‹ Mgr. Grandin, Oblat de Marie Immaculée: premier évêque de Saint-AlbertChapitre 34 sur 75 · TA · texte numérisé non relu

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DE

° je. me préparai à à retourner au fort de la Montagne. La chose

n était pas “facile, dans l’état de dénuement où je me trouvais; il faisait très froid ; il y avait beaucoup de neige. Il fallut cepéndant partir. "Trois Pieds-Noirs soffrirent de m’accompagner:< “Jâvais. Le Ing -fendre à la mission pour la fête de Noël, mais tous mes “plâné 88" tféuvaient dérangés par les événements dont j'ai parlé. Pendant six jours, que dura le voyage, qui me ramena au fort, le froid, la faim, et la lassitude m’éprouvèrent tour à tour, J’arrivai enfin, mais épuisé.”

Le Père Lacombe était donc tout désigné pour la mission que lui confiait son Evêque. |

I1 partit, retrouva les Cris, les suivit dans leurs campements pour les instruire, partageant leur pauvreté, leurs jeûnes forcés, et put en baptiser un certain nombre. Il avait une manière à lui de toucher le cœur des sauvages. * Quelquefoïis, à la vue des superstitions dont il était témoin, il ne pouvait s'empêcher de verser des larmes. “Pourquoi pleures-tu, venaient-ils lui dire alors ? Est-ce que quelqu'un d’entre nous ta causé de la peine ? — Non, disait-il, et cependant je pleure sur vous.

Je. pleure de voir que vous ne connaissez pas encore la prière.”

Mer Grandin vint encourager la chrétienté naissante, et il pouvait écrire à messieurs les membres des conseils centraux de Ja Propagation de la Foi: “ Quant aux Cris de la Prairie, on avait toujours cru qu'il était inutile de s’en occuper; nous les trouvions si mal disposés que, ne pouvant suffire à tout, nous

+.les laissions pour aller trouver d’autres nations mieux disposées. « Un de nos Pères a obtenu, à force d’instances, d’aller passer . quelques mois de l’année avec eux. Accoutumé à mes paisibles ‘ Montagnais, je ne pouvais croire à la conversion des Cris. Il

y à aujourd’hui, parmi eux, plus de cinq cents chrétiens, enfants ou adultes. J’ai moi-même confessé les adultes cet automne, et

{t} Janvier 1870.

j'étais stupéfait en-voyant leur instruction et leurs vertus chrétiennes, bien que vivant au milieu de parents infidèles. Cette mission est bien commencée, et promet des fruits abondants.”

Un soir, le Père Lacombe, venait de recevoir sa correspondance qu’il dépouillait en toute hâte, car, à cette époque, on ne la recevait guère qu’une fois par an. Les sauvages lui voyant verser des larmes, à la lecture d’une des lettres, lé grand chef appelé PHerbe odoriférante lui en démanda la raison: — “ C’est . parce que, répondit le missionnaire, cette lettre m’apprend la. mort de mon père et plusieurs autres nouvelles tristes et affligeantes. — Maïs, mon Père, reprit le chef, tu nous as dit que dans de telles circonstances, il ne fallait pas pleurer, mais se soumettre avec résignation à la volonté du: Grand-Esprit. Æh ! bien, pour nous donner l’exemple, tire quelques bouffées de ce calumet”” (Chez les tribus sauvages, on fume le calumet pour montrer qu’ on se résigne à la divine Providence.)

Le missionnaire se garda bien de ne pas répondre à cette invitation, qu’il considéra comme une excellente leçon que lui donnait son intelligent catéchumène. | | |

Puis, continuant à développer son paquet de lettres, la bulle * de convocation du prochain Concile œcuménique Jui tomba sous la main. En la lisant, sa figure devint rayonnante de joie, si bien ‘que les sauvagès en furent frappés, Alors le grand chef | luidit :

— “Le papier que tu is, mon Père, doit.te donner de bien bonnes.nouvelles pour que tu paraisses si content ?.

— En effet, répoñd.le missionnaire, jy trouve une bonne et grande nouvelle, c’est que le grand maître de la prière appelle, auprès de lui, tous les autres maîtres de la prière. — Comment se nomme-t-il, ce grand maître de la prière ? — Il se nomme Pie IX. — Suis-je digne de prononcer ce nom du grand maître de la prière ? — Oui, tu le peux, car tu es catéchumène, et vous serez tous avant peu les enfants de Pie IX.

