cette malheureuse baïignée dans son sang. Je lui demandai si elle voulait mourir chrétienne. Sur sa réponse affirmative je saisis un vase d’eau qui se trouvait près de là et la baptisai. Quelques minutes plus tard, les ennémis s’emparaient de la loge de cette femme, à qui ils enlevèrent la chevelure, et égorgèrent un enfant à la mamelle. Vingt-cinq loges furent mises -en pièces, tout te que je possédais fut enlevé et porté je ne . Sais où. Mon breviaire seul me fut laissé. Un Assiniboine s’en était déjà emparé, m’a-t-on dit, lorsqu'une balle l’étendit mort tout près du lit ou je reposais un instant auparavant. Un Pied-Noir, qui Pavait aperçu, s'était élancé sur lui, lui avait enlevé la chevelure et pris raon bréviaire qu'il me remit un peu plus tard.
“ Cependant les guerriers des autres camps Pieds-Noirs, ayant : entendu la fusillade, ne. tardèrent pas à arriver pour porter secours à leurs frères. Le feu ne discontinua point. Trois fois, les ennemis essayèrent de s’emparer de tout notre camp, trois fois ils furent repoussés. Enfin l'aurore parut. Je pris alors mon surplis et mon étole; et, tenant d’une main un drapeau ‘de parlementaire et de l’autre ma croix, je m’avançai vers les combattants. Les Pieds-Noirs cessèrent le feu, car ils pouvaient,
‘ eux, facilement me voir. et mentendre; mais un épais brouillard et la fumée me dérobaient à la vue des Cris. J’avais beau Jeur faire: des signes, le feu continuait, les balles tombaient à mes pieds ou sifflaient à mes oreilles. Les combattants, dont j'avais arrêté le feu, me criaient de me retirer, lorsqu'une balle qui, sans doute, avait déjà touché terre, rebondissant sur mon épaule gauche, vint me frapper au front. Je faillis être renversé; je . €rus alors devoir me retirer et revenir près des Pieds-Noirs.
“Le combat recommença avec une nouvelle ardeur, mais les combattants étaient à distance les uns des autres. Ce ne fut qu'à onze heures du matin que nos ennemis commencèrent à
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reculer définitivement. Un Pied-Noir leur avait crié, paraît-il: —“# Vous avez blessé le Père, c’est assez.” Et les Cris répondirent : “Nous ne savions pas que le prêtre était au milieu de vous. Puisqu’il en est ainsi, nous ne voulons plus nous battre” UT
‘ Du côté des Pieds-Noirs, douze personnes ont été tuées, deux enfants faits prisonniers, quinze hommes ou femmes blessés, dont trois dangereusement; deux cents chevaux au moins ont été tués ou enlevés par les Cris. Du côté de leurs ennemis, il y à eu dix hommes tués et cinquante blessés. Telle a été cette triste affaire dans laquelle j’ai failli perdre la vie. Après la bataille, les sauvages venaient m’embrasser, me remercier et me dire que j’étais divin, puisque les balles n'avaient rien pu sur moi. Je nai jañais moins redouté la mort que pendant le combat dont je viens de parler. Dieu n’a pas encore voulu de moi; son but a été peut-être de montrer à mes pauvres infi-
dèles sa puissance et sa’bonté à l’égard de ceux qui mettent en
lui leur confiance. ;
“ Natous et autres chefs Pieds-Noirs ont montré, pendant tout le temps du danger, un grand courage, et un sang-froid qui leur font honneur, Ce n’est qu'après avoir eu la jambe fracassée d’un coup de fusil que Natous a cessé de faire entendre à ses hommes des paroles encourageantes.
“J'ai perdu au pillage du camp tout ce que je possédais, habits, couvertures, ete, ete.; mes chevaux aussi mävaient été enlevés. De ma vie je n’avais été si pauvre qu’à l'issue de te combat noîturne entre les Pieds-Noirs et les Cris.
“Le lendemain, malgré Pépuisement de tous et la rigueur du temps, nous nous. mîmes en route pour aller rejoindre, à vingt milles de dè-ur-éntre comp de Pieds-Noirs. On me prêt
: «quelques: “éonvéifines pour m'empêcher de geler. Je passai
: encore-une fobeaine de jours avec mes chers sauvages, puis
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