— Eh bien ! répète le donc, ce nom du grand chef de la: prière, pour que nous Japprenions.”?

.- Le missionnaire, ému, prononça le non auguste de Pie IX, à plusieurs reprises.

ä Alors, dit le Père Lacombe, je vis un spectacle unique dans ma viè: le vieux chef se leva avec les siens, son visage parut se transfigurer, et avec une expression extraordinaire de respect,

7” il répéta deux fois d’une voix forte : Pie IX ! Pie IX! Puis, adressant aux sauvages : “ Levez-vous, leur dit-il d’un ton pénétré, et dites : Pie IX !” Et tous de répéter après lui : Pie IX 1”

— “Maintenant, reprit l’Herbe odoriférante, Wikaskokiseyin, montre-moi la place où le chef des Français divins a mis la main et fait son signe.”

Le missionnaire lui indiqua la signature du Saint-Père : le vieux chef la baisa avec amour .et vénération, et tous firent comme lui.

“ Je pleurais, racontait le Père Lacombe, en voyant l’auguste nom de notre Père commun, toucher si profondément le cœur

. &t l'esprit de nos sauvages, et je ne pouvais m'empêcher, de songer que c'était peut-être un dédommagement aux blasphèmes dont

n ce nom vénéré est l’objet parmi les nations qui se disent

civilisées.”

Quelques années plus tard, le Père Lacombe conduisait ce : grand chef à Saint-Boniface, où, dans la cathédrale, il recevait le sacrement de confirmation des mains de Mgr Taché.

À Vépoque des traités avec les sauvages, beaucoup ne voulaient pas en entendre parler. L'Herbe odoriférante, dans une barangue sage et persuasive, ft comprendre aux siens que c'était leur intérêt de bien s'entendre avec les blancs. Il les persuada, et le traité fut conclu.

Le représentant de la reine lembrassa, lui remit un habit :

de chef et un beau pistolet. ‘ Wikaskokiseyin s'était acquis

VPamitié et l’admiration de tout le monde. Hélas ! il ne devait

pas jouir longtemps de ces marques de distinction. Quelques

mois après, ce même pistolet lui donnait Îa mort. Pendant une

réunion dans sa loge, on examinaiït cette arme, qu’on remuait : en tous sens, sans précaution. Tout à coup, une détonation se

fait entendre, et le chef des Cris est frappé mortellement, à

la grande désolation de tous. Il était chrétien.

Bossuet a bien.nommé la grâce quand il l’a appelée une excellente ouvrière. Elle travaillait bien. sur des lèvres du vaillant catéchiste nommé par les Cris Kamigo-Aichakwet, celui qui a J’âme belle. ;

Pied-de-Corbeau, le grand chef des Pieds-Nüirs rifalisait avec . l’'Herbe odoriférante d'affection pour le missionnaire. * ,

Aprèë” la rébellion de 1885, félicité sur sa fidélité par des autorités, en Canada, Pied-de-Corbeau disait :. “ Notre grand”mère la reine nous donne du pain; mais le Père Lacombe nous donne plus encore, il nous donne la consolation.”

Nous ne résistons pas au plaisir d'insérer ici un trait bien.

touchant, souvent raconté par le missionnaire, et que monsieur Routhier a délicieusement reproduit : ‘ “Un jour, le RK. P. Lacombe chevauchait en compagnie de deux Pieds-Noirs dans la direction d’un campement qui, d’après leurs calculs, devait se trouver à deux jours de marche de distance.

Bientôt, au milieu des vapeurs irisées qui montsient à Vhorizon, ils virent flotter des formes blanches. : Etait-ce les voiles des navires dans un lac inconnu ?: Etait-ce l’effet du mirage ? Les cavaliers eurent bientôt compris qu’il y avait là un campement à la distance de quelques milles. Mais quel était ce campement ? Fe | .

— Allons voir, dit le Père Lacombe.

Le

— Oh! xon, “dirent les deux Pieds-Noirs. Ce sont proba-'

blement des Cris, & nous sommes en guerre avec eux. Je nous

EN Lu

tueraient.# 2e Je répondé de. votre vie, reprit le Père; et je ferai en sorte quon prenne.la mienne avant de toucher à la vôtre. — C’est bien; allons, dirent les Pieds-Noirs. Et les trois cavaliers galopèrent dans la direction des blanches apparitions.

Bientôt,’ Ÿils distinguèrent les tentes et leurs habitants. ‘C'étaient des Pieds-Noirs qui. venaient de solitudes lointaines,

et qui n'avaient ‘famais vu le prêtre. Mais ils savaient qu'il existait, et ils V'appelrient Yhomme divin, Natoya-pikowan (.: Ce fut. avec de. grandes démonstrations de joie et de vénération qu’ils 'accueillirènt. . Hommes, femmes, enfants l’entou- | rèrent comme un être: surnaturel, en montrant le ciel; et, s'approchant de lui, is passaient leurs mains sur sa poitrine et ses bras, puis sur leurs propres membres, comme pour lui enlever quelque vertu surnaturelle et se l’approprier — où commé si l’homme divin‘eût été un aimant capable de leur communiquer lattraction céleste. * Il était près de midi, et ce fut bientôt l'heure du diner. Le - buffle ne manquait pas alors, et.de grandes trabches rôties à la broche fournirent un plat suéculent.

Le missionnaire mangea avec eux, fuma avec eux le catumet, et leur parla de Dieu et de la vie future. :

Les trois voyageurs allaient remonter à cheval pour continuer leur route, lorsqu'un jeune homme s’approcha du Père

Lacombe et lui, dit : “Mon vieux père est bien malade, veux-tu |

le voir ?

— Sans doute: pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?” Et le prêtre se dirigea vers la teute que le jeune homme indiquait. ——— © -

{4} Routhier, De Québec à Vicloria.

Es

En entrant, il aperçut, au fond de la tente, étendu par terre, ‘ présque nu, un grand vieillard pâle, décharné.

— Je suis bien content de te voir, dit le vieillard; il y a longtemps que je demande au Maître de la Vie de me faire - : rencontrer l’homme divin. J'avais appris que tu devais passer “ dans nos Prairies, mais je n’espérais pas beaucoup avoir ‘le bonhienr de te voir. Mon cœur est content.

__— Eh ! bien, moi aussi, dit le prêtre, je suis heureux de te voir; et si j'avais su que tu étais dans cette tente, je serais venu. te saluer le premier puisque tu es le plus vieux, et malade. .

— Oui, je suis bien malade. Mes hivers’ sont finis, et je men vais vers mes pères. Tu es le premier homme de la prière: que je vois, eb j'avais peur de mourir sans en avoir jamais vu.

— Cest le Grand-Esprit qui m’a envoyé vers toi, parce que. tu le lui as demandé. Mais ce n’est pas tout de voir l'homme de Dieu. Il faut maintenant que tu apprennes comment tu

peux t'en aller vers le Maître de la Vie. -

Le vieillard soupira profondément : “ Ah ! je n’ai pas le temps d'apprendre tout ce qu’il faudrait pour cela.

— Mais oui, cher vieux, tu as le temps. Dieu est bon, et il ne demande pas grand’chose, va. Le désir et la volonté de le connaître suffisent.

— Eh ! bien, tu sais mieux que moi... Fais de moi ce que tu veux. Ù 7

Alors le Père Lacombe sortit de la tente, et dit à ses compagnons qui étaient montés à cheval et qui l’attendaient : “Vous pouvez descendre et laisser. paître les chevaux: nous allons.

4 Li

coucher ici.

— Mais, Père, si nous couchons ici, nous ne rejoindrons.

jamais le campement demain. ‘ .

— N'importe, je veux passer la nuit avec ce pauvre vieillard -

qui va mourir. Qu’on me laisse | sepavec lui: :'je soignerai sen

‘ corps et son âme.

et

Et le missionnaire se renferma avec le moribond. C’était un des plus beaux types de sa race, grand, bien fait, avec de grands cheveux blanchis, et toutes ses dents claires comme des perles. Il n’avait jamais mangé autre chose que du bufle, ni goûté d’autre breuvage que l’eau claire. Il avait été un des sages de sa tribu. |

Le Père Lacombe l'interrogea sur s6$ croyances.

Il “croyait en un Dieu uniqüe. Maïs il croyait aussi en deux esprits, un bon et un mauvais.

Le missionnaire lui ep qu'il y ‘aväit, en effet, deux esprits, et un seul Dieu; mais que ce Dieu “unique était en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; que l'esprit bon était ainsi là troisième personne divine, et que le mauvais n’était qu’une créature de Dieu, révoltée contre lui.

— # Mais cest Dieu de Fils surtout que tu ne connais pas, et que je viens te faire connaître; car il est vénu sur terre pour racheter tous les hommes, toi aussi bien que moi. . Il était dans le ciel, avec son Père, pour l'éternité; mais, il y a 1.800 -ans, il est descendu du ciel, il s’est fait homme comme nous, il a vécu et souffert pour nous pendant trente-trois ans; puis, il s’est offert à son Père comme une victime, pour @htenir le pardon des péchés des hommés, et il est mort, pour nous, sur ane Croix. Tiens, regarde son image, et vois combien il nous a tous aimés !... Ê

Et le Père Lacombe, tirant son crucifix de sa ceinture, le lui présenta.

Le vieillard y fixe ses grands yeux noirs que la fièvre rendait plus brillants. 11 prit le crucifix dans ses mains décharnées, et il le considéra longtemps. ‘

Puis, il se mit à interroger le missionnaire sur ce grand et Consolant mystère de la Rédemption.

il faut “lui raconter la naissance de Jésus-Christ, sa vie

étonnante, ses miracles bienfaisants, sa mort, sa résurrection glorieuse et son ascension. !

Pendant ces récits, le vieil Indien regardait le ‘crucifix, et. disait : “Oh! que je l'aurais aïmé si je l’avais connu plus tôt 17 |

Il voulut savoir ensuite comment le missionnaire avait appris toutes ces choses, et qui l’avait chargé de les enseigner; et le : prêtre lui raconta brièvement Pétablissement de l'Eglise, son expansion dans tout Punivers, Pinstitution du sacerdoce, et comment il avait reçu le pouvoir de lui pardonner ses péchés, et de lui-ouvrir la porte du ciel.

Dé temps en temps, le missionnaire interrompait son récit, pour laisser reposer le malade, ou lui offrir quelque nourriture; mais le vieillard, avide de Pentendre, disait : “ Encore, parle- | moi encore de lui.” . Et quand le Père s’approchait, pour arranger la peau de buffle qui lui servait d'oreiller, lardent néophyte saisissait le crucifix à la ceinture du missionnaire et lui deman- .dait 3 ‘ Comment de nommes-tu. donc p”

— Jésus ! répondait le missionnaire.

Et Fndien l’embrassait en disant :

“ Jésus ! Jésus ! je Fai connu bien tard; et il me reste bien peu de temps pour t'aimer !”

Ces colloques se prolongèrent toute la nuit; et quand l’aurore parut, l’admirable vieillard connaissait les principales vérités de notre religion, et voulut être baptisé.

Le Père Lacombe sortit ‘alors de sa tente, et convoqua tout le camp à assister à la cérémonie du baptême. Il en fit tous les préparatifs eb se procura l’eau, Phuile et le ‘sel nécessaires.

Mais il n’avait ni cierge, ni bougie, et il proposa à à l’un des | saüvages présents de tremper un morceat de coton dans la graisse fondue, pour en faire une espèce de mèche qu’il tiendraiït allumée pendant, la cérémonie.

me 242 —

Le sauvage, qui ne connaissait päs le sens symbolique de cette lumière, et qui crut que le missionnaire craignait de ne pas voir assez clair, lui montra le soleil qui 8e levait, et fit un geste

“Gui voulait dire : avec une pareille lumière, la mèche est bien

inutile. | | - |

Le Père Lacombe sourit et pensa : cet homme ‘a raison, voilà le vrai flambeau qui convient pour éclairer cette scène.

Àu moment où le Soleil de justice et de vérité va se lever sur cette âme, il est juste que le grand astre qui en est l'image devienne son témoin.

Et pendant que le disque du soleil émergeait des collines voisines, la Rédemption consommée par le Christ arrivait jusqu’à ce vieillard. 4

Nous ne saurions peindre la sainte allégresse du vieux sauvage quand la cérémonie du baptême fut terminée.

“ Maintenant, lui dit de Père, en embrassant ce vieil enfant de la nature, tu peux HOUrÉE joyeux : le ciel est ouvert pour te recevoir. J’envie ton sort; car dans quelques heures, peutêtre, tu verras face à face ce Jésus que tu as voulu connaître, eb qui est venu vers toi !... Je vais te quitter, car il y a là-bas un grand nombre de tes frères qui m’attendent; mais nous nous reverrons là-haut.” -

Le vieillard mourut le jour même.

7 Notons, en passant, que le Père Lacombe composa, à l’intention des sauvages, “un. catéchisme en images, fort goûté des Indiens, et que Pie IX lui-même apprécia vivement:

La première visite que Mer Grandin fit au camp des Pieds- Noirs lui donna quelque éspérance. La réception fut triomphale. “Dès que nous fûmes en vue du camp, raconte+-il, notre marche devint tout à fait solennelle. Je fis prendre, à mon coursier une.allure lente et grave. Les Pères qui m’ac-

compagnaient m’imitèrent. L’un d’e eux portait une bannière déployée,

“De distance en distance, nous étions reçus par des chefs inférieurs, aux: costumes plus où moins bizarres. Ils venaient m’embrasser, baiser mon anneau, me pässer les mains sur les bras et la poitrine, puis faisaient sur eux les mêmes attouchements, comme pour s'approprier une vertu qu’ils croyaient avoir tirée de ma pauvre personne. Mes compagnons subissaient ensuite le même cérémonial.

“ Enfin, le grand chef arriva à cheval. Il nous embrassa, sans mettre pied à terre.

““Pendant ces réceptions, les jeunes sauvages chantaient et dansaient; faute de tambours pour s'accompagner, ils frappaient leurs fusils de leurs baguettes. Mais bientôt, on leur apporta des tambours du camp, et alors la musique fut complète.

“ Après la réception du chef, vint celle des femmes et des enfants. Une troupe de femmes hideusement tatouéès venaient me baiser là main.. Plusieurs portaient leurs petits enfants entre les bras; je marquai les enfants du signe de la croix. Toutes aussitôt allèrent chercher les leurs; j'en eus plusieurs centaines à bénir. Uo . .

“Autour de moi, on chantait, on dansait, on tirait des coups de fusil en signe de joie; je ne pouvais répondre que par mes larmes. Je faisais connaissance avec une des nations sauvages les plus nombreuses de mon diocèse, une nation qui me demande un pain spirituel que je serais heureux de lui distribuer, et que, jusqu’à présent, j'ai été, faute de ressources suffisantes, contraint de lui refuser. | .

< Lorsque les réceptions furent finies, nous plantâmes notre . . bannière au milieu du camp : c'était tout simplement un morceau de calicot sur lequel étaient dessinées la lettre M et une croix rouge. Tous les visiteurs furent alors reçus dans les différentes tentes. ‘Pour nous, nous fûmes'reçus dans celle du chef. Je n’eus aucune peine à convaincre celui-ci de la nécessité de la. paix ; après quoi, jaboïdai la question religieuse.

ea

“ Les Pieds-Noirs sont on ne peut plus enthousiastes pour la religion, et tout porte à croire que, comme les Montagnais, ils &æ feront chrétiens en masse. J’ignore cependant s'ils auront, comme Îes Montagnaiïs, le courage de renoncer à la polygamie.

Notre vieux chef n’a, pour sa part, que quatre femmes, parce

qu'il n’a pas un grand nombre de chevaux; les femmes ne sont, en effet, chez les Pieds-Noirs, que des esclaves ou des servantes. “ Je dis au chef que j'étais tout décidé à donner, dès que.je le pourrais, des missionnaires à sa nation.

— $i vos jeunes gens qui se marient, ajoutai-je, ne prenaient qu'une seule femme, nous viendrions chez vous avec “plus de confiance. | “— Jusquà présent, répondit-il, nous n'avons point vu, “chez nous, d'hommes n’ayant qu’une femme, tant il y a d’ou- “vyrage à faire dans le camp. Mais si.les Cris, qui prient, “peuvent. faire tout leur ouvrage avec une seule femme, pour- “quoi ne pourrions-nous pas ce qu’ils peuvent ? Quant à nos jeunes gens, ils sont passionnés pour faire la guerre aux Cris et voler leurs chevaux. Mais à présent que nous sommes en

paix, si une seule femme est autorisée, nous les empêcherons “bien den prendre plusieurs.”

“Je demandai ensuite, si on voulait âme faire baptiser leurs enfants. On m'en apporta quarante-six, probablement tous ceux qui étaient nés depuis le passage du Père Lacombe. Leur empressement à faire baptiser leurs enfants me fait espérer leur conversion.

“A mon départ du camp, le vieux chef me fit cadeau d’un cheval. Cette politesse témoignait de bonnes dispositions; | mais elle m’embarrassa, car il fallait reconnaître ce cadeau par un autre cadeau, et je n’avais rien. En attendant mieux, j'offris ma bannière, ce dont le chef fut très fier, je vous assure.” —

Les belles résolutions des Pieds- Noirs devaient être bien

QUELQUES TENTES DE Preps-Norrs

LS

éphémères. On peut dire de ces sauvages ce qu’on dit parfois de quelques Gascous : leurs paroles ne sont pas nécessairement fallacieuses.

Après les Pieds-Noirs, les Montagnais du Nord reçurent la visite de l’Evêque et lui dénnèrent de plus sérieuses consolations.

Le voyage faillit coûter la vie à l’un des frères convers qui accompagnaient Monseigneur.

- “Au commencement d'août 1870, écrit-il, après avoir marié mon J' eän-Baptiste avec une de. nos orphelines, nous partîmes de l'Ile à la Crosse, lui et sa femme, les frères convers Péréard, Lalican, Leriche, ét Alexis, un vieil ami des missionnaires, qui nous servait de guide. Arrivés à la rivière Castor, nous la trouvâmes excessivement gonflée par des pluies récentes. Constatant que la rivière n’était pas guéable, nous eûtmes recours aux expédients ordinaires. Après avoir traversé, sur un radeau, les différents colis, il fallait songer aux bœufs cet aux charrettes. Pour cela, sur l’avis d’Alexis, on attela trois bœufs aux trois charrettes vides. Alexis en conduisait deux, le frère Péréard, la troisième. Les bœufs nageaient, les charrettes flottaient. Mais je bœuf du frère, trouvant qu’il était plus facile de nager dans le sens du courant, suivait le courant au lieu de le traverser, Pour mieux le diriger, de frère se porta sur le côté de la charrette flottante qui téarna aussitôt. Le frère tomba au fond de la rivière et disparut entraîné par le Courant; il paraissait quelquefois à la surface, poussant des cris, mais disparaissait encore. Je lui envoyais une absolution. :

“ Alexis 8 occupait de ses bœufs et il était le seul qui sût nager et pût sauver le frère. Je le pressai d'aller à son secours.

Dès que les bœufs eurent pris pied, il sauta à l’eau et nous ramena le frère Péréard à moitié asphyxié.

« Péclätai en sanglots. C’est ainsi que je‘fais dans mes

Le LE 24 — 5 voyages. Tant que le danger persiste, je suis assez maître de moi; dès qu’il cesse, il me-faut pleurer.

-< Cependant, le bœuf et la charrette flottaient toujours; le

4 . A 9 . ° r de courant lés avait entraînés loin. Le bœuf, tombé sur le dos, ne.

remuait plus, la'tête était dans l’eau. Alexis le rejoignit, et tout en nageant put diriger la charrette et le bœuf vers le rivage. à | ‘ |

“Je me jette à l’eau, et me tenant à quelques branches j’attire * le pauvre bœuf qui, ne pouvant plus respirer, avait cessé de vivre. J’eus beau lui tenir la tête soulevée, c’était. peine perdue.” Une tribu d’Assiniboines et d'Troquois se trouvait à l’ouest du diocèse, vivant de la chasse dans les défilés des Montagnes Rocheuses. À eux aussi, Mgr Grandin voulait porter la bonne nouvelle de l'Evangile. Voyant son Evêque souffrant, épuisé, le Père Ledné s’opposa de toutes ses forces à cette dure mission, qu'il voulut entreprendre lui-même. Deux fois, en trois

ans, en 1870 et en 1872, il se rendit au fort Jasper et, durant :

vingt jours, il dut éhevaucher par des sentiers souvent inextricables, à travers d'immenses épinettières. “Je me souviendrai toute ma vie de ce voyage, écrivait-il J’ai manqué plusieurs fois mourir comme Absalon. Ma mule me passait entre . les jambes, me laissant suspendu aux arbres demi-renversés qui barraient le chemin, si on peut donner ce nom à un sentier invisible, perdu, dans la forêt, dans des bourbiers sans fond,

dans des marais sans fin... ?

Les Assiniboines et les roquois ouvrirent largement leur

cœur à la parole du missionnaire et le dédommagèrent amplement de ses fatigues et de ses souffrances.

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